‹ A l'assaut des pays nègresChapitre 24 sur 45 · O CL · texte numérisé non relu

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la gloire de son nom , ne craignent pas d'entreprendre un long voyage sur un esquif si fragile.

Au sud de Kadouma, l'horizon est borné par une chaîne de petites collines; au nord, la vue s'étend au loin sur le lac jusqu'aux îles Oukéréwé, où a péri l'infortuné Smith.

On se rappelle le retentissement qu'eurent, en Amérique et en Angleterre , les lettres que M. Stanley écrivait de l'Afrique équatoriale aux journaux qui avaient fait les frais de son expédition. L'appel dithyrambique qu'il fit surtout en faveur de l'Ouganda trouva sur-le-champ un écho auprès des sociétés protestantes d. L'intrépide voyageur n'avait pas encore remis

1 Cet appel, écrit à la hâte, se formulait ainsi : <i J'ai tellement ruiné l'islamisme dans l'Ouganda que l'empereur, jusqu'à plus ample informé, a résolu d'observer le sabbat chrétien aussi bien que le sabbat musulman. Jl a, de plus, ordonné que les dix commandements de Moïse fussent écrits sur une planche pour son usage quotidien, et qu'ils fussent accompagnés du Pater et de la sublime maxime du Christ : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » C'est un pas immense, vu le peu d'instants que j'ai passés avec lui ; et, bien que je ne sois pas missionnaire, après ce succès je commence à croire que j'aurais pu le devenir

« Ah! qu'un de ces hommes pieux, un homme intelligent et pratique vienne ici ! Quel champ à cultiver! quelle récolte mûre pour la civilisation !... Mtésa donnerait à un missionnaire tout ce qu'il pourrait désirer : des cases, des terres, des bestiaux, de l'ivoire. Du premier jour, l'arrivant pourrait regarder comme sienne une province tout entière. Mais .ce qu'il faut ici ce n'est pas un prédicateur. Tous les évêques de la Grande-Bretagne, doublés des jeunes étudiants d'Oxford et de Cambridge, n'obtiendraient rien de la population de l'Ouganda avec de simples paroles. Ce qu'il faut à ce peuple intelligent ,' c'est l'instituteur pratique, sachant enseigner la manière de devenir chrétien, de guérir les maladies, de bâtir des maisons; connaissant l'agriculture, en faisant lui-même, et pouvant, ainsi qu'un marin, mettre la main à toute chose. Cet homme, si on le rencontrait, deviendrait le sauveur de l'Afrique. Il ne doit être lié à aucune Église, à aucune secte; il doit uniquement professer Dieu et son divin Fils; ne prêcher que la loi morale , vivre en chrétien irréprochable, avoir des principes libéraux, une grande charité pour tous, une foi profonde dans le Seigneur. 11 ne doit être non plus d'aucune nation, il doit appartenir à la race blanche tout entière...

« Je m'adresse à la mission des universités de Zanzibar, aux méthodistes libres de Mombaz, aux philanthropes qui dirigent la propagande religieuse,, à tous les hommes pieux d'Angleterre, et leur dis: « Voici l'occasion que vous « cherchez, saisissez-la. Un peuple des bords du Victoria vous appelle. Obéissez « à vos généreux instincts, et je vous certifie qu'en une seule, année vous aurez « obtenu plus de conversions au christianisme que toutes les autres missions « réunies.)) j ',..;..! ,. , .

« La population jde l'empire de Mtésa est très compacte; je l'estime à deux millions d'âmes. Vous n'avez pas à craindre les dépenses qu'entraînera une semblable mission; Mtésa est souverain absolu, et il couvrira dix fois ces dépenses, en ivoire, en café, en peau de loutre de très belle qualité, en bétail; caria richesse "du pays en produits de cette nature est immense. » (Stanley, A travers leconti- -nent mystérieux, I. 194.) t ; -M >'.) ^ J

le pied en Europe, que déjà la Church Missionnary Society avait dirigé vers Mtésa trois de ses ministres, les RR. Wilson, Smith et O'Neill. Hélas! ces deux derniers devaient trouver une mort des plus tragiques avant même de parvenir au terme de leur voyage.

Il n'est pas vrai, cependant, que les deux missionnaires aient été massacrés par des populations exaspérées par les attaques du voyageur américain : Stanley n'a jamais livré de combat dans les îles Oukéréwé, théâtre de leur triste mort.

Ces îles me paraissent devoir être un jour un centre important de mission ; j'ai pris tous les renseignements que j'ai pu pour connaître la cause du meurtre des missionnaires protestants. Voici ce que j'ai appris :

Smith avait le projet de s'établir dans les îles Oukéréwé; je dis le projet, car presque tous ses bagages étaient encore à Kadouma, sur les bords du Nyanza. Dans ces îles se trouvait alors un nègre nommé Songoro , venu de la côte. Il avait été envoyé par le sultan de Zanzibar pour faire le commerce dans la région du Victoria-Nyanza , peut-être pour y fonder une colonie commerciale semblable à celles de l'Ounyanyembé et d'Oujiji. Comme Smith, il avait laissé à Kadouma la plus grande partie de ses valeurs. Avec les arbres gigantesques qui se trouvent dans ces contrées, il avait pu faire construire un bateau à voiles, qui, tout primitif qu'il était , laissait bien loin derrière lui toutes les embarcations qui, jusqu'à cette époque, avaient flotté sur les ondes du lac. Smith lui acheta ce bateau et s'en servit pour explorer les côtes voisines.

Sur ces entrefaites , le chef sur le territoire duquel l'embarcation avait été construite réclama à Songoro le prix du bois employé à cette construction. Songoro répondit par des insultes et. des menaces; le chef lui envoya des députés pour lui dire qu'il ne voulait pas la guerre avec lui, mais simplement traiter à l'amiable la question du prix du bois coupé dans ses forêts. Pour toute réponse, Songoro fit massacrer ces députés. Les insulaires, poussés à bout par cet acte de cruauté sauvage, prirent les armes et tombèrent sur Songoro et ses hommes, faisant en même temps dire à Smith que ce n'était pas à lui qu'ils en voulaient, et qu'il n'avait qu'à se mettre de côté avec son escorte. Smith répondit qu'il ne pouvait aban-

donner Songoro dans une pareille extrémité : l'attaque devint alors générale.

Le combat fut long et, s'il faut en croire les récits des nègres, véritablement terrible. Les insulaires n'ayant d'autres armes que leurs lances et leurs flèches, Smith et Songoro purent leur tenir tête tant qu'ils eurent des munitions ; mais , les munitions finissant par manquer, il fallut se laisser massacrer. D'après quelques narrateurs, Smith tomba percé de plusieurs flèches ; d'après d'autres , voyant que tout espoir de salut était perdu, il se brûla la cervelle avec la dernière cartouche de son revolver. Son compagnon avait été tué à côté de lui. Songoro aussi était au nombre des victimes 4.

Je tiens tout ce que je viens de dire de deux askaris de Smith échappés au massacre, de plusieurs nègres de Kadouma, et d'un commerçant de l'Ouganda qui se rendit à TOukéréwé quelques jours après cette triste affaire.

Le mardi 4 février, le manangoua vint nous voir avec son père, chef de Kaginzé, village voisin. Ce vieillard avait dans sa physionomie quelque chose de distingué qu'on trouve rarement chez les nègres. Il tenait d'une main son long bâton de bois d'ébène, de l'autre son chasse-mouches, qui se composait d'une touffe de crins de bœuf emmanchée dans une poignée d'ivoire assez bien travaillée.

Naturellement le bon vieux nous dit que son fils étant notre ami , il était convenable que nous lui fissions un cadeau à luimême. Nous lui donnâmes un doti d'étoffe commune; il se retira à peu près satisfait.

Quelques jours après, on nous annonçait l'approche d'une caravane anglaise : c'étaient les deux missionnaires rencontrés par nous à Ouyouy qui prenaient le chemin de l'Ouganda. Le 14, ils faisaient leur entrée à Kadouma au bruit d'une vive fusillade. Nous allâmes leur souhaiter la bienvenue et leur faire nos offres de service, car ils avaient laissé toutes

1 Nous pensons qu'il s'agit ici de Songoro Tarib, dont Stanley parle en ces termes {A travers le continent mystérieux, I, page 132):

« Songoro Tarib, un Arabe qui habitait le pays depuis longtemps, nous envoya un messager pour nous souhaiter la bienvenue, et nous inviter à nous établir à Kaghéhyi , dont le chef, le prince Kadouma , était son fidèle allié. »

Un autre personnage du même nom (Songoura), prit la suite de ses affaires.

leurs valeurs en dépôt chez Saïd ben Sélim. Les bruits de guerre ne leur avaient pas permis d'enrôler plus d'une trentaine de pagazis. M. Mackày, leur confrère, qui avec le Rév. Wilson est en ce moment à la cour de Mtésa et possède l'expérience de la conduite des caravanes, ira probablement quérir leurs ballots.

Ces messieurs nous apprirent la mort de M. Vautier, que nous avions vu chez les Pères du Saint-Esprit à Bagamoyo, et celle de M. Penrose, un de leurs compatriotes qui avait été attaqué et mis à mort par une bande de brigands dans la forêt de Toura.

Nous fûmes, nous aussi, attaqués par les brigands de la forêt de Toura : pourquoi n'avons-nous pas eu le même sort que ce pauvre voyageur? Dieu veillait sur ses missionnaires. Qu'il soit à jamais béni!

La journée du 17 nous apporta des nouvelles de nos confrères, sur le sort desquels nous n'étions pas sans inquiétude. Vers dix heures, en effet, abordèrent deux pirogues de l'Ouganda. Celui qui les conduisait se dit chargé par Mtésa d'aller acheter avec de l'ivoire, dans l'Ounyanyembé, des fusils, de la poudre et autres objets. Il nous remit un billet du Père Lourdel, datédel'Ouhaiya, à cinq journées de pirogue de l'Ouganda. Nos confrères se portaient bien , mais le mauvais temps les obligeait à rester à terre très souvent.

Dans l'après-midi , le nouveau débarqué vint nous présenter ses salams. Il nous dit toute sorte de bien de l'Ouganda et de son roi, et nous assura que nous serions parfaitement reçus dans ce royaume. Il ajouta que Mtésa ne lui avait rien donné pour acheter des vivres durant son voyage. « Tu trouveras des Wasoungou, lui aurait-il dit; ce sont mes amis, ils te remettront des étoffes! » Nous ne fûmes pas dupes de cette histoire, mais, pour ne pas nous aliéner un homme qui pourrait nous nuire plus; tard, nous lui offrîmes quelques mètres d'étoffe qu'il accepta avec mille remerciements. Son nom est Ismaïli-Brouchi. Il se dit Arabe, et certes il en a toutes les manières, sinon la couleur, car il tire un peu trop sur le .noir.

Les courriers des Anglais arrivés ici depuis deux ou trois jours reprendront demain le chemin de la, côte. Ces messieurs nous ont offert de se charger de nos lettres. J'écris donc à

AU BORD DU LAC 25 j

M^ Lavigèrie, au T. R. P. Deguerry et à M. Grefîulhe, et prie ce c dernier de nous expédier désormais nos lettres par des courriers spéciaux. Nous ne croyons pas devoir compter sur les caravanes pour notre correspondance, car nous n'avons encore reçu aucune lettre depuis que nous avons quitté Bagamoyo.

Le temps est très lourd , aussi avons-nous tous une recru* descence de fièvre. Nous sommes obligés d'avoir recours à nos askaris pour nous administrer nos tisanes. Puissent les épreuves par lesquelles nous passons attirer sur nos futurs néophytes les bénédictions célestes ! Ego autem in Domino gaudebo; et exsultabo in Deo Jesu meo. La croix n'a-t-elle pas toujours été le cachet des œuvres de Dieu, et saint Paul, le grand Apôtre, écrivant aux Corinthiens, ne dit-il pas: ce Ma vie a été cent fois en péril sur terre et sur mer, dans les déserts et dans les villes, de la part de faux frères ou des voleurs. J'ai sué et peiné, j'ai été accablé mainte et mainte fois parla faim, par la soif, par les veilles, par les jeûnes, par le froid ou la nudité. . . Mais c'est en présence de la faiblesse de l'homme que se manifeste avec plus d'éclat la force de Dieu. Je me glorifierai donc de mes misères, pour que la force de Dieu habite en moi. »

Les choses n'ont pas changé depuis saint Paul, et les missionnaires doivent se rappeler qu'ils représentent la bonne terre dans laquelle est tombée la semence : « ils ne portent du fruit que par la patience. »

Que les cœurs d'élite consumés par la sainte ambition de se dévouer aux missions d'Afrique ne se laissent pas arrêter à la vue des épreuves de leurs devanciers; qu'ils se ressouviennent plutôt des paroles de Notre-Seigneur : « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime. » Or, selon saint Augustin, la véritable mesure d'aimer Dieu, c'est de l'aimer sans mesure.

Ismaïli-Brouchi organise rapidement sa caravane ; il n'a pas de peine à trouver des porteurs, car tout le monde en ce moment s'offre pour cet emploi. Il n'est pas jusqu'aux plus riches du pays (les nyamparas) qui n'intriguent pour porter une charge : leurs femmes suffisant aux travaux des champs , ils sont heureux de trouver l'occasion de gagner quelques dotis

d'étoffe. Les askaris sont plus rares, et cependant il faut une escorte suffisante : la guerre règne toujours dans les poris.

La guerre peut être considérée comme le fléau principal de l'Afrique équatoriale. C'est d'elle que viennent tous les maux des noirs, même et surtout celui de l'esclavage, le plus horrible, hélas ! de tous. Le plus grand bienfait que l'on pourrait porter à ces populations infortunées, serait celui d'une autorité forte et bienfaisante qui les forçât à vivre en paix.

Nous nous sommes trouvés à plusieurs reprises, dans le cours de notre voyage et depuis que nous sommes arrivés sur les bords du grand lac, au milieu de ces combats. La plupart, à la vérité, n'étaient pas terribles. La rareté des armes à feu, l'inexpérience à s'en servir et un certain fonds de couardise, empêchent qu'il n'y ait beaucoup de sang versé; souvent tout se borne, et c'est déjà trop, à brûler les villages sans qu'on se fasse une égratignure : des cris, le tambour, le bruit, constituent le fond des combats.

Les nègres de Kadouma se sont ainsi pris de querelle, pour je ne sais quel motif, avec ceux de Mouanza. Il y a quelques jours, le cri de guerre retentissait de tous côtés, et le tambour annonçait à grand fracas une levée de boucliers contre les ennemis, qui voulaient s'emparer d'un village voisin. Le manangoua court avec ses hommes au-devant des agresseurs, et nous envoie plusieurs messages pour nous demander des munitions. Les ennemis, paraît-il, sont très nombreux. Nous lui donnons un peu de poudre, quelques balles et quelques capsules. Les askaris d'une caravane arabe qui nous suit vont, drapeau en tête, prendre part au combat. Ce renfort ne suffisant pas, un exprès vient nous prier d'envoyer les nôtres. Ils courent tous sur le champ de bataille. L'ennemi étant tout près du village où nous habitons , nos bagages courent le plus grand danger, car si les gens de Mouanza viennent jusqu'ici, ils mettront le feu à notre hutte aussi bien qu'aux autres. Au coucher du soleil , les guerriers reviennent ; on nous dit qu'il a été tiré un grand nombre de coups de fusil , mais il n'y a eu de soldat tué ni d'un côté ni de l'autre.

Les hostilités se continuent pendant un mois. Un grand nombre de villages deviennent la proie des flammes ; des troupeaux de bœufs sont enlevés , et quelques cadavres ennemis

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jonchent le sol. Ces bonnes nouvelles sont apportées par deux guerriers de Soukouma qui , ayant été assez heureux pour faire mordre la poussière à plusieurs Wamouanza , viennent recevoir dans leur village les honneurs du triomphe. Joie extraordinaire! on a apporté tous les tambours, petits et grands; plusieurs nègres les frappent à coups redoublés. Le bruit qu'ils font imite assez bien le bruit que ferait un escadron de cavalerie marchant sur un plancher. Les deux guerriers gambadent et gesticulent avec leurs armes. Tout le monde est sur pied : hommes, femmes, enfants se pressent autour des tambours et exécutent une danse des plus bizarres. Le manangoua et sa femme prennent part à la fête. Cette dernière ouvre un pot de beurre et en jette des poignées sur le dos des triomphateurs. Puis, ne se possédant plus de joie, elle oublie la gravité qui convient à la dame du chef du village, se coiffe d'une chéchia rouge et se mêle à la foule des danseurs. Ce bruyant manège dure plus de deux heures, après quoi les guerriers vont se reposer sur leurs lauriers. Cependant nous avons pu constater que, malgré cet amour pour les combats, les noirs se rendent compte du mal qu'ils commettent en se livrant ainsi au meurtre dans leurs guerres perpétuelles.

Un jour, nous avons reçu la visite d'un Mouézi qui portait au bras une sorte de manipule fait d'une lanière de peau de chèvre coupée sur l'épine dorsale , depuis la tête jusqu'à la queue inclusivement. Lui ayant demandé pourquoi: il portait cet ornement, il me répondit qu'il avait tué un homme à la guerre et que, comme c'était une mauvaise chose de tuer son semblable, il avait dû faire un doua (remède, pratique superstitieuse), laquelle consiste à tuer une chèvre, à manger sa chair et à se faire de sa peau le manipule en question.

La guerre ouverte n'est pas, malheureusement, le seul combat affectionné par les noirs. Ils pratiquent le vol à main armée, surtout au détriment des caravanes. Deux fois, durant notre voyage de Tabora au lac Victoria, nous avons été l'objet d'attaques semblables : une première fois le 23 novembre et une seconde fois le 13 décembre, près du village de Samouï.

En effet, par suite des luttes continuelles entre Mirambo et les Arabes, tout FOunyamouézi du nord au sud et de l'est à l'ouest est en émoi. Les gens sans aveu des villages environ-

ÎU A L'ASéAUT DES PAYS NÈGRES

nants tirent parti de ces querelles pour former des bandes, d'une cinquantaine d'individus, qui pillent et brûlent les bourgades les plus faibles et attaquent les caravanes désarmées , se disant tantôt alliées de Mirambo ou des Arabes, comme les opportunistes du temps passé criaient, selon l'occurrence : Vive le roi! ou Vive la ligue!

Ces bandes se sont encore grossies des esclaves marrons que les traitants avaient mis sur le pied de guerre pour repousser Mirambo. Quelles lois humaines ou divines pourraient retenir de pareils bandits? Aussi la plupart des atrocités mises à l'actif du grand sultan de l'Ounyamouézi ne sont que l'effet de ces pillards. Malheureusement le nom de Rougas-Rougas, qu'ils se donnent pour terrifier leurs ennemis et sous lequel on avait toujours désigné les guerriers de Mirambo, contribue pour beaucoup à augmenter la confusion.

Une telle situation paralyse complètement les efforts des missionnaires. Aussi ne crois-je pas encore le moment venu de travailler sérieusement à la conversion de l'Ounyamouézi. Il n'y a que deux villes où les stations auraient chance de n'être pas saccagées : la capitale de Mirambo, etTabora, la capitale Arabe. Puisse Notre-Seigneur Jésus-Christ, le prince de la paix, préparer son règne dans ces âmes par l'apaisement de leurs querelles intestines ! Puissions-nous dire bientôt : « La miséricorde et la vérité se sont rencontrées, la justice et la paix se sont embrassées. »

Nous n'avons pas eu, jusqu'à présent, de dangers à courir de la part des bêtes féroces. Ce n'est pas qu'elles manquent dans ce pays. Les lions, les léopards, les hyènes et les chats sauvages sont assez communs; si on y ajoute les éléphants; les buffles, les rhinocéros, les girafes, les zèbres, les autruches, et plusieurs belles variétés d'antilopes qui parcourent les plaines, on peut dire que l'Afrique équatoriale est un vrai paradis de chasseur.

Dans nos promenades sur les bords du Nyanza, nous voyons de temps en temps des crocodiles qui se chauffent au soleil sur des rochers de granit qui s'élèvent au-dessus de l'eau. Ces crocodiles ne sont pourtant pas si terribles qn'on pourrait le croire. Tous les jours nos nègres se baignent dans le lac : pas un n'a été dévoré.

D'autres animaux sont beaucoup plus incommodes, malgré leur petite taille. La cabane dans laquelle nous sommes installés à Kadouma a été envahie à plusieurs reprises par les petites fourmis, noires. Ces fourmis, très communes dans ces régions, sont souvent en voyage. Elles suivent un petit sentier large d'un pouce environ. Si une hutte se trouve sur leur passage, au lieu de la tourner, elles y pénètrent par les fentes de la cloison. Durant le jour, et quand la hutte n'est pas trop obscure, elles suivent la même ligne et sortent du côté opposé. Mais pendant la nuit elles ne tardent pas à s'égarer, et se répandent partout. Malheur alors à ceux qui dorment dans la hutte : en un instant ils sont couverts de myriades de fourmis qui les pincent à qui mieux mieux, et dont ils ont toute la peine du monde à se débarrasser. Pour nous, lorsque nous sommes réveillés à temps, nous allumons une bougie, et les insectes , qui quelquefois commencent déjà à grimper sur nos lits , rentrent peu à peu dans leur étroit sentier et nous laissent dormir en paix.

Nous avons reconnu parmi la gent ailée africaine beaucoup de nos petits chanteurs européens ; les oies, les grues, les sarcelles , les grives et les hirondelles y ont aussi de nombreux représentants.

Dans l'Ousegouhha, deux aigles, abattus par un membre de la caravane, séduisirent un chef de bourgade qui nous donna un mouton en échange de leurs magnifiques dépouilles. Dans les forêts de l'Ousoukouma, deux autres oiseaux attirèrent particulièrement notre attention. Les ailes du premier avaient pour le moins un mètre et demi d'envergure; la variété de son plumage jaune, blanc et noir, produisait le plus bel effet; le cou n'était pas très long, mais la tête brillait de tous les feux de l'arc-en-ciel et était surmontée d'une fine aigrette jaune; à la base de l'aigrette, je remarquai une excroissance charnue aux couleurs changeantes : la chair fut trouvée délicieuse.

Le second, de la grosseur d'un pigeon, avait la partie antérieure du corps du plus beau rouge et le reste partagé entre le noir et le jaune. Au surplus, dans ces grands bois règne un silence de mort, et, à part le bourdonnement des insectes et le vague murmure des armées de fourmis blanches, on peut

quelquefois faire plusieurs heures de chemin sans rencontrer aucune trace de vie.

Lundi 10 mars. — On vient nous annoncer, vers midi, que le lac est couvert de pirogues venant de l'Ouganda. Ce sont évidemment celles que nous envoie le Père Lourdel ; nous courons donc au rivage. Déception amère! le chef de la flottille me dit que ces barques sont envoyées par M. Mackay au-devant de ses collègues. Je lui demande s'il n'a pas de nouvelles de nos confrères ; il me répond qu'il les a rencontrés sur le lac, tout près de l'Ouganda ; il ne leur restait plus que quelques heures de navigation pour atteindre le port tant désiré. Le mauvais temps a prolongé leur voyage et le sier ; car il y a déjà plus de vingt jours qu'il s'est embarqué.

Ce commodore des galères impériales nous fait une longue visite : il s'appelle Songoura et est natif de Zanzibar. Il a quitté la côte depuis plusieurs années, pour venir se mettre au service de Mtésa. Il nous dit, lui aussi, toute sorte de bien de ce roi et de son royaume. Nous lui offrons un petit cadeau de perles; mais il nous remercie poliment, disant que son illustre maître a pourvu généreusement à tous ses besoins.

C'est la première fois qu'un nègre nous refuse un présent. Tous ceux que nous avons rencontrés jusqu'ici, bien loin d'avoir des scrupules, nous fatiguaient sans cesse par de nouvelles demandes. Toutefois, ayant remarqué qu'il avait un fusil Remington, je lui proposai quelques cartouches dont je crus m'apercevoir qu'il n'était pas bien pourvu. Il les reçut avec grand plaisir, et pour nous témoigner sa reconnaissance s'offrit à porter de notre part une lettre à Mtésa et une autre au katékiro (premier ministre). l

Le lendemain, j'écrivais donc au Père Lourdel et lui envoyai deux lettres à l'adresse de ces illustres personnages , le priant de les leur traduire , s'il le jugeait convenable.

Songoura se hâte de terminer ses affaires avec Kadouma et reprend bientôt avec les Anglais le chemin de l'Ouganda. Les RR. ministres sont venus nous dire au revoir et ont été, comme toujours, des plus aimables. Ah ! pourquoi l'Angleterre ne revient-elle pas sous la houlette des successeurs de Pierre? Elle enfanterait de nouveau des saints, et ses enfants qui s'exposent

à tant de dangers pour répandre l'hérésie , seraient les infatigables apôtres de la vérité.

Le chef du Mouéré, qui habite sur les bords du Nyanza, à l'ouest de Kadouma, nous a envoyé quelques-uns de [ses hommes avec des pioches , nous priant de les lui troquer contre des pierres à fusil. Le manangoua nous ayant assuré qu'avec ces houes nous pourrions facilement nous procurer ce qui nous serait nécessaire, nous avons consenti à l'échange proposé par son ami Rouma. Nous achetons donc vingt et une houes, et à l'instant nous en échangeons onze contre un bœuf, que nous destinons à nos conducteurs de pirogues.

Nous crûmes un moment que l'immolation du susdit animal suivrait de bien près son achat; car le 26 nos soldats viennent nous annoncer tout joyeux l'arrivée des mitoumbis. Nous ne nous empressons pas trop de nous rendre au rivage ; car, d'après les nouvelles reçues de Songoura, le fait paraissait par trop invraisemblable. Ce sont, en effet, des pirogues de rOuhaiya, territoire situé entre le Mouéré et l'Ouganda, et dont les ports, très commerçants, mettent en communication par eau avec le Karagoué. Ces nègres ont bonne façon; ils se pressent à notre porte et nous contemplent avec beaucoup de curiosité. Comme ils ont une grande quantité de café, nous leur en achetons une petite provision. Il paraît que leur pays est très fertile en ce genre de denrées coloniales. La variété qu'ils cultivent pousse sur des arbres touffus, où les fèves adhèrent aux branches par grappes semblables à celles que forment les baies du houx.

Les Wahaiya paraissent plus industrieux que les Wanyamouézi ; les peaux dont ils se couvrent ont subi une certaine préparation qui leur a donné un peu de souplesse : pas un n'est complètement nu. Ils ont des pipes en terre rouge très bien confectionnées, et nous sommes étonnés lorsque nous les entendons prononcer, à la manière française , le mot tabac. Pour se garantir de la pluie et du soleil , ils fabriquent avec de petites branches et des feuilles de bananier une sorte de chapeau chinois très curieux. A en juger par leurs nombreuses amulettes , ils ne doivent le céder à personne en fait de superstition. Les Wangouana et les Wanyamouézi s'ac-

cordent à dire que ce sont de mauvaises gens ; mais ils n'en donnent aucune preuve.

En voyant les Wahaiya se nourrir de bananes vertes, cuites avec de la viande, nous essayons nous-mêmes de cette nourriture et nous nous en trouvons bien. Les bananes, ainsi préparées, ont assez bon goût et se digèrent facilement; elles sont préférables aux patates, au manioc et à la galette de moutama. Elles tiennent, d'ailleurs , dans l'alimentation des Waganda, la place occupée par la pomme de terre dans des contrées plus septentrionales, et il faudra bien nous habituer à en faire notre pain quotidien.

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