‹ A l'assaut des pays nègresChapitre 25 sur 45 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

TOUJOURS A KADOUMA

Œufs de Pâques. — Restitution in extremis. — Lettres de France et d'Algérie. — Population de rOunyamouézi. — Royal bouffon. — Mariage d'un héritier présomptif de la couronne. — Cadeaux de noces. — Prestige de la barbe. — Idées religieuses. — Dieux thermes. — Faiseurs de pluie. — Médecine contre la tempête. — Arrivée des pirogues. — La Pentecôte. — Tarif postal. — Message du Père Lourdel.

Jeudi saint 10 avril. — Violent orage pendant la nuit. Le matin, avant le jour, nous disons une messe basse. Nous nous transportons en esprit dans les sanctuaires de notre chère France pour y assister aux touchantes cérémonies qui s'y célèbrent ; nous nous unissons de loin en particulier à nos confrères de la Maison-Carrée. Qu'ils sont heureux de chanter les louanges du Seigneur dans la chapelle du séminaire, de se prosterner devant l'autel magnifiquement orné où Jésus repose, et d'où il se plaît à répandre dans les âmes de si suaves consolations! Ces souvenirs raniment notre courage et nous rendent légères les épreuves par lesquelles il plaît au bon Maître de nous faire passer.

13 avril. Saint pur de Pâques. — Quelle belle fête, et que nous serions heureux de pouvoir la solenniser avec quelque pompe! Mais, hélas! le jour de la résurrection ne s'est pas encore levé pour les peuples qui nous entourent, et nous

sommes obligés de nous cacher pour célébrer nos saints mystères, de crainte de les exposer à quelque profanation! L'année dernière nous étions dans le port de Marseille, à bord du Yang-tsé. Le matin , nous avions tous eu le bonheur de dire la sainte messe dans le sanctuaire de Notre-Dame-de-la-Garde ! Nous avons aujourd'hui de bien grandes actions de grâces à rendre à cette bonne Mère, qui nous a si bien gardés durant notre long voyage. Puisse-t-elle bientôt nous en faire atteindre le terme !

On dirait que l'usage des œufs de Pâques existe ici : dès le malin , on nous en apporte des quantités.

Depuis quelques jours, le vent d'est souffle chaque matin avec violence. Le lac est très agité jusque vers neuf heures ; le soir, le temps est beau.

20 avril. — Ismaïli-Brouchi, qui était parti, le 21 février dernier, à la tête d'une petite caravane pour Tabora, effectue aujourd'hui son retour. Nous nous empressons d'aller à sa rencontre. Il nous donne des nouvelles de l'Ounyanyembé et nous apprend qu'il y a en ce moment trois Européens dans cette région ; ces voyageurs , que nous supposons être MM. Broyon , Gambier et Dutrieux, auraient rompu avec Mirambo et se seraient réfugiés auprès des Arabes. Nous lui demandons si nos confrères d'Oujiji ont fait un heureux voyage, et nous avons la satisfaction de savoir qu'ils sont arrivés à bon port. Sur ces entrefaites, se présente un nègre de la caravane qui nous remet une lettre écrite en français , au nom d'Abdallah ben Nassib , gouverneur de l'Ounyanyembé. Le wali nous apprend qu'il a saisi des habits précieux volés par l'un de nos soldats et que le coupable a été, par ses ordres, chargé de chaînes et envoyé au sultan de Zanzibar. Le porteur de la lettre doit nous remettre les habits. Nous sommes très heureux d'avoir retrouvé ces vêtements; ils nous sont d'autant plus précieux qu'ils nous ont été donnés par M** l'Archevêque d'Alger, pour être offerts en présent au roi de l'Ouganda.

Nouvelle et très agréable surprise : un deuxième noir succède au premier. Il nous apporte un gros paquet de lettres et de journaux que M. Broyon l'a chargé de nous remettre. Il

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ajoute qu'il est l'homme des Anglais, et qu'il vient, avec ses dix compagnons de route, porter divers messages dans l'Ouganda.

Nous congédions tous les visiteurs, puis nous nous hâtons d'enlever les ficelles et les enveloppes de nos paquets. Nous sommes en route depuis plus d'une année, c'est la première fois que nous recevons des lettres! Aussi avec quel bonheur nous les dévorons! Lettres de M8"1' l'Archevêque, de notre T. R. P. Supérieur général, de nos confrères, de nos parents ! Les nouvelles sont excellentes; tous ceux que nous aimons vont bien ; le bon Dieu continue de répandre ses bénédictions sur notre petite société. Nous oublions un instant que tout cela a été écrit il y a plusieurs mois, et que depuis il peut s'être passé de terribles événements! Que de grandes choses a déjà opérées le glorieux successeur de Pie IX ! Le bon Maître n'a donc pas abandonné son Église, puisqu'il lui a donné un Pape tel que Léon XIII. C'était bien l'homme qu'il fallait pour conduire la barque de Pierre dans les temps difficiles que nous traversons !

Et notre chère France, de quelles luttes terribles elle est devenue le théâtre ! Mais aussi , que d'âmes grandes et généreuses Dieu a suscitées pour soutenir la cause de la vérité , de la justice! Non, Dieu n'a pas abandonné non plus la fille aînée de l'Eglise !

Il se trouve dans notre paquet bon nombre de lettres à l'adresse de nos confrères d'Oujiji, cela nous fait craindre que plusieurs de nos correspondances n'aient pris le chemin du Tanganika. Sans perdre de temps, nous cherchons des hommes auxquels nous puissions confier celles des Pères d'Oujiji. Mais il nous est impossible d'en trouver, et il faudra probablement attendre le départ des courriers anglais. Quand arriveront-elles à leur destination ? Dieu seul le sait.

Ismaïli semble tenir beaucoup à nous ; il nous dit qu'arrivé dans l'Ouganda, il veut se mettre à notre service, lui et ses hommes. Il nous assure que les pirogues ne tarderont pas à aborder. Hélas ! il y a déjà plusieurs mois que nous les attendons ! Nous ne savons plus parfois que penser, et nous sommes torturés par mille craintes au sujet de nos confrères. S'ils étaient restés avec nous, nous pourrions prendre une déci-

sion et arriver, d'une manière ou d'une autre, au terme de notre si long voyage , tandis que leur absence nous met dans la nécessité de nous immobiliser jusqu'à ce que nous recevions de leurs nouvelles.

Depuis quelques jours, les habitants des villages voisins se réunissent dans l'après-midi, à Kadouma, pour se livrer à la danse. On tambourine et on chante jusqu'au coucher du soleil. Ces sortes de réjouissances ont lieu en l'honneur de la lune- qui va renaître.

La population de l'Ounyamouézi et du Nyanza est moins sauvage que celle de quelques tribus que nous avons traversées, surtout dans l'Ougogo, et cependant elle est encore bien loin d'être civilisée. Tous les enfants, les jeunes gens et presque tous les hommes plus âgés sont absolument nus. Pour les femmes, de quelque âge qu'elles soient, elles sont plus ou moins couvertes. Leur habit le plus ordinaire consiste en une ou plusieurs peaux de bœufs ou de chèvres. Ces peaux, serrées à la ceinture , servent à retenir le petit enfant sur le dos de sa mère, son unique berceau. Elle le porte ainsi toute la journée , soit qu'elle travaille , soit qu'elle aille au marché ou à la danse. Le petit bébé, secoué de toutes les façons, souvent gêné, loin d'être contrefait, deviendra un homme droit et vigoureux, pourvu que Dieu lui prête vie.

Quelques-uns des nègres ont un aspect dur et féroce; mais, dans la plupart des villages, ils sont d'une simplicité et d'une naïveté extraordinaires. Ceux de Kadouma se sont bien vite apprivoisés avec nous. Maintenant, du plus loin qu'ils nous aperçoivent, ils nous appellent et nous saluent comme des amis.

Le manangoua ou chef du village, dont il porte le nom selon un usage presque général, nous a, en particulier, pris tout à fait en amitié. Malheureusement il a un grand vice : il affectionne démesurément le pombé. Dernièrement il nous a demandé des perles dont il s'est servi pour acheter sa liqueur favorite. Le soir, il est venu nous voir : la grossière boisson avait produit son effet, et le chef du village, renonçant à sa gravité habituelle, se mit à nous jouer une sorte de pantomime dans laquelle il nous représenta l'hippopotame sortant de l'eau, mangeant les tiges de moutama, puis mis en fuite

Une visite au manangoua. (P. 263.)

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par lui et rentrant dans le lac. Les nègres ont, en effet, un talent particulier de mimique.

A l'occasion d'une récente indisposition de notre royal ami, je fus le 22 avril lui faire une visite, et par conséquent pénétrai pour la première fois dans sa hutte.

Des cloisons construites avec des tiges de moutama la divisent en plusieurs compartiments, et empêchent la lumière de pénétrer à l'intérieur. A peine ai-je fait quelques pas que je me trouve environné des ténèbres les plus épaisses. Ces nègres sont vraiment les enfants de la nuit, ils ne se plaisent que dans l'ombre. Craignant de donner de la tête contre quelque poteau, je demande à haute voix au manangoua des nouvelles de sa santé. Une voix me répond tout aussitôt : « Je vais un peu mieux; je me rends près de la porte, nous y causerons quelque temps ensemble. » Il fait alors apporter deux tabourets près de l'entrée de la hutte. Je comprends, dès les premiers mots, que ma visite lui fait plaisir. Il me dépeint ce qu'il a souffert, ce qu'il souffre encore : douleurs dans la tête, douleurs dans la poitrine. Les nègres se plaignent souvent, en effet, de ce genre de maux; je serais porté à croire qu'ils éprouvent une sorte de fièvre causée par l'insalubrité des bords du Nyanza. La conversation roule aussi sur rOunyanyembé, dont il me demande des nouvelles. Après lui avoir souhaité une prompte guérison, je me retire et le laisse tout heureux de voir que le msoungou s'intéresse à sa santé.

Un grave événement qui s'est passé dans sa famille nous a aussi permis de nous initier à l'un des actes les plus solennels de la vie d'un prince noir, le mariage.

Kadouma a un fils nommé Féfou, qui est revenu naguère d'un voyage dans l'Ouganda. Le peuple, d'une commune voix, a jugé qu'il était en état de se marier. Voici comment les choses se sont passées :

Les grands du village , que l'on désigne ici sous le nom de nyamparas, se réunissent devant la hutte du manangoua et le prient de donner une épouse à Féfou. Comme tous les voyageurs, Féfou est sensé avoir acquis beaucoup d'esprit en courant le pays : aussi fait-il l'admiration de tout le monde, surtout quand il est revêtu des habits dont on lui a fait cadeau dans le royaume de Mtésa , et qu'il se promène fièrement dans

le village. Le manangoua déclare qu'il acquiesce aux désirs de ses conseillers et qu'il va chercher à Féfou une femme digne de lui. Aussitôt de grands pots d'ougali (bouillie de moutama) sont apportés au milieu de la couronne des nyamparas, qui les vident en un clin d'oeil. Chacun va ensuite se présenter devant la femme du manangoua , qui lui verse sur la tête une cuillerée de beurre, en poussant un cri trémolo très strident.

Je n'ai pu savoir au juste ce que signifiait cette cérémonie; elle veut dire, je suppose, que le mariage est décidé. Ce baptême de beurre, symbolisant le mariage, est étrange tout au moins.

Le manangoua nous dit, à cette occasion, que chez eux les femmes ne sont pas achetées. Le père du jeune homme se contente de faire au père de la jeune fille un cadeau de bœufs proportionné à sa fortune : s'il est riche, il donne jusqu'à vingt bœufs; s'il est pauvre, il n'en donne que cinq ou six. Le jeune homme se rend chez la jeune fille et y passe plusieurs jours au milieu des réjouissances : il l'amène ensuite dans son village, où l'on fait une seconde fête. Il est d'usage que le père du jeune homme fasse plusieurs cadeaux à sa belle-fille : étoffes, perles, bracelets, etc. On lui en fait aussi à luimême.

Pour fêter l'union de Féfou, le Père Barbot composa un chapelet de perles variées dont il voulait faire cadeau au manangoua. Ce chapelet, réunion symétrique de perles de toutes les formes, de toutes les grandeurs, de toutes les couleurs, ne pouvait que faire plaisir à un nègre, qui aime tout ce qui brille. Aussi, à peine Kadouma l'a-t-il vu, qu'il est ravi d'admiration et manifeste le désir de recevoir sans retard le précieux objet. Nous le lui laissons désirer longtemps, afin de lui faire estimer davantage le présent, qui, au fond, a peu de valeur. Enfin le Père Barbot le lui passe au cou, et lui présente un miroir pour qu'il puisse mieux juger de l'effet. Il est ravi, se contemple, s'admire pendant près d'un quart d'heure. Puis il se met à nous parler de la France , où l'on confectionne de si belles perles : il faut qu'à tout prix Féfou aille visiter un si beau pays ; il nous prie de le prendre avec nous quand nous retournerons en France

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et comme nous lui disons qu'il y fait trop froid, que Féfou ne pourrait y vivre : « Il faudra bien , répond - il , qu'il meure un jour : qu'importe qu'il meure dans un lieu ou dans un autre. Féfou ira en France. »

Un fait qui montre la confiance que nous accorde le chef noir : il est venu me prévenir dernièrement que, devant partir pour un voyage , probablement pour chercher la femme de son fils, il me constituait moi-même, pendant son absence , chef du village , et me chargeait d'apaiser les disputes qui pourraient s'élever. En retour, nous sommes envers lui d'une générosité qui le charme. Outre son chapelet à perles , il a eu l'envie irrésistible d'un vieux bonnet de nuit en coton, qu'il avait aperçu dans notre garde- robe. Nous lui en avons fait cadeau , et , avec un rare empressement , il en a couvert son chef respectable , et est allé ensuite avec fierté se montrer à tous ses sujets paré de cette couronne royale d'un nouveau genre.

En revanche, Kadouma ne se fait aucune idée du prestige que la barbe , inconnue ou à peu près chez les nègres, donne aux Européens. Nous lui montrions un jour les gravures du journal les Missions catholiques. Il les considéra avec le plus grand intérêt. Le portrait d'un missionnaire qui avait la barbe extraordinairement longue l'intrigua d'une manière particulière. Il l'examina longtemps avec soin, puis il finit par nous demander : « Niama gani ? Quelle est donc cette bête? »

Mais quittons ces sujets profanes , quelque intéressants qu'ils puissent être, pour peindre les mœurs d'un peuple de vrais enfants, que cette naïveté même semble prédisposer à l'Évangile. Où en sont, sous le rapport des idées religieuses, les nègres au milieu desquels nous nous trouvons ?

Plusieurs voyageurs ont affirmé que les peuples de l'Afrique équatoriale n'ont aucune espèce d'idée d'un Etre supérieur. Il est vrai que nous n'avons pu reconnaître de pratiques d'un culte proprement dit parmi eux. Mais ils ont une foule d'idées superstitieuses qui ne peuvent s'expliquer que par la croyance à un monde surnaturel et à des êtres supérieurs.

En voici plusieurs traits entre beaucoup d'autres :

Un jour que , durant notre voyage , nous faisions demander à un chef, nommé Gambaëta, deux hommes pour nous accompagner jusqu'au village voisin, il nous fit répondre qu'ils ne pouvaient venir que le lendemain, occupés qu'ils étaient à faire des sortilèges pour savoir celle des routes qu'il faudrait suivre pour avoir un heureux voyage, et que, d'ailleurs, ce jour- là était un jour néfaste.

Au milieu de la cour où sont renfermés leurs bestiaux pendant la nuit, s'élève une toute petite hutte sous laquelle une grosse pierre tient la place d'honneur : cette pierre est leur divinité protectrice. Non loin du village sont aussi rangées sous un arbre plusieurs pierres grandes et petites ; c'est le lieu sacré où ils viennent demander la pluie quand elle fait défaut.

J'ai déjà parlé des cérémonies usitées à chaque nouvelle lune ; ce jour -là, ils dansent jusqu'au milieu de la nuit.

Au moment même où j'écris , un sorcier de la tribu des Warousi, qui habite à l'est de Kadouma, sur les bords du lac , fait des sortilèges pour faire tomber la pluie. Il entretient nuit et jour un petit feu avec des crottes de chèvre; autour du feu sont rangés plusieurs vieux pots de terre, couverts avec des morceaux de tabourets. S'il vient à pleuvoir, tout le monde croira que c'est le sorcier qui en est cause. *

1 La croyance à la faculté de produire ou d'arrêter la pluie est l'un des dogmes principaux de toutes les peuplades africaines depuis le haut Nil jusqu'au lac Ngami. Ce pouvoir insigne est surtout l'apanage des chefs. Suivant la saison, ils disent à leurs sujets : « Si vous ne m'amenez des chèvres, vous n'aurez point de pluie, » ou: « Si vous ne garnissez mes greniers de blé, vous n'aurez pas de beau temps. »

Les charmes dont ils se servent à cet effet varient beaucoup, mais ils ont soin de ne les mettre en usage que lorsqu'ils prévoient, par l'inspection du ciel, un résultat favorable à leur cause. Tantôt ils emploient des chauves-souris carbonisées, tantôt des peaux de serpents, ou des racines et des tubercules divers. Ils ont dans ces philtres la plus absolue confiance; la seule impression que leur produisent vos paroles, quand vous essayez de discuter avec eux, c'est que vous n'avez pas le moindre désir de voir arriver la pluie : impression malheureuse, car il est très fâcheux de laisser répandre cette idée que leur bien-être vous est indifférent. (V. Livingstone, Explorations dans l'Afrique australe, pages 21 et suivantes.)

Quant au baptême dont il est parlé plus haut, il se retrouve, selon S. Baker, chez les Latoukiens (haut Nil), avec cette différence que le beurre est remplacé par la cendre de charbon de bois. Une danse funèbre à laquelle assista cet explorateur lui permit de constater la présence d'une femme courant sans cesse à tra-

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Chose étrange, et qui peut donner l'explication de certains récits de voyageurs , le tambour paraît être , aux yeux des noirs, un instrument de sortilège. Ces tambours sont faits 4'une seule pièce de bois creusée à l'intérieur. Ils ont la forme d'un cylindre terminé par un tronc de cône; une peau de bœuf ou de quelque animal sauvage recouvre la base du cylindre. Cette peau est fixée au moyen de lanières qui passent dans des trous pratiqués dans une autre rondelle de peau placée au sommet du tronc de cône.

Durant un ouragan très fort, les tambours de Kadouma battirent toute la nuit. Le matin, nous demandâmes au manangoua pourquoi on avait battu les tambours : « Doua ia bacidi, nous répondit -il : C'est le remède contre la tempête. »

Nous avons vu, dans d'autres villages, pendant que les guerriers étaient absents pour une bataille, battre le tambour durant une journée. Des femmes et des enfants faisaient, au son de cet instrument , une sorte de procession autour du tembé en chantant sur un air lugubre, pour rendre les génies favorables à leurs guerriers, et leur obtenir la victoire. Aussi, dans toutes les tribus de l'Ounyamouézi, le tambour joue-t-il le rôle le plus important. Il annonce l'approche de l'ennemi, et appelle les guerriers au combat ; à la fin de la guerre, il fête le retour des combattants et célèbre le triomphe des braves qui ont terrassé quelque ennemi.

vers les danseurs, et saupoudrant leur tête avec cet ingrédient, qu'elle portait dans une gourde. Curieuse cérémonie dont il ne put jamais savoir le pourquoi.

Rapprochons de cette esquisse de mœurs une conversation que Speke eut avec le roi Roumanika (Karagoué).

« Je me permis, dit-il, de lui demander pourquoi, n'ayant aucune idée de Dieu ni d'une vie future, il immole tous les ans une vache devant le tombeau de son père. — Je ne sais pas, me répondit-il en riant, mais il me semble qu'en agissant ainsi j'obtiendrai de meilleures moissons. C'est aussi pour cela que je'place devant une des grosses pierres de la montagne une certaine quantité de grain et de pombé, bien que je la sache incapable de manger et de boire. Les hommes de la côte, et à vrai dire tous les indigènes, pour autant que j'en sache, pratiquent les mêmes rites. Pas un Africain ne révoque en doute le pouvoir des talismans et de la magie. Lorsque je conduis mes troupes au combat, si j'entendais l'aboiement d'un renard, je battrais immédiatement en retraite, pareil pronostic me présageant une défaite. Beaucoup d'autres animaux, les oiseaux en particulier, possèdent aussi une vertu favorable ou contraire. » (V. Les Sources du NU, page 209.)

Pas de fête, pas de deuil sans le son du tambour; c'est l'expression des joies et des tristesses publiques.

Il nous a été donné dans les instructions écrites de Mgr le Délégué une charge intéressante : celle de recueillir, avant que les nègres aient pu être en contact avec les Européens, toutes les traditions qui existent actuellement parmi les sauvages du centre de l'Afrique , sur l'origine du monde, sur la religion primitive, sur la création de l'homme, le déluge, etc. Nous étudions avec ardeur la langue du pays pour nous mettre à même d'accomplir cette mission, dont nous comprenons tout l'intérêt au double point de vue de la religion et de l'histoire des peuples. Déjà nous commençons à comprendre et à parler l'idiome de nos nègres du Nyanza, et j'ai voulu avoir le cœur net au sujet des idées religieuses de notre vieux manangoua. J'ai donc essayé de lui faire un peu de catéchisme.

Je lui demande d'abord si, quand un homme meurt, tout est fini avec lui. Il me répond que tout est fini. Je lui dis qu'il est dans l'erreur ; que nous n'avons pas seulement un corps, mais une âme immortelle; et que, lorsque cette vie finit , il y en a une autre qui commence. Il a l'air d'ajouter foi à mes paroles , et déclare qu'il désirerait être instruit un peu.

Plusieurs fois je lui ai entendu prononcer le nom de Mongou, qui, en Kisouahili, veut dire Dieu. Je lui demande s'il sait ce que c'est que Mongou. Il répond que les Wanyamouézi ne le connaissent pas. Je lui fais connaître en quelques mots le Créateur de toutes choses, et j'ajoute que ce mtémi tout-puissant récompense les bons après leur mort et punit les méchants, « Mongou onbaïa, me dit-il alors : Dieu est méchant. » Je m'efforce de lui faire comprendre que, loin d'être méchant, il est infiniment bon, puisque c'est lui qui donne aux hommes tout ce dont ils ont besoin, et qu'il les comble de biens après leur mort, s'ils ont été bons. Il finit par avouer que Dieu est- bon. Mais les grandes vérités que je viens de lui découvrir ont l'air de lui être complètement inconnues. Pour aller plus avant, il faudrait posséder à fond la langue.

Mais si nous ne pouvons encore commencer notre apostolat

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par la parole, il est déjà commencé par la prière. Tous les jours, dans notre humble chapelle, nous offrons le saint sacrifice pour le salut de ces pauvres peuples ; tous les jours nous demandons à la Mère de miséricorde de préparer les cœurs à la divine semence pour le moment prochain où nous allons pouvoir, grâce à Dieu, commencer à la répandre.

Lundi 31 mai. — Vers deux heures, des pirogues apparaissent à Thorizon. Nous n'osons pas trop nous réjouir, car nous craignons que ce ne soient pas celles que doit nous envoyer le Père Lourdel. Elles arrivent enfin au rivage : c'est bien nous qu'elles viennent chercher ! Que Dieu soit béni ! Bientôt nous pourrons voguer vers notre chère mission !

Le Frère Amance a été obligé d'accompagner les barques. Il se trouve mieux qu'au moment où il nous a quittés, et cependant que de privations il a dû s'imposer durant ce voyage ! Le Père Lourdel va mieux aussi. Il y a vraiment pour les missionnaires une Providence particulière.

Nous avons été bien inspirés d'envoyer nos deux confrères chez Mtésa ; sans cette mesure, nous n'aurions probablement pas pu pénétrer dans son royaume, le plus important de la région des grands lacs.

Les protestants ont pris le parti de vivre en bonne intelligence avec nous : ils ont prêté au Père Lourdel une grande barque, afin de faciliter notre traversée. Malheureusement cette barque , mal dirigée , a été gravement endommagée en route; elle est restée en arrière, peut-être même a-t-elle sombré. Mieux eût valu que le Père Lourdel ne l'acceptât pas. Les vingt- quatre pirogues de Mtésa auraient amplement suffi pour le transport des bagages.

Toute la journée, notre hutte est remplie de gens de l'Ouganda qui viennent nous faire visite. Tous nous disent que le roi désire vivement notre arrivée. Ils ajoutent que, si les pirogues ne sont pas venues plus tôt, c'est qu'il a fallu un temps considérable pour les réunir en nombre suffisant. Le Père Lourdel et le Frère Amance ont mis vingt- huit jours pour traverser le lac; les barques qui nous arrivent ont

quitté aussi l'Ouganda depuis vingt- huit jours. Ces sortes d'embarcations, en effet, ne voguent que quelques heures de suite, et, quand le lac est agite, elles n'abandonnent point le rivage.

Dimanche 1er juin. — Que la Pentecôte , que nous solennisons aujourd'hui, est une belle fête pour ceux surtout que Dieu destine à continuer l'œuvre des Apôtres! L'année der-. nière, nous l'avons célébrée à Bagamoyo, chez les bons Pères du Saint-Esprit, et nous avons admiré les merveilles que Dieu a déjà opérées, par ces zélés missionnaires, au milieu des jeunes nègres qui les entourent. Puissions-nous voir se réaliser bientôt ici les mêmes prodiges !

Tous les jours de ce mois, nous prierons en commun le sacré Cœur de Jésus; sa bannière a toujours flotté en tête de notre caravane, et certes ce n'a pas été en vain. Puisse le divin Maître continuer à répandre sur nous ses bénédictions les plus abondantes et nous conduire au terme de notre voyage !

Si quelque confrère de Maison -Carrée voyait l'état dans lequel un voyage de dix mois a mis nos vêtements, il ne manquerait pas de sourire et de nous plaindre. Espérons qu'une prochaine caravane nous apportera les étoffes nécessaires pour renouveler la garde -robe avec laquelle nous allons bientôt paraître à la cour : la cour, il est vrai, d'un roi nègre, où l'on n'est difficile ni sur l'étiquette ni sur le costume.

Avant de nous embarquer pour l'Ouganda , nous licencions quelques-uns de nos askaris et les chargeons de transporter nos lettres à Zanzibar. Pour entretenir avec nos supérieurs un commerce de lettres suivi, il sera nécessaire que nous adoptions le système des Missions anglaises. Elles ont à leur service un certain nombre de noirs uniquement employés à porter les lettres à la côte et à rapporter les réponses.

Le voyage, aller et retour, dure environ quatre mois, depuis les bords du Nyanza jusqu'à la mer. Ces noirs sont au nombre de quatre ou cinq, et ils coûtent chacun soixante francs par mois. On voit que le port d'une lettre revient ici plus cher qu'en France. Tout, d'ailleurs, est hors de prix

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pour les blancs, grâce à la prodigalité des missionnaires protestants et des explorateurs anglais.

Je clorai cette partie de noire journal par la lettre que nous écrit de Roubaga le Père Lourdel, notre avantcoureur.

« Roubaga, 11 avril 1879.

(( Chers Confrères,

« Ce n'est que le 17 février que nous sommes arrivés ici, le Frère Amance et moi. Le roi Mtésa nous a fait le meilleur accueil, et depuis ce jour sa faveur n'a fait que grandir. Il veut être instruit, ainsi que son peuple, et j'ai eu à donner déjà sur la religion plusieurs conférences publiques.

« Je vous fais grâce du récit de notre voyage ; après celui de Stanley, il serait sans doute peu intéressant, et d'ailleurs je ne me sens pas de taille à tenir longtemps la plume. Je ne vous apprendrai pas non plus que la navigation indigène du lac Nyanza ressemble beaucoup à celle des bons vieux marins du temps d'Enée : on se tient toujours prudemment à portée de terre ; lorsque vient le soir, on tire la barque sur le sable, et on campe jusqu'au lendemain.

« Les vivres sont en abondance et à bon compte dans les contrées fertiles, mais il est prudent d'en avoir toujours quelque peu en réserve. Avec un pareil mode de voyage on ne doit pas lutter, pour la rapidité, avec les bateaux à vapeur. Quelle patience il nous a fallu durant cette interminable traversée! Nous n'avons pas mis, en effet, moins d'un mois pour faire le trajet de Kadouma à la baie de Bouca, où nous avons enfin quitté notre vieille coque de noix : il était temps !

« Les missionnaires anglais étaient déjà dans l'Ouganda quand nous y parvînmes. Ils s'alarmèrent beaucoup, paraît-il, de notre arrivée, bien que depuis ils n'aient cessé d'avoir avec nous les rapports les plus courtois. L'un d'eux, M. Mackay, aurait même dit au roi, pour le détourner de nous accueillir, que nous adorions une femme appelée Marie et d'autres idoles.

« Néanmoins Mtésa a tenu à nous voir. C'est un homme fin, autoritaire, très intelligent et très diplomate. Il comprend l'arabe et le kisouahili. C'est, sans contredit, le plus grand potentat de l'Afrique équatoriale. Outre l'Ouganda proprement dit, il a encore sous sa dépendance l'Ousoui, le Karagoué, les îles du Nyanza etl'Ousoga, grande province à Test de l'Ouganda, qui est subdivisée en un grand nombre de districts, et d'où il tire des bœufs et des esclaves par milliers. De plus, son influence est considérable dans toutes les régions qui avoisinent ses États. Une foule d'autres rois, même éloignés, recherchent son alliance et ses bonnes grâces.

« Il semble avoir conscience de sa valeur, et se montre même ombrageux pour tout ce qui touche à son autorité. Les Anglais ayant manifesté l'intention d'aller s'établir dans l'Ousoga ou le Karagoué, cette demande déplut souverainement au roi, qui prétend centraliser ici, à Roubaga, tout ce qui peut lui être une source d'influence. Comme il est en outre très soupçonneux, il semble se défier de tout ce qui lui paraît être l'ombre d'un envahissement. Il va jusqu'à s'imaginer que le but des Anglais, en demandant d'aller plus loin, est d'ouvrir des routes pour pouvoir s'emparer plus facilement de ses États. D'ailleurs, il ne voit qu'avec déplaisir qu'on veuille tenter d'exercer une action quelconque en dehors de son autorité1.

« Faut-il attribuer à cette disposition de son esprit le refroidissement notable qui existe depuis quelque temps entre lui et les Anglais, qu'il avait d'abord favorablement accueillis? ou bien est-ce le résultat de la pression qu'ont pu exercer sur lui les grands de son entourage, de concert avec les Arabes et les Wangouana, qui tous se déclarent hautement les adversaires des Anglais? Nous l'ignorons.

1 Plusieurs lecteurs se demanderont pourquoi les missionnaires d'Alger choisirent ainsi pour leur mission un champ qui était défriché par d'autres ouvriers évangéliques. Nous nous contenterons de répondre que, en se rendant chez Mtésa, 1° les Pères ne comptaient pas y trouver une mission protestante; 2° ils n'avaient encore d'autre projet définitivement arrêté que celui de se concilier la faveur de ce grand monarque; 3° une fois qu'ils y furent débarqués, tout autre établissement leur devint impossible. La lettre du Père Lourdel et toute la suite du journal le prouvent surabondamment.

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« La langue des Wagandame semble très peu compliquée, et, comme toutes. les langues nègres, complètement dépourvue de mots formulant des idées abstraites. Les idées concrètes seules sont exprimées. Le kisouahili, dont se servent davantage les Arabes et les Européens, a emprunté à la langue arabe près -de la moitié de son vocabulaire, c'est-àdire tous les mots exprimant une idée abstraite. Les Anglais qui sont ici se servent assez bien du kisouahili; mais le kiganda leur est encore peu familier. D'après M. Mackay, cette langue aurait une très grande ressemblance avec celle des Cafres. Notre conversation avec les Anglais se fait en kisouahili, car ils ignorent l'arabe. La connaissance de cette dernière langue servirait beaucoup aux Pères qui viendraient par la route de Kartoum.

« Tels sont les renseignements que je puis vous donner aujourd'hui. Les choses changeront peut-être de face dans la suite : il suffirait, pour cela, de déplaire au roi. Ah! si la grâce pouvait toucher son cœur ! les résultats seraient immenses, vu la puissance dont il jouit.

ce Grâce à la faveur de ce monarque, j'ai dû changer de local il y a quelque temps. Le lieu où nous nous étions d'abord installés était bas et malsain; il a voulu que je choisisse moi-même l'endroit qui me plairait davantage. Je crois important de ne pas nous éloigner de Roubaga , d'autant plus que presque tous les jours il faut aller saluer le roi , comme c'est la coutume des principaux personnages du pays.

« Les maisons, ou plutôt les huttes, sont ici construites en roseaux et non en terre, à cause de la fréquence des pluies.

« La principale, et je dirai presque la seule nourriture, est la banane non mûre, qui , une fois cuite, donne à la vue et au goût l'apparence de la pomme de terre. Depuis mon arrivée , je n'ai mangé presque que cela, et je me porte assez bien.

« Jusqu'à présent nous sommes en assez bons rapports avec les Arabes et les Wangouana. Peut-être ne nous sont-ils favorables que par esprit d'opposition aux Anglais, avec lesquels ils ont eu de sérieuses difficultés dès les premiers jours , et qu'ils affectent de ne plus vouloir visiter. Quelques

Wangouana connaissent aussi le bien que les Pères de Bagamoyo font aux noirs de la côte , et ils en ressentent de la sympathie pour les missionnaires catholiques.

« En résumé, d'après tout ce que j'ai pu constater, la principale vertu que le Missionnaire aura à pratiquer ici, c'est la patience, et encore la patience jointe à une prudente réserve.

« Dans une Mission où la puissance est entre les mains d'une foule de petits souverains, il faut quelquefois savoir se faire craindre, pour arriver à exercer sur tous ces roitelets un certain ascendant ; mais ici le monarque est un vrai potentat, habitué à exercer son autorité sans conteste et à voir tout le monde à ses pieds. Brusquer les choses gâterait tout. Il faut savoir attendre , et profiter des bonnes dispositions du souverain pour se renfermer strictement dans nos seules œuvres d'apostolat. Ces peuples sont dans l'infidélité depuis des siècles. Ce n'est pas par des mesures radicales qu'on les transformera du jour au lendemain. La régénération d'un peuple, et surtout d'une race, ne peut être qu'un travail de longue haleine, sans quoi on perd bientôt le fruit de ses efforts, et l'on n'aboutit à rien de durable.

« Je comptais aller moi-même au-devant de»vous sur la barque à voiles que les Anglais ont mise gracieusement à notre disposition; mais, toute réflexion faite, je crois plus utile à nos intérêts de me faire remplacer par le Frère Amance.

« Venez vite, la moisson d'âmes est ici très abondante, et les nègres paraissent doués d'une énergie dont sont loin de donner l'idée ceux que l'on rencontre dans l'Algérie et sur les côtes.

<r Je termine, les pirogues sont lancées à la mer; j'embrasse le bon Frère qui me quitte. A bientôt.

« Tout à vous en N. S.,

« SlMÉON LOURDEL. ))

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