‹ A l'assaut des pays nègresChapitre 26 sur 45 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

SUR LE CHEMIN d'oUJIJI

Deux lettres agréables. — Formation de la caravane pour Oujiji. — Adieux aux autorités de Tabora. — Gangue. — Un Arabe qui a la bosse de la multiplication. — Tombes sacrées. — Filles d'Eve. — Désertions. — Oussoké. — Dans les bois. — Amitié rare et pas chère. — Orages. — La part du lion. — Noël. — Apiculture. — Habitations, costume et religion des Wanyamouézi. — Dans l'Ouvinza. — Passage du Malagarazi. — L'Ouhha. — La journée des chutes. — Désespoir d'un âne. — En vue du port.

Kouïhara, 20 novembre 1878. — Nous faisons neuvaines sur neuvaines au sacré Cœur, afin qu'il plaise à Dieu de nous faire sortir bientôt de l'Ounyanyembé.

Notre pauvreté s'accroît chaque jour. Nous n'avons plus assez d'étoffes d'échange pour payer les pagazis qui doivent porter au Tanganika le matériel de notre mission. Il faudra en acheter aux Arabes du pays à des prix exorbitants, qu'ils se feront rembourser par notre correspondant de Zanzibar. Les Pères du Nyanza ont dû, pour partir, se

1 Nous revenons ici aux PP. Deniaud, Delaunay, Dromaux et Augier, que nous avions laissés à Kouihara sur le point de partir pour Oujiji, pendant que leurs confrères s'avançaient vers l'Ouganda. Nous faisons remarquer que c'est le Père Deniaud qui rédige le journal de voyage.

procurer ainsi plus de trois cents pièces de satini (étoffe légère des Indes). Que de dépenses et de peines pour le salut de ces pauvres âmes auxquelles nous sommes envoyés ! Si la moisson est considérable, les travaux le sont aussi.

M. Gambier, qui est toujours chez Mirambo, nous a écrit pour nous dire que ce sultan regrettait d'avoir été absent lors de notre visite. Il ajoute que le bruit avait couru qu'en revenant à Kouihara nous avions été molestés ; le sultan , à cette nouvelle, avait fait rechercher nos agresseurs pour tirer vengeance de l'insulte que nous aurions reçue sur ses terres.

Mirambo , si cela est vrai , nous fait trop d'honneur. Nous n'avons été molestés par personne. Cependant la lettre que nous avons reçue produit bonne impression sur les Arabes qui nous entourent. Ils montrent un peu plus d'empressement à nous rendre service.

En ce moment, le gouverneur fait des armements dans l'intention de guerroyer contre Ben-Sélim, son prédécesseur, qui réside maintenant sur le territoire de Mirambo.

21-24 novembre. — Nous croyions pouvoir célébrer la fête de la Présentation ; nous avions à cette intention orné hier notre petit autel pour la sainte messe ; hélas ! la fièvre est venue subitement , et nous a tous rendus incapables d'offrir la sainte victime.

Oh ! que l'on sent vivement en mission cette privation des fêtes chrétiennes, qui font tant de bien à l'âme en l'élevant de la terre et la rapprochant de Dieu; qui lui font oublier, pour un jour, les maux de l'exil et la remplissent d'un nouveau courage et d'une nouvelle force. Mais c'est pour Dieu, c'est pour les âmes que nous avons tout sacrifié, même les joies les plus pures de la terre. Donc point de regrets ! point de faiblesses! Notre-Seigneur , lui non plus, ni ses apôtres, n'ont point connu les joies de nos grandes fêtes. Discipulus non est supra magistrum.

Une caravane arabe nous apporte des nouvelles du Père Charmetant, datées de Bagamoyo, le 24 juin. 11 nous envoie une lettre de la part des deux Hindis Ibrahim et Abdallah ben Lilah, négociants à Zanzibar, pour Saïd ben Habib, leur

agent à Oujiji. Le Père Charmetant nous offre, par l'entremise de ces trois commerçants, le moyen de nous ravitailler sur place, sans recourir aux caravanes de Zanzibar ni. aux Arabes de Tabora. Ce serait pour nous une bonne fortune si ce plan pouvait réussir.

24 novembre. — La lettre du Père Charmetant est venue très à propos : nous avons appris aujourd'hui que Saïd ben Habib est arrivé d'Oujiji avec une caravane. Nous nous empressons de nous rendre chez lui et de lui faire part des instructions que nous venons de recevoir. Saïd nous reçoit fort courtoisement , et se met à notre disposition pour les étoffes et toutes les autres choses dont nous pourrions avoir besoin. De plus , il nous promet de nous donner une cinquantaine de ses pagazis pour nous rendre au Tanganika. Dieu soit loué ! tout semble enfin s'arranger pour notre prochain départ !

Nous prendrons le chemin par lequel est venu Ben Habib. Nous aurons, il est vrai, un hongo à payer à Mirambo, et un autre au sultan de l'Ouvinza ; mais nous aurons la consolation de penser que nous suivons la ligne droite, qui est mathématiquement le chemin le plus court d'un point à un autre. Nous avons tant de hâte d'arriver à notre chère mission !

29 novembre — Il nous manque bien encore une cinquantaine de porteurs ; néanmoins les PP. Delaunay et Augier vont camper dans un village sur la route que nous devons suivre , afin d'y rassembler ceux que nous avons déjà engagés. Le changement d'air leur sera très favorable , et dissipera vite les quelques restes de fièvre qui les tracassent sans cesse à Kouihara.

Enfin, le 2 décembre, notre capitaine complète le nombre de nos pagazis, qui s'élève à cent trente. Malgré moi, je laisse échapper un grand soupir de soulagement, et je serre à la briser la main du brave homme qui me donne cette nouvelle. Il me regarde avec ahurissement : en bon Arabe qu'il est, il n'a aucune idée de la valeur du temps ; se presser est pour lui un mot vide de sens ; quand on est bien dans un endroit

il faut y rester le plus longtemps possible. Il est bien entendu que je n'essaye pas de le convertir à mon opinion.

3 décembre. Fête de saint François Xavier. — Ce jour était bien choisi pour nous mettre en marche. Avant de quitter définitivement Kouihara, nous allâmes faire nos adieux aux deux Ben Nassib. Abdallah, le gouverneur, nous défendit d'engager de nouveaux porteurs dans l'Ounyanyembé; car défense était intimée à tout Arabe ou Mnyamouézi de sortir de la province jusqu'à nouvel ordre. Cette injonction a été faite en prévision de la guerre qui peut avoir lieu. Il nous demanda, en outre, d'échanger contre de l'étoffe nos pierres à fusil, ainsi que le sel et les pioches qui nous restaient. Ces objets, à Oujiji, n'ont pas la même valeur qu'ici; quant au sel, nous devions en trouver sur notre route.

Cheik, son frère, parut surtout peu content de notre départ. Il désirait sérieusement, je crois, l'établissement d'un orphelinat dans l'Ounyanyembé. Je lui fis espérer l'arrivée d'autres Pères dans ce but. Mais c'était pour lui de l'incertain. Il ne s'en montra pas moins courtois à notre départ, et nous donna plusieurs lettres pour le gouverneur d'Oujiji et les principaux Arabes.

A cinq heures après midi , le Père Dromaux et moi nous quittons à notre tour Kouihara avec le reste de la caravane. Après une heure et demie de marche, je puis bien le dire, sans un seul regard en arrière , nous arrivons au village de Gangue, où nos deux confrères nous attendent depuis quatre jours.

4 novembre. — Gangue est un joli petit village habité par quelques Arabes et leurs esclaves. Le principal personnage du lieu est Buana Thani. Il a habité quelque temps Mayotte et Nossi-Bé, et sait dire deux ou trois mots de français. Il sait aussi faire à l'européenne les quatre règles de l'arithmétique. Il en est très fier : aussi , dès notre première visite , il fit parade de sa science et nous posa des problèmes. Il ne pouvait guère dire trois mots de suite sans y insérer celui de multiplicar. A part ce faible, Thani est, comme tous les Arabes, très aimable et courtois. Mais, au fond, c'est un

homme sans honneur, et nos Pères auront beaucoup à se défier de lui *.

11 n'avait pas manqué de nous faire ses offres de service; mais, prévenus à temps, nous avions prétexté, pour le remercier, des réparations qu'il était en train de faire à sa maison , et nous avions demandé l'hospitalité chez un autre Arabe , nommé , à cause de son grand âge , Buana Mzée, le vieux maître, bon vieillard qui, par ses manières et ses paroles sensées, nous rappelait nos vieillards de France.

Nos gens , plus sensibles aux charmes de Tabora qu'à ceux de Gangue, n'ont pas paru de toute la journée. Gomme les écoliers qui sortent de vacances, le travail et la fatigue les effrayent , et ils font durer le plaisir de ne rien faire le plus longtemps possible.

5 décembre. — Tout rentre dans l'ordre ce matin, et, à huit heures et demie , nous pouvons quitter Gangue. Nous marchons dans la direction O.-S.-O., et laissons à notre gauche la route du sud, dont j'ai parlé précédemment2.

Après trois heures de marche, nous arrivons au village de Loucouma ou Tumbi-Lembéli. Ce village, comme tous ceux de l'Ounyanyembé, est ombragé de magnifiques arbres avec l'écorce desquels les indigènes se font des étoffes en la battant et assouplissant au maillet. Ici, deux de ces arbres ombragent la tombe de l'ancien chef. Cette tombe a pour ornements quelques morceaux de pots cassés et trois morceaux de bois suspendus au-dessus par une corde attachée à deux piquets. Ces morceaux de bois représentent les tambours du défunt, et indiquent, par leur nombre, le degré de sa puissance. Ces tombeaux sont entourés par les indigènes d'un grand respect mêlé d'une crainte supersti-

1 L'année suivante, un Européen, partant pour le Tanganika, avait, sur son invitation, déposé -chez lui toutes ses étoffes, comme en lieu sûr. Il lui fut volé cinquante dioras, une valeur d'environ quinze cents francs. Thani prétexta qu'on avait forcé la porte de son magasin pendant la nuit; mais, après le départ du blanc, tous ses esclaves furent habillés à neuf, et il fut évident que le voleur n'était autre que leur maître. [Journal du Père Guillet.)

2 Cette route fut suivie, pour se rendre au lac Tanganika, par M. Debaize, jusqu'à Simba; par les Pères de la deuxième caravane et par toutes les expéditions de l'Association internationale de Bruxelles, jusqu'à Karéma. Nous aurons occasion de constater plus tard qu'elle n'offre pas moins d'ennuis que celle du nord. Actuellement on est revenu à cette dernière.

tieuse. Malheur à qui se permettrait d'y commettre des inconvenances ! On nous recommanda bien de n'y pas attacher nos ânes : nous les aurions trouvés morts le lendemain , tués , prétendent les noirs, par l'ombre irritée du défunt. On retrouve ces tombes dans tous les villages des environs.

Le chef de Tumbi-Lembéli est une femme. Ce fait, quoique rare, se retrouve cependant ailleurs1. Du reste, dans la famille, la femme n'est point réduite au rang d'esclave. Elle fait sa large part du travail , mais sait aussi réclamer sa part de bien-être. Pendant que le mari voyage comme porteur en caravane, c'est elle qui cultive et qui récolte. Au retour du mari , elle a amassé de quoi le nourrir ; mais , de son côté , elle attend de lui des étoffes pour se couvrir, et s'il revient les mains vides, il peut compter, dit-on, sur une réception peu pacifique.

La population de Tumbi-Lembéli se montra très affable, disposition que nous avons toujours trouvée chez les Wanyamouézi. Pendant que je lisais dans ma tente, des femmes qui me regardaient faire du dehors, aperçurent dans mon livre une image coloriée de la sainte Vierge.

« Mayo! mayo%! qu'est cela? s'écrient-elles.

— C'est l'image de ma mère, leur dis -je en la leur passant.

— Ta mère à toi? vraiment, c'est ta mère?

— Oui.

— Et elle vit encore ?

— Oui.

— Oh ! qu'elle est blanche ! qu'elle est belle ! mayo ! mayo! »

Et elles ne se lassaient pas de la voir, d'examiner sa tête, ses yeux, sa bouche, ses mains, ses habits. Quelques-unes coururent chercher leurs amies, et presque toutes les femmes du village vinrent voir la mère du blanc, une femme de l'Europe. Oh! que je priais de tout mon cœur la très sainte

1 C'est une femme aussi qui a dernièrement succédé au sultan défunt de l'Ougounda, province importante à quelques lieues au sud -ouest de Tabora.

2 Mayo! mayo! « Ma mère 1 ma mère! » Les Wanyamouézi, en toute circonstance d'admiration , de surprise , de peur ou de souffrance , redisent ce mot : mayo! mayo! Seraient -ils déjà vieux, instinctivement ils appellent leur mère, comme nous, nous disons: « Mon Dieu! mon Dieu! »

Vierge d'abaisser sur ces pauvres femmes un regard de pitié, et de hâter par ses prières auprès de Notre-Seigneur Jésus- Christ leur jour de salut !

6 et 7 décembre. — Nous sommes obligés de stationner ici par suite d'une nouvelle escapade de nos porteurs, dont la moitié se sont encore enfuis à Tabora.

Le mauvais temps se met aussi de la partie , et une pluie torrentielle vient nous annoncer le commencement de la masika.

8 décembre. — Le matin, en sortant de la hutte où nous sommes logés, nous trouvons à la porte quatre fusils avec leurs ceinturons, leurs poudrières et leurs cartouchières. C'étaient quatre de nos soldats, entre autres notre interprète, Jean-Baptiste, qui avaient laissé leurs armes pour nous signifier qu'ils renonçaient à nous accompagner au Tanganika. Nous ne pûmes savoir quel avait été le motif vrai de leur désertion ; on nous dit bien qu'ils avaient craint de traverser les terres de Mirambo : crainte de lièvre alors , puisqu'une caravane arabe venait de nous tracer le chemin.

C'est dans ces circonstances que nous avons passé la fête de l'Immaculée Conception. Hélas! nous ne pouvons rien pour célébrer un si grand jour. Du milieu de nos pauvres indigènes, nous ne restons cependant pas étrangers aux témoignages d'amour que notre Reine reçoit de toutes parts dans le monde chrétien, et, dans le secret de nos cœurs, nous chantons avec ferveur : Benedicta sit sancta et immaculata conceptio Beatœ Mariœ Virginis.

A quelque chose malheur est bon. Jusque-là nous nous servions presque exclusivement de notre interprète , et nous ne nous exercions pas assez à parler le kisouahili (langue de la côte, que les Arabes ont fait adopter sur tous les chemins de l'intérieur). Jean -Baptiste parti, nous serons obligés de nous faire comprendre par nous-mêmes, et de nous familiariser pratiquement avec l'idiome reçu.

On nous dit que M. Debaize aurait eu des désertions en masse, et serait retourné à Kouihara pour engager d'autres porteurs. Quand on entreprend de tels voyages il faut savoir

chaque jour s'attendre à tout et ne s'étonner de rien ; ou plutôt, en chrétien et en missionnaire, voir en tout la volonté de Dieu , dans l'adversité comme dans la prospérité , rester calme et se réjouir dans le Seigneur, quoi qu'il arrive.

9, 10, 11 décembre. — Pluies torrentielles. Nous, ne pouvons faire que de petites étapes toujours dans la même direction. Nous campons ou passons dans les villages de Muilalé, Kilari , Mtébula et Mtouto , et nous arrivons enfin au principal village d'Oussoké, important district qui forme la limite de l'Ounyanyembé, sur la route d'Oujiji.

Jusqu'ici l'esprit de nos porteurs paraît assez bon. Dès qu'ils voient se déployer au départ notre bannière du Sacré- Cœur, brodée par le Carmel d'Alger, ils entonnent leurs joyeux chants de caravanes et marchent avec un entrain admirable. Leurs lourds fardeaux semblent ne rien peser sur leurs épaules. Les plus alertes sortent du sentier tour à tour, pour chanter chacun sa chanson, à laquelle toute la bande répond en chœur. L'un d'eux, un véritable hercule, portant plus de cent vingt livres, électrise tout le monde. Sous sa lourde charge, il chante, en bondissant et caracolant avec l'agilité d'une gazelle , de sorte que , malgré la lenteur des premiers jours, nous avons confiance dans le succès de notre voyage.

Notre marche d'ailleurs est facile et agréable; les populations sont des plus pacifiques. La campagne, ornée de très beaux sites, est remplie de fraîcheur. De toutes parts les indigènes s'occupent aux semailles. Ils chantent en piochant en cadence, et ce travail paraît beaucoup leur plaire. Mais à ces belles campagnes il manque des troupeaux de bœufs. Elles pourraient cependant bien les nourrir. Les indigènes en possédaient autrefois; attaqués continuellement par les Rougas-Rougas, qu'attirait l'appât du butin, ils ont cessé d'en avoir , afin de jouir de la paix.

C'est aussi pourquoi, à mon avis, tant d'autres contrées de l'Afrique équatoriale, si propres à l'élevage des bœufs, en sont dépourvues totalement. Les Rougas-Rougas en sont cause beaucoup plus que la tsetsé, dont on semble avoir exagéré les ravages. Les tribus qui se sentent en force pour défendre leurs troupeaux, et ont quelque peu l'humeur guer-

rière , en possèdent ; les tribus faibles et timides préfèrent vivre en paix et n'en pas avoir.

12-15 décembre. — Notre capitaine nous retient trois jours à Oussoké à faire des provisions pour passer la grande forêt qui sépare l'Ounyanyembé de Mgombéro. Il nous fallait surtout une bonne provision de riz, car nous ne devions plus en trouver avant Oujiji. Six pilons avec vingt hommes fonctionnent donc tout le jour pour débarrasser le mpunga de son écorce et en faire du riz blanc. L'indigène ne fait cette opération qu'à mesure qu'il en a besoin.

Oussoké forme un beau district qui comprend plusieurs villages populeux, tous dépendant d'un même manangoua, qui obéit à son tour au sultan de Kouikourou. Ce chef, chez qui nous campions, se montra bienveillant à notre égard, et nous fit un petit présent. Le pays est très fertile, et je le crois salubre. Le sol abonde en sources et en minerai de fer que personne n'exploite. La forêt voisine est pleine d'arbres magnifiques , d'excellent bois *.

Nous partons enfin tout contents, espérant commencer les longues étapes promises. Mais quel désappointement! au bout d'une heure nos porteurs déposent leurs charges à l'entrée d'un petit village près de la forêt, et dépendant encore d'Oussoké. ' Je demande ce que signifie un jeu semblable. C'était le dernier village de FOunyanyembé, et les porteurs voulaient y passer un jour. Craignant un échec si j'essayais de les contrarier, je consentis par force à camper, et nous fîmes dresser nos tentes.

16 décembre. — De bonne heure, le tambour bat le départ, et chacun se prépare lestement. Nous entrons dans les bois. Rien de bien intéressant pendant la marche, pas même la vue des animaux de toutes sortes que disent y avoir rencontrés les quelques voyageurs passés avant nous dans ces parages.

Nous campons auprès d'un petit village perdu dans la forêt, et dont les habitants reconnaissent l'autorité de Mirambo.

1 Cet ensemble d'avantages avait sans doute frappé le Père Ganachau, qui essaya l'année suivante de s'établir à Oussoké. La malveillance des Arabes lui rendit la chose impossible.

Quoique peu nombreux, ils se sont défendus jusqu'ici avec avantage contre leurs voisins d'Oussoké, leurs ennemis ; ils ont fixé, au haut de longues perches et à la porte de leur village, les crânes de plusieurs guerriers qu'ils leur ont tués dans les combats.

Je trouvai le chef faisant honneur à une cruche de pombé. Il me reçut avec beaucoup de plaisir, et m'offrit de sa liqueur; j'en bus à deux ou trois reprises, ce qui lui plut extrêmement, ainsi qu'à toute l'assistance.

« Ton pombé est excellent, lui dis-je, et mes frères restés au camp seraient bien aise d'en boire. »

Il ordonna à une de ses femmes d'en apporter une cruche pleine pour eux. Il voulut m'accompagner lui-même jusqu'au camp avec les guides et la cruche. Nous étions déjà devenus intimes, et mon ami, dont le cœur s'était attendri sous l'influence du pombé, ne pouvait retenir ses épanchements.

« Est-ce que tu m'aimes? me dit-il en chemin, en me passant la main sur le cou.

— Oui, je t'aime, je t'aime beaucoup, beaucoup plus que tu ne peux le comprendre.

— Vraiment! oh! que tu me fais plaisir!... Tu vois mon pays, il est à toi... Mes femmes et mes enfants sont à toi... Veux-tu que je te bâtisse une belle case tout près de la mienne ?

— Je le voudrais volontiers, sultan, lui dis-je, et je resterais avec joie ici près de toi, dans ta forêt, pour t'apprendre, ainsi qu'à tes gens, la voie qui mène chez Dieu après la mort. Mais en ce moment je ne puis, j'ai ordre d'aller au Tanganika.

— Au moins, à ton retour, tu repasseras chez moi, ton ami.

— Je ne sais si je reviendrai, mais j'écrirai en Europe que tu as été bon pour moi et que tu aimes les blancs, et ils te connaîtront et t'aimeront.

— Oh! que tu me fais plaisir! ajouta -t- il. Veux- tu accepter une femme en cadeau ?

— Merci, sultan; que ferais- je d'une femme? Les blancs que tu vois aujourd'hui ne sont pas comme les autres blancs, ni comme les autres hommes. Nous sommes des hommes de

Dieu, venus ici pour apprendre aux nègres à le prier et à l'aimer. C'est là notre vie et notre plaisir, à nous. Et nous avons renoncé pour cela aux jouissances dont tu me parles. »

Le pauvre sauvage me regardait avec étonnement.

Cependant nous étions arrivés au camp. La cruche fut déposée à l'ombre d'un grand arbre. Le chef s'assit auprès et en fit les honneurs. Sa joie débordait de plus en plus.

Dans l'après-midi, deux hommes se disant envoyés par le chef d'un village voisin dans la forêt , vinrent réclamer un hongo. Trois barils de poudre, des fusils, capsules, etc.: voilà ce qu'ils avaient l'audace d'exiger. Je leur demandai s'ils dépendaient des Arabes ou de Mirambo. Si des Arabes, j'avais le droit de passer partout sans rien payer ; si de Mirambo, j'allais écrire à leur maître pour porter plainte contre eux.

« Nous ne dépendons, dirent-ils, ni de l'un ni de l'autre; nous avons droit au hongo , parce que toutes les caravanes nous l'ont payé. »

Un gros mensonge évidemment.

ce De moi , leur dis-je, vous n'obtiendrez rien, absolument rien.

— Si vous voulez de la poudre, ajoutèrent nos askaris, venez nous attendre sur le chemin, nous en aurons de prête pour vous. »

Les prétendus envoyés se retirèrent désappointés.

17-21 décembre. — Chaque jour nous avons des pluies d'orages qui nous retardent et endommagent nos étoffes. Nous commençons aujourd'hui une neuvaine afin d'être délivrés a fulgure et tempestate.

Les jours suivants, les pluies continuent, mais nous ne sommes point surpris en route : elles tombent toujours lorsque nous sommes au camp ou lorsque nos ballots sont bien entassés ou bien couverts. Du reste , notre capitaine a un soin particulier de ce qui nous appartient et déploie une grande activité et un grand soin pour tout mettre à l'abri.

Nous faisons de plus longues marches qu'auparavant ; notre

caravane ayant hâte d'atteindre les villages qui se trouvent après le pori afin d'y renouveler ses vivres. La forêt devient , dans ces régions, d'une beauté imposante. Je ne l'ai vue nulle part aussi belle, depuis les magnifiques parcs du littoral. Mais ici, comme partout, elle est pauvre en fleurs, plus pauvre encore en fruits.

22 décembre. — Nous arrivons au premier village où l'on paye le hongo. Le sultan perçoit le tribut pour Mirambo, dont il dépend. Dès le lendemain , son représentant vient au camp et demande cent quatre-vingts dotis (le doti étant de sept coudées ou trois mètres et demi depuis l'Ounyanyembé jusqu'à TOujiji); il réclame, en outre, cinq rouleaux de fil de cuivre et des fusils. Nous refusons de faire droit à ses exigences. Après de nombreuses discussions, il se contente de soixantedix dotis de satini, d'un fusil à pierre et de deux rouleaux de fil de cuivre : c'était encore la part du lion.

La pluie et le mauvais vouloir des porteurs nous obligent à séjourner plusieurs jours dans ce village inhospitalier et malsain. C'est là que nous célébrons la fête de Noël.

Nous avons l'immense bonheur de célébrer le saint sacrifice et de communier. Le grand mystère de la Nativité nous semble bien plus touchant que d'habitude. Dans notre pauvreté et notre délaissement, la pensée de la pauvreté et du délaissement de Marie et de Joseph nous encouragent. Notre tente est plus misérable encore que l'étable de Bethléem, et Notre-Seigneur nous fait la grâce d'y venir cependant nous y apporter la paix. Gloria in excelsis Deo, dit le célébrant, et in terra pax hominibus bonœ voluntalis. Adoramus te. Benedicimus te. Glorificamus te... Qui tollis peecata mundi> miserere nobis... Quoniam tu solus sanctus, tu solus Dominus, tu solus Altissimûs Jesu Christe. Il nous semble que ces paroles ont été faites pour la circonstance. Jamais nous ne leur avions trouvé tant d'à- propos, et elles remplissent nos âmes de consolation et de paix.

27 décembre. — Nous partons et nous allons camper près d'une petite localité située au milieu de la forêt. Elle a assez l'air d'un repaire de brigands ; les gens qui l'habitent pa-

raissent être de véritables Rougas-Rougas. Le hongo est exigé encore au nom de Mirambo. Après une journée entière de diseussions, nous donnons vingt- six dotis et un fusil à pierre.

28 décembre. — Nous passons à travers des fourrés inextricables , et suivons à peu près la direction de l'ouest.

A une heure de l'après-midi , nous reprenons notre marche. Cette fois, elle devient intéressante; nous traversons maintenant un grand bois , peu épais , qui n'embarrasse plus notre course. De temps en temps nous rencontrons d'immenses rochers de granit offrant un aspect des plus variés. On dirait que ces masses énormes ont été placées là par la main de l'homme ou que ce sont les ruines de monuments antiques.

En chemin, nos gens entendent crier l'oiseau à miel. Laissant là leurs charges, ils se mettent à sa suite à travers la forêt. L'oiseau, sautant de branche en branche et continuant ses cris, les conduit droit à un arbre sur lequel il s'arrête. Ils trouvent un nid d'abeilles, et ont vite fait de l'arracher, à l'aide des petites hachettes qu'ils portent toujours en voyage ; ils reviennent avec du miel d'excellente qualité.

Les indigènes ne se contentent pas du miel sauvage qu'ils rencontrent dans la forêt ; presque partout nous avons trouvé l'apiculture en honneur. Dans l'Ounyanyembé, comme dans FOugogo, la ruche est formée d'un morceau de tronc d'arbre, long d'un mètre environ , fendu en deux parties égales et creusé dans l'intérieur. On la place toujours à plusieurs mètres du sol, et le plus souvent sur des arbres, afin de la protéger contre les bêtes. Pour prendre le miel on n'a qu'à enlever le couvercle. Plus loin, dans l'Ouhha, les ruches ont la même forme et sont placées de la même manière ; mais elles sont en paille proprement tressée.

Nous franchissons en ce moment la limite du territoire habité par les Wanyamouézi.

Cette importante tribu est divisée en deux grands partis : les Wanyamouézi qui reconnaissent l'autorité du sultan de Kouikourou, soutenu parles Arabes et qui habitent l'Ounya-

nyembé , et ceux qui se sont soumis à Mirambo. Tous occupent des villages fortifiés. Les villages d'ancienne date sont entourés d'une haie épaisse d'euphorbes. Les plus récemment construits ont une enceinte ressemblant aux tembés. de l'Ougogo. 'Leurs huttes sont rondes, grandes et bien faites; le toit, en forme de cône, descend jusqu'à environ un mètre du sol, et fait ordinairement véranda tout autour.

Les hommes sont vêtus d'un pagne en étoffe. Ils ont pour armes la lance, l'arc, les flèches et le casse- tête, et ne s'en séparent jamais. Chacun arrange sa chevelure à son gré. Les uns la laissent croître, d'autres la rasent complètement, enfin d'autres la portent en partie et la disposent de la façon la plus bizarre.

Leur religion, comme celle de toutes les tribus que j'ai vues jusqu'ici, semble se bornera quelques sortilèges et pratiques superstitieuses. Ils ont l'idée de Dieu, assez souvent même ils regardent le ciel quand on en parle ; mais ils ne s'en occupent pas davantage. On voit fréquemment près des cases de petits toits en paille, hauts de deux à trois pieds, sorte de grossiers sanctuaires consacrés aux esprits, mais presque partout mal entretenus et négligés. Les sorciers sont très en honneur. Il y en a un dans chaque village. Tous n'ont pas la même autorité, mais quelques-uns jouissent d'une grande puissance. Ils font des douas pour guérir les maladies, pour connaître les secrets, découvrir les auteurs d'un vol, d'un meurtre, pour appeler la pluie ou le beau temps, pour chasser les oiseaux des champs de moutama et de maïs, etc. Leurs insignes sont des dents de bêtes féroces , des cornes , des griffes , de petits faisceaux de racines particulières, de petites gourdes remplies de fumier ou de cendres ; le tout arrangé selon le goût du maître et de la façon la plus extravagante. Souvent ils se peignent la figure et le corps de terre rouge ; ce qui leur donne un aspect horrible. Ces malheureux, sans doute sous l'impulsion du diable, semblent vouloir effacer de plus en plus en eux l'image du bon Dieu, pour y former celle de la bête. Nous en avons rencontré un qui s'était fixé au front deux longues cornes d'antilope. On l'aurait pris pour un de ces démons représentés dans nos vieilles églises.

•La culture est fort en honneur chez eux. Tous s'y livrent, hommes et femmes. Ils ont aussi un goût prononcé pour les voyages , et ce sont eux qui font les transports de la côte à Tabora et de Tabora aux grands lacs.

Leur industrie est presque nulle. Elle se borne aux poteries , aux étoffes d'écorce d'arbre , à quelques travaux en fer, comme pioches, couteaux, lances et flèches. L'installation et l'outillage sont des plus primitifs. Deux sacs en peaux de chèvres servent de soufflets, une grosse pierre d'enclume, et une autre pierre de marteau. Une pince et un petit marteau, de fabrication indigène, sont employés pour les ouvrages délicats.

Les Wanyamouézi sont poètes et musiciens. Ils chantent toujours et ont des hymnes pour la guerre, pour les voyages, pour la culture, pour triturer le grain au pilon et le moudre à la pierre. Leurs chants, -pleins de mélodie et d'entrain , sont populaires et répétés chez les tribus voisines.

29 décembre. — Vers six heures du matin, lorsque nous sommes sur le point de partir, on vient exiger le hongo : dix dotis et un fusil à pierre. Celui qui réclame est petit -fils du grand sultan de la province de l'Ouvinza , par laquelle nous devons passer pour nous rendre à Oujiji. Nous lui donnons trois dotis et un fusil. Notre marche est plus difficile que celle de la veille. Nous traversons un pays qui, autrefois, était très habité.

Au milieu de bois épais nous rencontrons partout des traces de culture et des restes de villages incendiés par Mirambo. Leur enceinte existe encore, mais pas une hutte n'a échappé au désastre. Cette contrée semble désolée. Les habitants, qui jadis vivaient paisiblement de la culture de leurs terres, ont été massacrés ou emmenés en esclavage!

Les arbres poussent déjà au milieu de ces ruines; la forêt remplace les jardins et les beaux champs de maïs et de manioc. Tout cela a un aspect de mort et de tristesse qui saisit le voyageur et surtout le missionnaire. Nous nous demandons sur quels marchés d'esclaves les infortunés habitants ont été traînés !

Nous passons auprès d'un village peuplé surtout de Watouzi. De beaux troupeaux de bœufs paissent aux alentours.

Les Watouzi sont une tribu de pasteurs venus du sud. Ils n'ont pas de territoire particulier, mais se sont répandus dans l'Ounyamouézi, dans l'Ouhha, sur les bords du Nyanza et jusque chez Mtésa ; leur seule occupation est partout le soin des troupeaux. Malgré cetle diffusion, ils ont gardé leur originalité, leurs mœurs, leurs coutumes et leur type. Ils ont la taille élancée, la figure régulière et intelligente, les lèvres minces , et le teint plus clair que les indigènes chez qui ils vivent. Ils ne se marient qu'entre eux, ce qui explique cette pureté de race qu'ils ont conservée. Ils travaillent parfaitement les peaux et les préfèrent, les femmes surtout, aux étoffes, pour se couvrir. Les Arabes de Tabora leur confient la garde et le soin de leurs troupeaux, et leur donnent en payement la moitié des produits.

Nous arrivons au grand village de Mahongoro (province de l'Ouvinza), où, disait-on, le sultan exige un tribut très élevé. On ne nous permet pas d'y entrer, et nous allons camper au milieu d'un bois.

Il n'est point question de hongo pendant cette journée.

30 décembre. — Le fils du sultan vient au camp et nous dit que, son père étant absent, nous devons attendre son retour.

Nous sommes tous plus ou moins malades. Le jour suivant nous attendons encore le sultan, mais en vain. Ennuyés de rester un temps infini dans ce lieu, nous sommes d'avis de partir.

Nos gens ne partagent pas cette opinion; ils redoutent trop le grand sultan de l'Ouvinza, qui retient quelquefois pendant <}ix jours les caravanes arabes.

Enfin, le 1er janvier, à six heures, ce prince vient au camp et dit qu'il recevra le hongo le lendemain.

Nous voici au jour de l'an. Nous avions longtemps espéré pouvoir célébrer cette fête à Oujiji. Dieu, qui préfère l'épreuve pour ses missionnaires , en a disposé autrement. Nous ne sommes pas encore sur les rives du Tanganika.

2 janvier 1879. — Dès le matin, le sultan et son fils, accompagnés d'une suite nombreuse , entrent dans notre camp et réclament trois cents dotis de satini, quatre fusils, cinq rouleaux de fil de cuivre, un baril de poudre, cent pierres à fusil. Cette demande est trop exorbitante pour que nous y fassions droit. Toute la journée se passe en discussions. Le soir, voyant que les raisonnements sont inutiles, nous finissons par accorder cent dotis de satini, quatre rouleaux de fil de cuivre, deux fusils et cent pierres. Croyant sans doute avoir été trop modérés , ils nous renvoient une partie du satini et à sa place exigent des étoffes de couleur ; nous les refusons. Alors ils nous font reporter ce qu'ils avaient reçu , et s'en vont en disant que nous ne partirons que lorsque nous aurons donné ce qu'ils réclamaient.

Le lendemain, il faut recommencer la discussion; nous sommes obligés d'ajouter quelques pièces de couleur.

Malgré la pluie, dans la journée du 4, nous marchons pendant six heures dans la direction O.-S.-O.

Pendant la nuit nous sommes réveillés par le rugissement des lions qui rôdent à une assez faible distance. Nos gens font de grands feux d'herbes sèches , ce qui suffît pour les empêcher d'approcher davantage.

5 janvier. — Comme les jours précédents, nous rencontrons à chaque pas des traces d'incendies; partout des villages complètement dévastés. Après quelques heures de marche, nous passons entre des collines derrière lesquelles coule le Malagarazi , qui va se jeter dans le Tanganika. A mesure que nous avançons , l'horizon s'agrandit ; une plaine immense se présente devant nous, et nous offre le plus beau spectacle dont nous ayons joui depuis l'Ounyanyembé. Le fleuve coule au milieu.

A la saison des pluies, cette plaine est couverte d'eau et forme un vaste lac. Nous campons dans un petit village sur le flanc d'une colline. Le sultan nous loge dans une case ayant la forme d'une ruche d'abeilles. Nous aurions été installés très confortablement, si des myriades de moustiques n'étaient pas venues nous assaillir. C'est un ennemi terrible, surtout la nuit.

1 janvier. — Le Malagarazi est la première rivière digne de ce nom qu'on rencontre depuis la Moukondokoua, dans TOusagara. Elle court ici à peu près du nord -est au sudouest ; son lit peut avoir environ trente mètres de large. Plus loin, elle tourne à l'ouest et va se jeter dans le Tanganika, à quelques heures au sud d'Oujiji, après avoir reçu en chemin plusieurs rivières tributaires. Ses eaux jaunâtres et profondes coulent lentement entre deux rives ornées de lianes et de grands arbres. Deux troncs d'arbres creusés servent à la traverser. Le prix du passage pour nous est de dix-sept dotis d'étoffes blanches : quatorze pour le chef du village et trois pour les passeurs.

Les champs environnants sont pleins de haricots verts. Nous voudrions nous payer le luxe d'un plat de cet excellent légume; mais nous ne pouvons décider les indigènes à nous en vendre. Ils n'ont pas encore fait, disent -ils, le daoua d'usage, pour pouvoir commencer à en cueillir. Nous en vendre serait perdre toute la récolte. On ne veut pas nous dire en quoi consiste ce daoua. Les indigènes partout tiennent secrètes, au moins pour les blancs, leurs pratiques superstitieuses.

Malgré notre petit nombre, l'opération du passage exige près de cinq heures. Les pirogues ne peuvent prendre que deux hommes à la fois , et les passeurs sont lents à la manœuvre. Pour nos ânes, il faut les haler à la corde. Les crocodiles ont là une belle proie ; mais nous les effrayons en poussant de grands cris.

Sur la rive droite de la rivière s'étend une vaste plaine nue qui s'élève lentement en plateau vers l'ouest.

Nous campons au village de Maponguéra , de l'autre côté de la plaine. Le chef, un enfant de quinze ans, nous loge dans une petite maison assez convenable.

A notre arrivée, il était occupé à jouer au mbao, sous un bel arbre qui orne le devant de sa tente. Ce jeu favori de tous les nègres de l'Afrique, que l'on trouve partout, ici et au Soudan, se compose d'une planche dans laquelle sont pratiqués trente-deux trous de la dimension d'un œuf, et placés sur quatre lignes parallèles. Ces trous servent à recevoir des noyaux de fruits ou des cailloux avec lesquels on joue. La

difficulté est de placer et de gagner ces noyaux d'après des règles que j'ignore.

Les huttes, dont le toit descend jusqu'à terre, sont dispersées çà et là dans la plaine par petits groupes de trois ou quatre ensemble. Quelques cultures peu étendues entourent ces hameaux , et de grands troupeaux paissent de toutes parts. La guerre n'est point venue ici troubler la confiance et la paix des habitants. Le Malagarazi a été une barrière à l'ambition insatiable de Mirambo, et les a sauvés de ses ravages. Malheureusement à ces riches et paisibles contrées le bois manque tout à fait.

8 janvier. — Après quelques heures de marche, nous arrivons au village de Monmirambo. Il se compose d'un grand nombre de huttes très agglomérées, et entourées d'une haie et d'un petit fossé. Il est tellement ombragé par de grands arbres, que le soleil n'y pénètre jamais. La hutte que l'on nous donne est très humide ; nous sommes obligés d'y faire du feu jour et nuit.

Ce village est le dernier où l'on puisse se ravitailler. Les vivres y sont à bon marché ; les noirs désirent beaucoup se procurer des pierres à fusil, et donnent volontiers une poule pour une seule de ces pierres.

Les uns disent qu'il faut huit heures, d'autres douze pour se rendre de là à Oujiji.

9, 10, 11 janvier. — A notre grand déplaisir, nous sommes contraints de rester deux jours dans le village. L'air vicié que l'on y respire nous rend tous malades. De plus, nous sommes dévorés par des milliers d'insectes. Notre désir est départir le plus tôt possible, mais nos pagazis ne sont pas de cet avis. En effet, ils refusent de se mettre en route, sous prétexte qu'ils n'ont pas assez de vivres pour arriver à Oujiji. La vraie raison c'est qu'ils veulent jouir le plus longtemps possible du bien-être que l'on trouve ici.

Les habitants de cette localité, de même que ceux des environs, ont pour vêtement une peau de chèvre ou une écorce d'arbre suspendue, à la façon des Wagogo, par une ficelle passant sur l'épaule droite.

12 janvier. — Nous partons enfin ; mais, après une courte marche d'une heure et demie , nous sommes surpris par la pluie et. contraints de chercher un refuge dans un petit village qui se présente fort heureusement sur notre route.

Nous y passons plusieurs jours. Ce n'est* que le 16 que nous pouvons continuer notre voyage. Le soir, nous campons dans une tribu composée de quelques huttes seulement. Nous y trouvons du très beau sel pour un prix relativement peu élevé.

Ce précieux condiment est d'une rareté excessive dans tout le centre de l'Afrique, où il est souvent un des articles de commerce les plus recherchés. Les indigènes le recueillent et l'épurent sur les bords d'un affluent du Malagarazi. Us prennent, à cet effet, de l'eau de la rivière, qui est salée, et la font évaporer dans des puits peu profonds.

A l'endroit où nous traversons la rivière, elle a de quatre à cinq pieds d'eau. Nous effectuons le passage sur les épaules de nos pagazis.

Au delà, la route se continue dans une région d'une très grande fertilité, mais complètement dévastée par la traite.

18 janvier. — A mesure qu'ils approchent d'Oujiji, les gens de notre caravane se montrent plus exigeants. Ils veulent avoir un peu plus d'étoffe pour acheter des vivres, ou bien, disent-ils, ils vont nous abandonner. Craignant des désertions dans un pays aussi inhospitalier, nous leur faisons une petite distribution.

Ils ne veulent pas partir le lendemain, et ils vont dans les villages voisins à la recherche de vivres.

Sur notre droite, à un jour de marche environ, la vue s'arrête sur l'imposant massif des monts de FOuhha , d'où descendent un grand nombre de ruisseaux et de rivières. C'est là que réside dans sa retraite mystérieuse le grand mohamî (sultan) de tout l'Ouhha, bien abrité par les montagnes contre le Tanganika, dont la vue le ferait mourir. Ces monts, en s'inclinant vers le S.-O., se prolongent jusqu'à Oujiji, et devant nous se dresse un de leurs contreforts que nous devons franchir.

Les Waouhha sont une belle race. Ils ont la taille élancée, des formes et des traits agréables ; on rencontre chez eux une certaine distinction de manières et une fierté naturelle qui manquent aux Wanyamouézi. Ils s'abordent avec beaucoup de politesse. Les hommes s'avancent l'un vers l'autre, se prenant les deux mains en s'inclinant légèrement et en s'adressant de nombreuses salutations. Les femmes reçoivent le salut en présentant les épaules aux hommes, qui y posent les mains. Nulle part, depuis la côte, nous n'avions rencontré entre indigènes des manières si polies. Leur tatouage sur le corps est aussi plus délicat, mieux ornementé, fait avec plus de goût que chez la plupart des nègres. Pour armes, ils semblent mépriser l'arc et les flèches , et se contentent de la lance.

21 janvier. — Deux ruisseaux , larges à peine de quelques mètres, mais encaissés et très profonds, arrêtent notre marche. Il nous faut, pour passer, jeter en travers un pont d'arbres et de branchages. De là, nos guides nous engagent dans un marais interminable, d'où nous ne sortons qu'après deux heures des plus pénibles efforts. L'eau ne nous va qu'à mi-jambe; mais le terrain est criblé de crevasses et de trous que nous ne pouvons apercevoir, et où nous tombons presque à chaque pas. Nos porteurs s'affaissent fréquemment sous leurs charges. Heureusement chaque chute •est accueillie par une pluie de plaisanteries auxquelles la victime se joint de bonne grâce. Cette journée est appelée par tous la journée des chutes. Enfin nous pouvons gagner le pied de la montagne, et faisons halte dans un lieu qui nous paraît sec au sortir d'un marais.

Mais le Père Augier n'est plus avec nous : les porteurs qui arrivent les derniers nous disent qu'il est resté bien loin au milieu du marais , parce qu'un des ânes s'est couché et refuse d'avancer. Le pauvre Père doit être dans un grand embarras; j'ordonne donc aux askaris de courir en hâte à son aide. Dans le marais chacun de nous a eu besoin de toute son attention pour éviter les trous et les chutes ; personne n'a pensé à tourner la tête pour voir ce qui se passait derrière lui. Au bout d'une demi-heure , grâce à Dieu, notre confrère arrive

sain et sauf. Le misérable baudet avait, en effet, manqué de courage. Il s'était couché dans l'eau , et refusait obstinément de se relever. Après avoir pendant longtemps essayé en vain les cris et les coups, le Père Augier s'était décidé à l'abandonner, et avait chargé l'askari des couvertures qu'il portait; mais, dès qu'elle se vit seule, la bête scélérate prit peur et s'empressa de suivre.

Nous approchons d'Oujiji. Nos hommes finissent par avoir hâte d'arriver. L'étape, aujourd'hui, est plus longue et plus rapide.

Le 22, nous envoyons en avant notre capitaine, afin de prévenir les autorités d'Oujiji de notre prochaine visite.

Le 23, l'étape se fait par des chemins très difficiles, à travers une vraie forêt de bambous. Nous campons près du village ruiné de Niamtaga.

Demain nous serons arrivés 1

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