‹ A l'assaut des pays nègresChapitre 27 sur 45 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le Tanganika ! — Bon accueil des Arabes et de la mission anglaise. — Population de l'Oujiji et des environs. — Manière peu économique de travailler le bois. — Curieux aspect du marché et du port. — Antagonisme des Arabes et des Anglais. — Nous tournons les yeux vers l'Ouroundi. — On annonce l'arrivée d'un homme à longues moustaches et* monté sur un âne. — Conversation intéressante et intéressée d'un ami tout dévoué. — Retraite annuelle. — Un logement pour rien. — Nouvelles de l'Ounyanyembé. — Mort du Révérend Dodshun. — Plans de bataille contre Mirambo. — Un service postal qui laisse à désirer. — Procedamus in pace !

Le soir, un peu avant le coucher du soleil, les guides viennent me dire tout joyeux :

« Buana, le Tanganika! viens voir le Tanganika! »

Une ligne argentée s'étend derrière la colline qui cache Oujiji, et en avant d'une chaîne de hautes montagnes.

« Tanganika! Tanganika! » crient nos gens dans la joie.

Un reflet de soleil couchant éclaire le lac et le montre à nos yeux. Nous contemplons d'un œil d'envie cette eau brillante, comme les Juifs du mont Horeb saluaient la terre promise. Dans le secret de mon cœur, j'invoque les bénédictions de Dieu sur les peuples qui en habitent les rives. Chers peuples, la part de mon héritage, que ne puis-je les gagner tous au royaume de Notre-Seigneur Jésus-Christ, les arracher à l'enfer, leur ouvrir le ciel, en faire des fils de Dieu!

22 janvier. — De grand matin, nos pagazis quittent le camp de Niamtaga et courent, plutôt qu'ils ne marchent, vers le Tanganika. A dix heures , nous sommes au lac. Je ne décrirai pas le bonheur que nous éprouvons. Notre voyage avait été long et pénible, nous allions enfin arriver au terme; cette pensée nous fait oublier toutes nos fatigues.

A peine rendus sur le bord du lac, à l'embouchure du Rouché, petite rivière qui se jette dans le Tanganika, au sud d'Oujiji, une barque conduite par Soliman, fils de Moini- Héri, gouverneur d'Oujiji, vient nous chercher ainsi que nos bagages. En même temps , un envoyé de la mission anglaise nous apporte une lettre dans laquelle M. Hore, le supérieur de la station, nous faisait les offres les plus aimables. Il mettait sa maison à notre disposition jusqu'à ce que nous eussions trouvé un logement à Oujiji. En une heure nous eûmes traversé la distance qui nous séparait de la ville. Dès que nous fûmes débarqués, M. Hore était là pour nous recevoir; il nous renouvela ses offres gracieuses.

Notre premier soin fut de nous rendre chez le gouverneur; Moini-Héri était absent; son secrétaire Hassan nous reçut et prit connaissance des lettres dont nous étions porteurs. Cela fait, il nous donna pour logement la maison qu'avait habitée M. Stanley à son dernier voyage, puis nous allâmes faire notre visite à la mission anglaise, où nous étions attendus.

25 janvier. — Nous employons toute la journée à nous installer dans notre nouvelle demeure. Cette maison, comme celles de la plupart des Arabes de cette région, est grande, mais n'a presque pas d'ouvertures. Quoique nous ne dussions y habiter que pendant quelques mois, il était nécessaire d'y faire quelques réparations, afin de pouvoir y loger convenablement, et surtout afin d'avoir une petite chapelle. A la demande que le Père Deniaud fit du prix de location, ils répondirent qu'avec les blancs ils ne calculaient point, et que nous resterions tout le temps qu'il nous plairait sans rien payer. C'eût été encourageant, si nous n'avions su ce que valent les promesses des Arabes. Néanmoins nous nous empressâmes de faire à nos hôtes les présents d'usage.

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27 janvier. — Nous faisons l'inventaire de nos paquets et nous constatons, à notre grande satisfaction, que nos étoiles n'ont presque pas été endommagées par la pluie.

Nous licencions nos anciens askaris, à l'exception de deux.

Oujiji ne peut être qu'une base d'opérations et non un centre de mission. La principale raison en est que la population nègre sédentaire est moins nombreuse là qu'ailleurs. C'est un immense marché dont toutes les peuplades riveraines du lac sont tributaires, depuis que quelques Arabes, venus de Zanzibar, y ont établi l'entrepôt de leurs marchandises. Le nègre, qui ne produit rien par lui-même et qui recherche avidement tout objet manufacturé, quel qu'il soit, est forcé de venir se ravitailler à Oujiji, dans les magasins zanzibarites. C'est là le secret de l'influence considérable que ces négociants arabes ont prise en si peu de temps dans toute cette contrée. La civilisation n'a pas à y gagner, comme partout où se trouve le musulman; mais la situation acquise est telle, que c'est une puissance avec laquelle il faut compter; aussi, d'une part, comme nous ne voulons pas subir leur joug, et que, d'autre part/ de nombreuses et puissantes tribus riveraines du lac n'ont pas d'Arabes parmi elles, nous préférons établir chez elles nos stations de missionnaires. Oujiji sera simplement un poste intermédiaire obligé entre les missions du Tanganika et les caravanes qui arrivent là assez fréquemment de la côte pour le ravitaillement. 11 sera, de plus, en rapport perpétuel avec les nombreux nègres qui, de tous les points de cette région, viennent à ce marché. Quant à ceux d'Oujiji même, il est impossible d'avoir des relations de quelque importance avec eux sans qu'elles soient sous le contrôle clés musulmans; et le noir, qui craint par- dessus tout la chaîne de l'Arabe, ne fera que la volonté de son redoutable maître.

Cette autorité néfaste s'exerce non seulement dans la province d'Oujiji, mais encore chez un grand nombre de tribus; sur les deux rives du lac, les plus puissantes même recherchent leur amitié afin de leur faire la traite et d'avoir des esclaves ; quant aux plus faibles , elles sont à la merci des Arabes, qui les asservissent.

30 janvier. — Nous ne tardons pas à subir le sort de tous ceux qui viennent à Oujiji. Nous avons la fièvre d'acclimatation.

31 janvier. — A Oujiji, les Arabes qui sont devenus, depuis quelques années, les maîtres du pays, sont pourtant peu nombreux. Lors de notre arrivée, on en comptait à peine une vingtaine ; un certain nombre étaient absents pour des raisons commerciales. Ainsi il y en avait à la côte, dans l'Ounyanyembé, au Manyema et dans l'Ouvira (au nord-ouest du lac).

Ce sont, du reste, les principaux points où ils font le commerce dans l'Afrique équatoriale. Les branches de ce commerce sont peu variées. Ils échangent de l'étoffe , du fil de cuivre et des perles contre de l'ivoire et des esclaves; des esclaves surtout, hélas!

1er février. — Notre première préoccupation devait être de prendre des renseignements sur la province d'Oujiji et les autres districts qui avoisinent le Tanganika. On nous dit qu'au nord on trouve de nombreuses populations et un climat très sain. Du côté du sud, peu d'habitants, du moins jusqu'au cap Kabogo ; c'est un pays dévasté par les Rougas- Rougas.

Hassan, le secrétaire de Moini-Héri, qui a voyagé dans le Muata-Yamvo, nous a aussi donné quelques renseignements sur Kabébé. Il a mis cinq mois pour s'y rendre d'Oujiji, en passant par le Katanga, au sud-ouest* du Tanganika, entre le 10° et 11° latitude sud, et le 25° et 26° de longitude.

Cette route paraît être très longue. Il nous a dit qu'à Kabébé le peuple était bon, mais sauvage. Cette dernière épithète a sans doute été ajoutée par Hassan, parce qu'à Kabébé il n'y a pas d'Arabes.

2 février. — C'est la première fête de la sainte Vierge que nous célébrons ici; aussi, malgré le mauvais état de nos santés, nous avons voulu dire la sainte messe et consacrer notre mission à la meilleure des mères.

4 février. — Les charpentiers sont assez rares; le bois est plus rare encore; cependant nous finissons par trouver l'un et l'autre, et l'on commence à nous faire deux grandes fenêtres qui seront placées du côté du lac et apporteront un peu d'air dans notre prison.

Je dirai, en passant, que la plupart des charpentiers de ce pays ont une manière très primitive de faire des planches; nous ne la recommanderons point à nos artisans français. S'ils ont entre les mains un madrier qui n'est pas trop gros, ils l'amincissent des deux côtés, le réduisent à volonté, et voilà une planche terminée. Si le madrier est plus gros et qu'il puisse être fendu en deux avec une hache et des coins en bois, ils obtiennent deux planches. De cette manière, comme on le voit, ils perdent beaucoup de bois. Aussi, je fus très surpris de la quantité qu'il fallut acheter pour faire nos fenêtres.

M. Hore, supérieur actuel de la mission anglaise d'Oujiji, vient aussi très souvent nous voir; il nous demande sans cesse si nous avons les remèdes qui nous sont nécessaires et si nous ne manquons de rien.

11 nous est beaucoup plus facile ici que dans l'Ounyanyembé de nous procurer des vivres. Chaque jour un marché se tient à quelques pas de notre demeure, sur les bords du lac. On y trouve de la viande, des légumes, des fruits, des arachides, de l'huile de palme, du poisson, du sel, etc. La monnaie courante de ce marché est représentée par de vilaines perles ayant la forme de tuyaux de pipe cassés et qu'on appelle massaros. Vingt de ces massaros composent un makété; dix makétés valent un fondo, et dix fondos font à peu près la valeur d'un doti de satini de six coudées, environ une piastre, ou cinq francs de notre monnaie.

« La situation d'Oujiji, a dit judicieusement Cameron1, est admirable; la vue du lac est splendide : à l'ouest, les montagnes de rOugoma; sur la rive orientale, une végétation épaisse d'un vert éclatant, avec çà et là des clairières où apparaissent des grèves au sable jaune, et de petites falaises d'un rouge vif. Des bouquets de palmiers, des villages en-

1 A travers l'Afrique, p. 167.

tourés de verdure, descendent jusqu'au bord de l'eau, et des mouettes, des plongeons, des martins-pêcheurs, de nombreuses pirogues, des îles flottantes, qui de loin ressemblent à des bateaux sous voiles, animent la scène. »

10 février. — A l'époque où nous sommes, la chaleur n'est pas intense ; nous avons en moyenne 20° centigrades.

Jusqu'à présent, sans parler des moments où la fièvre nous retient sur la natte, nous avons soin en général, surtout le matin, de recourir à nos burnous d'Algérie.

11 février. — Le Père Dromaux est retombé malade; ces deux derniers jours nous étions tous quatre cloués sur nos nattes ; notre cuisinier pouvait jouir de la liberté et prendre des vacances. Les Arabes viennent souvent nous voir, mais leurs visites sont courtes.

Le supérieur de la mission anglaise vient aussi bien souvent et nous fait toujours les offres les plus aimables ; sa conduite à notre égard est des plus gracieuses.

Il nous a raconté ce qui s'est passé lors de son arrivée à Oujiji avec ses confrères. Les Arabes, à leur approche, avaient fait courir le bruit que les blancs venaient en armes pour s'emparer du pays ; les populations étaient saisies de frayeur. Dès qu'ils entrèrent à Oujiji, tous les Arabes se réunirent pour savoir s'il fallait les recevoir ou les renvoyer chez eux. « Peu s'en fallut, dit-il, qu'ils ne nous contraignissent à reprendre le chemin de Zanzibar. Défense nous fut faite de bâtir ou d'acheter une maison dans la ville ou dans les environs. » Gomme ils parlaient d'explorer le lac, on les empêcha de construire un bateau. Alors, pour se rendre indépendants des Arabes, qui, après ces défenses, leur proposaient de tout leur prêter, ils louèrent une maison au prix de trois cents piastres (1,590 francs) par an, et un bateau pour huit cents piastres (4,240 francs). Aussitôt ils hissèrent le pavillon anglais devant leur demeure ; les Arabes s'en alarmèrent et les contraignirent à le faire disparaître.

Quand nous arrivâmes à Oujiji, les Anglais étaient encore soumis aux tracasseries des Arabes, qui voyaient en eux des ennemis de la traite des noirs et de leur influence politique.

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