‹ A l'assaut des pays nègresChapitre 29 sur 45 · A L'OCCASION · texte numérisé non relu

A L'OCCASION

du départ de dix-huit missionnaires de la société des missions d'alger tour l'afrique équatoriale le 20 juin 1879

Mes très chers Frères,

Lorsque vos fils abandonnent sans retour le loit paternel, la famille, qui les a jusqu'alors entourés de ses affections saintes, se réunit d'ordinaire pour leur donner une marque suprême de sa sollicitude et de sa tendresse. Les graves conseils du père, les larmes inquiètes de la mère, les vœux de l'amitié fraternelle, tout imprime à ce moment solennel un ineffaçable caractère , où les regrets , les espérances, les bénédictions se confondent et restent la consolation de l'absence et la protection de toute une vie.

La religion a consacré, dès l'origine, la sainteté de ces adieux. Les fidèles de l'Asie accompagnaient de leurs larmes et de leurs prières Paul qui les quittait pour ne plus les revoir. Dans les prisons ou dans les catacombes, les chrétiens de Rome se pressaient, la veille du martyre, autour des confesseurs pour embrasser leurs

pieds en signe de respect, ne se croyant pas dignes d'embrasser ces têtes vénérables qui allaient tomber sous le fer du bourreau ; et, dans sa prévoyance maternelle, l'Église a placé, parmi les prières de sa liturgie, celle où elle appelle sur ses enfants, au moment du départ, la protection du ciel.

C'est cette prière que nous allons faire , ce soir, près de ces autels, pour ces jeunes hommes, pour ces apôtres, fils de notre Église africaine, qui doivent nous quitter sans retour.

Vous connaissez leur histoire, M. T. C. F.

Venus de notre France, préparés parmi vous à leurs rudes combats, ils vont rejoindre, au centre du Continent dont nous gardons les portes, leurs frères, partis depuis un an déjà, et qui les appellent à partager leurs travaux. Ils vont partir avec les vaillants compagnons que la Belgique et l' Angleterre leur envoient, et ce jour est le dernier où ils foulent le sol de la patrie, où ils entendent la langue maternelle, où ils voient près d'eux leurs pères, leurs frères dans le sacerdoce, le peuple fidèle, tout ce qu'ils sacrifient à jamais.

Et nous, M. T. C. F., nous venons, si je l'ose dire, rappeler à Dieu les promesses qu'il a faites à ceux qui abandonnent tout pour son amour.

Oui, à Dieu, mes fils bien-aimés, nous confions vos corps et vos âmes, et vos travaux et vos espérances. Sa providence paternelle veillera sur vous. Elle vous guidera sur l'immensité des mers, elle rafraîchira vos âmes sous les ardeurs d'un ciel nouveau, elle soutiendra votre courage, elle vous préparera les récompenses promises à ses serviteurs.

Et qu'allez-vous faire, en effet, sinon servir les desseins de sa miséricorde sur des peuples infortunés?

Le monde entier a entendu la bonne nouvelle. Seules, les contrées barbares de l'Afrique ne l'avaient pas entendue. Mais voici que toutes les nations chrétiennes se sont liguées, comme à l'envi, pour ouvrir les portes de la barbarie, jusque-là tristement fermées. L'Amérique les précède, l'Amérique depuis trois siècles cause de tant de maux pour les noirs. L'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie, la Belgique suivent la même voie. De toutes parts, de hardis conquérants pénètrent dans les profondeurs inconnues, où les richesses de la nature ne servent qu'à mieux faire ressortir les plus profondes misères de l'humanité. L'Église seule restera- 1- elle en arrière? Non! Déjà ses apôtres ont assiégé les côtes africaines : le Gabon, la Guinée, le Cap, les rivages du Zanguebar, le Zambèze, ont reçu les envoyés de Dieu. Mais l'intérieur reste encore inaccessible. Les

voici qui viennent ces conquérants pacifiques! Déjà l'Egypte leur prépare un passage sur le cours mystérieux du Nil. Mais qui sont ceux qui volent comme des nuées entraînées par les vents rapides ? Zanzibar, tu les as vus s'enfoncer clans les plaines brûlantes , franchir les montagnes inhospitalières qui s'élèvent en face de tes rivages; tu vas les revoir encore, n'ayant pour armes que leur croix, pour ambition que de porter la vie dans cet empire de la mort.

Ces envoyés de Dieu, ils sont là, sous vos yeux, prêts à partir pour suivre la voix du Sauveur, pour répandre au loin ses bienfaits.

Où ces bienfaits furent- ils plus nécessaires? Où l'ignorance, la misère, la cruauté, la perfidie, l'oubli de toutes les lois divines et humaines firent-elles jamais plus de victimes?

Écoutez, M. T. C. F., et vous comprendrez de quelles sympathies est cligne la mission de ces apôtres et quel dessein magnanime leur âme a formé.

De tous les points de l'immense continent, qui s'étend des limites de notre France africaine aux provinces anglaises du Cap, s'élève, depuis des siècles , un long cri cle douleur, où se rencontrent et se mêlent les souffrances les plus cruelles de l'humanité : des mères , à qui des ravisseurs farouches arrachent leurs enfants pour les conduire à la servitude, et qui, comme Rachel, font entendre leurs inconsolables gémissements ; des peuplades paisibles , surprises la nuit clans leur sommeil, et qui voient mettre en feu leurs demeures, massacrer tout ce qui résiste et traîner le reste sur les marchés où l'homme se vend comme un bétail ; de longues troupes de captifs , hommes , femmes , enfants , succombant à la faim , à la soif, au désespoir, agonisant lentement dans les déserts, lorsqu'on les abandonne, déjà demi-morts, pour épargner leur maigre nourriture, ou tombant sous les coups clu maître, lorsqu'il veut un exemple pour terrifier le troupeau qui est devenu sa proie ; des créatures humaines, livrées sans défense à la rage et à la débauche; les routes intérieures de l'Afrique bordées d'ossements blanchis, de telle sorte que, si on les perdait jamais, on les retrouverait, comme. on l'a dit, par les tristes restes qui les couvrent; et tout cela multiplié chaque jour par l'avarice, par la vengeance, par les guerres; chaque année, plus d'un million d'hommes subissant ce sort effroyable et dans' des conditions telles, que l'un detémoins de cette traite infâme a pu dire que l'on accumulerait toutes les horreurs, toutes les souffrances sans jamais arriver à la vérité lorsqu'il s'agit de l'esclavage.

J'ai vu les tristes victimes de ce commerce impie. J'ai entendu

de leur bouche les récits de leurs maux. J'ai entendu les enfants raconter, avec la simplicité de leur âge, qui augmentait encore notre effroi, la mort sanglante de leurs pères et les tortures de leurs voyages à travers les régions brûlées par le soleil. J'en ai vu qui, longtemps encore durant leur sommeil, assistant en rêve à ces scènes impies , se réveillaient avec de longs cris de terreur * !

1 Une lettre du P. Moinet, du 22 octobre 18S2, contient sur ce triste sujet les nouveaux détails qui suivent :

« Permettez -moi de vous donner quelques détails sur les sources de l'esclavage au Tanganika. 11 y en a quatre principale?.

« La première se trouve dans les combats de tribu à tribu, engagés souvent sous le plus l'utile prétexte. Dans ces combats, ce à quoi on vise le plus, c'est à faire des prisonniers, et qui dit prisonnier dit esclave; car c'est un butin dont les vainqueurs se défont toujours avantageusement chez les Arabes. Quelqu'un a dit que l'Afrique perdait son sang par tous ses pores; on peut compléter cette pensée en ajoutant que ses premiers bourreaux sont les Africains eux-mêmes.

« Une deuxième source de l'esclavage est le rapt. Il ne manque pas, en effet, sur les rives du lac de gens sans aveu, à l'affût de toute bonne occasion de s'approprier impunément le bien d'aulrui. Or le meilleur butin, je viens de le dire, ce sont les prisonniers, surtout les enfants. C'est ainsi qu'a été enlevé à sa famille un de nos orphelins, pendant qu'il était seul, s'amusant paisiblement à pêcher dans le Tanganika.

« La troisième, on le croira à peine, est dons la volonté des parents euxmêmes, qui perdent parfois la dernière notion de l'amour paternel. Nous avons su que des mères vendaient ainsi leur enfant pour quelques bagatelles, et cela sans qu'une seule larme vînt mouiller leur paupière; seulement, par un reste de pudeur, elles le faisaient passer pour leur esclave.

« Lorsque ces pauvres petits êtres ont perdu leurs parents, ils sont alors à la merci de leur oncle ou de leur frère aîné, qui peuvent user sur eux des mêmes droits. A ce propos, je ne puis passer sous silence des faits plus monstrueux encore, et qui rivalisent avec les plus grandes cruautés endurées par, les petits Chinois. Malheureusement ces faits paraissent si naturels aux nègres, qu'il faut presque en être le témoin oculaire pour en avoir connaissance. Un père est- il ennuyé de voir un de ses enfants chélif ou malade, au lieu de l'exposer en vente ou sur la voie publique à la commisération de personnes plus humaines, il l'assomme ou l'étrangle et le jette dans les broussailles, où les hyènes viennent dévorer son cadavre pendant la nuit.

« Enfin la quatrième et la principale source de l'esclavage, c'est la chasse à l'homme, organisée par les négriers Arabes et leur entourage. Son Eminence, Notre vénéré Père, a décrit plusieurs fois celte plaie affreuse : il n'a rien exagéré. Le Manyéma surtout en est la victime, et je pourrais citer, d'après nos orphelins, bien des épisodes douloureux et qui ensanglantent l'ignoble trafic de chair humaine. Si quelque infortuné se réfugie sur un arbre, on l'en fait descendre en le menaçant de lui loger une balle dans la tête. Si les prisonniers sont en trop grand nombre, on massacre les plus faibles, on pend les petits enfants sous les yeux de leurs mères captives, etc..

« Ah ! si ma voix pouvait être entendue par un de ces généreux bienfaiteurs qui peuvent et veulent le bien accompli d'une façon sûre! Si elle pouvait être comprise par toutes les personnes charitables, qui sont venues et qui viennent encore à notre aide, comme je les prierais du fond du cœur de ne pas nous oublier, de secourir le plus possible les apôtres qu'ils ont envoyés au milieu de cette barbarie, afin qu'ils tâchent de faire disparaître au plus tôt, par leurs divins enseignements, un si triste spectacle! »

Voilà l'esclavage africain, tel qu'il existe au moment où je parle, et si près de nous qu'il ne tient qu'à vous de le voir et de l'entendre. On lui a fermé les mers et les chemins du monde nouveau ; il s'est multiplié sur les voies de l'intérieur, et il y est devenu plus meurtrier.

Ah! M. T. G. F., que l'on puisse, en théorie, discuter sur le degré d'injustice que présente la vente de l'homme, je ne le nie pas; mais, en pratique, et lorsqu'on voit à quel point de cruauté l'esclavage africain mène le bourreau, à quel degré de souffrance et d'abaissement il condamne la victime, il ne peut y avoir qu'un seul cri, un cri d'horreur et de réprobation sur des lèvres humaines.

Et ne vous étonnez pas qu'évêque, chargé par le saint-siège d'une partie des contrées immenses où cet esclavage règne encore en maître, je le dénonce, en face des saints autels, avec la liberté de mon ministère, et que, au nom de la justice, au nom de l'humanité, au nom de ma foi, a»u nom de mon Dieu, je lui voue une guerre sans fin et je le déclare anathème.

Je n'ai qu'un regret, c'est que ma voix ne soit pas assez forte pour franchir cette enceinte, et que, sachant ce que je sais, je ne puisse, par les accents de mon cœur, soulever contre de tels crimes tout ce qui mérite encore sur la terre le nom d'homme et celui de chrétien.

0 mes enfants! soyez bénis, vous qui avez entendu de loin ce cri de votre Père! vous qui trouvez dans votre foi assez de force, dans votre amour pour ces pauvres noirs, que vous ne connaissez que par le récit de leurs malheurs, assez de dévouement pour vous sacrifier à l'œuvre de leur délivrance!

C'est en vain, je viens de vous le dire, que les puissances de la terre se sont liguées pour abolir le commerce inhumain qui ensanglante l'Afrique. Leurs efforts sont impuissants. La lèpre continue, que dis-je? elle étend ses ravages. Soit que les mesures se trouvent insuffisantes, parce qu'elles n'atteignent que ceux qui vendent et ne s'adressent pas à ceux qui achètent, soit que le mal ait des racines trop profondes pour être guéri par la main de l'homme, l'esclavage est toujours debout, et les récits des derniers explorateurs des régions équatoriales sont remplis de ses fureurs. Ce ne sont plus les étrangers seuls, ce sont les noirs eux-mêmes, qui, formés au mépris de l'homme, deviennent les artisans de leur ruine. Tant l'âme humaine s'abaisse lorsqu'elle ne trouve pas, clans une lumière plus pure, la force de combattre les brutalités de la nature!

Ce qu'il faut donc, c'est faire comprendre à ces population, hélas!

dégradées, l'impiété de leur erreur; c'est leur apprendre que l'homme est le frère de l'homme , que Dieu , en le créant , lui a donné la liberté de son âme et la liberté de son corps; que Jésus-Christ les lui a rendues lorsque le monde était courbé dans un universel esclavage, et qu'il n'a pas cru acheter trop cher la restauration de cette liberté .sainte en la payant au prix de son sang.

Allez, ô mes fils, allez leur enseigner cette doctrine. Dites -leur que ce Jésus, dont vous leur montrerez la croix, est mort sur elle pour porter toutes les libertés au monde, la liberté des âmes contre le joug du mal, la liberté des peuples contre le joug de la tyrannie, la liberté des consciences contre le joug des persécuteurs, la liberté du corps contre le joug de l'esclavage !

C'est cette liberté que saint Paul proclamait dans Rome, où régnait Néron et où deux millions d'esclaves étaient dans les fers. « 11 n'y a plus parmi vous, disait-il, ni Grecs, ni barbares, ni esclaves, ni citoyens; vous êtes tous frères, vous êtes tous libres de la liberté que vous tenez du Christ 1 . a

Vous la proclamerez à la suite du grand apôtre, au milieu de tant de peuples courbés sous le joug, la sainte liberté qui vient de Jésus- Christ. Votre voix retentira comme un tonnerre, ou plutôt elle fera lever, dans ces ténèbres sanglantes , l'espérance et l'amour.

Oh! qu'ils seront beaux, pour les enfants des noirs, ces pieds qui descendront de leurs montagnes , meurtris des blessures du chemin et couverts de sa poussière pour leur assurer enfin la paix! Oh! qu'ils sont beaux, aux yeux des chrétiens, ces pieds que l'amour porte au martyre, ces pieds qui se livrent eux-mêmes pour le rachat des victimes de tant de douleurs, et avec quel respect, M. T. C. F., nous les devons embrasser ce soir.

Il est raconté, dans nos saints livres, que les anciens d'Israël, venant à la rencontre de la libératrice du peuple de Dieu, chantaient ensemble leurs saints cantiques: « Tu es, disaient-ils, la gloire de Jérusalem, la joie de ton peuple, l'honneur de tes frères2. » Et moi, mes chers enfants, avec tout ce peuple fidèle, je vous répète les mêmes paroles : Vous êtes la consolation, l'honneur, la gloire de Jérusalem, c'est-à-dire de la sainte Église, aujourd'hui comme accablée sous les coups de ses ennemis.

Quelle réponse éloquente ne donnez -vous pas à tous leurs outrages ?

Us l'accusent d'ambitions humaines ; et vous sacrifiez tout au

1 Gai., m, 28.

2 Judith, xv, 10.

devoir, jusque votre vie, sans autre espérance que la joie austère du sacrifice et les récompenses d'en haut !

Ils l'accusent d'amasser des richesses, ils vous en ont ici accusés vous-mêmes avec moi; et vous partez dénués de tout, et vous n'aurez plus, comme le Fils de l'homme, où reposer vos têtes!

Ils la couvrent de leurs calomnies ; et vous répondez aux inventions de leur haine par une vie d'héroïsme et par un miracle d'amour !

Ils disent que dans son sein se forment des associations pour combattre les progrès et la lumière; et vous n'existez que pour combattre les ténèbres et la barbarie !

Enfin ils nous accusent de ne pas aimer et, que sais-je? de trahir les intérêts de la patrie ; et vous leur répondez, ainsi que l'ont fait vos frères le jour où ils ont abordé cette terre où l'un d'entre eux est mort déjà comme les prédestinés savent mourir : « Nous tenons ici la place de la France, et nous lui sacrifions tout ce qui nous est cher. Si nous périssons, qu'elle sache que dix de ses enfants, de ses prêtres, sont morts obscurément en priant pour elle et en l'aimant jusqu'à la fin. »

Mais, M. T. G. F., si l'Église est toujours féconde, si elle donne toujours à l'Époux des enfants dignes de lui, nous devons nous rappeler qu'elle seule a reçu les promesses et est assurée de ne point périr. Les peuples, si privilégiés qu'ils soient, n'ont point cette assurance. Et, au contraire, ils sont menacés de voir la vérité passer à d'autres cieux, s'ils ne lui restent fidèles. Or, je vous le demande, fils de la France, de l'Espagne, de l'Italie, de tous nos peuples catholiques, qui m'entourez ce soir, en si grand nombre, dans ce temple, où en sommes-nous de l'antique fidélité et de Tantique foi? Quels sont ces cris qui retentissent? Qui poursuit-on de ces blasphèmes? Ah! je viens de vous le dire, ils poursuivent Dieu et son Christ : « Nous ne voulons plus, disent-ils, qu'ils régnent sur nous! » Tremblons que ces vœux ne soient exaucés! Tremblons que le Sauveur ne secoue tristement sur nous la poussière de ses pieds, et que les fils de l'esclave ne remplacent, dans son Église , les premiers-nés de la foi !

Et n'assistons-nous pas, en ce moment, à cette translation mystérieuse? Cet Évangile, que vous portez aux barbares de l'Afrique, ne l'enlevez-vous pas à votre patrie? Question redoutable que je ne saurais comment résoudre, si, pour ranimer mon espérance, je ne vous voyais devant moi.

Je vous regarde, mes fils bien -aimés, je vois sur vos traits, comme je le disais à vos frères dans une semblable circonstance,

tout l'éclat de la force et de la jeunesse. Je songe à tout ce que vous sacrifiez : famille, patrie, espérances d'ici-bas; et, en pensant que c'est de la France catholique que vous êtes les enfants, je ne puis m'empêcher d'avoir confiance pour elle, puisque Dieu y garde tant de cœurs qu'un dévouement héroïque et pur peut enflammer.

Et vous aussi, nobles jeunes hommes, qui, dans un sentiment de foi intrépide , venez unir vos mains pour protéger les envoyés de Dieu, fils de la Belgique et de l'Angleterre, votre courage est, pour votre patrie, une bénédiction et un gage de salut!

Mais il faut finir, et en venir aux vœux de la suprême séparation.

Adieu, mes chers fils, adieu, vous qui êtes l'honneur le plus pur de mon ministère et de l'Église africaine renaissante. Il faut partir. Dieu vous parle par la voix de Pierre. Pierre, captif dans la personne de Léon, préparc ainsi le dernier coup à l'esclavage moderne, du sein de cette Rome où Paul, prisonnier, portait le premier coup à l'antique servitude.

Comment mes bénédictions paternelles ne vous suivraient-elles pas pour une si grande œuvre!

Oui, je vous bénis, au nom de la foi dont vous allez étendre l'empire ; au nom de la charité qui, par vos mains, doit guérir tant de blessures ; au nom de la liberté sainte qui va prêcher, par vos lèvres, la fin de leurs maux aux victimes de tant d'horreurs; au nom de la lumière que vous allez porter dans ces ténèbres; et, pour tout renfermer dans le nom qui résume et qui sanctifie toutes ces grandes choses, je vous bénis au nom de Jésus-Christ, votre Maître et le mien; car Jésus-Christ est la foi, la charité, la liberté, la lumière, tous ces biens que les hommes cherchent avec tant d'ardeur et qu'ils ne trouvent pas, parce qu'ils les cherchent en dehors de Lui!

Il est raconté, dans les Actes des Martyrs, qu'un pontife, courbé sous le poids des ans, marchait généreusement au supplice, et que Laurent, son diacre, le suivait au milieu des bourreaux, en lui disant avec larmes : « Où allez-vous, mon père, sans votre fils? où allez-vous, ô pontife, sans votre diacre? Est-ce que vous ne m'avez pas accoutumé de m'avoir pour ministre du sacrifice? »

Hélas! vous n'entendrez ce soir rien de semblable, M. T. C. F. Je reste attaché au rivage, tandis que mes fils vont affronter les tempêtes. Je ne leur donne que ces froides paroles, et ce sont eux, par un renversement dont je m'humilie, qui me donnent l'exemple de leur intrépide vertu! « Où allez -vous, mes enfants, sans votre père? où allez-vous, prêtres, sans votre pontife? Vous offrirez le

sacrifice , et seul le sacrificateur manquera à l'autel, où votre sang viendra peut-être se mêler au sang de l'Agneau ! »

Dieu ne m'a pas trouvé digne d'un tel honneur! Il a considéré la générosité de votre vie, il a vu les fautes de ma longue carrière chargée de si redoutables devoirs, et son jugement nous a séparés!

Du moins, tant qu'il me laissera sur la terre, je veillerai de loin sur vous, pour vous procurer, sans reculer devant les amertumes que vous connaissez, le pain de chaque jour; et vous, en retour, vous m'obtiendrez par vos suffrages, comme les confesseurs des premiers temps , l'indulgence et la paix !

Ainsi soit-il!

LETTRE DU R. P. MENÀRD

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