CHAPITRE I
A bord du Yang-Tse. — M. Debaize. — Un pope interloqué. — Le canal de Suez et la mer Rouge. — En quarantaine. — Dimension de notre grand'mère Eve. — Avant-goût de mœurs africaines. — Un pays qui ressemble peu au paradis terrestre.
21 avril 1878. Saint jour de Pâques. — Voici le jour que le Seigneur a fait, réjouissons-nous et tressaillons d'allégresse. C'est le jour où notre divin Sauveur, vainqueur de la mort et resplendissant de gloire , malgré la pierre scellée à l'entrée de son sépulcre, déjoue la perfidie des Juifs, apparaît aux Apôtres étonnés, et commence à étendre sur le monde son sceptre royal : c'est le jour aussi où la sainte Eglise, figurée par Notre-Seigneur Jésus-Christ, malgré les persécutions et les triomphes éphémères de ses bourreaux, toujours jeune, toujours vivante et glorieuse, nous envoie, indignes ministres d'une si noble cause, aux nations encore plongées dans les ombres de l'ignorance et de l'erreur, afin qu'elles apprennent à connaître Celui qui est la voie, la vérité et la vie.
Le Yang-Tse s'élance vers la haute mer en vomissant
d'épais tourbillons de fumée. Tout le monde est sur le pont. Déjà les gais carillons des cloches de Marseille ne parviennent plus jusqu'à nous; Notre-Dame de la Garde, à la protection de laquelle nous nous recommandons avec ferveur, domine seule encore quelques instants le doux sol de la patrie.
Adieu, parents bien-aimés, vous avez compris notre mission ; que les grandes pensées de la foi vous guident et vous soutiennent toujours ! Que Dieu vous paye en consolations de toute sorte, dès ici-bas, s'il le juge à propos, mais surtout là-haut, les durs sacrifices que vous vous êtes imposés pour nous ! Oui, vous le savez, les quelques peines que nous aurons endurées pour le bon Maître nous seront comptées au dernier jour, et nous n'aurons alors qu'à nous applaudir de ce courage que le monde traite de folie avec son ignorance ordinaire. Pauvre monde! c'est pour lui qu'il est écrit : « La lumière luit dans les ténèbres , et les ténèbres ne l'ont point comprise... Jésus est venu dans le monde, qui était son légitime héritage, et les siens ne l'ont point reçu. Mais à ceux qui ont entendu sa voix, pouvoir a été donné de devenir les enfants de Dieu... »
Adieu aussi, chers confrères de Maison- Carrée; soyez assurés que jamais votre souvenir ne sortira de notre mémoire, et que, sur les bords du Victoria et du Tanganika, nous aimerons à nous rappeler les beaux jours que nous avons passés près de vous ! Puisse Notre-Dame d'Afrique vous continuer sa maternelle protection et vous préserver de tout danger! De votre côté, priez beaucoup pour ceux qui partent. Demandez au Sacré-Cœur de Jésus, dont la ban-, nière à croix rouge et bleue, pieux et touchant cadeau des saintes filles du Carmel, d'Alger, nous guidera à travers le vaste continent africain , qu'il daigne bénir nos travaux et leur faire porter des fruits de salut ; que son règne arrive, que son nom soit sanctifié par ces peuplades si longtemps accablées sous le poids de la malédiction lancée contre leur père.
M. l'abbé Debaize est à bord. Il entreprend aussi de traverser l'Afrique et d'associer la France aux grandes découvertes des Livingstone, Stanley et Cameron. Nous avons longuement causé avec lui; il parle facilement, paraît très
Les Pères de la première caravane. (P. 36.)
versé dans la science des voyages, et doué d'une grande énergie. Dans ses rapports avec nous, il se montre très affable, et même familier. Mais nous avons vite compris qu'il craignait de nous voir voyager avec sa caravane ; il nous a insinué que la mission dont le gouvernement français l'avait chargé exigeait qu'il fût tout à fait seul. Il est parfaitement équipé aux frais de l'Etat : armes, munitions, instruments scientifiques, etc. etc.; rien ne lui manque.
Pour nous, nous pensons à ces paroles de Sa Grandeur M^le Délégué : « L'imagination, le goût du mouvement, des voyages, le désir de l'inconnu peuvent bien produire, à la vérité, une résolution en apparence courageuse; mais avec elle on ne va pas loin: avec les difficultés, les mécomptes, viennent bientôt le découragement et l'ennui. Seules, la pensée de Dieu, celle des récompenses éternelles et magnifiques qu'il promet à la persévérance, peuvent soutenir votre faiblesse. Que ce soit donc là, mes enfants, la pensée qui vous soutienne et qui vous éclaire. Songez, dans vos fatigues, au repos qui vous attend auprès de Notre- Seigneur, au milieu de ses apôtres; dans vos souffrances, songez au triomphe des martyrs. Il ne faut pas que vous soyez des voyageurs vulgaires, mais des hommes de Dieu, des pêcheurs d'hommes ; vous n'êtes prêtres et missionnaires que pour les poursuivre, les recueillir, sur cette mer immense de l'infidélité et de la barbarie, où ils sont comme engloutis et perdus. »
Nous remercions Dieu de nous avoir donné tant de gages de sécurité, et pour le corps et pour l'âme, et nous bénissons, du fond du cœur, notre vénéré Père, de n'avoir pas reculé devant d'incalculables dépenses, pour nous conserver, au fond des déserts africains, la société et l'appui de confrères dévoués. Deux frères qui se soutiennent l'un Vautre, dit l'Esprit-Saint, forment une citadelle imprenable, et c'est chose difficile que de rompre une triple corde.
Vendredi 26 avril. — Dès le matin, nous côtoyons l'Egypte. Vers midi, nous arrivons à Port-Saïd. A une heure, l'ancre tombe. Chacun s'empresse de sauter dans une barque, afin
de fouler de nouveau la terre ferme, qui, depuis cinq jours, manque à nos pieds.
Port-Saïd , comme toute ville arabe ouverte au commerce , a deux parties : la première, qui s'étend le long du canal de Suez, est habitée par des Européens, la plupart Français; la seconde, par les Égyptiens. Le coup d'oeil est beaucoup plus beau de loin que de près. Port-Saïd, une fois que nous avons été à terre, n'a plus offert à nos regards que des baraques en planches, badigeonnées de jaune et de blanc, et à nos pieds, un sol sablonneux, qui nous rappelait la plage de Maison-Carrée.
Notre première visite fut pour l'église des RR. PP. Capucins, l'église française, comme on l'appelle. La bénédiction du Très Saint Sacrement devant avoir lieu dix minutes après notre entrée, nous prolongeâmes un peu notre visite, et nous demandâmes instamment à Notre- Seigneur Jésus - Christ de nous conserver sa divine protection, et de nous faire tous arriver sains et saufs au but vers lequel tendent nos plus ardents désirs.
En nous dirigeant de là vers le quartier arabe, nous passâmes devant l'église grecque schismatique. Le pope qui la dessert jouait devant la porte avec un jeune homme. Il nous regarda d'un œil très étonné; nos rosaires, portés sur un costume arabe, étaient sans doute pour lui un problème dont il cherche encore la solution.
On trouve à Port-Saïd tous les objets nécessaires à un Européen , et à des prix assez peu élevés.
Samedi 27 avril. — Le matin, à cinq heures, nous entrons dans le canal. Nous ne pourrons arriver à Suez que demain matin à neuf heures. Le peu de largeur du canal ne permet pas de marcher à toute vitesse; car l'eau, refoulée alors avec trop de violence, battant le sable des rives, le canal deviendrait bientôt impraticable; déjà même, malgré toutes les précautions, il a beaucoup perdu de sa largeur primitive.
A midi, nous avons 37° centigrades, sans la moindre brise. Aussi chacun soupire-t-il après le coucher du soleil.
A huit heures du soir, le navire stoppe dans un des lacs qui se trouvent sur le parcours du canal ; nous ne sommes
plus qu'à trois heures de Suez, mais une mesure de sage prudence interdit absolument de naviguer de nuit.
Dimanche 28 avril. — Nous sommes devant Suez. Les navires de passage ne s'arrêtent ordinairement, devant cette ville, que le temps nécessaire pour faire de l'eau et débarquer les quelques caisses de marchandises réclamées par le commerce peu considérable de cette ville. Située au fond du golfe, et entourée à moitié par des rochers d'une aridité affreuse, cette ville ne présente aucun intérêt à ceux qui ont déjà visité des villes arabes.
A midi, le Yang-Tse reprenait sa course vers Djeddah. La mer Rouge n'ayant tout d'abord qu'une largeur de douze à quinze milles, il nous fut possible de rechercher les endroits qui rappelaient quelque souvenir historique.
Nous passâmes en vue de trois ou quatre groupes d'arbres : c'est là, nous dit-on, la fontaine de Moïse. J'ignore si cette tradition est fondée. Mais, à part quelques arbres arrosés par les sources de cet endroit, nos jumelles ne nous montrèrent qu'un sol durci et desséché par les ardeurs dévorantes du soleil. N'eût été le manque de confiance en Dieu, le paysage aurait certainement excusé les murmures des Israélites.
Mardi 30 avril. — Notre bateau jette l'ancre à une lieue environ d'un petit port situé sur la côte d'Asie. C'est Djeddah, point de départ de toutes les caravanes allant à la Mecque , et qui, à leur retour, sont soumises à une quarantaine rigoureuse. Nous trouvâmes en rade trente-deux vaisseaux destinés à recevoir ces pauvres aveugles, qui viennent chercher le ciel où se trouve le chemin direct de l'enfer.
Comme Alger, Djeddah, vu de la mer, paraît s'élever en amphithéâtre, et présente un aspect assez pittoresque. Un nègre nous ayant offert son canot en assez bon français , nous le prîmes de préférence, pour visiter une ville exclusivement musulmane. Sauf, en effet, les consuls français et anglais, et cinq ou six Grecs, il n'y a dans cette ville aucun Européen. Le fanatisme turc, quoique contenu maintenant par la crainte de nos armes, rendrait le séjour de la ville assez dangereux pour des chrétiens.
Après une course en barque d'une demi-heure environ, nous touchons le quai. Le geste impérieux d'une sorte de douanier fait reculer notre batelier de plusieurs mètres. C'est que l'officier de santé qui est allé visiter le steamer n'est pas de retour. Et puis, nous venons d'un pays lointain, nous pouvons apporter avec nous la peste ou le choléra; nous ne pouvons donc mettre immédiatement pied à terre. Cet ordre nous est traduit par notre batelier, qui, pendant six ans, a servi à bord des Messageries maritimes. Nous voilà donc condamnés pendant une demi-heure à la quarantaine! Enfin la santé arriva, et il nous fut permis de débarquer.
En sortant du bateau, nous fûmes salués d'un salem alikoum , prononcé avec un accent algérien. C'était, en effet, un Arabe d'Alger qui nous parlait. Venu, il y a cinq ans, à la Mecque pour faire son pèlerinage, il s'est ensuite fixé dans ce pays. Lorsque nous eûmes répondu à son salut, il vint nous serrer la main et nous demander si nous n'étions pas des marabouts de Notre-Dame d'Afrique. Sur notre réponse affirmative, il se mit à notre disposition pour nous faire visiter la ville, et même pour nous conduire à la Mecque. Nous acceptâmes la première partie de sa proposition et refusâmes la seconde, parce que le temps nous manquait et que l'offre était trop périlleuse, puisqu'il pouvait y aller de notre tête. La ville sainte des Musulmans est, en effet, fermée à tout autre qu'aux sectateurs du Coran; et un Européen qui voudrait tenter l'aventure, même avec un fîrman et toutes les recommandations du sultan de Constantinople, courrait risque d'être massacré par une populace en délire, qui regarde comme la plus grande des profanations qu'un chrétien foule le sol où repose le Prophète.
Nous visitâmes donc Djeddah, en compagnie de notre guide complaisant ; nous avons essayé d'avoir de lui quelques renseignements sur la manière dont se passe le pèlerinage de la Mecque, mais il s'est montré peu soucieux de nous éclairer sur ce chapitre. Toutefois, d'après ce qu'il nous a été donné de voir et d'entendre, ce pèlerinage consiste en une série de turpitudes et de monstruosités telles, que la plume d'un prêtre ne saurait les décrire.
Alger, malgré ses quatre-vingt mille habitants, est loin de
présenter l'animation de la petite ville de Djeddah. C'est à peine si nous pouvions nous frayer un passage à travers la foule compacte qui se détournait un moment de ses affaires pour voir passer des étrangers.
Notre guide nous avait réservé pour la fin l'objet, à son avis., le plus curieux et le plus digne de notre attention. Il nous demanda si nous voulions visiter le tombeau de la mère du genre humain, notre bonne grand'mère Eve. Nous ne nous fîmes pas prier longtemps, curieux de voir ce qu'on allait nous montrer. Arrivés à l'enceinte de la ville, nous aperçûmes une koubba assez élevée. C'était là, nous dit le guide, qu'était la poitrine d'Heia. Ses pieds, toujours d'après la tradition, acceptée sans l'ombre d'un doute par la ville de Djeddah et par tous les pèlerins qui viennent visiter la Mecque, touchaient aux murailles d'enceinte, situées à cinquante mètres au moins, de telle sorte qu'Eve se trouverait avoir eu une taille de quatre-vingts mètres! Pour la mère de tous les hommes, ce n'était pas trop, au dire de notre Arabe.
Nous rentrâmes à bord vers les six heures du soir, après avoir fait nos adieux à notre guide, qui nous promit d'aller donner de nos nouvelles aux Pères de Notre-Dame d'Afrique lors de son prochain voyage à Alger, c'est-à-dire dans trois ou quatre mois.
Nous espérions pouvoir donner la nuit suivante à un repos bien mérité après une promenade de six heures sous un soleil de 40°; mais nous avions compté sans les nègres qui déchargent et chargent le navire. Ces braves gens ont l'habitude de tout faire en chantant, et de crier d'autant plus fort que le fardeau est plus lourd. Couchés sur le pont, nous essayions en vain de nous endormir, lorsque, vers une heure du matin, le tintamarre devint si fort, qu'on eût dit que l'enfer déchaîné avait vomi sur le vaisseau toutes ses légions diaboliques. Les nègres avaient gardé les plus lourds ballots pour la fin; et, heureux de voir arriver le terme du travail, ils se livraient à des danses et à des cris qu'il serait difficile de dépeindre. Un chanteur montait sur le ballot, une fois que le treuil l'avait déposé dans l'entrepont; on eût dit un damné hurlant contre le Ciel. Puis un de ceux qui se
tenaient le plus près, lui donnant un coup de poing en pleine poitrine, lui faisait faire la culbute; et le chœur des chargeurs, exécutant une ronde vraiment infernale, reprenait le couplet qui venait d'être chanté par celui qui avait été renversé. Enfin, poussant des cris sauvages, tous se jetaient sur le fardeau, qui, malgré son poids, était soulevé comme une plume et arrimé au-dessus des autres. Nous étions tous accourus au bruit, et nous prîmes, pendant une demi-heure, un vrai plaisir à voir ces noirs enfants de l'Afrique nous donner un avant-goût de ce qui nous attendait plus loin.
Dimanche S mai. — Nous voici à Aden. A peine le Yang- Tse avait-il jeté l'ancre dans la rade, que des barques de toutes couleurs et de toutes formes l'entourèrent. Nous entrâmes dans l'une d'elles avec nos valises, et sept ou huit rameurs poussèrent l'embarcation vers la côte. Comme ils voyaient que nous étions des nouveaux venus, à qui on pourrait facilement jouer quelque tour, ils passèrent tranquillement devant le débarcadère et nous conduisirent dans une sorte de baie où le bateau ne tarda pas à toucher le sable. Nous étions à plus de quatre kilomètres du rivage : c'était là, disaient-ils, qu'il fallait descendre. Une troupe d'autres nègres entouraient en même temps la barque, et chacun se disputait l'honneur de porter sur ses épaules les passagers et les bagages. On pense bien qu'ils n'étaient pas poussés par des motifs d'amour pur, et que notre pauvre bourse aurait payé bien cher cette entrée triomphale. Il fallut toute l'éloquence et le regard terrible du Père Lourdel pour déterminer nos bateliers à reprendre les rames et les autres nègres à nous laisser en repos. Cependant le Père Pascal dut profiter des épaules luisantes d'un de nos futurs paroissiens, pour aller au-devant d'un bon Père Capucin qui nous attendait sur la plage.
Enfin nous touchons une terre dont l'aspect n'est point fait pour réjouir la vue, et où nous sommes obligés de passer deux semaines. Pas un arbre, pas un brin de verdure : du sable, des rochers calcinés et un soleil de feu qui oblige à rester calfeutré dans les maisons une bonne partie de la journée.
La pluie, sans laquelle l'homme ne peut gagner son pain, même à la sueur de son front, ne tombe qu'une ou deux fois chaque année ; aussi les habitants ont-ils soin de la recueillir précieusement dans des citernes, car c'est la seule eau douce que possède Aden. Les Anglais, maîtres de cette place, y ont établi une distillerie pour leurs troupes, et l'eau de mer distillée compose ainsi la boisson ordinaire des Européens, auxquels elle est vendue à un prix assez élevé.
Le manque d'eau n'est pas le seul fléau d'Aden ; l'air luimême y fait défaut, et lorsque, fatigué d'une journée de travail, on serait heureux de demander au sommeil de nouvelles forces pour le lendemain , on se sent oppressé par une chaleur encore plus accablante la nuit que le jour. Impossible de fermer l'œil un instant. Aussi, couchés sous la vérandah, attendions-nous le lever du soleil avec impatience. C'est cette insomnie qui, jointe à la chaleur étouffante du jour, rend le climat d'Aden si dangereux pour des Européens.
La nourriture, tant des hommes que des chevaux , vient toute des contrées voisines. Il y en a qui prétendent que le paradis terrestre était ici, ou du moins dans les environs, et que c'est de l'Éden qu'Aden a tiré son nom. Je ne sais si cette opinion est bien fondée, mais le fait est que ceux qui la patronnent doivent avouer, s'ils ont jamais vu Aden, que le pays a bien changé depuis. Inutile d'ajouter après cela que les vivres y sont hors de prix.
Les bons Pères Capucins ont mis à notre disposition la maison et la chapelle qu'ils ont non loin du port. Comme Aden est à une certaine distance de la mer, les Anglais ont fait bâtir sur le rivage bon nombre de maisons qui sont occupées par des Européens, et qui, si elles étaient groupées, formeraient une petite ville. C'est Steamer-Point. Nous sommes installés dans une de ces maisons, où les fils d'Albion pourraient trouver que le confortable laisse à désirer, mais où nous vivons au moins à peu de frais. Nous avons un bon soldat irlandais à notre service, et un Arabe qui nous fait la cuisine tant bien que mal. Quoi qu'il en soit, chacun mange avec appétit, et la gaieté et l'entrain président à tous nos re^as.
Vendredi 17 mai. — Nous avons vu ces jours derniers le fameux Charlie de Zanzibar, dont parlent le voyageur anglais Gaméron et l'Américain Stanley. Il se rend en France pour embrasser trois de ses sœurs qu'il n'a pas vues depuis trente ans. Après le sultan, il est, dit-on, le personnage le plus important de la ville. C'est un homme d'une soixantaine d'années environ; il aurait pu nous rendre de grands services, car il a l'air très bon et très dévoué.
Voici le portrait qu'en trace Gaméron dans le récit de son voyagea travers l'Afrique: « Gharlie est un Français, un original, qu'il faut connaître pour l'apprécier à sa jusle valeur. De chef de cuisine au consulat britannique, il est devenu l'un des notables de la ville. Tous les vaisseaux de la marine anglaise qui arrivent dans le port sont approvisionnés par Charlie de viande de bœuf et de pain frais, et le seul établissement qui, dans l'île, approche d'un hôtel, lui appartient. On trouve chez lui des collections d'objets de toule espèce, de toute nature. Il ne sait ni lire ni écrire, n'a qu'une idée vague de ce qu'il possède, et se contente de dire aux chalands : « Fouillez dans mes magasins ; si vous rencontrez ce qui vous manque, payez- le ce que ça vaudra. » 11 n'a pas appris l'anglais, a oublié une partie du français, et fait des deux langues un patois amusant.
« Inutile de dire que ses affaires sont en désordre ; néanmoins il prospère, sans doute en raison de sa nature généreuse. Je crois que peu de gens auraient le courage de le tromper *, »
La peinture qu'on nous avait faite du climat d'Aden pendant notre traversée n'étant pas de nature à nous rassurer au sujet de notre arrêt forcé dans cette ville, nous avons voulu attendre au dernier jour pour noter l'effet produit sur nous par la chaleur accablante de cette contrée aride et désolée.
Malgré toutes les précautions que nous avons prises pour nous préserver de la fièvre et des insolations, trois Pères sont tombés malades quelques jours après notre arrivée. Ce sont les Pères Livinhac, Delaunay et Barbot. Ce dernier est à
1 Gaméron, A travers l'Afrique, page 17.
peu près remis, mais les deux autres Pères sont encore bien faibles, et s'ils n'étaient pas plus forts à notre arrivée à Zanzibar, il leur serait impossible de se mettre en marche pour l'intérieur.
Nous voyons tous les jours plus clairement combien l'esprit de foi est nécessaire au missionnaire. Il faut qu'il ne considère les choses que selon les lumières surnaturelles, et que son plus grand désir soit de trouver des occasions de souffrir pour Dieu. L'absence de la croix devrait être pour nous un malheur véritable. Aimons donc la croix, soyons passionnés pour la croix. Quel bonheur que Notre-Seigneur nous juge dignes de souffrir quelque chose pour lui !
Les bons Pères Capucins sont venus hier d'Aden , distant d'environ dix kilomètres, pour nous inviter à dîner. Ils voulaient, en notre honneur, organiser une petite fête pour leurs enfanls. Nos malades et les diverses courses que nous sommes obligés de faire pour préparer notre embarquement ne nous ont pas permis d'accepter cette gracieuse invitation , dont nous leur garderons une sincère reconnaissance.
Si le bon Dieu nous éprouve, il nous réserve aussi des consolations. Bon nombre de Portugais, ainsi que les soldats de la garnison, presque tous Irlandais, se sont confessés et ont fait la sainte communion dans notre chapelle.
Hier soir, le bateau anglais de Zanzibar est arrivé ; il nous apportait une lettre des PP. Charmetant et Deniaud. Ils nous annoncent que tout va bien. Ils sont arrivés à Zanzibar le 30 avril et ont été accueillis avec une très grande charité par les Pères du Saint-Esprit, et en particulier par le P\. P. Horner. Depuis qu'ils sont à Zanzibar, l'eau est tombée en abondance : ils sont arrivés en pleine masika (saison des pluies), contrairement à nos calculs et à ce qui arrive ordinairement ; ils nous disent que ces pluies extraordinaires ont changé les conditions climatériques, et que nous arriverons au bon moment.
Nous quittons donc Steamer-Point sans regrets, et, pleins de confiance en la divine Providence, nous nous disposons à entreprendre notre dernière étape pour la côte orientale d'Afrique.