CHAPITRE II
ZANZIBAR ET BAGAMOYO
Aspect de l*île. — Difficultés avec la douane. — Providentielle organisation de la caravane par les PP. Charmetant et Deniaud. — Visite au sultan. — Curieuse population de Zanzibar. — Le R. P. Horner et ses œuvres. — Cordial accueil des missionnaires. — En avant !
Jeudi 30 mai. — Enfin Zanzibar apparaît à l'horizon, avec les îlots qui l'environnent comme des sentinelles avancées, et les bâtiments de guerre anglais qui, sous prétexte d'empêcher la traite des nègres, surveillent tous les faits et gestes du Sultan.
Quelques daous, petites barques pontées à l'arrière, les voiles doucement gonflées par la brise, vont et viennent devant le port. Ses fouillis de verdure, ses massifs de cocotiers et de girofliers, ses nombreuses bananeraies, ses plantations de cannes à sucre, etc.. ont fait avec raison surnommer cette île la perle de l'océan Indien. A cette époque surtout, elle ressemble véritablement à un paradis terrestre. Pour nous, qui n'avions eu sous les yeux, depuis notre départ de France , que les rochers arides de Suez et du golfe Arabique, nous la saluons avec des transports d'enthousiasme.
Çà et là quelques monticules vaporeux tranchent par leur aridité relative sur le manteau vert d'un sol riche et fécond, dont le niveau va en s'élevant vers l'intérieur par une pente presque insensible.
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Nous aspirons avec délices un air saturé de vapeurs odorantes, pendant que le soleil, se dégageant lentement du sein des flots, fait miroiter de mille feux la grève et les blanches maisons du port.
Le paquebot, se frayant lentement un passage à travers les multiples embarcations qui semblent fêter son arrivée, a bientôt jeté l'ancre, et nous serrons dans nos bras les PP. Charmetaut et Deniaud, qui sont accourus à notre rencontre. Le P\. P. Horner, préfet apostolique du Zanguebar, est avec eux; cet homme au cœur d'apôtre est pour nous un vrai père, rempli de bontés et de prévenances. En vain voulonsnous refuser l'hospitalité qu'il est venu nous offrir : il nous prend de force, comme il a déjà pris les deux Pères qui nous ont précédés 4.
Cependant il nous fallait passer par la douane : Saïd Bargache a, en effet, une douane dans ses Etats et a affermé cette branche lucrative de commerce au fameux Taria Topan, fort vanté par Stanley, et qui nous parut tout simplement un homme sordide et plus avare que le plus avare des juifs d'Alger. Les effets des voyageurs ayant droit de franchise, nous refusâmes de nous arrêter au milieu de la cour du poste de la douane, en plein soleil, comme l'exigeait le chef des douaniers, qui n'était autre que le fils de Taria Topan. Toutefois, pour ne pas avoir l'air de braver l'autorité, nous ouvrîmes une caisse pour démontrer que nous portions bien là des habits et non des marchandises de contrebande. Puis nous prîmes notre route vers la Mission.
Nous aurions bien voulu partir le lendemain ou le surlendemain pour Bagamoyo; mais il restait encore à retirer de la douane les caisses que nous avions apportées d'Europe et qui contenaient les habits dorés, les casques, les plumets destinés à nous concilier les puissants roitelets de l'Afrique équatoriale. N'ayant pu bénéficier sur nos effets, l'Hindi comptait bien se dédommager sur les ballots : malheureusement pour lui, nous fûmes vite au courant des usages de la localité.
1 Ce héros de la charilé chrétienne, obligé l'année suivante de rentrer en France pour essayer de rétablir une santé délabrée par vingt-cinq ans d'apostolat sous le brûlant soleil des tropiques , a rendu sa belle âme à Dieu le 8 mai 1880. (Voir l'article que lui a consacré le Bulletin des Missions Catholiques , numéro du 25 juin de la même année.)
Toutes les caravanes qui nous avaient précédés avaient été exemptées du droit de péage; nous ne voulûmes donc pas nous y soumettre : c'eût été créer un précédent regrettable, dont les caravanes européennes n'auraient pas manqué dans la suite de rejeter sur nous tout l'odieux.
Taria Topan, en millionnaire désintéressé, tint bon pendant quatre jours; car il perçoit un droit de 5 p. % sur toutes les marchandises qui entrent à Zanzibar.
Il fallut un mot de la main même du Sultan pour que toutes les caisses restées en douane nous fussent délivrées, et nous pûmes à notre aise écouter alors les explications que les PP. Charmetant et Deniaud nous donnèrent sur l'organisation de notre caravane.
On ne se fait guère en Europe une idée des difficultés que présente cette importante affaire. Il faut d'abord s'entendre avec un Indien, car sans eux il est impossible de louer des pagazis. Aussi longtemps que des Européens ne se seront pas établis à Bagamoyo et à Tabora, pour y installer des caravanes montantes et descendantes, il faudra se soumettre à ces gens rapaces qui ne connaissent d'autre Dieu que l'argent, et pour qui le vol est un acte de vertu. A moins que vous ne cédiez de suite à leurs exigences exorbitantes, vous pouvez être certains d'avance que vous devrez sacrifier au moins huit jours à discuter avec eux, et qu'ils ne reculeront que pas à pas, sou par sou.
Chaque porteur ne consentant jamais à se charger de plus de trente-cinq kilogrammes, il faut donc trois hommes pour un quintal. Or comme, tout calcul fait, tant pour un voyage de six mois au moins que pour nourrir dix Pères pendant un an, il faut au moins (non compris les outils, provisions, etc.) cent quintaux d'étoffes, verroteries, sel, perles et mille autres objets d'échange, c'était donc au moins trois cents porteurs qu'il fallait trouver, puisqu'ici tout portage se fait à dos d'homme.
Or les Anglais, Allemands et Belges avaient accepté tout ce qui se trouvait cpars à Zanzibar, soit pour leurs travaux de route, soit pour le voyage dans l'intérieur, et cela à des prix exagérés. Aussi tous, tant laïques que religieux, faisaient entrevoir qu'il faudrait attendre au moins trois ou quatre mois,
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peut-être davantage, pour recruter ce qui nous serait même strictement nécessaire pour partir; quitte à faire suivre le reste plus tard à l'aide de porteurs que nous enverrions de Tabora ou d'Oujiji.
Dans leur détresse, nos Pères avaient eu recours à la puissante intercession de saint Joseph : ce glorieux patron des causes désespérées ne manqua pas de venir à leur secours de la manière la plus imprévue et la plus admirable.
Ne trouvant rien à Zanzibar, qu'ils avaient battu et fait battre dans tous les sens, ils s'étaient rendus à Bagamoyo, d'où partent ordinairement les caravanes, afin de poursuivre là leurs recherches.
A peine étaient-ils descendus dans le magnifique établissement que les Pères du Saint-Esprit possèdent sur ce point de la côte, qu'on vint annoncer que de nombreuses caravanes arrivaient de l'Ounyamouézi, avec de l'ivoire en quantité considérable; événement providentiel, car depuis quatre mois aucune arrivée de caravane n'avait été signalée. Le Père Charmetant se rendit aussitôt, avec une lettre du Sultan, chez le gouverneur de Bagamoyo, et le même jour, par l'intermédiaire d'un Arabe riche et influent, tout dévoué aux missionnaires, il put arrêter, séance tenante, la plupart des porteurs; ou pagazis qui nous seront nécessaires, au prix de cent francs l'un (non compris la nourriture, qui est à notre charge), pour toute la durée du voyage de Bagamoyo à Tabora.
C'est à cet endroit même que les deux missions devront se séparer pour aller, l'une à Oujiji, l'autre, au Nyanza. On trouve toujours à engager là de nouveaux porteurs ; d'ailleurs nous y trouverons M. Philippe Broyon et Mirambo, sur la protection desquels nous pouvons maintenant compter.
Ce sont deux indigènes riches et influents du pays qui ont été choisis pour traiter l'affaire de la caravane, sous leur responsabilité. L'un est un Arabe, et il dépend du Sultan; l'autre est un Hindi, et comme tel, sujet anglais. Il dépend donc entièrement du consul d'Angleterre, M. Kirk, qui nous a promis son concours en toutes choses, car il aime beaucoup la Mission catholique des Pères de Zanzibar. Il nous a offert de lui-même de nous remettre une lettre de recommandation
pour Mirambo, le plus puissant chef noir de l'intérieur, qui occupe le territoire situé entre l'Ounyamouézi, le Tanganika et le lac Victoria. Ce chef vient d'écrire ces jours-ci à M. Kirk, en lui envoyant dix défenses d'éléphant, tandis qu'il n'en a envoyé que six au Sultan de Zanzibar, montrant par là qu'il mettait l'alliance des Européens et surtout de l'Angleterre audessus de celle des Arabes, avec lesquels il a soutenu longtemps une guerre acharnée.
A côté de tout cela, il y avait eu l'épreuve que notre bon Père Procureur essaya de passer sous silence. Pendant quatre jours il avait été en proie à une fièvre ardente, au moment même où il faisait mettre nos marchandises en petits ballots; malgré ses souffrances, il n'avait pas voulu interrompre son travail, dans la crainte de nous occasionner par là quelque retard; il s'était donc fait porter chaque jour au milieu de ses noirs ouvriers, et avait présidé jusqu'à la fin à leurs délicates occupations.
Aujourd'hui nos porteurs sont tous réunis à Bagamoyo, auprès des Pères du Saint-Esprit, et attendent notre départ, qui aura lieu aussitôt que nous serons un peu remis des fatigues de la traversée.
Depuis quelques jours la masika a cessé; le soleil a reparu dans toute sa majesté équaloriale. Nous trouverons de l'eau en abondance le long du chemin, à cause des dernières pluies: ce qui sera pour nous d'un grand avantage.
On nous dit aussi que la tsetsé et les moustiques ne sont pas à redouter pendant la saison sèche, c'est-à-dire de juin à novembre. S'il en est ainsi, nous sommes vraiment favorisés du Ciel.
Les caravanes arrivant de l'intérieur ont donné les renseignements les plus précieux sur les différentes qualités et quantités d'étoffes, de perles et autres articles nécessaires, tant sur la route que dans la région des grands lacs; et c'est d'après ces indications que les achats se sont effectués, avec le concours extrêmement bienveillant et éclairé de M. Greffulhe , l'agent de la maison de Marseille qui nous a ouvert son crédit.
Il y a en ce moment à Zanzibar, depuis plusieurs mois, cinq expéditions qui se préparent : trois protestantes, une
Une rue à Zanzibar. (P. 53.)
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allemande pour la science, et une belge pour l'exploration. Toutes seraient prêtes à partir, mais elles n'ont encore pu enrôler un nombre suffisant de porteurs. C'est donc notre caravane, la dernière venue, qui s'ébranlera la première, comme le Saint-Siège le désirait, et comme nous en avions pris l'engagement vis-à-vis de lui.
Nous nous sommes tous rendus chez le consul de France, qui, d'après un usage oriental, doit accompagner chez le Prince et lui présenter tous ceux qui sont sous sa protection. Le palais de Saïd Bargache, sultan de Zanzibar, vaste maison carrée, d'architecture semi-arabe, semi-italienne, est décoré dans le goût oriental. L'intérieur des appartements ne manque pas de somptuosité, surtout les jours de réception. Le Saïd, pour donner à sa demeure plus d'apparence, a fait démolir quelques bicoques, et aujourd'hui, devant la façade principale s'étend une vaste place d'armes. Une tour surmontée d'une horloge et d'un phare s'élève non loin du palais. Une partie de la ville possède un beau quai, éclairé la nuit par de nombreux lampions. Devant le sérail, le long du quai, on a dessiné une espèce de square pour les promenades publiques ; il fera une concurrence avantageuse pour les habitants au terrain classique de Nazi-Moya, le bois de Boulogne des Zanzibarites. Notre entrevue avec le Sultan ressemblant trop à celles qui sont racontées par les précédents explorateurs, nous renvoyons à leurs ouvrages pour en avoir les détails ; nous dirons seulement que son infanterie fait honneur à l'officier anglais qui l'a formée et qui l'exerce.
Nous rendîmes aussi visite au Dr Kirk, consul d'Angleterre, dont l'accueil fut des plus bienveillants. M. le colonel Playfair, l'éminent et excellent consul général de la Grande- Bretagne à Alger, nous avait d'ailleurs donné pour lui de pressantes lettres de recommandation.
Zanzibar est le plus grand marché de toute la côte orientale d'Afrique. A défaut d'esclaves, on y vend des quantités considérables d'ivoire et de copal, de l'orseille, des peaux et des bois précieux. Dans ses rues, la plupart étroites et tortueuses, on trouve de tout : vendeurs d'eau fraîche, rôtisseurs de poissons, marchands de bijoux indigènes, sucreries, figues, cocos, raisins, dattes en marmelade, clous de girofle, un vrai salmi-
gondis, où tout sent mauvais, et où le choléra serait tous les ans, s'il n'y avait pas autant de narguilés et de fumeurs.
Néanmoins tout le monde s'accorde à reconnaître que le dernier voyage de Saïd Bargache en Europe a amené beaucoup d'heureuses innovations et de progrès dans l'administration et la bonne tenue de la capitale. Il faut lui en savoir gré, d'autant plus que la routine est le trait caractéristique des États de l'Islam.
Les loyers sont très chers, car les propriétaires, passés maîtres en 'fait de fourberie , font beaucoup de difficultés pour aliéner leurs maisons; pour la nourriture et les frais d'entretien , il faut au moins compter cinq francs par jour et par tête.
Le climat est beaucoup plus sain que celui de Bagamoyo , village indigène situé vis-à-vis sur le littoral africain, et qui n'est séparé de l'île que par un bras de mer de vingt-trois milles de large. A l'exception des Pères du Saint-Esprit, aucun Européen n'habite Bagamoyo, où les fièvres, entretenues par les marais environnants, sont en permanence. Tous ceux auxquels nous en avons parlé nous ont déclaré qu'il était impossible d'y demeurer quinze jours sans avoir la malaria; tandis qu'on peut demeurer impunément, sauf un ou deux mois de Tannée, à Zanzibar, pourvu que l'on prenne des précautions suffisantes.
La population, formée des éléments les plus disparates, peut être évaluée à quatre-vingt mille âmes environ. L'île entière en contient un peu plus du double. A côté des Arabes, des Banians et des Hindis, qui représentent l'aristocratie du commerce, on y voit des échantillons de toutes les contrées environnantes : gens de Goa, du Somal, du Sahouahil1, de la Mrima, de l'Ouzaramo, de l'Oiinyamouézi, des Comores et du Mozambique. On y voit surtout une foule de métis, tristes êtres qui ont tous les vices paternels et maternels , sans l'ombre d'une seule qualité.
Les nègres, partie laborieuse de la population, paraissent doués d'une certaine énergie. A les voir cultiver les jardins et les plantations , porter de lourds fardeaux, courir d'un bout
1 Sous le nom de Sahouahil ou par abréviation Souahil (rivages), on désigne la partie de la côte comprise entre le pays des Somalis et l'île de Mombas ; et sous celui de Mrima (colline), celle qui s'étend de Mombas au Roufidji.
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de la ville à l'autre avec un joyeux entrain, on ne croirait pas avoir devant soi dps esclaves. Faut-il attribuer cela aux bons traitements dont ils sont l'objet, ou à l'insouciance de leur caractère?
Ces pauvres gens, victimes des cruautés de la traite , n'ayant plus ni patrie ni famille, s'attachent étroitement au maître qui les nourrit et les habille. Leur intelligence se développe quelque peu au contact de la vie civilisée ; ils montrent bientôt des dispositions pour le trafic tel qu'il se pratique ici, c'est-à-dire avec accompagnement obligé de ruse et de vol. Lorsque la mort de leurs propriétaires les a rendus, selon la loi musulmane, à leur ancienne liberté, ils ne retournent donc pas au pays natal, mais restent dans l'île, où ils travaillent alors pour leur compte, tantôt comme matelots, tantôt comme portefaix; le plus souvent ces Wangouana (affranchis) se louent pour escorter les caravanes en qualité d'Askaris. Ils sont tout fiers de porter un mousquet et se font un plaisir d'enfant de faire parler la poudre. Au reste, mobiles comme le vent, changeant de métier à la plus petite difficulté , ou se passionnant pour une bagatelle, souples devant les forts et arrogants devant les faibles , n'ayant d'autre pratique religieuse que celle de prononcer les noms d'Allah et de Mahomet par formule de jurement ou de colère , ils possèdent un ensemble de qualités et de défauts qui les rend indispensables à l'explorateur, tout en étant pour lui un supplice de tous les jours.
Inutile de dire que tout ce monde forme un ensemble de costumes les plus bizarres, depuis le fez et la riche draperie du commerçant, jusqu'aux indiennes et aux cotonnades de toutes couleurs qui forment le vêtement de la classe moyenne ; depuis l'étroit fourreau qui, de la tête aux pieds, écrase la majeure partie de la population féminine, jusqu'au pagne crasseux du sauvage habitant de l'intérieur.
La nourriture ordinaire est des plus simples : pour plat de résistance , une épaisse bouillie de riz ou de sorgho le matin et le soir; pour boisson, le coco ou le pombé, sorte de bière extraite du millet ; pour tabac, l'opium et le chanvre.
L'huile de coco ou de sésame joue aussi un grand rôle dans la parfumerie indigène.
La société européenne de Zanzibar est peu variée : elle ne
se compose guère que des différents consuls et de quelques rares agents de maisons de commerce. MM. Greffulhe et Sergère y tiennent un rang important, et se sont multipliés pour nous rendre toutes sortes de bons offices1. Ce sont eux qui, avec l'Hindi Serwa, organisent presque toutes les caravanes.
Les Pères du Saint-Esprit possèdent à Zanzibar une véritable école d'arts et métiers , qui rend les plus grands services, et dont la réputation est loin d'avoir été surfaite. C'est un Frère ayant travaillé avec succès dans les premières usines de l'Europe comme mécanicien, qui en a la direction. Le Sultan lui-même n'entreprend aucune affaire importante sans avoir pris auparavant son avis et ses conseils.
Nous admirâmes aussi l'hôpital catholique, bâti dans l'endroit le plus sain de la ville, et desservi, sous les auspices du R. P. Horner, par les Filles de Marie, dont la maison-mère esta Bourbon. Européens, Hindis, Wangouana et indigènes, quels qu'ils soient, y sont soignés avec la même charité et le même dévouement : aussi les noirs ne tarissent-ils pas d'éloges pour une institution si bienfaisante.
Une chose curieuse, c'est l'esprit d'imitation qui semble animer les protestants de Zanzibar : leurs ministres y portent la soutane, et leurs diaconesses ont elles-mêmes un costume particulier ressemblant assez à celui de nos religieuses. Ils sont en train de bâtir un temple magnifique, qui fera certainement l'admiration du pays. Hélas! pourquoi leur dévouement et leurs richesses ne sont- ils pas au service d'une meilleure cause ? Notre siècle ne verra-t-il pas les enfants de la Grande- Bretagne, cette terre des saints, revenir à l'antique foi de leurs pères, et ne former avec les Etals catholiques qu'un seul troupeau sous un seul pasteur?
16 juin. — Nous avons depuis plusieurs jours abandonné
1 Nous devons aussi une mention particulière à M. Parrison, qui nous aida beaucoup dans l'achat de nos ânes. M. Parrison est un négociant français, établi depuis de longues années déjà à Zanzibar, et fort au courant des questions de marché. Parlant parfaitement le kisouahili, mélange d'arabe et de nègre, qui est la langue courante de l'île et même de l'intérieur, il nous fut une providence pour ces sortes d'achats qui peuvent prêter à rire en eux-mêmes, mais sont loin d'être sans grande importance. (Journal du Père Ruellan.)
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Zanzibar pour Bagamoyo. La mer était magnifique, une douce brise nous poussait directement vers la côte au milieu des chants et des cris ordinaires des noirs matelots. En un clin d'oeil, Zanzibar eut disparu derrière nous. Déjà nous ne distinguions plus les navires de guerre qui stationnent dans le port. Nous suivions de l'œil une quantité d'oiseaux qui s'abattent de temps en temps sur les flots pour y saisir leur proie, et quelques marsouins se jouant au milieu des vagues striées d'écume. La mer était sillonnée par de nombreuses pirogues si petites que deux hommes à peine y trouvent de Ja place. Ces pêcheurs s'en vont dans la haute mer à trois ou quatre lieues de Zanzibar, et le soir ils reviennent avec une bonne capture. C'est merveille de voir avec quelle adresse ils savent diriger ces voiliers microscopiques au milieu de l'Océan.
A mesure que nous avancions, les cocotiers du rivage se dessinaient plus nettement sur le bleu du ciel, et les maisons arabes paraissaient sortir des eaux. Pour débarquer, nous nous servîmes d'une petite pirogue, simple tronc d'arbre creusé, et dans lequel le moindre mouvement superflu vous fait courir le risque de perdre l'équilibre et de prendre un bain impromptu.
A l'exception d'une centaine de maisons en pierre habitées par quelques Arabes et des Indiens, on ne voit à Bagamoyo que des cases en paille. Il peut y avoir environ cinq à six mille habitants. A l'extrémité de la ville flotte le pavillon rouge hissé au haut d'un mât. La maison qui se trouve à côté est celle du Wali ou djémadar, commandant les quelques Béloutchis qui forment la garnison de la place.
Nous trouvâmes sur la plage les bons Pères Spiritains, venus là pour nous recevoir et nous faire les honneurs de leur établissement. En chemin, nous admirions les travaux de ces courageux missionnaires , qui dans un terrain sablonneux et aride ont su créer une magnifique plantation de palmiers, de cocotiers, de papayers, et acclimater un grand nombre de plantes et d'arbustes d'Europe. Leur mission, établie depuis une douzaine d'années, est en pleine voie de prospérité et mérite le plus vif intérêt. On est ravi de la politesse et de la bonne tenue des enfants, ou plutôt de la famille des Pères,
car tous, mariés ou non, travaillent pour la mission et sont nourris par elle. Le jeudi est un jour libre pour eux; ce jourlà, ils peuvent cultiver à leur profit personnel un petit terrain qui a été mis à leur disposition.
Nous avons visité ensuite les ateliers, la forge et la menuiserie. Ce sont les enfants rachetés par les Pères qui arrangent les voitures, les barques, les pompes, les arrosoirs; qui confectionnent les armoires, les chaises, les tables, et tout cela avec une dextérité et une habileté peu communes.
Il fallut aussi prendre part au dîner de famille, où régna la plus grande cordialité, mais où, pour le dire en passant, nous ne vîmes absolument aucun des vins que, dans son premier ouvrage, Stanley insinue être la boisson ordinaire et favorite de ces zélés serviteurs de Dieu. Il serait bon de rétablir, à ce sujet, les faits tels qu'ils se sont passés1.
Aujourd'hui dimanche, fête de la Très Sainte Trinité, est définitivement le dernier jour que nous allons passer avec des Européens. Porteurs et soldats de l'escorle sont campés à Chamba-Gonéra, et n'attendent que le signal du départ. Nous avons dû en grossir encore le nombre à cause des nombreux colis que nous apportions d'Europe, et nous ne sommes pas sans inquiétude sur le succès de notre entreprise : mais si Dieu est pour nous, qui sera contre nous?
Afin de relever encore nos courages, nous chantons une # messe solennelle dans la gracieuse chapelle des Pères du Saint-Esprit. Assez vaste, elle porte, dans sa simplicité, un grand cachet de propreté et de convenance. Les boiseries du chœur et des autels latéraux, découpées par les petits menuisiers de la mission, en rehaussent le coup d'œil et font le plus bel encadrement à une statue de la divine Mère, qui y tient la place d'honneur.
1 Plusieurs Européens avaient alors entrepris une chasse à l'hippopotame sur le Kingani, avec le consul de France. Ils descendirent naturellement chez les missionnaires , puisque ce sont les seuls Européens de la localité. Vers la fin du dîner, un des convives envoya chercher un panier de vin qu'il avait apporté de Zanzibar. A ce moment se présenta M. Stanley, qui cependant n'avait reçu aucune invitation, bien que dans son livre il laisse croire que le dîner était donné en son honneur; on l'invita à prendre place, il accepta; mais il n'aurait pas dû payer son hospitalité en aussi mauvaise monnaie. (Journal du Père Ruellan.)
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L'harmonium de la tribune unit ses puissants accords à l'entrain des enfants et à la voix mâle des missionnaires. Dieu sans doute est touché de notre foi et de notre sacrifice, et il se baisse vers nous pour nous bénir. Nous sentons le souffle de son Esprit enflammant nos cœurs : nous croyons voir nos Anges gardiens s'apprêtant à nous servir de guides et de protecteurs comme au jeune Tobie. Hommes- de peu de foi! pourquoi avons -nous douté? Au nom de Dieu, en avant! en avant ! ! !
Sur le soir, le Père Charmetant se rend au camp de Chamba pour faire la distribution des munitions à l'escorte armée, et donner les dernières instructions, afin que, des le matin, la caravane s'ébranle et se mette en marche vers la première étape au delà du Kingani. Il envoie aussi le capitaine de la troupe pour traiter le passage du fleuve.
Pour la bonne surveillance d'une caravane aussi considérable, on décida que deux missionnaires, le Père Dromaux et le Frère Amance, seraient à l'avant-garde, que les PP. Deniaud et Delaunay surveilleraient le centre de la colonne, et enfin que les deux Supérieurs de mission, les PP. Livinhac et Pascal, fermeraient la marche avec les autres Pères; ce serait l'état-major.