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CHAPITRE III

PASSAGE DU KINGANI

En tenue de voyage. — Baudet capricieux. — Coup d'ceil du camp de Chamba. — Explorateur en détresse. — Repas champêtre. — Cultures africaines. — Un ange de plus. — Sauveteur non médaillé. — Mésaventure du P. Charmetant. — Hippopotames et crocodiles. — Transbordement de la caravane. — Douloureuse séparation. — Pour l'Eglise et pour la France.

Lundi 17 juin. — Dès le malin, vers six heures, nous quittons la mission de Bagamoyo avec le Père Baur et le Frère Oscar, qui ont bien voulu nous accompagner.

Que les Pères et Frères du Saint-Esprit reçoivent ici l'expression de notre gratitude pour les innombrables services qu'ils nous ont rendus. Nous ne ferons jamais assez pour la leur témoigner ; mais nous serons toujours heureux de leur en donner les preuves les plus nombreuses et les plus convaincantes '.

Chaque missionnaire a pris ses longues bottes de voyage, car au delà de Chamba, pour arriver au Kingani, il y a bien des marais à traverser. Le Père Charmetant n'avait pas de bottes ; on lui fit prendre à Bagamoyo une paire de guêtres bien précieuses, celles de Livingstone ; l'illustre voyageur s'en servait, quand la mort est venue le surprendre dans ses

1 II est superflu de dire que les deux autres caravanes de missionnaires d'Alger ont aussi reçu à Zanzibar et à Bagamoyo , des membres de la Société du Saint- Esprit, l'accueil le plus généreux et le plus cordial.

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excursions africaines. Tout ce qui lui appartenait avait été religieusement apporté à la côte par ses deux fidèles serviteurs, les nègres Souzi et Chouma, en même temps que son corps. Chose inexplicable, tous ces objets furent mis à l'encan.

Les Pères ont acheté ses guêtres et le matelas sur lequel il est mort. La Maison- Française a acheté sa légendaire casquette, qui se trouve maintenant à Marseille, chez M. Rabaud.

Notre petite troupe cheminait paisiblement, depuis quelque temps, le long des étroits sentiers qui serpentent à travers les champs de cannes à sucre, de manioc et de sorgho qui entourent Bagamoyo.

Nos ânes, portant un bât pour la première fois de leur vie, grâce à l'industrie du Père Barbot, s'avançaient mélancoliquement les uns à la suite des autres, tandis que les cavaliers animaient la route de leurs joyeux propos. Tout à coup les éclats de joie redoublèrent ; le meilleur cavalier, le Père Delaunay, venait d'être jeté à terre par sa méchante monture, avec armes et bagages. Le bât, encore neuf, n'avait pas été suffisamment sanglé; et le rusé animal, sentant sa charge pencher à droite, donna une forte secousse de ce côté et renversa son cavalier. On le rechargea et on continua la route. Au bout de dix minutes, nouvel accident et nouvelle halte : encore le Père Delaunay par terre, mais cette fois du côté opposé.

Nous arrivâmes enfin, sans autre encombre, au camp de Ghamba-Gonéra, vers neuf heures; il offrait un coup d'oeil intéressant et animé : tout le monde semblait prêt à partir. Les ballots étaient dressés près d'un arbre, sur leurs supports réunis en forme d'éperon , et attendant les épaules des porteurs. Les caisses sont ficelées à chaque bout des bâtons qui doivent aider à les porter. Des pagazis sont assis par-dessus et semblent attendre le signal du départ; déjà même, selon les instructions données la veille, deux cents d'entre eux, ayant à leur tête le Père Dromaux, ont pris la route du fleuve. Douze soldats de l'escorte, conduisant neuf ânes porteurs des provisions, les accompagnent.

En ce moment, les retardataires, groupés en cercle, achèvent de prendre leur frugal repas, composé de racines de manioc cuites sous la cendre et de grains de sorgho piles.

Quelques-uns, accroupis autour du foyer en plein vent qui a fait cuire leurs aliments, fument leurs narguilés formés d'une calebasse au long col servant de tuyau, et d'un fourneau en forme de grosse pipe, fixé à un roseau que l'on plonge dans la calebasse où se trouve l'eau à travers laquelle passe la fumée.

Au milieu de cette noire troupe d'hommes, les missionnaires plient leurs tentes, fixent leurs lits enroulés, clouent des caisses; et, par-dessus tout ce monde, le drapeau du Sacré-Cœur flotte au vent : c'est là notre signe de ralliement.

Tout cela donne un spectacle grandiose et peu usité. Le Père Baur veut le prendre en photographie ; mais l'ensemble original et le mouvement ne peuvent être reproduits. La photographie demeurera bien au-dessous de la réalité.

A notre arrivée, nous faisons partir encore une cinquantaine de pagazis dans la direction du fleuve. Il nous est impossible de faire partir les autres : leurs nyamparas (chefs de groupe) n'ont pas encore reçu leur djoho, ou morceau d'étoffe rouge, dont ils se servent comme d'un manteau et quelquefois de coiffure, en le roulant comme un turban autour de la tête. Ils tiennent à cette marque de distinction, et ne veulent pas partir avant de l'avoir reçue. Il faut envoyer immédiatement un exprès à l'Hindi, notre homme d'affaires à Bagamoyo. Vers deux heures, l'étoffe arrive. La distribution faite, la bannière du Sacré-Cœur est confiée au principal kirangozi (guide), et nous commandons la marche. En vain nos porteurs nous demandent, comme dernière grâce, de coucher encore au camp, promettant de partir le lendemain aux premières lueurs du jour; nous nous y opposons, persuadés que les deux tiers retourneraient à Bagamoyo pour y passer cette dernière nuit.

Les Pères Deniaud et Delaunay partent donc avec eux. Mais une centaine seulement sont là. Les autres, en nombre à peu près égal, malgré notre défense et la vigilance de quelques soldats de notre escorte, ont trouvé le moyen de reprendre le chemin du village. En présence de ce fâcheux contretemps, l'état-major se décide à passer la nuit à Chamba- Gonéra, sous la protection de quelques askaris, pour rallier les traînards, et en revanche leur imposer demain double marche.

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Dans l'après - midi , le lieutenant Vautier, un des trois membres de l'expédition belge, nous arrive au camp avec des habits trempés d'eau et de boue. L'explorateur était allé au Kingani, afin de jouir du coup d'oeil et de juger de la manière dont il lui fallait s'organiser pour faire passer sa caravane, quand le moment du départ arriverait. L'expérience a toujours été la meilleure des leçons. En revenant , son âne l'a jeté dans les marais. Il se restaure un peu et reprend la route de Bagamoyo avec le Père Baur, qui nous fait ses adieux1.

Nos fugitifs arrivent le soir les uns après les autres; les derniers rentrent pendant la nuit. Nous avons préparé nousmêmes notre souper, en creusant dans la terre un foyer à la façon des Wanyamouézi 2; par- dessus est la marmite où cuit le riz; à la flamme qui s'échappe tout autour, nous faisons rôtir une poule embrochée à une baguette fichée en terre ; sous la cendre du brasier cuisent nos racines de manioc.

Ce repas fut pris en plein air. La soirée était délicieuse. Dans l'enceinte du camp, nos pagazis, séparés par groupes autour de leurs feux, fumaient leurs narguilés rustiques en devisant avec ces éclats de voix propres à de pauvres sauvages, tandis qu'à demi couchés ils étalaient leurs membres nus à la flamme de leurs foyers, dont les reflets tantôt rouges, tantôt blafards, donnaient à ces corps de démons une forme étrange et fantastique. Le bruit de leurs conversations cessa peu à peu avec les lueurs de leurs feux. Ils s'endormaient à terre sur leurs peaux de bœuf, ou sur leurs pagnes déroulés, le seul morceau d'étoffe qu'ils portent autour de leur ceinture en guise de vêtement.

Nous contemplions ce curieux spectacle avec un intérêt facile à comprendre; et nous prolongeâmes bien avant dans la nuit les réflexions de toute sorte qu'il suggérait à chacun de nous.

1 Le 19 décembre suivant M. Vautier expirait à Hikoungou, sur la route de Tabora, miné par la fièvre.

2 11 n'est pas inutile de l'aire remarquer que dans les idiomes de cette partie de l'Afrique, les préfixes ou, m, Wa ou Voua et Ba, Ki sont ajoutés au radical d'un mot pour désigner: ou le pays (Ouzaramo); m, un individu (Mzaramo); Wa, Voua, Ba, la collection des habitants (Wazaramo); et Ki, l'idiome (Kizaramo). *

Il est recommandé à l'Européen de ne jamais s'exposer à coucher à la belle étoile (ce que nous faisions si facilement en Algérie), s'il veut éviter, dans ces contrées extrêmement humides , les plus sérieux accidents. Nous allâmes donc prendre notre sommeil dans une hutte de nègre bâtie en torchis et recouverte de feuilles de cocotier.

Mardi 18 juin. — Nous trouvâmes à notre réveil la plupart de nos retardataires prêts à partir. Nous levâmes le camp vers six heures, après avoir pris un peu de café fait à la hâte. Il restait encore cinq ballots sans porteurs; ces derniers n'étaient pas rentrés de Bagamoyo.

Laissant un soldat de confiance pour les attendre, nous nous mettons en route. Notre marche vers le fleuve s'engage d'abord à travers des champs de haut manioc, de moutama (sorgho sucré), et des rizières à perte de vue. A une demiheure du camp nous descendons une espèce de rampe qui sépare la mrima du bassin du fleuve, et du haut de laquelle la vue s'étend sur d'immenses marais qui ont plus d'une lieue de largeur.

A vue d'oeil, c'est une grande prairie, aux herbes hautes de trois à quatre pieds, où les hippopotames viennent chaque nuit, en toute sécurité, prendre leur pâture; car les nègres leur abandonnent complètement celte immense et riche plaine, que quelques travaux d'assainissement, drainages et canaux, transformeraient en un sol éminemment propre à la culture du riz et de la canne à sucre.

Derrière ces hautes herbes, notre œil ne découvrait pas les fondrières boueuses dans lesquelles nous allions nous engager.

Une pauvre négresse se présente alors à nos yeux, versant des torrents de larmes. Interrogée par le Frère Oscar sur le sujet de sa douleur, elle répond que son petit enfant est très malade chez elle, et nous supplie de venir lui donner nos soins. Je me rends alors à sa case avec le bon Frère, et je trouve, en effet, un pauvre petit être atteint d'hydropisie et déjà à l'article de la mort : ses paupières, horriblement gonflées, ressemblaient à deux boules de chair un peu concaves par le milieu; un œil avait même complètement disparu. La peau

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de l'estomac, tendue avec force, cédait à peine sous une forte pression, et, chose curieuse, était devenue presque blanche. Je demandai de l'eau et lavai un peu les paupières du malade; ensuite cette eau coula sur sa tête au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Le lecteur chrétien comprendra quelle douce émotion s'empara alors de mon âme, et avec quelle joie je rejoignis mes confrères. Je pouvais mourir maintenant, j'avais sauvé une âme ; ou plutôt Dieu ne pouvait manquer d'accorder ses plus abondantes bénédictions à un voyage entrepris sous de tels auspices !

Puissions-nous rencontrer encore sur notre chemin beaucoup de ces occasions bénies de peupler le ciel de créatures bienheureuses et de puissants intercesseurs pour notre œuvre.

Cependant l'arrière-garde de notre caravane était entrée dans le marais. La masika datait encore de trop près pour que le puissant soleil des tropiques eût pu durcir et pétrifier en quelque sorte ces terrains fangeux : ce phénomène se produirait, paraît-il, aux mois d'août et de septembre. Les nombreux ruisseaux qui sillonnent la plaine de Bagamoyo au Vouami, une cinquantaine environ, sont alors à sec et n'opposent aucune difficulté sérieuse pour leur traversée.

En ce moment, je ne saurais dire combien cette boue épaisse et gluante rend pénible la marche des hommes, et surtout celle des animaux : les divers incidents que je vais narrer le feront plus facilement comprendre.

Nos ânes avaient à peine fait quelques pas qu'ils s'embourbèrent dans une vase noire et tenace. Il fallut descendre de nos montures pour les en retirer. Vingt minutes plus loin, nouvel obstacle , mais cette fois plus sérieux : nous étions en face d'une crique, sorte de ruisseau au liquide fangeux, d'un mètre au moins de profondeur, avec deux berges taillées à pic, à trois mètres l'une de l'autre. Le cas était, je l'avoue, très embarrassant, sinon pour les missionnaires, du moins pour leurs ânes, qui montraient une répugnance invincible pour la bourbe, depuis l'expérience qu'ils venaient de faire.

Il fallut ôter brides et bâts, transporter le tout sur l'autre rive, en passant sur quelques arbustes flexibles et vermoulus, jetés là en guise de ponceau par Stanley il y a sept ans; puis le hâlage à la façon des nègres commença pour ces

pauvres bêtes. On attacha une corde à leur cou, et, malgré leur recul récalcitrant, nos noirs les jetèrent de la berge dans cette eau bourbeuse ; nous , tirant sur la corde , nous les amenions à l'autre rive, de manière à pouvoir les prendre là par les oreilles, tandis que les nègres les soulevaient par derrière pour nous aider à les tirer de notre côté.

C'était un spectacle pittoresque que de voir tout ce monde blanc et noir occupé à une telle besogne, et l'air piteusement philosophique que prenait maître Aliboron quand , transbordé sur l'autre rive, il regardait d'un œil rêveur la manœuvre de cette opération se continuer pour ses frères, tandis qu'il faisait sécher aux rayons du soleil la boue qui le couvrait.

Trois ou quatre passèrent après mille efforts, mais sans encombre, quand l'un d'eux, réputé le plus lourd, tomba si maladroitement du haut de la berge, que sa tête s'enfonça dans la vase et y resta plongée. Il eût bientôt perdu la vie, si le Père Lourdel ne fût venu à son secours. Le pauvre animal fut soulagé, et si le bon La Fontaine eût assisté au sauvetage, Fane eût témoigné sa reconnaissance au missionnaire charitable.

L'exemple du naufragé devint contagieux; l'âne, à peine tiré de ce mauvais pas, trouvait un maladroit imitateur. Il n'était pas seul coupable : les nègres , impatients d'en finir avec tous ces baudets rétifs, venaient de lancer celui-ci dans le bourbier sans précaution aucune. Il fallut de nouveau aller au secours de la pauvre victime. Nous perdîmes ainsi plus d'une heure à cette opération, en plein soleil, et dans un air vicié par les émanations de gaz acide carbonique qui s'échappaient de cette vase nauséabonde. Le sauveteur de l'âne, le bon Père Lourdel, sortit bientôt du bourbier dans un costume qui laissait beaucoup à désirer sous le rapport de la propreté. Après avoir fait la toilette de nos pauvres ânes et leur avoir remis leurs bâts, nous poursuivîmes notre route, mais cette fois à pied, car les noullahs* et les marais fangeux se multipliaient à mesure que nous approchions du Kingani.

De son côté, le Père Charmetant, avec ses modestes sou-

1 Noullah est un mot hindou dont l'équivalent n'existe pas en français. On désigne sous ce nom un ravin creusé en plaine et dans un sol meuble par les pluies abondantes de la mousson.

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liers rehaussés à grand'peine par les guêtres cependant illustres du grand Livingstone, n'avançait qu'avec peine au milieu d'un marais qui semblait surpasser en profondeur tous ceux que nous avions déjà traversés. Un nègre, prenant en pitié son embarras, vint s'accroupir devant lui, et, tendant son dos luisant, l'invita à s'y asseoir, promettant de lui faire passer le noullah à pieds secs.

Le Père se plaça donc, aussi commodément que possible, sur ce siège vivant. Mais leur double poids ainsi superposé eut pour seul effet d'embourber le porteur; il fît un effort pour avancer et s'abattit lourdement dans la boue, la tête la première, ce qui lança le bon Père deux pas plus loin en pleine mare; il plongea les bras en avant en les enfonçant dans la vase jusqu'aux épaules. Quand ils se relevèrent l'un et l'autre, il était difficile de distinguer le blanc du nègre; et tous de rire.

Enfin, vers dix heures du matin, nous arrivions sur la rive droite du Kingani, fleuve dont les eaux, toutes jaunes de limon, coulent majestueusement avec une vitesse moyenne de dix mètres par minute. A marée basse, il a une cinquantaine de mètres de largeur sur cinq à six mètres de profondeur; mais, lorsque le flux de la mer s'y fait sentir, le niveau s'élève encore d'un mètre ou deux, et comme le lit est peu encaissé en certains endroits, l'eau pénètre alors dans les terres, où elle avance jusqu'à plusieurs kilomètres de la rive par des fossés ou des rigoles, ou même en suivant de simples pistes d'hippopotames.

Avec une petite chaloupe à vapeur, on a pu remonter le fleuve, nous a-t-on dit, l'espace de quinze milles.

De grands et beaux arbres, aux essences variées, croissent sur ses rives; les crocodiles et les hippopotames y pullulent. Ces derniers suivaient, en nageant, le fil de l'eau, et montraient à la surface leurs énormes têtes rondes , dont les petites oreilles de cheval étaient dressées en avant, ce qui leur donnait un air très étonné de nous rencontrer là.

Nous laissâmes passer paisiblement ces masses, qui sont inoffensives quand elles ne sont pas attaquées ; mais nous nous procurâmes le plaisir d'envoyer quelques balles à d'énormes crocodiles, longs de dix à douze pieds, qui, immobiles

sur le sable, se chauffaient au soleil à peu de distance de l'eau, où ils se précipitaient d'un bond pour s'enfoncer dans la vase.

Ces reptiles sont un des fléaux les plus redoutables des cours d'eau africains : le poisson forme le fond de leur alimentation ; mais ils sont aussi très friands de chair. Malheur à l'imprudent qui, harassé par une course rapide, voudrait pour se délasser goûter les plaisirs du bain ; du milieu des roseaux où il se tenait caché en embuscade, le crocodile plonge furtivement et ne reparaît que pour saisir sa proie.

C'est toujours ainsi qu'il opère. Aperçoit-il une femme qui puise de l'eau, un animal qui boit, de petits oiseaux suspendus aux branches qui s'inclinent sur la rivière, il plonge immédiatement s'il n'a pas été aperçu ; s'il a été aperçu, au contraire, il feint de s'éloigner en suivant le fil de l'eau, et lorsqu'on ne pense plus à lui, on le voit atteindre l'endroit précis au-dessus duquel la personne, l'animal ou les oiseaux sont penchés : en ce cas , il happe immédiatement sa victime ; si elle est à côté de lui , il l'étourdit d'un coup de queue avant de la saisir. Quand la proie est par trop volumineuse, le monstre l'emporte dans quelque trou, sous des racines, pour la dévorer à loisir.

Sa puissance de reproduction est énorme : on a compté, en effet, jusqu'à soixante œufs de la grosseur de ceux de l'oie dans un seul nid d'alligator : il est vrai que les nègres en détruisent une quantité considérable , vengeant ainsi leurs enfants ou leurs frères qui, par imprudence ou par accident, sont devenus sa pâture.

Après une marche de quelques instants à travers les futaies couvertes de lianes qui longent le Kingani, nous nous trouvâmes à l'endroit où passaient nos pagazis, d'une rive à l'autre, dans deux énormes pirogues très curieuses : elles étaient d'une seule pièce, bien que mesurant huit à dix mètres de long sur un de large. On les avait creusées tout entières, assez grossièrement, dans un tronc d'arbre.

Le Père Girault présidait, depuis la veille, l'opération du passage, qui ne se faisait que fort lentement et très péniblement dans ces deux embarcations primitives, d'autant plus que chacune n'avait pour tout équipage que deux esclaves

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nègres, l'un ramant à l'arrière, et l'autre armé d'une pagaie pour diriger les mouvements de la pirogue et la faire accoster. L'une transbordait les ballots, et l'autre les porteurs.

Sur le bord où nous étions , il y avait encore une centaine de Wanyamouézi groupés autour de la bannière du Sacré- Cœur, plantée là et flottant au-dessus de leur tête. Nous donnons aux pauvres esclaves passeurs une gratification qu'ils avaient bien méritée depuis deux jours. L'opération du passage en fut accélérée.

Cependant midi approchait; nos estomacs, légèrement chargés d'une tasse de café prise à la hâte à Chamba, à six heures du matin , avaient depuis longtemps fait la digestion , surtout après pareille route, et réclamaient impérieusement de la nourriture. Hélas ! pour comble de malheur, toutes les provisions marchaient à l'avant avec la tête de la caravane , qui, sous la direction du Père Dromaux, s'était mise en mouvement dès le matin, précédée de la première bannière. Heureusement il nous restait encore quelques poules achetées la veille comme provisions de route. Un de nos soldats reçut l'ordre d'en tuer deux ou trois que nous embrochâmes à une baguette, et que nous fîmes rôtir en plein vent. Bien que la cuisson ne fût pas à point, qu'il n'y eût pas d'assaisonnement, que tout sentît la fumée, ce repas sous les longues lianes du fleuve ne nous en parut pas moins succulent. Nous n'avions ni pain ni vin : notre boisson nous fut apportée par un nègre qui la puisa, à l'aide d'une calebasse, dans l'eau limoneuse du Kingani, où se baignent crocodiles et hippopotames ; quoique un peu trouble et fade, elle nous parut cependant délicieuse; sans doute parce que nous n'en avions pas d'autre.

Vers deux heures de l'après-midi, tout notre monde était sur la rive gauche ; il ne restait plus que les Pères et leurs montures, avec quelques soldats de l'escorte. Chaque âne fut attaché fortement par le cou et poussé vers la pirogue, où deux noirs le tenaient fixé le long des parois, en soutenant sa tête hors de l'eau; c'est ainsi qu'il passait d'un bord à l'autre, moitié soutenu, moitié à la nage. A l'autre rive on le tirait jusque sur le bord , à l'aide de la corde qu'il avait au cou. Ce dernier transbordement s'effectua lentement, mais sans accident, ce qui est rare ; car souvent le crocodile saisit

par la jambe un de ces baudets au moment de son passage, et l'entraîne au fond de l'eau. Aussi a-t-on toujours soin de tirer quelques coups de feu dans l'eau, et de pousser des clameurs pour éloigner ce dangereux animal.

Le moment d'une séparation pénible était arrivé. Le Père Charmetant, après avoir organisé notre expédition avec un soin et un dévouement admirables, devait reprendre le chemin de l'Europe. Nouveau Moïse, il pouvait jeter les yeux sur les contrées que Dieu donnait à conquérir à ses enfants de prédilection, mais il ne devait pas y poser les pieds.

Hélas ! nous ignorions encore quelles cruelles infirmités allait lui causer sa profonde sollicitude pour les intérêts de la Mission, et nous pleurions nous-mêmes en voyant les larmes qui roulaient sur ses joues à la vue du dernier porteur traversant le Kingani.

Nous l'invitâmes à faire encore avec nous la longueur d'une étape, mais il eut la force de résister à cette tentation; et, nous serrant un à un dans ses bras , au nom de Monseigneur, de nos confrères de Maison-Carrée, de nos familles et de tous nos amis , il nous contraignit de descendre à notre tour dans les pirogues, et donna aux bateliers le signal du départ.

Il nous suivit des yeux jusqu'à l'autre rive; nous agitâmes encore un instant nos mouchoirs en signe d'adieu, et nous le vîmes reprendre en toute hâte la route de Bagamoyo avec le bon Frère Oscar.

La nuit devait être profonde lorsqu'il y rentra ; mais pour lui et pour nous pouvait-elle être une nuit de sommeil ?

Nous voilà donc en route pour notre Mission, pensionsnous. En nous quittant, le Père Gharmetant semble rompre le dernier lien qui nous rattache à notre vie passée. C'est une vie nouvelle que nous allons ^entreprendre : c'est l'apostolat, le véritable apostolat, tel que l'ont connu les premiers apôtres. Une pensée nous saisit surtout et nous possède tout entiers. Nous sommes les premiers, malgré notre insuffisance et notre indignité, qui, depuis l'origine du christianisme, allons représenter Notre-Seigneur et son Eglise dans ce monde sauvage, barbare et encore à peu près inconnu. Cent et peutêtre deux cents millions d'âmes sont devant nous, qui nous tendent invisiblement les bras, comme ces infidèles de la

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Macédoine, que saint Paul vit en songe. Quelle mission sublime! Mais aussi qu'elle est redoutable, et quelle responsabilité n'est pas la nôtre! Combien il faut que nous ayons recours à la grâce de Dieu pour qu'elle supplée à notre faiblesse ; nous lui offrons par avance, à ce Dieu de bonté et de miséricorde, pour le succès de la grande œuvre qu'il nous confie, toutes nos peines, toutes nos épreuves, notre vie même, s'il croit bon de nous la demander.

Une autre pensée se mêlait dans nos cœurs à celles de la foi: la pensée de la France, notre patrie, de tous ceux que nous y avons connus et aimés. Combien d'entre nous qui ne la reverront pas, cette France, qui nous est d'autant plus chère qu'elle est malheureuse et que nous en sommes séparés. A Bagamoyo, nous avions encore bien des souvenirs de la France : légumes, fleurs, fruits, maisons, et par-dessus tout cette belle petite église de Notre-Dame, avec son élégant clo- ♦ cher et son divin hôte, Notre -Seigneur, semper vivens ad interpellandum pro nobis. Puis ces excellents missionnaires, qui nous ont fait un accueil si gracieux et si cordial, ne nous rappelaient-ils pas nos confrères de la patrie?

Mais c'est aussi pour elle que nous allons travailler. Nous sommes les premiers Français qui, envoyés par notre évêque, Français comme nous, allons porter sa langue et son influence dans les profondeurs africaines. D'autres nous suivront un jour, et cette route pacifique que nous allons tracer, où peutêtre nous laisserons nos tombes, sera poursuivie par les explorateurs pacifiques de notre France. L'Angleterre, l'Amérique, l'Allemagne, l'ont précédée. Elle ne pouvait manquer plus longtemps à ce grand rendez-vous de l'humanité et de la civilisation. Nous voici pour tenir sa place. Nous lui sacrifions aussi par avance tout ce qui -nous est cher, et nos vies mêmes. Nous appartenons à toutes ses provinces, et "nous les représentons ainsi toutes , dans cette entreprise du dévouement et de la foi. Si nous y périssons, qu'elle se souvienne seulement que dix de ses enfants, de ses prêtres, sont morts obscurément en pensant à elle et en l'aimant jusqu'à la fin !

Mais je m'aperçois que j'écris une sorte de testament. Il faut bien que je consigne ici, au moins une fois, les sentiments qui remplissaient nos cœurs. Revenons aux réalités du

voyage. Aussi bien sont-ce ces réalités qui composent notre sacrifice.

L'avant-garde avait pris les devants. Laissant la route de Kikoka à droite, elle s'était dirigée un peu vers le sud-ouest. Après une heure de marche , elle arriva au petit village de Biguiro, où elle dressa ses tentes. Quelques instants après passa une caravane venant de l'intérieur. D'après elle, le chemin que nous prenions était très bon. Un courrier dépêché par nos confrères durant la nuit nous donna ces quelques détails, et nous prévint que nous serions attendus au camp de Kinguéni, l'étape suivante, afin de pouvoir voyager de conserve.

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