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CHAPITRE IV

DU KINGANI AU GUERINGUERE

Première étape. — Une saison qui se prête peu aux voyages. — Kikoka. — Pour un bouchon. — Un nègre à recommander aux sociétés de tempérance. — Alerte.

— Le monde des fourmis. — Premières difficultés. — Grand'messe au désert.

— Une Philippique. — Village de M'soua. — Une mauvaise connaissance obli gatoire. — Mutinerie de nos gens. — A la recherche d'un modus vivendi.

Mercredi 19 juin. — Cette journée fut très chaude : 35° centigrades à l'ombre ; 38° dans notre petite tente de merikani.

Nous suivions la même route que Stanley, et nous avions pour la première fois sous les yeux le spectacle des cultures équatoriales où dominent le moutama et la canne à sucre, que couvre presque partout le sombre feuillage du manguier et des autres arbres africains. Une foule d'oiseaux divers, dont plusieurs ressemblent à ceux d'Europe, s'élevaient à notre approche des bosquets qui bordaient la route. De grands singes, à demi blancs, bondissaient d'arbre en arbre. Dans les bas-fonds seulement, tout changeait d'aspect. Là parfois le chemin devenait si étroit, que l'on avait peine à mettre les pieds l'un devant l'autre; de plus, comme il était bordé par des jungles impénétrables et coupé çà et là par des passes d'hippopotames, il arriva que quelques porteurs se perdirent dans les couloirs herbeux de ce nouveau labyrinthe, et eurent bien de la peine à nous rallier ensuite.

Nos ânes, de leur côté, s'accrochant aux épines, ou cherchant sans cesse à marcher sous le couvert, faisaient régulièrement tomber leurs charges une dizaine de fois par kilomètre.

Au bout d'une heure, nous traversons une série de petites prairies, entourées de verdoyants bosquets : on dirait un immense parc, où une volonté capricieuse a semé arbres et gazon , mélangé ombre et lumière sans règle ni mesure , pour la seule jouissance des antilopes, des buffles et des zèbres qui peuplent ces fertiles contrées.

Deux magnifiques chiens, que nous emmenons à notre suite, paraissent épuisés ; ils s'arrêtent tout haletants pour se coucher dans l'herbe, se relevant au bout de quelques minutes pour courir se recoucher encore.

La chaleur est devenue accablante ; mais le sol , inondé pendant la masika, est toujours mou comme celui d'un marécage.

11 est difficile de se faire une idée exacte de l'hivernage dans l'Afrique intertropicale. En mars -avril, la masika, mousson printanière, arrive sur l'aile des vents alizés, et, suivant l'ascension du soleil vers le tropique, marche du centre à la côte avec son horrible cortège de grêle , d'éclairs et de tonnerre. Pendant quarante jours d'épaisses nuées, ballottées dans l'air comme les vagues sur l'Océan, crèvent en ondées diluviennes, et lancent d'énormes gouttes de pluie qui s'enfoncent comme des balles dans la terre détrempée. Les arbres se tordent sous l'effort de la tempête. Les oiseaux s'enfuient à tire-d'aile au plus épais des fourrés, et les antilopes émigrent vers des contrées plus douces.

La nature n'a rien fait, ou presque rien, pour l'écoulement des eaux. Le sol putréfié fume sous le soleil comme un vêtement mouillé devant la flamme. De .cette boue fétide, où la mort couve ses poisons, s'exhalent des miasmes pestilentiels.

Rien ne résiste à l'action dissolvante de cette humidité ; comme l'a dit judicieusement Burton , elle corrode tous les corps; elle ronge le fer, putréfie les bois et les tissus, liquéfie le carton , réduit le cuir en gélatine et enlève à la poudre sa faculté explosible. La verdure elle-même pourrit sous ces

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liquides avalanches. Comment éviter la fièvre au milieu de ces effluves dont l'âcreté est si pénétrante?

Pendant la saison sèche, ces contrées sont loin d'être aussi pernicieuses; mais il faut toujours compter avec la rosée des nuits, suspendue à des herbes gigantesques s'entrelaçant au milieu de l'étroit sentier, et qui tombe en douches glacées sur le voyageur trop matinal; avec la voûte humide des forêts et l'atmosphère embrasée des plaines; avec tous les monceaux d'arbres morts, à tous les degrés de décomposition; en un mot, avec la vie des camps, pleine d'entrain et de gaieté sans doute, mais aussi pleine de privations et de sacrifices.

Cependant la plaine se dégage, et nous arrivons en pays cultivé. Quelques cabanes apparaissent à droite, puis un petit bois au feuillage vert foncé, dans un marais de deux kilomètres de long sur cinq cents mètres de large. C'est Kikoka. Les hippopotames y habitent en grand nombre, et les antilopes n'y sont pas rares. La présence de nasses en plusieurs endroits prouverait aussi que ce marais est poissonneux, et que les indigènes, doués d'une certaine intelligence, ont le bon esprit de ne pas se contenter des douceurs de la pêche à la ligne.

Les arbres de diverses essences qui croissent sur les talus forment avec les herbes aquatiques un fouillis impénétrable illuminé la nuit par de petites mouches dont le corps répand une lueur phosphorescente. C'est un curieux spectacle que ces vivantes étincelles allant, venant, s'entre-croisant, disparaissant derrière les arbres pour reparaître bientôt après, continuant toujours leur marche onduleuse.

Kikoka forme l'extrémité N.-O. de l'Ouzaramo, pays qui comprend le territoire situé entre le Kingani, le Roufidji, la Mrima et le K'houtou. Les mœurs et coutumes de ses habitants ont été trop souvent décrites pour que nous nous y arrêtions; c'est grâce à leur rapacité que les caravanes qui partaient autrefois de Kaolé ou du Roufidji se sont ouvert un chemin plus au nord. Le trajet est ainsi moins dispendieux et plus court.

Nous sommes maintenant dans l'Oukouéré, et campons à l'endroit où nos confrères ont passé la nuit précédente.

Parmi les objets que les nègres sont venus nous offrir, nous avons surtout été heureux de voir la canne à sucre. Pour

deux péças l nous avions une grande tige de ce roseau , beaucoup plus rafraîchissant et plus sain que l'eau des marais. Aussi en fîmes-nous une petite provision. Nous nous procurâmes aussi un chevreau pour deux roupies (5 francs).

Nous conseillons aux voyageurs qui viendraient après nous de prendre pour plusieurs dollars de péças. Ils sont très bien reçus à cette distance de la côte et permettent à l'explorateur de ménager ses étoffes, qui valent dix fois plus cher.

Jeudi 20 juin. — Nous quittons Biguiro à six heures et demie. Gomme hier, de grandes herbes bordent le sentier que nous suivons, et parfois même le couvrent totalement; quand le sol s'abaisse, nous marchons sur un terrain marécageux où l'eau a dû séjourner en abondance.

Notre étape fut un peu longue. Aussi les pagazis s'échelonnaient-ils le long de la route, demandant à s'arrêter à chaque instant. Nous les encourageâmes de notre mieux et à midi et demi, nous rejoignions nos confrères à Kinguéni.

Ce campement tire son nom d'un ravin assez profond qui doit charrier dans la saison des pluies une grande quantité d'eau. En ce moment il est presque à sec; nous sommes obligés de descendre cinq cents mètres plus bas pour puiser de l'eau potable. Bien que stagnante, cette eau est fraîche et passable. En tout cas, nous fîmes bien de nous hâter de faire notre provision personnelle, car nos Wanyamouézi ne tardèrent pas à se plonger avec délices dans cette mare, dont la vase remuée jusqu'au fond ne tarda pas à empester l'air.

La joie de notre réunion fut un peu troublée par un petit incident qui aurait pu avoir des suites très fâcheuses.

Au moment où nous nous mettions à dîner sous un arbre à quelques pas du camp, tous les gens de notre caravane, askaris et pagazis, courent aux armes en poussant des cris furieux. Nous nous précipitons vers le lieu du tumulte. Le feu était au camp et gagnait rapidement nos bagages. Notre premier soin fut de l'éteindre avec l'aide des soldats. Le tumulte, les cris, continuaient. Les askaris armaient leurs fusils, poussaient des hurlements , et menaçaient de faire feu sur les

1 Le péça équivaut presque à notre sou.

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porteurs. La rixe était donc entre les Wangouana et les Wanyamouézi. Enfin, à force de prêcher la paix et de crier qu'on déposât les armes, nous obtînmes que tout rentrât dans Tordre. Nous apprîmes alors la cause de cet incident. Un soldat avait perdu le bouchon de sa poudrière. Un pagazi Pavait trouvé et en avait fait sa propriété. Le larcin une fois découvert, nos deux hommes en étaient venus aux mains. Bientôt leur colère et leur furie s'étaient communiquées, comme un feu de poudre, à toute la caravane. Grâce à Dieu, ce fait n'eut aucune suite fâcheuse ; nous l'en remerciâmes de tout notre cœur.

Le chef du village , un beau vieillard , est venu nous offrir un agneau ; nous lui avons demandé ce qui lui ferait plaisir d'accepter en retour.

« Donnez-moi un peu d'eau-de-vie, » nous a-t-il répondu.

Pauvre vieux! il nous aurait été bien difficile de le satisfaire; nous lui donnâmes quelques poignées de biscuits anglais, et il se retira sans paraître trop mortifié de sa déconvenue.

Dans la soirée , réunion du conseil pour assigner à chacun son rôle dans la caravane. Deux Pères devaient se tenir près du Kirangozi qui portait la bannière du Sacré-Cœur; les autres missionnaires valides devaient occuper le centre pour tout surveiller; enfin les malades devaient être portés en kitanda par les soldats qui fermaient la marche. La kitanda est une légère couchette de sangles, toute simple, mais qui, malgré sa simplicité , ne laisse pas de rendre de grands services à l'explorateur fatigué du coursier à longues oreilles , et obligé malgré ses souffrances d'aller toujours en avant.

Vendredi 21 juin. — Nous traversons toujours un pays magnifique, des prairies, de grands bois, de beaux bouquets d'arbres, d'immenses baobabs, des ravins, et après trois heures de marche nous arrivons à M'bouyouni. La veille, nous avions envoyé quelques soldats en avant pour annoncer aux différents villages l'approche de notre caravane. Ils avaient été jusqu'à l'étape suivante, et nous assurèrent que là nous trouverions des vivres. Nous en fûmes très satisfaits; car les provisions données aux pagazis en partant de Bagamoyo s'épuisaient, et ceux-ci commençaient à crier famine.

La nécessité de pourvoir à la subsistance d'une troupe aussi nombreuse que la nôtre n'est pas le moindre de nos soucis. Quelle que soit, en effet, la fertilité d'un pays, lorsqu'il est sans cesse traversé par les caravanes, il lui est bien difficile de ne pas être épuisé par moments, surtout si la récolte de céréales vient à faire défaut. C'est pour ce motif que les itinéraires des voyageurs ne sont pas toujours très ressemblants, les uns se trouvant obligés de faire un détour pour éviter un district auquel d'autres avaient attaché une réputation de fertilité exceptionnelle.

Nos chiens sont restés en arrière, à une lieue environ de notre campement; pendant une heure au moins nous avons été obligés de les traîner. Nous rejoindront-ils ou retourneront-ils à Bagamoyo? Il est plus probable qu'ils seront dévorés par les fauves ; mais nous ne pouvions sans cesse retarder notre marche à cause d'eux.

Samedi 22 juin, — Pendant la nuit, nous fûmes réveillés subitement par nos intrépides soldats, qu'avaient réveillés euxmêmes les ânes, qui brayaient d'une manière insolite. Nos braves avaient cru au passage d'une bête féroce; ils avaient pris leurs fusils, et venaient de tirer à la porte de nos tentes. Ils en furent pour leurs frais de poudre : la bête féroce ne parut pas, et le calme se fit de nouveau.

Bientôt une nouvelle alarme plus terrible que la première, et qui devait avoir des conséquences plus fâcheuses , nous tira de notre sommeil. Nos tentes furent envahies par les fourmis voyageuses, et nous eûmes à lutter contre ces nouveaux ennemis jusqu'au matin. Pour comble de malheur, le reste de notre souper de la veille, qui avait été réservé pour le lendemain, devint la proie de ces insectes. Nous fîmes bon cœur contre mauvaise fortune, et, offrant à Dieu la petite privation qu'il nous imposait, nous reprîmes joyeusement notre route.

Les fourmis jouent un rôle important et très utile dans la zone tropicale. Grâce à leur laborieux concours et à leur infatigable activité , les sombres forêts sont purgées d'une quantité considérable de détritus végétaux et animaux. Les fourmis blanches ou termites élèvent parfois de véritables châteaux

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forts au milieu même de plaines arides. La végétation se réfugie alors sur ces monticules de plusieurs mètres de hauteur, comme sur des îles, et le voyageur est heureux, au milieu de sa course, de pouvoir un instant se reposer à l'abri des ardeurs d'un soleil brûlant.

Tandis que les fourmis blanches sont herbivores , les fourmis rouges, au contraire, sont surtout carnivores. Aperçoiventelles le cadavre d'une antilope ou d'un buffle, aussitôt elles arrivent en bataillons serrés, et en peu de temps elles font disparaître jusqu'à la moindre bribe de leur proie. La morsure de ces insectes est cuisante comme le feu, et leur férocité n'a pas d'égale. Qu'on les provoque en mettant le pied sur leurs colonnes, ou qu'on se trouve simplement sur leur passage lorsqu'elles émigrent ou vont en quête, ce n'est qu'avec les plus grandes peines du monde qu'on parvient à leur faire lâcher prise el< à se soustraire à leurs coups.

Fait consolant, c'est que les fourmis, comme les loups, se mangent entre elles.

Le chemin qui nous conduisit à M'biki, lieu de notre campement, ressemble de point en point à celui que nous avons suivi jusque-là. A l'approche du village, il y a quelques champs de sorgho et de maïs. Le village lui-même est en dehors de la route, et se trouve caché derrière un fourré très épais, formé par une espèce d'acacia aux proportions gigantesques.

A peine arrivés au lieu du campement, nos gens réclamèrent à grands cris lepocho (ration de chaque jour). Nous le leur distribuâmes pour deux jours. Les pagazis une fois payés (nous leur avions distribué de l'étoffe pour leur permettre d'acheter eux-mêmes leurs vivres), les askaris refusèrent d'accepter la même étoffe, comme cela avait été décidé à Bagamoyo avant le départ. Ils se mutinèrent et parlèrent de nous abandonner.

. « Peu nous importe , leur fut-il répondu , mais vous ne recevrez que ce qui vous est dû. »

Lorsque nous ne donnions pas le pocho en nature , chacun de nos hommes recevait une demi coudée de satini pour prix de sa nourriture d'un jour \

1 Quatre coudées (1 m. 80) forment ce qu'on appelle la choukka; son prix à Zanzibar est de 15 péças. Deux choukkas forment le doti. Le merikani se vend

Vers cinq heures, ayant un peu de fièvre, je me couchai. Bientôt tous nos askaris entrèrent un à un dans ma tente, demandant à être payés comme les pagazis. Ce fut fait immédiatement.

Le trouble avait été mis parmi les soldats par quelques meneurs que nous ne connaissions déjà que trop. Jean-Baptiste, notre interprète, néophyte des missionnaires du Saint- Esprit', tint en cette circonstance une conduite pleine de fermeté et digne d'éloges.

Le chef du village nous apporta quelques présents insignifiants : deux ou trois poules, du maïs, etc.. On trouva aussi à acheter des chèvres et du moutama.

Cette plante obtient dans les jardins que nous traversons une grande hauteur ; la tige ressemble à celle du maïs et se termine par un épi plantureux dont le grain rappelle le sarrazin. Les noirs le mangent volontiers, après l'avoir fait bouillir dans l'eau ; mais ordinairement on le réduit en farine dont on forme une pâte assez insipide et indigeste. Le riz lui est de beaucoup préférable. Quoi qu'il en soit, il remplace pour les bêtes l'orge et l'avoine inconnus dans ces parages. Pour deux choukkas, nous en eûmes la valeur d'un demihectolitre.

Dimanche 23 juin. — C'est le premier dimanche que nous passons en route. Si partout il est doux, pour le chrétien et pour le prêtre , de consacrer un jour à Notre-Seigneur, cela est encore pour lui bien plus doux lorsqu'il est éloigné de tout ce qui lui est cher, exposé à des périls de chaque instant, et privé des secours que trouve la piété dans les pays chrétiens. Ils nous sera souvent difficile, nous le prévoyons, de célébrer tous les jours le saint sacrifice de la messe ; mais le dimanche nous n'y voulons jamais manquer, et nous voulons le faire avec toute la solennité que comportent les conditions . de notre voyage. La première préoccupation de nos bons supérieurs, au moment du départ, a été de nous fournir de tout ce qui est nécessaire pour le culte divin. Mgr l'archevêque

un peu plus du double, soit trente-deux péças la choukka ; mais il est plus généralement reçu en échange que le satini.

Chaque pièce de mérikani contient soixante coudées.

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d'Aîger nous a donné plusieurs de ses ornements. Les œuvres apostoliques de Paris et de Bruxelles nous ont donné également plusieurs chapelles complètes. Les saintes religieuses carmélites de la Gité-Bugeaud , près Alger, non seulement nous ont brodé nos belles bannières du Sacré-Cœur, qui servent de point de ralliement à nos caravanes, mais encore elles y ont joint du linge sacré. Nous avons pris, avant de partir, notre provision de vin et la farine nécessaire pour confectionner les hosties. Rien ne nous manque donc pour célébrer solennellement la sainte messe.

C'est sous notre tente principale , conformément aux instructions écrites de Mgr l'archevêque, que nous avions dressé l'autel. Les bannières du Sacré-Cœur flottaient au-dessus. La grand'messe fut chantée au grand ébahissement de nos pagazis et de nos askaris, qui n'avaient jamais rien vu de semblable, mais à qui nous expliquâmes que c'était là notre prière par excellence. Nous avons la confiance que, du haut du ciel, Dieu reçut dans sa bonté le sacrifice sans tache qui, pour la première fois, lui était offert sur ces terres infidèles.

C'est le jour où, en France, on célèbre la solennité du Très Saint Sacrement. Hélas ! on y est peut-être moins libre que nous de lui rendre les honneurs de la piété et de la foi !

Le reste de la matinée fut employé en partie aux exercices de piété. Dans l'après-midi néanmoins nous dûmes nous mettre en route, pour ne pas perdre complètement la dépense énorme que nous impose chaque jour la nourriture de notre petite armée. Nous avons pris la résolution de célébrer ainsi tous les dimanches et jours de fête, jusqu'à notre arrivée au centre de la mission.

Après trois heures de marche laborieuse sur un chemin des plus accidentés, nous arrivons à Petit Sagati. Nous nous trouvons très heureux de ne pas voyager au temps de la masika, car plusieurs torrents, que nous trouvons presque à sec, nous auraient créé de sérieuses difficultés pour le passage.

A Petit Sagati, peu de vivres; le prix en est aussi assez élevé.

Lundi 24 juin. — Chemins difficiles ; fourrés inextricables; jungles. Nous traversons deux lits de rivières à sec.

Nous pensions aller jusqu'au village de M'soua ; mais, soit mauvaise volonté du Kirangozi, soit tout autre motif, nous nous dirigeâmes vers le N. E., et à midi nous arrivâmes à Loussongo.

Le pays que nous avions traversé était très bas, la chaleur parfois très intense : souffrir, n'était-ce pas ce qui devait être notre partage, à nous missionnaires d'Afrique? Nous le savions bien, et, loin de nous en plaindre, nous remerciions Notre- Seigneur de nous permettre d'endurer quelque chose pour lui.

Le chef du village nous apporta des vivres en abondance : du riz, des poules, des œufs, des patates, des bananes.

Le soir, discours du Kirangozi aux Wanyamouézi, leur disant de marcher en ligne serrée et de ne pas rester en arrière, de peur d'être attaqués et volés en traversant les bois et les jungles. C'est, sauf peu de variantes, le discours que Stanley rapporte dans son ouvrage intitulé : Comment ï ai retrouvé Livingstone :

« Paroles, paroles du maître, s'écria-t-il. Ecoutez Wasoukouma! Fils de l'Ounyamouézi, prêtez l'oreille avec attention; la journée de demain sera dangereuse : nous serons peut-être attaqués; les biens du blanc sont là, nous sommes chargés de les porter, mais ils excitent l'envie des pillards. Que faut-il faire pour sortir sains et saufs, nous et les biens du msoungou? Marchez sur une triple ligne et en bande serrée; ainsi réunis, nous serons plus forts si l'ennemi se présente. Courage, tant que le blanc sera à nos côtés, car il saura, lui aussi, défendre son bien jusqu'à la mort. Fils de l'Ounyamouézi, avez-vous entendu? »

Bruit sourd affirmatif.

« Avez-vous compris? »

Nouveau bruit plus sourd encore , équivalant à la plus énergique affirmation.

Il aurait fallu voir l'éloquence de ce noir Démosthènes. Il avait pris une pose des plus expressives : en lui tout parlait, la tête et l'étoffe qui la couvrait, les sourcils, les yeux, les bras surtout, les jambes et le corps tout entier.

Une ou deux fois il est interrompu : c'était prévu ; il saisit l'objection et la réfute longuement en couvrant de ridicule son adversaire, au grand amusement des auditeurs.

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Ce vacarme dura jusqu'à dix heures du soir, ou plutôt ce

«fut vers cette heure que je parvins à m'endormir; mais je ne

serais pas surpris qu'il eût continué toute la nuit, le besoin

de faire du tapage étant un des traits principaux du caractère

nègre.

Mardi 25 juin. — Nous prenons d'abord à l'O., puis au S.-S.-O., et après une heure et demie de marche nous remontons la route qui conduit à Sagati , celle sans doute que nous aurions dû suivre pour aller de Sagati à M'soua en ligne directe.

Aujourd'hui encore nous traversons d'épais fourrés et des jungles qui ont plus de dix pieds de hauteur.

Avant d'arriver à M'soua, le terrain change. Ce n'est plus une terre noire, sorte de glaise marécageuse; c'est un terrain rougeâtre dans lequel on trouve de gros rochers de granit. Le sol est très accidenté.

En arrivant, nous inclinons un peu vers le N.-O.

Nous sommes au camp à dix heures. C'est un lieu entouré de bois et de jungles très épaisses. Le village, bien bâti et fortifié par une palissade et par des broussailles , se compose d'une vingtaine de cases d'une assez belle apparence.

Elles sont de forme ronde pour la plupart, comme toutes les huttes africaines ; les murs sont formés d'une espèce de jonc qui abonde dans les environs et recouverts de terre. Après avoir franchi une première porte, on se trouve dans un corridor qui fait tout le tour de l'habitation et où sont renfermés les animaux domestiques : chèvres, moutons, poules, etc.; une seconde porte fait pénétrer dans la maison proprement dite, mais quelle maison! Les renards sont encore mieux logés, car au moins ne sont-ils pas aveuglés continuellement par une fumée nauséabonde.

Nous en avons vu qui n'avaient d'autre couche que la terre battue; il est vrai que, dans la saison des pluies, les nègres se font un lit de roseaux. Hélas! c'est bien à peu près la même chose en Algérie; depuis cinquante ans d'occupation française , et malgré le frottement continuel des indigènes avec la civilisation européenne , le gourbi est encore pour l'Arabe la demeure de choix et de prédilection. Que de sueurs il en

coûtera au missionnaire pour faire sortir ces peuples de leur

apathie et de leur engourdissement moral! Mais avec la

grâce de Dieu il n'y a rien d'impossible.

Les intervalles laissés libres par les cases ou huttes situées sur le pourtour du village sont soigneusement garnis de fortes palissades, afin de former une enceinte continue; on n'y laisse pour toute ouverture qu'une seule porte basse et étroite, défendue encore par de solides estacades.

Les habitants ont pris beaucoup de plaisir à regarder les Wasoungou (blancs). Notre filtre à siphon les plongea dans un grand étonnement : ils ne pouvaient comprendre comment l'eau fangeuse de leurs puits devenait claire comme de l'eau de roche, et je crains bien qu'ils ne nous aient accusés tout bas d'être sorciers.

Le forgeron du village nous ayant offert de visiter sa demeure, nous eûmes l'occasion de voir en quoi consistait le mobilier d'un noir disciple de Vulcain. Pour enclumes et pour marteaux, nous avons trouvé quelques pierres très dures, et un lingot de fer foré dans lequel on avait mis un morceau de bois en guise de manche. Le reste du ménage était à l'avenant.

Gomme conclusion de notre visite, et aussi pour obtenir quelques coudées d'étoffe , on nous offrit de goûter le pombé ; pour ne pas contrarier notre hôte, nous fûmes forcés de nous en humecter les lèvres. Il paraîtrait que nous ne sommes pas encore dans les régions où cette boisson, qui a beaucoup d'analogie avec notre bière, est préparée avec tous les raffinements de l'art.

Une caravane arabe à destination de l'Ounyanyembé campait au milieu du village; nous en avons rencontré d'autres ces jours derniers qui retournaient à la côte avec des quantités considérables d'ivoire, et nous en avons profité pour leur remettre quelques lignes tracées à la hâte, en vue de rassurer tous ceux qui s'intéressent à notre œuvre.

Nos pagazis, fatigués, demandent à rester encore le lendemain à M'soua.

Nous-mêmes, nous commençons à faire usage de notre pharmacie, qui, d'après les récits des voyageurs qui nous ont précédés, doit être souvent mise à contribution.

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C'est une terrible maladie que la fièvre de l'Afrique équatoriale. Causée par un véritable empoisonnement, celui des miasmes qui s'élèvent des marais fangeux que forme la masika, elle prend presque immédiatement un caractère effrayant. Elle commence par un mal de tête violent, suivi de froid intense et de courbature générale. Le délire ne tarde pas à suivre, surtout lorsque le malade est au repos, et presque toutes les nuits se passent en visions morbides de la plus invraisemblable extravagance : on peut lire à ce sujet les impressions de Cameron et de Stanley ; le tableau qu'ils nous ont tracé de cet ennemi impitoyable de tout explorateur africain, quelque sombre qu'il soit, n'est point surchargé. Il faut être prompt à administrer le remède, qui consiste en une forte purgation, invariablement suivie de trois, quatre et même cinq doses de quinine. Si le mal reprend, on recommence. Mais une telle médication affaiblit beaucoup, rend la tête lourde et quelquefois même enlève la faculté de penser. C'est ce que nous remarquons déjà en nous-mêmes, et ce que je consigne ici comme excuse auprès de ceux qui trouveraient ce journal de voyage incomplet. S'ils viennent jamais eux-mêmes dans ce pays, ils jugeront par expérience comment il est facile, après une journée de fièvre, de mettre ses observations par écrit.

En tous cas, qu'ils aient soin de s'approvisionner abondamment contre la malaria de quinine, d'ipéca, de bicarbonate de soude , d'acide citrique ou tartrique , et contre la dysenterie de laudanum , de bismuth , etc.

On ne pourrait trop déplorer le sort cruel d'un homme de cœur se débattant en vain dans la plus terrible agonie, lorsque quelques pincées de quinine suffiraient pour le remettre sur pied et le conserver aux espérances de l'Eglise, de la patrie ou de la science.

Pendant la nuit, alarme : un voleur est passé près du camp et a enlevé des étoffes à un pagazi.

Mercredi 26 juin. — Nous sommes encore à M'soua : c'est aujourd'hui le jour où Ton doit faire la distribution des vivres.

Nous avions fait acheter du maïs, qui était à très bon mar-

ché, et nous voulions le partager entre les pagazis. Tous s'y refusèrent, en disant qu'ils voulaient de l'étoffe. Nous eûmes beau parlementer, tout fut inutile. Il fallut leur donner la demi coudée de satini et les mettre ainsi en mesure d'acheter eux-mêmes leurs vivres , autrement ils désertaient.

Le lieu d'ailleurs était bien choisi pour déserter; Gameron se félicitait de n'y avoir perdu que six pagazis. Craignant un sort plus funeste et redoutant plus encore qu'on incendiât le camp , — car les pagazis irrités étaient prêts à tout, — nous n'insistâmes pas davantage. Du reste, c'eût été inutile. Nous prîmes le parti de remettre au lendemain la distribution de l'étoffe demandée, et ainsi, de deux maux, nous choisîmes le moindre.

Une flaque d'eau poissonneuse, située à un demi kilomètre au sud du village, nous procura pour notre dîner une nourriture aussi fraîche qu'agréable.

Jeudi 27 juin. — Pendant la nuit, un pagazi de la caravane qui campait dans le village accourt dans notre camp en criant au secours. Son fusil avait éclaté et lui avait mutilé toute la main : trois doigts avaient été horriblement broyés. Le Père Dromaux le pansa de son mieux.

Au départ, chemin assez facile. Au bout de quelques heures, nous débouchons dans une grande plaine quelque peu marécageuse, et à onze heures nous arrivons sans incident fâcheux à Kisémo.

Kisémo est un ensemble de bourgades embrassant un territoire de plusieurs lieues d'étendue, et très peuplé.

La caravane qui nous suivait vient aussi camper près de nous.

Les villages de l'Oukouéré ne diffèrent entre eux que par le nombre des habitants, qui varie entre cinquante et deux cents. Les enfants ont généralement le ventre d'une affreuse proéminence, par suite de la mauvaise hygiène, et la mort doit en moissonner un grand nombre.

Il existe aussi parmi ces peuplades une superstition qui fait répudier et jeter aux bêtes fauves ceux qui viennent au monde un jour néfaste, comme le vendredi : si l'enfant vivait, tout le village aurait à craindre d'épouvantables malheurs. Les

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religieuses de Bagamoyo recueillent parfois de ces petits abandonnés, que leurs cris ont fait découvrir dans les broussailles. Si elles n'ont pas toujours la consolation de leur conserver la vie du corps, elles ont du moins celle de leur procurer, par le saint baptême, la vie bien autrement précieuse de l'âme, et de leur ouvrir ainsi les portes du ciel.

Ah ! puissent-ils intercéder avec force auprès du Tout- Puissant, et hâter le moment marqué dans les desseins de la Providence pour la conversion et la régénération de leurs infortunés parents!

Nous comptions qu'après l'échauffourée de la veille tout était rentré dans l'ordre, mais nous ne tardâmes pas à nous apercevoir qu'il n'en était rien.

Nos pagazis qui, hier, avaient refusé le maïs, refusent aujourd'hui l'étoffe, ou plutôt, au lieu d'une demi coudée par jour, réclament une coudée entière. De là encore des pourparlers et des discussions avec les Nyamparas. Pour surcroît d'ennui, nous avions déjà remarqué que deux partis existaient dans la caravane, ayant chacun à sa tête un Nyampara influent. De plus, le capitaine chargé de la caravane n'avait ni le génie ni la prudence nécessaires. L'un des partis se décida enfin à accepter le pocho en étoffe, tel que nous voulions le donner; l'autre suivit cet exemple peu de temps après.

Toutes ces discussions m'avaient donné la fièvre. Cependant il fallait faire aussi la distribution aux askaris ou soldats. Cette fois encore ils refusèrent d'être traités comme les pagazis, et ne voulurent pas accepter l'étoffe ordinaire. Voulant en finir avec ces mutins, nous fîmes appeler le capitaine avec ses deux lieutenants, et nous lui signifiâmes qu'il eût à renvoyer de la caravane tous les askaris qui n'accepteraient pas les conditions faites à Bagamoyo. Craignant beaucoup plus de déplaire à quelques gens de trouble et de désordre que d'obtempérer à nos désirs, le capitaine chercha mille détours, mille prétextes pour ne pas renvoyer des soldats, quelque mauvais qu'ils fussent. Nous lui répondîmes que, puisqu'il ne voulait pas agir, nous le ferions nous-mêmes.

Depuis noire départ de Bagamoyo, nous renouvelons presque à chaque étape, à la vue des difficultés que nous

cause notre escorte armée, une réflexion que nous communiquerons à nos supérieurs, car elle nous paraît très importante pour le succès ultérieur de la mission , ou tout au moins du voyage qui doit nous conduire jusqu'à son centre. D'après ce que l'on nous dit des difficultés encore plus grandes que va nous présenter le passage à travers l'Ougogo, notre projet paraît avoir un plus grand caractère de nécessité et d'urgence.

Il est impossible de voyager dans cette partie de l'Afrique sans réunir, comme il a été dit plus haut, un très grand nombre d'indigènes qui doivent servir de porteurs, parce que les bêtes de somme meurent rapidement dans l'intérieur, et que surtout les routes manquent absolument pour qu'on puisse mener avec soi des chariots ou même des bêtes chargées. Pour maintenir ces porteurs, et aussi pour protéger les caravanes contre les attaques des bandes de voleurs ou de certaines tribus plus sauvages, il faut s'adjoindre encore un grand nombre d'hommes armés. C'est ce qu'on appelle les askaris, par opposition aux pagazis> qui sont les porteurs. Askari est une corruption du mot arabe askar, qui signifie soldat.

Tout ce monde finit par faire une petite armée, et quand le voyage doit être très long comme le nôtre, et qu'il faut porter avec soi ce qui est nécessaire pour l'installation d'une mission définitive, cette armée prend des proportions encore plus grandes. A nos campements nous ne sommes pas moins de cinq cents personnes réunies.

Qu'on se figure des missionnaires chargés de gouverner et de tenir dans Tordre et le respect cette multitude barbare ! On comprendra bientôt que ce n'est point là leur vocation. Il y faut des manières de commandement qui n'ont rien de commun , si l'on veut se faire obéir, avec la patience évangélique, et, pour tout dire, il y a des cas où des exemples de sévérité sont nécessaires; sans cela les barbares se diviseront, se révolteront, se tueront entre eux, ou prendront la fuite et laisseront, en définitive, les missionnaires dans le dernier embarras.

C'est ce que nous nous disons chaque jour, à la vue des difficultés qui se présentent. Ce n'est pas que la chose paraisse bien compliquée, parce que nos nègres sont, au fond, facile-

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ment gouvernables, et ils ont le respect inné de l'autorité. Ce qu'il nous faudrait avec nous et à côté de nous, ce sont quelques hommes déterminés, ayant l'habitude du commandement militaire. Ils auraient la conduite absolue du camp, et nous n'aurions pas besoin de nous occuper de ces détails.

Nous ferons bien, pour cette fois-ci, de nécessité vertu. Nous avons même déjà commencé à le faire, car nécessité n'a point de loi; mais il vaudrait mieux, pour le succès futur de notre mission, que nos Wanyamouézi vissent en nous seulement des hommes de prière, de sacrifice et de charité, et non des commandants militaires, si bien que nous pussions remplir ces dernières fonctions.

Il nous est donc venu en pensée que l'on pourrait trouver, en France ou en Belgique, quelques anciens zouaves pontificaux, déterminés et chrétiens, qui auraient assez de dévouement et d'élévation de cœur et d'esprit pour se consacrer à une œuvre immense comme celle de la mission de l'Afrique équatoriale. Des libres penseurs ou des géographes le font bien par simple amour de la science. Est-ce qu'on ne trouverait pas des chrétiens assez généreux pour le faire par amour de Dieu et de leurs frères? Il y aurait là un modus vivendi à trouver, comme disent les diplomates; mais nous sommes convaincus que Mgr l'archevêque le trouverait, s'il était saisi de la question.

Ces officiers chrétiens se donneraient à la mission pour y remplir les fonctions de commandant d'expéditions ou de caravanes, et cela, soit pour un temps, soit pour toujours. On pourrait leur imposer une épreuve dans notre maison mère de la Maison-Carrée, près d'Alger, pour voir s'ils s'habitueraient au climat, et surtout s'ils auraient les dispositions religieuses et morales qu'ils doivent avoir pour ne pas nuire à l'œuvre des missionnaires.

Je ne sais pourquoi, il me semble qu'il y a là une pensée pratique et de grand avenir. Dans ce monde africain, où la violence règne seule, mais où les moyens d'attaque et de défense sont encore à l'état primitif, il serait possible à quelques hommes déterminés de hâter singulièrement l'heure de la civilisation. Est-ce que ce rôle ne tentera pas quelqu'un des descendants de nos vieilles familles françaises?

Vendredi 28 juin. — Les divers incidents de la veille nous empêchèrent de partir. Nous avions besoin de beaucoup de patience. L'homme sur lequel nous devions nous reposer était bien mal disposé à notre égard, et ne paraissait pas avoir les capacités nécessaires pour conduire une caravane comme la nôtre.

Dès le matin, comme cela avait été décidé la veille, nous réunissons tous les soldats; nous en chassons huit, tous gens de désordre, dont nous étions très mécontents, et qui ne cherchaient qu'à nous nuire en toute rencontre, et nous les renvoyons à Bagamoyo. Ceux qui restaient consentirent à être traités comme nous le voudrions, sous le rapport de la nourriture. Leur nombre, du reste, nous était suffisant. Ainsi tout rentra dans l'ordre.

Les askaris, bien que décorés de ce nom guerrier, ne sont néanmoins nullement des soldats dans le sens qu'en Europe on donne à ce mot. Ce sont des noirs, quelques-uns d'origine arabe, et appartenant tous à la population de la côte, qui se louent aux conducteurs de caravanes pour les protéger durant le voyage. Ils forment donc un bataillon particulier à la solde de celui qui les lève et les paye pour l'accompagner clans l'intérieur de l'Afrique. C'est celui-ci qui est chargé de les vêtir et de les armer, et il leur donne le costume et les armes qui lui plaisent. Les askaris, comme les pagazis, s'engagent jusqu'au terme du voyage, moyennant un salaire convenu et leur nourriture. Ils reçoivent celle-ci, soit en nature, soit en étoffe qu'ils échangent ensuite dans les villages pour les vivres qui leur plaisent, et cela d'après les conventions faites au départ. Mais on vient de voir que ces conventions ne sont pas toujours strictement tenues. Le caprice de quelques mauvaises têtes et la plus ou moins grande cherté des vivres peuvent amener des difficultés, si, dès le principe, le capitaine qui commande la troupe ne s'est pas fait respecter et obéir. Malheureusement le nôtre, comme il est arrivée beaucoup de voyageurs, n'avait pas les qualités de son emploi, et nous-mêmes nous ne pouvions, à cause de notre caractère, suppléer toujours à l'énergie qui lui manquait.

Les contrats qui liaient vis-à-vis de nous les askaris ou soldats avaient été faits cependant sous la sauvegarde et la

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protection des autorités zanzibariennes. Toute infraction grave, toute révolte, toute désertion devait être chèrement payée par eux à leur arrivée à la côte, s'ils n'y portaient pas un certificat de nous. Mais à certains moments rien n'y faisait.

Samedi 29 juin. — Partis de Kisémo à six heures, nous arrivions au camp à midi.

La route suivie était très belle et très facile, à part un endroit marécageux qui écoulait ses eaux vers le Guéringuéré. En général nous foulions un sol pierreux et un sable rougeâtre.

Nous traversâmes le Guéringuéré un peu au nord de la route que suivit Cameron. Je ferai remarquer que ce fleuve, appelé communément Oungérinngéri et Lougéringéri par les explorateurs, nous a paru plus simplement nommé par les indigènes Guéringuéré.

Nous campâmes sur la rive droite , à une très petite distance de gros blocs de granit qui s'élèvent au milieu des eaux et en facilitent le passage. L'emplacement choisi était loin d'être pittoresque : nous étions au milieu d'un bois.

Le Frère Amance était resté en arrière de la caravane. On vint nous dire que, harassé de fatigue et n'en pouvant plus, il s'était arrêté à une lieue environ de notre camp. Immédiatement le Père Lourdel se détache avec quelques soldats. Deux heures après ils reviennent portant le Frère en hamac; il était très fatigué.

Pour la première fois nous avons eu un peu de pluie ce matin, avant d'arriver au fleuve.

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