‹ A l'assaut des pays nègresChapitre 8 sur 45 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

DU 3UERINGUERE A LA MAKATA

Chasseurs désappointés. — Les Wakouéré. — Un poétique coucher de soleil. — Mauvais exemple. — Guetteurs. — Sorciers tueurs de coqs. — Un voleur infortuné. — En joue. — Voisinage peu intéressant. — Routes départementales de l'équateur africain. — La capitale de l'Ousegouhha. — Bassin du Kingani. — Souvenirs de l'Algérie. — Prière non exaucée.

Dimanche 30 juin. — Nous restâmes campés au même endroit pour sanctifier le jour du dimanche et donner un peu de repos à nos malades.

Quelques-uns de nos askaris en profitèrent pour se mettre en chasse.

Le gibier abonde dans cette vallée, et nos fiers Nemrods furent bientôt en vue d'un troupeau de buffles, paissant à côté d'une harde de magnifiques antilopes qui les regardaient curieusement venir. Ils en étaient encore à plus de cinq cents mètres, que déjà un impatient déchargeait son fusil sur la bande, sans obtenir évidemment d'autre résultat que le plaisir de la voir détaler à fond de train.

Une demi-lieue plus loin, nouveau troupeau de buffles; ceux-ci, dès qu'ils aperçoivent l'ennemi, dressent la tête et aspirent l'air avec force; puis, sur le signal d'un vieux mâle, s'élancent au plus épais des fourrés avant même que nos gens aient pu en approcher à portée de fusil.

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Tout désappointés, et ne voulant pas rentrer au camp les mains vides, les chasseurs se vengèrent sur une demi-douzaine de tourterelles et de pintades qui furent des mieux accueillies.

Le Guéringuéré forme la limite occidentale de l'Oukouéré; sur la rive droite commencent les districts d'Oukami et d'Oudoé, englobés dans la grande tribu des Waségouhha.

Les Wakouéré ont pour armes l'arc et les flèches traditionnelles, un léger bouclier, un casse-tête et une hache ; mais ils n'ont pas une grande réputation de bravoure. A la moindre alerte, ils se retranchent dans leurs villages savamment palissades, et dont l'abord est presque inaccessible, cachés qu'ils sont au milieu de halliers épineux.

Malgré ces précautions, ils n'échappent pas toujours aux incursions des Wamassaï, tribu pillarde qui habite au nord du Vouami. Ces derniers ne font pourtant pas encore usage du mousquet, mais simplement de la lance, des flèches et du couteau. Cachés dans les jungles, ils suivent quelquefois les caravanes et égorgent sans pitié les traînards, pour leur enlever leurs charges d'étoffe ou de verroterie.

On peut conclure de ce fait qu'il ne serait pas prudent à une petite caravane de s'engager dans ces contrées sans une bonne escorte.

Lundi 1er juillet. — Le chemin est accidenté, mais n'offre aucune difficulté pendant la première partie du voyage. Bientôt le paysage, jusque-là assez monotone, change entièrement d'aspect. Devant nous s'élèvent des collines très escarpées et couvertes de grands bois dans les endroits laissés libres par les rochers. Nous les gravissons, et, jetant nos regards en arrière, nous apercevons un pays immense et admirable. A notre droite, et à une grande distance encore, se voient les montagnes de Kongoua. Elles doivent servir de ligne de partage aux eaux du Guéringuéré et du Roufou, se rattachant aux escarpements désignés par Burton sous le nom de montagnes du Douthoumi, et par Speke et Stanley sous celui de monts Mkambakou.

A dix heures, toute la caravane était rendue au camp, excepté le Frère que des askaris portaient en hamac.

Nous avons traversé à sec le lit d'une rivière appelée Ma-

bofi, et campons près du village de Yangué, au milieu d'une prairie. Un de nos askaris nous apporte un fruit que nous reconnaissons pour le tamar indien. L'arbre qui le produit est de la famille des acacias. Débarrassé de la gousse qui le contient, il a la forme et la couleur des longues dattes gluantes d'Algérie. Son goût aigrelet est très apprécié pendant les grandes chaleurs. Infusé dans l'eau, il la rend légèrement acidulée et très agréable à boire.

Le soleil , à son coucher, nous présente un spectacle magnifique : on dirait un globe de pourpre se détachant au milieu de nuages roses, vermeils, et passant par toutes les nuances du rouge à mesure qu'ils sont plus éloignés ou plus rapprochés. Les montagnes elles-mêmes semblent éclairées par un vaste incendie ; on croit vcir voltiger sur leurs crêtes escarpées comme des flammes légères détachées d'un vaste foyer. Un peintre certainement prendrait là le sujet d'un splendide tableau.

Avant d'arriver au camp, nous avons traversé plusieurs villages de fourmis blanches. Ces laborieuses mais désespérantes créatures n'ont pas manqué de venir visiter nos tentes pendant la nuit. Deux ceintures de flanelle et un pardessus, que nous avions pourtant placés au-dessus du sol, ont été complètement dévorés par elles. Pour les atteindre, elles avaient construit une galerie en terre sur les parois mêmes de la tente.

Mardi 2 juillet. — Départ de Yangué à l'heure ordinaire. Chemin difficile, mais très pittoresque : des collines, des ravins où croissent de grands arbres, des acacias principalement. Tout cela offre un aspect merveilleux. Çà et là des rochers de granit et parfois du quartz. Nous eûmes bien de la peine à escalader ces énormes blocs de pierre qui barraient continuellement la route.

Après les rochers, vinrent des jungles épaisses et des herbes qui atteignaient une hauteur prodigieuse ; puis quelques basfonds remplis d'eau stagnante, au milieu desquels nous dûmes nécessairement passer. C'était une magnifique occasion pour nos pagazis de trébucher et de jeter leurs ballots dans la vase; aussi ne se. firent-ils pas faute d'en profiter. Nos ânes,

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imitant leur exemple, furent heureux de désarçonner une fois de plus leurs cavaliers. Les singes, qui se balançaient sous le couvert de la forêt, semblaient rire de nos mésaventures.

Enfin, après de grandes fatigues, nous arrivions à onze heures au camp de Kitemvou. Là, peu de vivres.

Jusqu'ici nous n'avons pas encore rencontré d'indigènes adultes dépourvus de tout vêtement. Les coiffures et les armes du pays sont bien telles que les ont décrites les voyageurs qui nous ont précédés.

Mercredi 3 juillet. — Depuis la veille , nous avions remarqué que, pour la première fois depuis notre départ, nos baromètres annonçaient un changement de temps. Aussi, entre cinq heures et demie et six heures, pluie assez abondante. Néanmoins nous pûmes partir vers six heures et demie. Le temps resta brumeux toute la matinée.

Nous traversâmes de vastes champs de sorgho, marchant tantôt dans une vallée très fertile, tantôt sur le flanc des collines qui bordent cette vallée vers le sud , et où sont construits de nombreux villages.

Au milieu des champs cultivés nous rencontrons de temps à autre des observatoires formés de quatre pieux plantés en terre et supportant une claie ; on y accède par une échelle assez primitive; ces constructions permettent aux nègres de veiller à la garde de leurs récoltes , tout en se tenant hors de portée des griffes du lion et des autres animaux féroces.

Plusieurs fois aussi depuis le commencement de notre voyage nous avons eu occasion de remarquer de petites cases en dehors des habitations, et des trous entourés d'une ceinture de roseaux sur le bord du sentier.

A nos questions^ sur la raison d'être de ces édicules , on ne nous répondit qu'un mot : daoua (médecine, sortilège). La maison sert, en effet, de temple au mganga (sorcier) du village, qui vient de temps en temps y immoler des coqs à l'esprit du mal, pour gagner sa bienveillance et l'empêcher de nuire à la communauté.

Les trous au bord du sentier sont pour jeter un sort à un ennemi ou délivrer un patient d'une maladie quelconque. Ici toute infirmité tient du surnaturel, et ces pauvres nègres se

donnent pour apaiser le démon beaucoup plus de peine que n'en réclamerait le service de Dieu.

Quel vaste champ pour les travaux du missionnaire ! Envoyez, Seigneur, des ouvriers évangéliques à ces peuples qui ne vous offensent que parce qu'ils ne vous connaissent pas!

Après deux heures de marche, nous arrivons à Kiyundi, que nous supposons être le village appelé Kongoua par Gameron, et nous établissons notre camp tout auprès, dans une prairie, sous de grands arbres.

Le village de Kiyundi possède une vingtaine environ de cases rondes, d'un aspect assez propre.

Ici encore nous eûmes à nous plaindre de la cherté des vivres.

Vendredi 5 juillet. — Nous sommes restés hier à Kiyundi; il fallait nous procurer des vivres pour trois jours, et faciliter à la caravane le moyen d'en faire autant.

Aujourd'hui nous pensions faire une longue marche et aller camper à Kiroka. Il n'en fut rien. Une heure et demie après notre départ, notre caravane s'arrêtait dans une sorte de défilé, entre deux collines boisées. On craignait, disait-on, de passer la nuit à Kiroka, où les lions abondaient et avaient déjà causé de grandes pertes à d'autres caravanes. Nous nous rendîmes à cette raison, qui d'ailleurs paraissait plausible, d'après certains récits que nous avions entendus.

Les PP. Livinhac et Dromaux ont la fièvre.

A l'arrivée au camp de Fikrouti, un soldat avait manqué à l'appel. Immédiatement deux autres askaris furent envoyés à sa recherche. Dans la soirée, ces deux askaris, accompagnés du chef du village où nous avions campé la veille, nous ramenèrent le fugitif, les mains fortement garrottées derrière le dos. Il avait été retrouvé près du village de Kiyundi, emportant une pièce entière de notre mérikani et différentes choses appartenant à ses collègues. Le procès du fuyard ne fut pas long. Nous le dépouillâmes de tout ce qu'il avait reçu de nous en payement de ce qu'il avait volé. Nous le livrâmes ensuite aux soldats, qui l'emmenèrent hors du camp et le laissèrent aller, non sans lui avoir administré une bonne correction pour avoir ainsi compromis leur honneur. Par mesure

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de précaution y nous priâmes le chef du village de Kiyundi, à qui nous fîmes un présent, d'emmener avec lui le fuyard et de ne le laisser partir que le lendemain pour la côte. Il y consentit, et Mabrouki reprit ainsi le chemin de Bagamoyo.

Vers minuit, le Mgouana chargé de veiller sur nos ânes et nos ballots nous réveille tous aux cris de : « Niama! niama! » (Viande! viande!) Ce terme générique avait été employé par notre sentinelle., qui ne savait trop à quelle bête, lion, hyène ou gazelle, elle avait affaire. Deux d'entre nous s'élancent en dehors de la tente, et aussitôt nos braves de se ranger en bon ordre, à quelques pas en arrière, fusil en joue, et le doigt sur la détente.

Après avoir fait le tour du camp et constaté qu'il n'y avait de fauves que dans l'imagination des poltrons, chacun s'en fut regagner sa couchette, non sans lancer maint quolibet sur le visionnaire.

Samedi 6 juillet. — Nous marchons sur le flanc de collines incultes pendant plusieurs heures. La direction que nous suivons est celle du N.-N.-O.

Nous traversons le village de Kiroka, qui aujourd'hui est complètement abandonné, à cause du voisinage des lions. Nous apprîmes là, d'une manière certaine, que le récit des dégâts faits par les lions n'avait pas été exagéré ; car nous passâmes près d'un khambi (camp) où cinq ou six personnes d'une caravane avaient été dévorées par ces animaux, un mois à peine auparavant1.

Les lions ne laissent pas, en effet, que d'être l'un des dangers du voyage de Zanzibar aux grands lacs. S'il faut en croire les récits des indigènes, il n'est pas rare qu'ils se rassemblent par troupes de six ou huit, et quelquefois davantage, pour chasser le gibier. Mais il y a certains animaux qui leur tiennent tête, et quelquefois avec succès. Ils n'osent jamais attaquer l'éléphant adulte. Ils fuient même quelquefois

1 La nouvelle de ce fait étant parvenue à la côte quelque temps après, un officieux trop empressé crut devoir écrire que c'était la caravane des missionnaires d'Alger qui avait été attaquée par les lions, et qu'un Père avait péri sous leurs griffes. Ce racontar courut toute la presse : il fallut une lettre même du missionnaire prétendu dévoré pour le faire tomber.

devant le buffle, s'ils ne sont pas au moins deux contre un. En général, ils n'attaquent pas les caravanes; on peut même dire d'une manière certaine qu'ils ne les attaquent jamais durant le jour. Tout au plus un lion à jeun pourrait-il se jeter sur un traînard pour en faire sa proie , au milieu des bois et des jungles ; mais il n'en est pas de même pendant la nuit. Lorsque les lions sentent de loin la caravane, particulièrement si celle-ci a des chèvres ou des bêtes de somme dans son camp, ils s'en approchent et font entendre souvent des rugissements terribles, dont la pensée seule fait frémir nos pagazis. Si le camp est bien clos, il n'y a point de péril : les lions ne cherchent pas à franchir les obstacles, et les tireurs, placés derrière les palissades, peuvent les attendre et les tirer presque à coup sûr, si la nuit n'est pas sombre. Il n'y a danger que lorsque le camp n'est point entouré ou lorsque l'on veut en sortir pour les attaquer. Si les lions sont alors nombreux, il est rare qu'ils ne fassent pas de victimes. C'est sans doute ce qui est arrivé à la caravane qui nous avait précédés à Kiroka.

A partir de Kiroka , la vallée se rétrécit et ne laisse qu'un passage étroit entre les montagnes. Ce passage est assez difficile à franchir, surtout pour les pagazis et les ânes chargés. C'est une sorte d'escalier en pierres très glissantes. A chaque pas, on craint de tomber dans un profond ravin qui borde ce défilé à droite. De plus, ces pierres, sorte de mélange de sable et de quartz, sont disposées d'une manière fort inégale, ce qui augmente encore la difficulté de la marche.

Au sommet de cette espèce d'escalier, on se trouve au milieu de grands et beaux arbres, puis on redescend dans la vallée du Guéringuéré. Cette vallée, qui est très fertile, est limitée au S. par les montagnes de Kingamboué, dont les pics offrent une grande variété de formes1. De ces montagnes descendent une quantité de torrents. Au N., la vallée est limitée par une chaîne de collines séparées les unes des autres. Nous y rencontrâmes des bois, des jungles, et quelques belles plantations.

Après une marche de plus de sept heures, nous arrivons, brisés de fatigue, au village de Mohalé. Il était une heure et

1 Les monts Kingamboué paraissent être une suite ou relèvement des monts Kongoua.

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demie de l'après-midi. Ce village est entouré d'un mur en terre rouge, qui tombe en ruines dans bien des endroits. Mohalé, du reste, paraît presque abandonné; plusieurs maisons n'ont aucun habitant.

Nous dressâmes nos tentes au milieu même du village.

Dimanche 7 juillet. — Après la célébration solennelle du saint Sacrifice et les autres exercices de piété destinés à sanctifier le dimanche, nous quittons Mohalé. A un kilomètre et demi du camp, nous traversons le ruisseau qui donne son nom au village. Ce ruisseau est assez étroit; il n'a que sept ou huit mètres de largeur. L'eau en est très limpide et coule sur un lit de sable et de cailloux. Sa profondeur était à peine d'un pied.

A une faible distance de là, le sentier disparaît sous deux ou trois pieds d'une eau très fangeuse. Plus d'un d'entre nous est renversé de sa monture et disparaît presque dans cet affreux bourbier.

Puis vinrent des jungles, puis encore de l'eau où nos ânes nous jouèrent le même tour que la première fois.

Tl faut avoir vu ces halliers inextricables pour comprendre l'impossibilité des moyens de transport ordinaires. Les ânes peuvent encore s'en tirer ; mais les mulets et les chevaux n'y passeraient qu'au prix de mille blessures ; outre que dès les premières marches ayant perdu tous leurs fers, ils boiteraient bientôt de la manière la plus pitoyable.

Quant à ouvrir une vraie route au milieu de cette végétation exubérante, il n'y faut pas encore songer; elle coûterait des sommes immenses; et lorsqu'elle serait ouverte, il faudrait encore pour l'entretenir payer de véritables armées de bûcherons et de terrassiers.

En attendant que de nombreuses stations commerciales aient rendu ce projet réalisable, il nous faut serpenter à la file indienne, présentant ainsi aux pillards et maraudeurs, qui rôdent dans les jungles, une ligne d'un kilomètre au moins, se prêtant à tous les mécomptes et à toutes les surprises.

Après quatre heures de marche très difficile , nous arrivons à Simbamouéni, capitale de l'Ousegouhha.

Il y a quelques années à peine , dix ans peut-être , cette ville contenait cinq mille âmes et était comprise dans une enceinte de huit cents mètres carrés. Elle était la terreur de toutes les tribus voisines. Voici ce que nous en lisons dans le livre de Stanley, que j'ai déjà cité et qui nous accompagne dans notre voyage :

« Située au pied des montagnes de l'Ourougourou , dans une vallée magnifique, arrosée par deux rivières et par plusieurs ruisseaux limpides, cette ville pouvait avoir près de cinq mille habitants. Ses maisons, au nombre d'un millier, étaient d'architecture indigène, mais du meilleur style, et ses fortifications arabo-persiques réunissaient les avantages des deux genres.

« A part dans les grandes cités, je n'ai pas rencontré en Perse, sur un trajet de neuf cent cinquante milles, des fortifications valant mieux que celles de Simbamouéni. Là-bas les murailles sont en pisé, même celles de Kaswin, de Téhéran, d'Ispahan et de Chiraz. La ville africaine avait des murs en pierre, défendus aux quatre angles par une tour également en pierre et bien construite. L'enceinte, à double rang de meurtrières pour la mousqueterie, enceinte qui renfermait un espace de huit cents mètres carrés, était percée de quatre ouvertures regardant les quatre points cardinaux et situées à égale distance des tours. D'énormes portes en bois de tek du pays fermaient ces ouvertures ; elles étaient couvertes des arabesques les plus fines et les plus compliquées.

« J'en augurai d'abord que ces portes étaient venues de Zanzibar, d'où on les avait envoyées en détail; mais comme les grandes maisons de la ville en avaient d'analogues, il est possible qu'elles aient été faites et ciselées par des artistes indigènes.

« Pareille aux maisons de la côte, la demeure royale était un long bâtiment carré, avec une grande toiture à pente rapide, dépassant de beaucoup la muraille et abritant une véranda.

« Ce palais était alors celui d'une sultane, la fille d'un nommé Kisabengo, célèbre chasseur d'hommes, qui fut la terreur de six provinces. D'une humble origine, mais doué d'une force remarquable, d'une parole éloquente, d'un esprit

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simple et amusant, ce Theodoros au petit pied acquit aisément de l'influence sur les esclaves marrons, qui le reconnurent pour chef. La justice s'en mêla : Kisabengo prit la fuite et arriva dans FOukami, province qui, à cette époque, s'étendait de l'Oukouéré à l'Ousagara. Le bandit commença alors une vie de rapines et de conquêtes dont le résultat fut d'obliger les Wakami à lui céder un immense terrain dans leur superbe vallée. Il sut y choisir le plus admirable site, et fonda sa capitale, qu'il appela Simbamouéni, la Cité-Lion, c'est-à-dire la plus forte.

« Dans sa vieillesse, l'heureux voleur d'hommes changea son nom pour celui qu'il avait donné à sa ville; et, en mourant, il voulut que sa fille, à laquelle il laissait le pouvoir, prît également ce nom royal l. »

Aujourd'hui la puissance de Simbamouéni a complètement disparu. Il y a bien encore un mur de circonvallation. Mais les tours des quatre angles n'existent plus ; les murailles qui entourent la ville sont bien endommagées; à peine voit-on quelques pans de muraille en pierre. La population aussi est peut-être cinq ou six fois moins nombreuse qu'au temps où Simbamouéni florissait. — Je crois que la ville est encore gouvernée par la fille de Kisabengo et son fils.

Laissant la ville à notre gauche, nous continuons notre route. Après un kilomètre à peine de marche, nous traversons un torrent que les indigènes appellent Mrogoro. Cameron, il me semble, le nomme Mwéré. Ce torrent était presque à sec.

Nous allâmes camper à quelque distance de là, sous un beau mparamusi, dans un lieu entouré de jungles.

Le mparamusi (taxus elongatus) croît le long de la plupart des cours d'eau africains : c'est un beau spectacle qu'un groupe de ces arbres, dont la tige altière s'élance à trente ou quarante mètres de hauteur, abritant sous son épais feuillage tous les humbles rejetons de la forêt.

1 Stanley, Comment j'ai retrouvé Livingstone. — Une mission catholique française vient d'être établie près de cette ville (au commencement de 1883) par les RR. PP. de la Congrégation du Saint-Esprit. Voir, sur l'état actuel de Simbamouéni, une lettre du P. Baur, de cette congrégation, insérée dans les Missions catholiques de septembre 1882.

Un autre géant du règne végétal qui n'excite pas moins notre admiration, c'est le baobab. Il est loin d'avoir la gracieuseté de formes du mparamusi ; mais ses grappes de fleurs blanches et son feuillage d'un vert tendre ne sont pas sans agrément. Son bois trop spongieux n'offre pas non plus les mêmes avantages pour les constructions que celui de son rival. On en rencontre quelquefois dont l'intérieur, évidé à la base, pourrait contenir aisément une vingtaine de personnes sans que l'arbre ait rien perdu de sa vitalité.

Lundi 8 juillet. — Nous restons à Simbamouéni pour nous procurer des vivres. Ils sont très chers. Ainsi on demande jusqu'à huit ou dix dotis pour une chèvre : ce qui équivaut à près de vingt francs de notre monnaie française. A un pareil prix, les vivres, et surtout la viande, deviennent inabordables, et nous nous demandons comment nous ferons pour aller jusqu'au bout. Si cela continue, nous ne serons pas à moitié route que tous nos ballots d'étoffe auront disparu.

La reine de Simbamouéni nous fait demander un présent. Nous lui répondons que, depuis deux jours, le Msoungou (blanc) est là, et qu'il n'a encore reçu aucun présent de Sa Majesté. Alors elle nous envoie une petite chèvre; nous ne l'acceptons pas : nous aurions été obligés d'en donner trois ou quatre fois le prix.

Depuis que nous sommes dans l'Ousegouhha, l'air pur des montagnes nous a rendu la vie, et nous a permis de jouir un peu de la beauté des paysages qui se déroulent sur notre chemin.

Nous ne souffrons pas trop de la chaleur en ce moment ; la température moyenne n'est que de 32° centigrades. Les nuits sont très froides (12°), et nos burnous nous sont de la plus grande utilité. A défaut de burnous, nos pagazis entretiennent de grands feux , autour desquels ils se pressent avec les attitudes les plus grotesques.

Tout le monde supporte gaiement les peines et les privations de toute sorte. N'est-ce pas, en effet, une grande consolation pour nous de songer que nous souffrons pour le bon Maître et pour les âmes qu'il a rachetées au prix de tout son sang ?

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Nous employons le peu de loisir qui nous reste aux campements à étudier le kisouhahili, langue pour laquelle le Père Lourdel a des dispositions toutes particulières, et à lire les ouvrages des voyageurs qui ont parcouru ces contrées. Cette lecture n'est pas aussi utile que nous l'avions cru d'abord ; quelques jours d'expérience en apprennent bien plus long que tous les livres.

Mardi 9 juillet. — Nous marchons pendant deux heures à travers une plaine. Le sol est pierreux et rougeâtre; il s'incline vers le lit du Guéringuéré. La direction que nous suivons est celle du N.-N.-O. Nous arrivons au fleuve, que nous passons pour la deuxième fois. Ce passage fut assez difficile, car les bords avaient de trois à quatre mètres d'escarpement abrupt. Il fallut donc pousser nos ânes et les précipiter au milieu du courant, où chacun s'empressait de gagner la rive opposée. Les pagazis également passèrent avec assez de difficultés, soit en traversant le fleuve au même endroit que les ânes, soit en se traînant avec leur fardeau sur deux gros arbres étendus en travers de la rivière. A l'endroit où nous le passions, le Guéringuéré a environ vingt mètres de large et un pied et demi d'eau.

Nous avons campé à deux kilomètres de la rivière, ayant devant nous la chaîne du Kihondo.

C'est dans l'angle formé par la réunion de cette chaîne avec les monts Kingamboué que le Guéringuéré prend sa source. Il coule d'abord vers le nord , puis s'étend à l'est, parallèlement au Vouami, dont il n'est séparé que p#r quelques escarpements très boisés. Près de Kisémo, il fait une pointe vers le sud, et reprend ensuite sa direction orientale jusqu'à sa réunion avec le Roufou. C'est alors qu'il prend le nom de Kingani.

Le bassin du Roufou a été décrit par Burton et Speke ; comme celui du Guéringuéré, il est d'une fertilité exceptionnelle et pourrait nourrir dix fois plus d'habitants qu'il n'en contient.

Plaise à Dieu qu'il se trouve en France des hommes d'assez d'énergie pour y fonder un nouveau Canada !

Quelques défrichements avec des plantations d'eucalyptus

savamment combinées, auraient vite fait d'assainir les trop nombreux marécages qui en font un foyer de fièvre perpétuelle. De plus, la tsetsé ne vit qu'aux dépens des animaux sauvages, sangliers, éléphants, buffles, etc.; or ceux-ci n'ont pas coutume de rechercher la présence de l'homme, qui leur fait une guerre acharnée ; aussi croyons-nous qu'on pourrait se livrer avec succès, dans un temps donné, à l'élève du bétail au milieu des gras pâturages de toute cette région.

Nous avons trouvé sur notre chemin quelques souvenirs de l'Algérie. D'abord une espèce de palmier de grande venue dont le tronc ressemble assez à un fuseau et la feuille à celle du palmier nain. Ces arbres donnent naissance à un fruit rouge à noyau, de la grosseur d'une pomme, et dont les nègres tirent une liqueur fade. Le tabac et le ricin se marient au bananier, au papayer et à la canne à sucre.

Citons encore le bazi, arbrisseau qui atteint deux mètres de hauteur, et dont les gousses ressemblent pour la forme et le fruit à notre haricot. Une autre variété plus petite porte le nom de koundê. Le piment se cultive aussi un peu partout; il est fort prisé des indigènes, qui le nomment pili-pili.

Mercredi 10 juillet. — Marche à travers une plaine légèrement ondulée, direction N.-O. On s'aperçoit que les herbes y ont été récemment brûlées pour faciliter la marche des caravanes.

Bientôt le terrain change; c'est un sol rouge ; puis, en approchant de Simbo, de gros blocs de rochers rendent la marche très pénible.

Simbo est un terme générique plutôt qu'un nom particulier. Il signifie : lieux où l'on trouve de F eau dans des trous ou en creusant le sol. En effet, près du village de Simbo, nous vîmes quantité de ces auges qui ont de vingt à vingt cinq centimètres de diamètre, sur autant de profondeur.

Après avoir passé Simbo, nous marchons au moins encore pendant une heure et demie, et nous venons camper sur une élévation qui domine la plaine de la Makata. Le lieu de notre campement est appelé Moussounou.

Avant' d'y arriver, nous traversons un petit marais desséché , rempli de magnifiques bambous.

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Un âne est resté en arrière ; depuis quelques jours il ne marchait plus que difficilement. Nous avons dû l'abandonner.

Vers midi, nous entendîmes un son de tambours et de flûtes, puis apparut une longue caravane chargée d'ivoire et de cornes de rhinocéros. Elle défila devant nous au petit pas, sans doute pour nous donner le temps d'admirer sa magnifique cargaison. Quelques-unes des défenses étaient portées par deux hommes et devaient peser bien près de soixante-dix kilogrammes, représentant une valeur de mille francs pour le moins. Le défilé dura trois quarts d'heure : il y avait mille trente hommes, au dire du capitaine; mais si les charges étaient riches , les porteurs ne l'étaient guère : la plupart n'avaient qu'une peau de mouton ou de chèvre pour tout vêtement.

Le soir, une députation de nyamparas se présente devant notre tente pour demander un jour de repos. Nous leur répondons qu'ils ont dû se reposer lundi, et que la marche de ces deux derniers jours n'a eu rien d'excessif.

Il est bon de ménager les nyamparas, mais il faut aussi se garder de céder à toutes leurs exigences. On a aussi un "peu trop exagéré leur autorité et leur influence, ainsi que l'obligation où l'on est de leur faire divers présents.

Les nyamparas sont tout simplement des noirs qui , ayant fait plusieurs voyages à la côte, sont au courant de l'engagement des hommes, et s'attirent ainsi la confiance des gens de leur tribu , qui se mettent sous eux , pour être engagés en qualité de porteurs par les Hindis.

Ils se présentent alors à Bagamoyo ou à Zanzibar, et offrent aux commerçants les hommes qui ont promis de les suivre. Les choses se passent de même à Tabora.

Quant au présent d'un manteau rouge, c'est une superfluité. Les sommités du négoce se gardent bien de faire cette inutile dépense ; car, sur dix caravanes que nous avons croisées ou dépassées, une seule avait des nyamparas portant des insignes.

C'est aux plus expérimentés des nyamparas que l'on donne la charge de kirangozis ou guides.

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