I V AVANT-PROPOS
pas rencontré, çà et là, pour quelques-uns du moins, un commencement de réponse. J'ai vu beaucoup d'hommes et de toutes conditions : avocats, ingénieurs, fonctionnaires, grands seigneurs, paysans, journalistes. J'ai causé avec chacun des sujets qu'il pouvait le mieux connaître. La plupart se sont expliqués, sur leur pays ou sur le nôtre, avec une franchise à laquelle je ne m'attendais pas; j'ai trouvé des hommes intelligents et réfléchis, serviables, souvent instruits, qui m'ont laissé, sinon pour tous les Italiens, du moins pour une partie d'entre eux, des sentiments de sympathie qu'en toute franchise je n'avais pas portés chez eux. J'ai pu rencontrer des réticences, mais il y en a de transparentes ; des réserves aussi, mais qui pouvaient passer pour de la fierté, et n'avaient rien d'offensant.
Eh bien I parmi les choses qui m'ont été dites ou que j'ai cru deviner, parmi celles que j'ai vues, peut-être s'en renconlrera-t-il qui ne seront pas sans quelque intérêt ou quelque nouveauté. Je le désire du moins, et c'est la raison de ces notes. Elles ont été écrites pour
le Journal des JJibats où, sauf la neuvième et la fin (le la douzième, rédigées depuis lors, elles ont toutes paru. J'hésitais d'abord à les éditer. L'accueil qu'on leur a fait m'y détermine. Les voici donc. Je les ai groupées à ma faron, n'en a3^ant pas d'autre, avec le souci de ne pas désigner les personnes et d'exprimer leurs idées fidèlement. J'espère que les lecteurs français me sauront gré de cette sincérité, et ([ue me-i amis d'Italie ne s'en offenseront pas.
între des étendues toutes plaies, vertes quand ze sont des prés, d'un blond pâle quand ce •ont des-niziÈEfîâi découpées en tous sens par des canaux bordés de -saiilês. Et ces couleurs de la campagne, neutres, fondues, sont étonnament harmonieuses sous le bleu léger du ciel.
Mon compagnon est un Piémontais de quarante ans, ingénieur agronome sorti de r Institut technique supérieur de Milan, très intelligent et très actif. Il m'explique en chemin le merveilleux système d'irrigation du pays ; comment, grâce au voile d'eau courante qui" les couvre l'hiver, et les empêche de geler, les prairies arrosées, les inarçite, donnent jusqu'à six et sept coupes d'herbes par an, dont deux ou trois sont mangées vertes et les autres séchées en foin. Dans ce sol fécond, en tout semblable à celui de la plaine lombarde qu'il avoisine, le maïs même donne deux récoltes. Le riz abonde ; partout autour de nous, à un demi-mètre en contre-bas, la chaussée est bordée de petits marais quadrillés où il pousse en touffes basses, très serrées, pliant sous le grain mûr.
Pendant que nous allons ainsi, causant d'économie rurale, j'aperçois à droite une villa presque entièrement close. Les clémâiites, les jasmins, toutes sortes de plantes grimpantes ont envahi les balcons et les -pecsieniies^ baissées. Une seule porte et une seule fenêtre sont ouvertes. Le jardin, exquis d'ailleurs, abandonné à lui-même, pousse en hautes futaies ses massifs de rosiers.
Je demande à mon guide ce que c'est.
— La maison d'un officier, me dit-il, tombé à Dogali. Pauvre garçon ! A peine arrivé en Afrique depuis deux jours, et le voilà cerné, attaqué , écrasé avec d'autres braves comme lui .
Dans le ton de mon compagnon, je devinais non seulement le chagrin de la perte d'un homme qu'il avait sans doute connu, mais aussi un sentiment d'amertume, la sourde irritation d'un patriote obligé de rappeler le souvenir d'une défaite. Il ne voulut pas me laisser sous l'impression fâcheuse que ce nom pouvait éveiller en moi, et ajouta presque aussitôt :
^^os officiers se sont battus là comme des / héros.
— C'est vrai, lui dis-je, ils ont chèrement vendu leur vie.
— Vous avez vu nos régiments? Comment vous ont-ils semblé?
— Bien équipés et de bonne tenue.
— Nous avons une armée sérieuse, reprit-il assez vivement. Autrefois, d'une province à l'autre, nous nous connaissions à peine, et nous ne nous aimions guère : Piémontais, Vénitiens, Toscans, Romains, Siciliens. L'Italie n'était que dans la tète des étudiants, et maintenant elle est dans la tête de tous. Nous sommes un peuple. C'est Tarmée qui a fait cela I
— 11 n'est pas douteux, tout au moins, qu'elle y a grandement contribué. Elle est organisée tout exprès. Mais l'aimez-vous?
— Sans dou^e.
— Je veux dire Taimez-vous passionnément? Avez-vous dans le sang ce qui fait la bonne humeur du conscrit et la jubilation des bonnes gens assemblés sur les portes pourvoir passer le régiment ?
Il réfléchit un instant, et répondit :
— Pour être franc, pas autant que vous. Chez vous, c'est du fétichisme. Vous vous met-
b A L AVENTURE
triez à genoux devant l'armée. Vous ne savez rien de plus beau qu'un soldat. Il n'en est pa& de même chez nous. Nous faisons notre temps de service parce qu'il le faut, parce que c'est la loi. Il y en a peu qui vont au delà. Ce qui n'empêche pas que nous avons une armée sérieuse, très sérieuse...
Nous continuons un peu notre route, les chevaux traversent au trot les rues d'un gros bourg, toutes peuplées d'enfants, et bientôt après nous arrivons à la ferme que nous venons visiter, la plus grande du domaine, qui en comprend neuf autres. A elle seule, elle compte six cents hectares. Il faut beaucoup de bras, surtout en Italie, pour cultiver une pareille étendue. /Les constructions du podere ressemblent à un vi liage .| Plus de soixante" familles occupées à l'exploitation y sont logées. Au milieu se dresse un vaste quadrilatère de briques, ancien château fort des Sforza Les murs en sont couverts de losanges blancs et rouges. On dirait un château de cartes. La voiture, pour y pénétrer, traverse un pont jeté sur d'anciens fossés. Les traces du pontlevis féodal sont encore visibles au-dessus de
la haute porte cintrée couronnée d'armoiries. A l'intérieur, une grande cour sur laquelle ouvrent des bâtiments de service et les appartements des fermiers. Car ils sont trois frères, tous trois Piémontais, locataires du j^odere, de vrais gentlemen- comme les fermiers anglais. Ils possèdent vingt-cinq paires de bœufs, un troupeau de deux cents vaches, de race suisse, qui leur donnent de mille à quatorze cents
I litres de lait par jour, avec lequel ils fabriquent le parmesan et un fromage frais, vendu surtout en Angleterre et en Allemagne, le gorgonzola. En dehors des soixante familles établies sur le sol, ils emploient cinquante journaliers d'un bout de l'année à l'autre. Et même, en temps de récolte, il faut doubler le chiffre: en ce moment, ils ont cent hommes occupés à couper le riz.
Nous rencontrons l'un des fermiers dans son
-airf Celui-là est avocat de l'Université de Turin. Il xesâemble aux portraits de Victor- EmniaxLuel, grand, vigoureux, doté de moustaches et de sourcils énormes. Il s'avance vers nous, appuyé sur un bâlon d'épine roussie qui m'a paru être un signe de commandement
8 «M^ÂYENTURE
dans tout le domaine. La récolte du riz est superbe. Il en convient volontiers devant l'adnainistrateur, avec ce sourire des paysans à ferme lorsqu'ils parlent d'une moisson abondante, bien abritée derrière un bail contre les convoitises du maître.
— Vous voyez ! dit-il en étendant la main autour de lui, d'un geste comme devait en avoir Booz, patriarche aux greniers pleins, voilà le travail de ce matin.
Partout, sur Taire immense et cimentée, — une surface de plus d'un hectare, — des tas de riz attendent que le soleil soit plus haut dans le ciel ; alors on les étendra pour les faire sécher. Le grain est encore humide et enveloppé de son écorce blonde. Il sort de la batteuse ^iiydi»ft»Uq.u.e dont le ronflement ne cesse ni jour ni nuit depuis dix jours déjà. Quand il aura un peu séché, on le jettera aux pilons à décortiquer, mus par ces mêmes courants d'eau qui sont la richesse du pays, et de là dans ce grenier à deux étages, situé dans le prolongement du moulin, déjà rempli jusqu'aux .^^oliv^s . Et sans cesse, le long de la palissade qui limite l'aire en face de nous,
A L AVENTURE y
passent de grands bœufs au pelage gris tendre, amenant à la batteuse de nouvelles charretées de gerbes.
Nous apercevons leurs attelages tranquilles échelonnés tout le long du chemin qui s'en va dans la plaine, parmi les^ules rares. Ils viennent de loin, car toutes les jizières voisines sont coupées, et les moissonneurs travaillent là-bas, dans ces lointains gris où finit le domaine.
— Allez voir mes ouvriers, me dit Tavocatfermier, ensuite vous me ferez l'honneur d'entrer à la maison. Je ne veux pas que vous quittiez le domaine sans avoir accepté quelque chose de moi.
Nous voici donc, l'administrateur et moi, sur l'étroite chaussée par où rentrent les chariots pleins, entre deux rizières boueuses. Le second frère nous croise : même stature, mêmes moustaches et même bâton que l'autre. Son chien de chasse le suit, et, des touffes serrées du chaume de riz, fait partir des poules d'eau et des râles.
Mon compagnon qui, depuis son entrée dans la ferme, était demeuré à peu près silen-
10 A L*AVENTrRE
cieux, me révéla enfin le fond de cette mélancolie subite, et, à peine le fermier passé, se tournant vers moi, me dit :
— Quelle récolte! Il vendra pour plus de cent mille francs de riz cette année !
— Cent mille francs ! Gela se vend donc bien?
— r/estja denrée la plus rémunÊJiatrice-^n ce pays et en ce moment-ci. Le blé, l'orge, le seigle ont bien baissé depuis la concurrence étrangère...
— Les bestiaux aussi, sans doute, depuis la rupture des traités de commerce avec la France ?
— Oui, au début, mais les cours ont remonté par suite des maladies qui ont sévi sur le bétail, en Suisse et en Hongrie. Aujourd'hui, — pour combien de temps, je n'en sais rien, — les fermiers n'ont pas trop à se plaindre. Ce sont plutôt les propriétaires qui souffrent.
— Vous avez diminué les fermages?
— Ils l'ont été, monsieur, d'un tiers ou d'un quart partout, mais le plus souvent d'un tiers.
Et il ajouta, avec un long soupir d'administrateur :
— Ah ! si l'on m'avait cru ! Une ferme que nous louions cent dix mille francs il y a trois ans I Quel bénéfice nous aurions eu à l'exploiter directement, avec des années de riz pareilles !
\ Je le laissai m'expliquer son système de culture directe, pour regarder les hommes couper le riz. Ils étaient là cinquante robustes Piémontais, tous vêtus de gris, taillant à coups de faucille dans l'épaisse toison du sol et liant les gerbes d'un tour de main. Rien qu'à les voir, on sentait une race laborieuse et rude à la fatigue. Ils ne se reposaient presque pas. Derrière eux, le chef de JZEâCûuade, appuyé sur un bâton, comme les deux fermiers du podere, surveillait les travailleurs, et, d'un mot bref, gravement, relançait ceux qui eussent été tentés de s'écarter de la ligne ou de négliger l'ouvrage. Le soleil de midi chauffait la terre molle, où s'enfonçaient les talons de leurs bottes, et dégageait au-dessus du champ une vapeur tremblotante, qui recèle souvent la fièvre, « de petites fièvres, pas très dange-
reuses », m'assurait mon guide. Une seconde escouade moissonnait une autre rizière, à deux ou trois cents mètres à gauche.
Tout à coup, sortant de l'abri d'une haie de saules et d'osiers tressés, une jeune fille paraît sur la chaussée, à quelques pas de /^nous. Elle a les jambes nues jusqu'aux ge- \ noux, brunes de soleil, une jupe bordée de I rouge, un bras appuyé à la hanche, l'autre / levé pour retenir les paquets de riz qu'elle \ porte sur Tépaule, la tête coiffée d'un foulard /rouge, inclinée, à demi cachée par la retombée / des épis. Elle passe en montrant ses dents Iblanches. Une autre la suit, puis trois, quatre, dix, trente jeunes filles du domaine ou des villages voisins, toutes vêtues de même et presque toutes jolies, leurs têtes blondes ou brunes penchées à droite ou à gauche. Elles courent, lourdement chargées, vers la ferme. La route est si poudreuse que leurs pieds soulèvent un nuage de poussière. Une seule est restée en arrière. La corde qui liait ses gerbes s'est rompue. « Pauvre moi ! » s'écrie-t-elle avec un geste dramatique. Le désespoir n'est pas long. En un instant, son expression tragique s'efface.
Elle se baisse, ramasse les paquets dispersés, renoue sa corde, et la voilà qui court pour rattraper les autres. Elles sont déjà loin sur la route amincie par la distance, et comme les champs se pressent autour d'elles, sans haies, sans différence appréciable de niveau, on dirait une bande de coquelicots qui auraient fleuri là depuis notre passage.
— Spigolatrici, me dit l'ingénieur.
— J'entends, lui dis-je, des glaneuses.
Pauvres filles ! elles en portent lourd I Est-ce tout pour elles ?
— Non, elles partagent la glane avec le fermier. Encore n'obtiennent-elles la permission de se rendre aux champs que moyennant fobligation de donner gratuitement leur travail, pendant plusieurs journées, au temps des foins. En dehors de ces cas exceptionnels, elles ne prennent guère part aux travaux de la culture, comme cela se voit en tant d'autres points de l'Italie. Les fermiers du domaine emploient surtout des hommes.
— Combien les paient-ils?
— Cela dépend. Les chefs de famille habitant le domaine reçoivent d'abord le los^ement.
un peu de bois, sept ou huit hectolitres de maïs, sans avoir égard, d'ailleurs, au nombre des enfants, deux hectolitres de riz et environ cent francs d'argent. En outre, ils ont droit à un tiers du rendement des terres ensemencées en maïs, qui sont, à cet effet, divisées entre eux.
— Et vos journaliers?
— Gela dépend encore. Ceux qui sont engagés à long terme touchent une paye en argent, soixante-dix centimes par jour, les autres, ceux que vous venez de voir, loués seulement pour la récolte, reçoivent un salaire en nature et à forfait : deux hectolitres de riz, quelle que soit la durée de la campagne, vingt jours, vingt-cinq jours, suivant l'abondance de la moisson et l'humeur du temps.
— Ce n'est guère payé. Vous n'avez pas de grèves ?
— Non, les grèves sont inconnues ici. D'abord, la population est excellente, très sobre, contente de peu. En outre, sans être très rémunérateur, ce salaire suffit à vivre. Il n'en est pas de même dans les provinces de Crémone, de Côme, dans les environs de Milan,
où les braccianti ne reçoivent pas litléralement de quoi vivre, et sont beaucoup plus travaillés par le socialisme que nos Piémontais. C'est là que se sont produites les grèves agr^ii^e s dont vous avez vu le récit dans les journaux, tt comme les causes, depuis lors, n'ont pas disparu, je serais étonné que le printemps prochain se passât sans violences nouvelles.
Nous étions, causant ainsi, revenus dans la cour du château.
L'avocat-fermier nous attendait dans son salon, une pièce assez élégamment meublée, avec fauteuils, canapé, tentures aux fenêtres, et même un portrait de famille, celui du père des trois frères, vieux paysan roadré, en redingote noire. Il nous fallut boire une chope de bière de Vienne, servie dans des verres taillés de fabrication allemande, puis, nos hommages présentés à l'une des maîtresses du logis, qui travaillait à l'aiguille avec ses filles, dans la salle voisine, nous remontâmes en voiture.
Gomme nous traversions de nouveau les cours peuplées d'enfants et bordées de masures qui précèdent la ferme, j'aperçus, au-
dessus de la porte de l'une d'elles, évidemment déserte et offrant l'aspect lamentable que prennent les pierres mêmes de nos maisons dès que le foyer s'éteint, l'inscription : Scuola commimale.
Je demandai à l'ingénieur :
— Vous avez une école communale ici?
— Nous en avions une : elle est fermée.
— Pourquoi?
— |Les enfants n'y venaient guère. L'hiver, la maîtresse en récoltait encore cinquante ou soixante, surtout les jours de pluie ; mais, sitôt le printemps, dès qu'il faisait bon courir en chemise dans la campagne, allez donc tenir tous ces marmots-là ! Alors, par économie, on a supprimé l'école.
— Qu'est devenue la maîtresse?
— Elle est allée rejoindre ses collègues du bourg. Cela fait qu'ils sont quatorze aujourd'hui, tant instituteurs qu'institutrices.
— Quatorze I
— Oui, pour une population de six mille âmes.
— Et le printemps, là-bas, doit leur être aussi funeste qu'ici?
Mon compagnon se prit à rire.
— A peu près, dit-il, mais, que voulezvous? Pour les garçons, au moins, il y a un remède : ils apprendront à lire au régiment.
Cela m'ouvrit un petit jour sur l'instruction obligatoire dans les campagnes dltalie.
Et nous regagnâmes Vigevano.
/ /il
Septembre 1889,
Venise. — La note moderne, — Les rés3rvistes. — Sensations rapides. — Une idylle.
Ceux qui pleurent sur la disparition du pittoresque peuvent encore venir ici. Ils y trouveront quelque consolation. Car les .gondoliers rament toujours sur leurs gondoles d^ïneeRgance funèbre; le palais des Doges, au-dessus de ses deux étages ajourés, déploiejses murs de marbre plein, comme un lourd tapis du Levant en équilibre sur une dentellçj les pigeons tant célébrés de la place Saint-Marc, ni moins nombreux, ni plus farouches qu'autrefois, s'élancent et tourbillonnent en nuée
A L'aVENT,URE 19
grise pour une bouchée de pain que leur jette un enfant, le pont des Soupirs continue à être une chose massive, et les palais princiers, pour être trop souvent loués à la brocante, n'en ont pas moins devant leurs portes des piliers fraîchement peints aux couleurs des vieux maîtres.
Sans doute, il y a plus d'une note toute moderne dans ce paysage romantique. Des bateaux à vapeur traversent d'un bout à l'autre le grand canal, au désespoir des gondoliers, dont l'honorable corporation est tombée de douze cents membres à huit cents; d'autres vont à Mcstre et à Ghioggia ; la nuit, la flamme des becs de gaz tremblote sur les jagunes où nos pères n'avaient vu que des étoiles; à côté du verrier de Murano, homme de tradition, anobli par François P^ et chaulé par les poètes, un innovateur hardi, quelque cadet sans^vergogne et sans souci de poésie, a planté son enseigne de fabricants d'yeux humains; vous pourrez vous promener longtemps et regarder les femmes du peuple et les femmes du monde sans découvrir le blond de Venise ; en revanche, vous avez chance de rencontrer
un officier de la marine italienne, en uniforme chamarré d'or, qui vient d'accoster au quai des Esclavons, ou quelque bataillon de territoriaux en cours d'appel, précédés d'une musique dont la fanfare s'assourdit rapidement au détour des ruelles. Et, pour le dire en passant, ces territoriaux ont assez bonne mine, dans un costume qui m'a paru seulement un peu léger pour la saison d'automne, 4^ut est en toile grise : les guêtres, le pantalon, la veste, jusqu'au chapeau, de forme melon, orné d'une plume de dinde. Il paraît que cet équipement était primitivement destiné à l'armée d'Afrique. Les essais ne furent pas heureux, et la territoriale hérita des cent mille complets gris et des cent mille plumes de dinde qu'elle porte en ce moment;
Mais ce ne sont là que desaetails qui disparaissent dans l'impression d'ensemble. Et celle-ci est incomparable. Venise a gardé le charme qui l'a fait aimer à travers les âges. Je ne parle pas de l'attrait de curiosité, vite épuisé, qui pousse, quatre ou cinq jours durant, la foule banale de touristes de San Giorgio Maggiore à la Madonna deU' Orto, mais
A l'aventdre *'
bien d'un autre, plus pénétrant et plus intime, qui fait songer : « Comme il ferait bon vivre ici arrêter sa course et se fixer pour six mois au bord de la Giudecca, parmi les jardins tout petits qu'ombrage un grand figuier, pour y commencer un tableau, pour y finir un
. livre! » .
\^ En vérilé, nulle part ailleurs on ne saurait trouver une atmosphère mieux faite pour la pensée. Être enveloppé à la fois de silence et de mouvement, quel rêve de travailleur et de poète qui ne peut se réaliser qu'à Venise ! Ici, la vie est partout, débordante et variée; elle est dans les bateaux qui se croisent sur les canaux, dans le fourmillement du peuple le long des rues étroites, dans les pigeons qui volent, dans la mer qui monte et descend sur les fondations effritées des maisons : mais tout cela, les barques, les hommes, les oiseaux, la mer, glisse et ne bruit pas. Tl n'Y a point de foule, faute d'espace ; iln y a point de vagues, faute de vent.fet les rames sont muettes comme des ailesj L'esprit se trouve excité et non troublé. Le moindre son de cloche, perdu d'ordinaire dans la rumeur
jfâ A l'aventure
des grandes villes, prend des proportions d'événement. Quand les heures sonnent à Saint- Marc, l'eau qui les porte légèrement, comme le reste, les amène jusqu'au bout des lagunes vers le voyageur qui rentre. Dans celte paix profonde, dont l'oreille s'étonne, il semble même que les choses revêtent un aspect nouveau, des allures nouvelles. Les voiles, par exemple, qui sont jaunes, rouges, oranges, violettes, avec des lunes blanches, des croix, les trois clous de la Passion, un chiffre, un lion peints, ont une majesté sans pareille. Elles vont royalement vers le large, toutes droites sur les eaux dormantes, un reflet éclatant derrière elles. On dirait qu'elles emportent un des vieux doges de Véronèse/ dont la robe de drap d'or traînerait sur la mer. Et ce ne sont que des pêcheurs qui partent! Oh! oui, j'ai infiniment goûté le recueillement de cette féerie incessante, et j'ai compris ce bonhomme vénitien qui, faisant route avec moi, par hasard, au retour du^ théâtre, me disait : « Voyezvous, monsieur, i£ê n'est pas ici comme dans les autres villes où Ton entend des cris, desl voitures qui roulent, des claquements de fouet;]
non, nous n'avons jamai> besoin d'élever le ton, nous autres, nous parlons mezza voce, doucement. Venise est toute douce : qui aime le bruit ne s'y plaira pas, mais pour qui cherche la paix, c'est la première ville du monde. »
Beaucoup de peintres ont subi cette séduction de Venise, et se sont établis là pour un an, pour deux, quelques-uns même pour toujours. Ce sont presque tous des étrangers, américains, anglais ou russes. Ils vivent entre eux, et leurs ateliers s'ouvrent difficilement aux profanes. Les Français, plus accueillants, sont en très grande minorité. J'en pourrais citer cependant, et Tun des plus célèbres parmi nos maîtres de la jeune école venait, m'a-t-on dit, quand j'arrivai à Venise, de quitter la ville après un séjour de plusieurs mois, emportant ses cartons pleins. Sans parler de la lumière ni du paysage, ni des musées, ils ont tant de modèles autour d'eux, dans cette population pauvre et belle I Les femmes de Chioggia sont renommées pour leur beauté grecque. Celles de Venise le sont aussi pour la finesse de leurs traits et la grâce de leurs mouvements. Et
l'on pourrait choisir presque au hasard, parmi ces filles de pêcheurs ou d'artisans qu'on rencont'î'e le matin, tête nue, vêtues de châles traînants et de robes claires, trottant le long de la Merceria, ou arrêtées devant une boutique de frutti di mare, et déjeunant de trois petits poulpes cuits, qu'elles croquent en deux bouchées, du bout de leurs dents blanches.
Il me semble aussi que les écrivains devraient trouver un bien curieux champ d'expérience dans le mondgcosmopolite de Venise. Que sont venus faire ici les Allemands, les Slaves, les Anglais, les Grecs enrichis dans le commerce du corail, qui ont acheté les palais de l'ancienne noblesse ou les louent par étages? Venise n'est pas une ville de plaisir au sens commun du mot. On peut y passer par caprice, mais non pas y demeurer. A côté des artistes attirés par les raisons que je disais tout à l'heure, il y a là sûrement, dans ce coin qui tient à peine à la terre, et dont l'éloignement leur a plu, beaucoup de réfugiés de la vie. On devine autour de soi, à des signes légers, mais certains, des misères d'argent ou de cœur, des tristesses ou peut-être des bon-
heurs qui se cachent. Le roman est comme répandu dans l'air. On l'y respire. On se demande malgré soi quelles intrigues se nouent ou se dénouent derrière ' ces murailles de marbre qui ont vu trop de drames pour en avoir tout à fait perdu l'habitude, ou dans ces fêtes sur l'eau, continuelles en été, qui groupent tant de gondoles au même point, et les tiennent si bien serrées bord à bord, parfois des heures entières, que l'année dernière un marinier, vainqueur aux régates, a pu traverser tout le grand canal en sautant de l'une à l'autre. Quelles conversations s'échangent là, par les petites fenêtres aux glaces abaissées ? Quelle physionomie peuvent avoir nos costumes, nos idées, nos mœurs d'aujourd'hui dans le cadre bâti pour les patriciens des vieux siècles, dans ces immenses salons en enfilade, décorés de cuir de Cordoue et d'ornements de ^-skiç, parmi les meubles disparates de tous les âges et de tous les pays, depuis l'estrade monumentale élevée au milieu d'une salle de bal, jusqu'aux lampes japonaises et aux tapis du Bon-Marché? Eu quoi un si étrange milieu influe-t-il sur la comédie qui s'y joue?
Cette atmosphère est si pénétrante que, même au loin, je me sens encore enveloppé par elle, et tenté de raconter une idylle dont je fus témoin à Venise. Je sais bien qu'en le faisant je sortirai de mon programme, mais en ne le faisant pas, je sortirais de la vérité. Je n'ai su trouver à Venise que de la lumière et de la douceur de vivre. Pourquoi parlerais-je d'autre chose ? Si je me suis renseigné sur son commerce et ses manufactures, ce n'est ni en ce moment-là, ni chez elle. Je n'avais l'esprit qu'à sa beauté merveilleuse. La prochaine fois nous traiterons d'autres sujets. Aujourd'hui, nous dirons un conte. J'espère qu'on me pardonnera. Et puis, allez vous-mêmes là-bas, et tachez d'échapper à la chanson de ces petits frissons de la mer qui viennent, avec une étincelle à leur sommet, se briser le long des vieux marbres I
Une dame anglaise et sa fille vivaient donc, depuis quelques mois, dans un des grands hôtels du quai des Esclavons. La mère, tout le monde l'a rencontrée : elle s'appelle, si vous le voulez, mistress L. P. Q. R. Stewart, sur la liste des étrangers. Elle n'a point de domi-
elle, et, comme l'hirondelle avec laquelle on ne saurait lui trouver d'autre point de ressemblance, elle monte au Nord quand il fait chaud, et descend vers le Sud quand il fait froid .jfelle est grande, maigre, ridée, merveilleusement renseignée sur les pensions pas Irop chères et néanmoins confortables, habile à choisir sa chambre, sa place à table et celle de sa malle sur les bateaux; les ondes de cheveux qu elle se plaque au-dessus des sourcils ont la double invraisemblance de T uniformité blonde et de l'abondance juvénile^ce n'est* pas qu'elle prétende faire illusion à personne, mais c'est l'étiquette anglaise qui le veut ainsi ; pour la même raison, elle se plaint amèrement du thé qu'on lui fait boire en France, en Autriche, et paraît contente du reste : bonne femme au fond, à qui ne manquent, pour être charitable, qu'un domicile où elle se poserait et le temps d'apercevoir des misères autour d'elle.
Celte fois, sa fille est charmante. Ceux qui donnent vingt ans à miss Maud peuvent se tromper, mais je ne crois pas qu'elle en ait vingt-cinq. Elle est très gracieuse et très blonde.
d'an type calme et de teint blanc comme une Hollandaise. Ses yeux bleus, d'une douceur un peu distraite et voilée, ont l'air de dire: « Que ce serait bon de regarder la même chose une heure de suite I » N'en concluez pas qu'elle soit triste : son sourire, au contraire, est très jeune. Quand elle descend le soir, au salon de lecture, un rang de perles dans les cheveux, tous les journaux s'abaissent, et les têtes se relèvent. Elle s'en tire délicatement, en causant avec des enfants s'il y en a, avec sa mère, s'il n'y en a pas.
Or, un jour que l'absence de miustrissime comte commandeur Sambutella et de -ses trois filles avaient fait une trouée à la table d'hôte, en face de miss Maud, un voyageur, arrivé de Rome, peu d'inslants auparavant, s'assit à l'une de ces places vides. C'était un jeune Allemand de la Basse Autriche, mince, -myopp,^ la barbe en pointe et très pâle de visage. La longueur de la route l'avait peut-être énervé. Il semblait en proie à une surexcitation qu'il s'efforçait vainement de maîtriser. Ses mains fines tremblaient en levant son verre. Le premier service passé, il refusa tout le reste, et se mit à
considérer les convives rangés autour de lasalle. Ses yeux s'arrêtèrent naturellement sur miss Maiid. Il était sans doute désolé de ne pas savoir l'anglais lorsque, tout à coup, deux ou trois phrases échangées en français, entre la jeune fille et sa mère, furent une révélation et une occasion pour lui. Il en profita immédiatement. La conversation, d'abord extrême- ment banale, sur l'Italie, Rome, les voyages en général, prit rapidement une allure plus personnelle et plus vive, beaucoup moins parle fait des deux Anglaises, réservées, légèrement en garde, que par suite des dispositionsd'esprit de l'Allemand, dominé ce soir-là et lancé par ses nerfs ^
Vers la fin du dîner, miss Maud lui dit en riant :
— Mais enfin, monsieur, vous me dites que vous êtes riche, étudiant pour la forme et presque seul dans le monde; que vous n'êtes ni musicien, ni peintre, ni archéologue; que les musées sont pour vous d'un intérêt secondaire, et que vous n'entrez jamais dans une bibliothèque : alors, comme le désœuvrement n'est pas une raison, je me demande pourquoi
vous voyagez, en vérité ? Quel profit pouvezvous en retirer? Et quelle douceur y trouvezvous?
— Une très grande, mademoiselle. La vie, à elle seule, est une impression qui vaut la peine d'être cherchée, la vie sous toutes ses formes, les anciennes qu'on connaissait, d'autres qui se révèlent. Le simple défilé des hommes que j'effleure m'intéresse à un point que vous ne sauriez croire. J'ai l'intuition rapide de leur humeur et de la passion qui les tient. Des mots saisis à la volée m'indiquent une situation. Il y a dans une foule de quoi rêver des jours entiers. Je sais que tout cela s'efface vite. Pourtant, certaines de ces rencontres d'inconnus me laissent un souvenir très doux, un peu triste, et que j'emporte comme d'autres une note ou un croquis de carnet. Oh! c'est un charme très court, mais dont la mélancolie dure ensuile. Il s'est trouvé sur mon passac;o des hommes, des femmes, que le hasard a rapprochés de moi pour une heure, pour moins peut-être, et en qui j'ai deviné des sympalhies qui naîtraient volontiers, des âmes voisines de la mienne. Le monde s'est peuplé derrière moi
d'amis entrevus et perdus. Je vous citerais les heures où ces bonnes fortunes me sont advenues, le point précis où ces apparitions, ces yeux pleins de pensée ou de sourire se sont évanouis au détour d'une rue. Je leur ai envoyé un salut qu'ils n'ont pas compris. Les quitter m'a donné l'émotion d'un adieu. Ils continueront de m'ignorer, je ne les reverrai plus, et cependant, mademoiselle, je voyagerais bien pour le seul plaisir d'ajouter une unité à la collection de figures séduisantes dont mon cœur s'est chargé en courant.
Il s'arrêta de parler, saisi d'un frisson plus violent; son regard fixa miss Maud avec une expression d'angoisse, et, se renversant sur le dossier de la chaise, il dit à demi-voix :
— Je me sens mal, miss Maud, très mal...
Le pauvre garçon paraissait, en tii'et, à demi défailli. Le^facchino de l'hôtel, au milieu des chuchotements des convives, un instant troublés dans leur desserti l'emporta comme un enfant. ( *
Un quart d'heure après, mislress Slewart, très émue de l'incident, se trouvait dans le vestibule, et piquait son épingle de chapeau
avant d'aller, selon sa coutume, faire le tour de la place Saint-Marc, lorsque Thôtelier s'approcha d'elle, visiblement embarrassé.
— Madame, dit-il, ce jeune homme qui vient d'arriver est pris de délire, je suppose... Il vous appelle, et demande en grâce que vous montiez près de lui.
Le premier mouvement de stupeur passa vite. Mistress Stewart fit signe à sa fille de rentrer au salon, et monta.
Quand le malade l'aperçut, il se redressa à moitié dans son lit.
— Je vous en conjure, madame, dit-il, ne me laissez pas entre les mains de ces gens d'hôtel... Vous avez l'air très bonne, et c'est pour cela que je m'adre.-se à vous... Je ne sais pas ce que j'ai, mais je me sens très mal, je peux mourir... Par pitié, ne m'abandonnez pas, soignez-moi, occupez- vous de moi... C'est si affreux, loin de son pays, loin de tout... Vous paraissez si bonne, madame...
Mistress Stew^art veilla donc. Elle se constitua garde-malade avec un dévouement très touchant. On ne la rencontrait plus qu'à de rares intervalles, dans les escaliers de l'hôtel, très
affairée, son chapeau à plumes vertes posé de travers, courant/ chez le médecin pour demander un supplément d'ordonnance, ou chez le pharmacien pour presser l'envoi d'un remède. La promenade était abandonnée. Le soin de cet étranger qui avait deviné son bon cœur, qui l'avait appelée et attendrie, l'occupait seul. D'ailleurs, le cas était exceptionnellement grave. Le malade délirait presque continuellement, puis venaient des périodes d'abattement que rompait bientôt la montéede la fièvre. Au bout de trois jours, il sembla désespéré.
Miss Maud entrait quelquefois dans la chambre pour prendre des nouvelles ou pour chercher sa mère et l'emmener, presque de force, pendant un quart d'heure, sur les quais voisins : si loin de l'Angleterre et si près de la mort, la pudeur britannique se taisait devant la pitié.x
Le quatrième jour, de très grand matin, la jeune fille, appelée par sa mère, était venue et veillait, retirée près de la fenêtre, tandis que mistress Stewart, assise à côté d'elle, dormait, épuisée de fatigue, dans un fauteuiL
Vers l'aube, le malade s'éveilla, aperçut miss Maud, et lui demanda, de cette voix blanche des êtres qui s'en vont, et que la souffrance diminue jusqu'à les faire redevenir enfants :
— Écrivez-lui, voulez-vous... Dites-lui qu'elle vienne tout de suite, tout de suite...
Miss Maud se leva silencieusement, pour ne pas contrarier ce désir du malade, le dernier peut être qu'il aurait. Elle s'approcha de la table du milieu, écrivit rapidement quelques lignes, plia la lettre, et la mit sous enveloppe. Alors, un peu timidement, elle dit :
— Quel nom faut-il mettre sur l'adresse? A qui demandez- vous de venir?
Il la regarda avec l'expression égarée de ceux qui rêvent, et prononça un nom de femme qui n'était ni celui de sa mère ni celui de sa sœur.
Miss Maud rougit. Un soupçon l'avait saisie. D'un mouvement d'indignation, elle jeta le porte-plume sur le bec de l'encrier, et elle allait s'écarter de la table, quand elle vit que le malade s'était retourné, confiant en elle, assuré de l'exécution de ce désir suprêûie, peutêtre dicté par le délire.
Elle reprit la plume, et, d'une main nerveuse, écrivit l'adresse. Puis elle sortit sans bruit, emportant la lettre.
Les beaux yeux de miss Maud étaient pleins de larmes...
Deux jours plus tard, les deux Anglaises quittaient Venise. Le docteur venait de déclarer que son client s'en tirerait. Le rôie de mistress Stewart était fini. Elle continuait sa vie errante.
Le malade se remit, en effet, très promplement. ^'ùus le vîmes descendre bientôt, et se promener, encore très faible, sur les quais voisins. Ce qui m'étonna seulement, ce fut sa persistance à choisir les mêmes heures et le même but de promenade. Chaque matin, il traversait le pont de la Paille, longeait la mer, et, au delà de la Piazzetta, s'asseyait sur le même banc de marbre, près du jardin royal. L'arrivée des paquebots qui viennent jeler l'ancre à la pointe délia Sainte l'intéressait particulièrement. Il en suivait les moindres détails avec une jumelle marine, étudiait les groupes de voyageurs dans le trajet du navire à la terre, puis, le dernier passager débarqué,
rentrait à l'hôtel, en proie à une mélancolie qui paraissait grandir à chaque fois, tandis que, d'ordinaire, la poussée des forces renaissantes donne aux convalescents la sensation joyeuse el profonde de la vie.
Un samedi, il se tenait à son poste habituel d'observation, et considérait un vapeur du Lloyd, autour duquel la mer était noire de barques, lorsque, tout à coup, il se leva et rentra en toute hâte vers l'hôtel. Quand il arriva au quai des Esclavons, deux femmes venaient d'y aborder.
C'étaient mistress Stewart et sa fille, qui n'avaient fait, paraît-il, qu'une excursion hors de Venise.
11 s'avança \ers elles, beaucoup plu^ ému que la simple reconnaissance ne l'exigeait. Mistress Stewart l'accueillit avec de grands éclats de voix. Elle le revoyait debout, elle s'attribuait, à juste titre, une parc dans la guérison, et jouissait pleinement des effusons de remerciemeiits auxquelles se livrait le jeune homme. Quant à miss Maud, enveloppée dans son cache-poussière piqué d'une rose, charmante de jeunesse et de mélancolie dédai-
gneuse, elle répondit d'une simple inclination de tête au bonjour qu'il lui adressait. Ses yeux cherchèrent, aux fenêtres de l'hôtel, une silhouette qu'elle avait peur d'y voir. Et comme il l'accompagnait sans plus trouver un mot, elle lui dit à demi-voix, près de la porte, tandis que sa mère passait devant :
— ' Elle est venue, sans doute ?
Ce fut au tour du jeune homme de rougir. Tout le sang de ses veines lui monta au vi-
sage.
— Non, mademoiselle, répondit-il, elle n'est pas venue... heureusement...
Ce qui se passa ensuite, je l'ignore.
Tout ce que sais, c'est que, bien peu de jours après, je revenais du Lido avec mon gondolier Bartolomeo. Il faisait un de ces temps de printemps qui s'égarent souvent dans l'automne, tiède, d'une douceur mortelle. Le soleil était voilé d'une brume qu'on sentait prête à céder.
Je regardais derrière moi les jaunes infiniment nuancés de la lagune sous cette averse d'or, et la bande violette du Lido bordant Thorizon. Je pensai^ aux champs d'avoine de
mon pays, quand il y a desjiifîlles au bout des sillons. Bartolomeo, qui ramait lestement, souleva son bonnet de laine. Je me détournai : à quelques mètres, filant vers la haute mer, une gondole croisait la mienne. Sur les coussins du fond, je reconnus miss Maud et le jeune Allemand. Ils se donnaient la main, et ne contemplaient point le paysage. Sur un des sièges de côté mistress Stewart se tenait, rigide, les yeux dans le vague.
"/ni
De Venise à Trieste la nuit. — Trieste et ses deux rivales. — La mêlée des races. — Pour une photographie. — La dernière conquête des Slaves.
La plupart des voyageurs français qui passent à Venise ne vont pas à Trieste, et ceux qui s'y rendent n'y vont pas par mer.
Les uns et les autres me semblent avoir tort.
D'abord, Trieste est une sorte de complément de Venise, sa rivale dans le passé et dans le présent, la ville d'en face, très différente d'aspect, mais embellie du même rayon d'Orient qui éclaire tout ce fond de l'Adi^iatique, proche voisine, en outre, des montagnes du
Karts, de Miramar, des grottes d'Adelsberg, des ruines de Pola. Ne serait-ce que pour avoir le plaisir de mieux aimer Venise, il est bon de connaître l'autre. Et l'excursion est si facile î Elle demande si peu de temps ! Sort-on même d'Italie pour la faire? Certaines gens vous diront que non, et que Trieste fait partie de Vltalia irredenta^ de l'Italie captive et soupirante.
Quant au mode de locomotion, j'avoue que j'ai un faible pour les navigations le long des côtes, lors même qu'elles ont lieu, comme ici, la nuit. C'est une question de tempérament. Le mien me conduisait aux bureaux du Lloyd, et j'y prenais mon billet pour le soir.
Voici maintenant la nuit venue. Dès dix heures et demie, la plupart des passagers sont montés à bord du vapeur, ancré à la pointe délia Sainte, au delà de l'entrée du grand canal. L'immense ville dort autour de nous dans l'ombre où s'enfoncent les lignes de j;évêj>. Jbères, comme des fusées lointaines qui dureraient. Du bateau à la Piazzetta ,rfîaiu-esl rayée de lames d'or, très nettes, par le reflet | dis becs de gaz. Les rares gondoles qui passent
encore, n'apparaissent que par fragments, dans ces bandes de lunGière. Au delà, le groupe de palais et de places qui enveloppent Saint- Marc se détache, vivement éclairé, sur le bleu profond du ciel. Tout le reste est sombre. Il n'y a d'autre bruit que celui de la chaîne qui roule sur le pont du navire, et un petit clapotement d'eau très léger, — - le murmure des feuilles d'ici, — un peu partout, le long des quais, aux pointes des îles.
Onze heures sonnent : un coup de sifflet qui réveille les çourlis jusqu'à Murano, et les roues se mettent à battre lentement la mer. Nous inclinons à droite, par la route que prennent les pêcheurs pour gagner le large. Venise nous a^BPaimt-parle travers, toute seintillante de feux. C'est un dessin fantastique, un assemblagelîe-4ignes droites et courbes, de nœuds, de couronnes autour des îlotS— détachés, de perles égrenées çà et là, dont rêverait unjoaillifîiL.11 se resserre et se réduit à mesure que nous nous éloignons. Bientôt, une pointe de terre basse nous le cache^Mais il reste une lueur rose, comme une aurore, au-dessus des côtes vaseuse^ une aurore qui persiste plus
d'une heure, et que j'aperçois encore quand nous sommes déjà en pleine Adriatique. Un peu de brume s'est élevée. De grandes barques aux ailes pointues glissent à la proue, à la poupe, sans un feu à bord. J'ai beau fouiller l'horizon, je n'aperçois pas un phare. La boussole indique seule la route. Et je songe avec attendrissement, pour la première fois de ma vie, à l'administration des ponts et chaussées de notre France.
Au petit jour, nous sommes à Trieste.
C'est une très belle ville, dans une situation admirable. Pressée d'abord le long de ses quais, en larges masses blanches, très moderne et comme neuve, avec ses hautes maisons peintes, ses rues pavées d^-ijalles, ses quartiers commerçants d'une opulence et d'une propreté rares, elle s'étage ensuite sur les premières assises des montagnes qui ferment la mer, espaçant ses habitations dans la verdure des vignes et des oliviers, jusqu'à cette région ■dénudée et pierreuse où le froid saisirait l'Italien frileux. Beaucoup de ports d'Orient sont bâtis de la sorte, en amphithéâtre, , autour d'une anse bleue.
Celui-ci est, d'ailleurs, très teantin de mœurs et de couleur. Toutes les Échelles du Levant y sont représentées. La poupe des tnrtanes y porte des noms qui ont un miroitement de soleil et de sequins : Gonstantinople,' Salonique, Smyrne, Corfou, Scutari, Syra. Des patrons de barques se promènent sur les jetées, portant la veste bleue et les lo?irxies moustaches des brigands barbaresques. Beaucoup d'inscriptions sont en grec ou en turc, au-dessus des cabarets et des boutiques de -viailiêTs. 11 y a près des fontaines des auges de pierre, pour abreuver les bœufs qui, le plus souvent, remplacent ici les chevaux. On les rencontre partout, ces petits bœufs jaunes, attelés entre des brancards, quelquefois deux ensemble et conduits en^tandem, traînant des chariots étroits. Ils sont une des curiosités du port. Vers midi, on peut les voir, autour d'un square, près de la gare, dételés et couchés à côté de leurs chariots, comme des bêtes de caravane, le mufle tendu vers l'ombre des rues, endormis pêle-mêle avec leurs conducteurs.
Avec cela, beaucoup d'animation. A chaque
instant, de grands vapeurs entrent ou sortent. Trieste est le port d'attache de la flotte du Lloyd. Mais, de plus, les navires de la Société Rubattino, de la Compagnie péninsulaire, de la Poulia, de la ligne Gunard et de l'Ancorline, ceux de plusieurs Compagnies de navigation allemandes y font£scâlô. On a l'impression d'un commerce considérable qui se fait là avec le monde entier, et la première pensée qui vous saisit, quand on arrive de Venise, c'est que la belle et pauvre ville de Saint-Marc est à jamais déchue, vaincue par Trieste, condamnée à mourir dans la splendeur de son décor d'opéra, prisonnière de ses )«ejifljs'que la mer comble lentement.
Renseignements pris, il n'en est rien. Avec son air de nonchalance, l'immense développement de ses eaux, où les navires paraissent toujours rares, Venise est encore une commerçante active. On a pu la croire perdue un moment, mais elle s'est relevée. Elle grandit tous les jours. Tombée à moins de cent mille habitants sous la domination autrichienne, elle en possède aujourd'hui cent cinquante mille. Quelques industries nouvelles paraissent devoir
s'y acclimaterilCA. côté de ses verreries autrefois célèbres, encore occupées, de sa fabrication de dentelles dont l'Exposition dernière attestait Tessor et l'éclat renaissant, deux grandes usines de date récente, l'une de coton, l'autre de wagons, emploient de nombreux ouvriers. Ils viennent, amenés par un courant d'émigration constant, de la Lombardie surtout, et, mêlés à ses marins, à ses gondoliers, à ses marchands de fruits et de poissons, lui font une population ouvrière considérable. On assure que, de ce chef seulement, elle a gagné, l'année dernière, de quatre à cinq mille âmes.
Trieste, au contraire, un instant très puissante, verrait en ce moment sa fortune décroître. Ces alternatives de grandeur et de décadence sont dans la destinée des villes.' Les villes, comme les dynasties, se passent le sceptre l'une à l'autre. Les raisons de leur chute ne sont pas toujours claires. Mais sait-on l'une des principales, pour Trieste? L'indifférence de l'Autriche. Cela semble invraisemblable. Il serait si simple, quand on a si peu de fenêtres sur la mer, de les ouvrir toutes
grandes. Eh bien! non. Examinez une carte
des chemins de fer autrichiens; vous y verrez que, tandis que Venise est reliée à la France, à la Suisse, à l'Allemagne, par un réseau de lignes ferrées très nombreuses, Trieste ne se trouve en communication directe avec aucune grande ville. Les tracés, évidemment, n'ont pas été faits pour elle. Ils comportent trop d'angles, trop de courbes, trop de détours. Même en tenant compte des diflicultés d'un terrain qui n'est qu'un massif de montagnes, le défaut saute aux yeux. Pour atteindre Vienne, il faut suivre une route en lacets qui double à peu près la distance. De même, pour joindre Munich. Il y a bien un projet qui rattache le grand port autrichien à Salzbourg, en ligne presque droite. Mais il est si vieux qu'on commence à n'y plus croire. Le commerce de Trieste en pâtit, Venise en profite et Fiume aussi, très protégée par le gouvernement hongrois, un peu moins enfoncée que ses deux rivales dans l'Adriatique, et qui pourrait bien être un jour la plus heureuse des trois. Voilà, du moins, ce que Ton m'a raconté.^ La cause, je ne dirai pas de cette défaveur, de cette insouciance de l'Autriche, se rattache-
A L*AVEXTURB 47
rait aux questions de races qui agitent toute la monarchie. Jamais les relations n'ont été bien cordiales entre les hauts fonctionnaires allemands et cette petite province où domine l'élément latin. Car la population de Trieste est en grande majorité italienne. On y compte, sur cent cinquante mille habitants, environ quatre-vingt mille Italiens d'origine, sujets de François-Joseph; quinze mille Italiens établis, sujets du roi Humbert; cinq ou six mille Allemands : le reste est slave.
Naturellement, ces trois éléments se font la guerre, et une guerre acharnée.
Les Italiens ont une influence ^piiépaoçlé- rante. Ils forment, avec quelques Allemands, / l'aristocratie commerciale et intellectuelle, ou, pour me servir d'un mot qui avait cours en France du temps de Napoléon P% les états supérieurs de la société triestine. Leur langue est la langue officielle. Par la force du nombre, ils sont maîtres de la municipalité, position d'autant plus importante que le Conseil municipal de Trieste sert en même temps de Diète pour le territoire et pour la ville. La ville nomme quarante-huit députés qu'elle
choisit toujours de race italienne, les uns, jfanfenrs d'une opposition très vive, les progressistes; les autres, les conservateurs, plus dévoués à l'Autriche. Le territoire en nomme six. D'habitude, c'était la part réservée aux Slaves. Mais, aux dernières élections, les Italiens ont réussi à faire passer deux candidats dans les circonscriptions rurales, en sorte qu'aujourd'hui, sur une assemblée de cinquante-quatre membres, ils comptent cinquante des leurs, contre quatre Slaves, et pas un Allemand. Une conséquence naturelle d'un pareil état de choses, c'est qu'ils ont la haute mam sur les écoles primaires. Ils y placent des instituteurs de leur choix, et je n'ai pas besoin de dire qu'ils ne vont pas les chercher parmi leurs rivaux. De ce côté encore, ils sont tout-puissants, et, bien que le gouvernement autrichien se réserve l'inspection des écoles, le visa des livres, le contrôle des études, l'esprit italien n'en domine pas moins dans l'éducation donnée à la jeunesse triestine.
L'Empire a, jusqu'à présent, respecté cette grande liberté communale.
Ses représentants naturels, les Allemands,
malheureux dans les élections, occupent, en revanche, une partie des fonctions publiques. L'autorité otficielle dont ils disposent compense la faiblesse de leur effectif. Ils en usent assez rudement contre les journalistes convaincus d'jjîFédBTrtî^flfi^ ou les Sociétés de gymnastique dont le but ne leur paraît pas suffisamment établi. Entre deux races qui leur sont toutes deux hostiles, et qui se jalousent mutuellement, leur position est la plus difficile du monde : s'ils sévissent contre l'une, elle crie; s'ils lui font une avance, c'est l'autre qui proteste, et, finalement, personne ne désarme. On n'a pas idée, en France, de cette antipathie de races, qui se manifeste jusque dans les menus faits de la vie quotidienne. Ainsi, j'avais remarqué, à l'étalage d'une boutique, une photographie de paysanne de l'Istrie, en costume de fête. J'entre, et je demande à l'acheter. Le marchand était Allemand. Il me montre d'abord des photographies d'Allemandes et d'Italiennes : f Non, lui dis-je, pas celles-là, une Slave avec un châle à fleurs croisé sur la poitrine, la chemise ouverte audessous du poignet, une ceinture de ruban
5Q A l'aventure
et un grand bonnet blanc qui retomb^.. » Au mot de Slave, il avait froncé le sourcir « Vous aimez donc les Slaves, monsieur? me dit-il. Vous ne les connaissez pas. Jolie race, en vérité 1 Je vais vous les faire voir, les Slaves! » Et il alla chercher, dans un coin, une collection des types les plus affreux qu'il avait pu photographier /des têtes à double et triple nez, des mâchoires monstrueuses, des décrépitudes invraisemblables, des ii:ûgn£S immondes^ « Voilà les Slaves, ajouta-t-il triomphalement. les trouvez-vous jolis? »
Jusqu'à ces dernières années, cependant, les Slaves portaient peu ombrage à leurs rivaux. Us ne passaient pas inaperçus, mais on affectait de les mépriser. C'étaient de si pauvres 4iè£eâ! des manœuvres, des chaudronniers, des cabareliers, des revendeurs, des gens de rien. Et depuis si longtemps Trieste est habituée à leur lente et silencieuse émigration vers les bords de l'Adriatique I Ils arrivent des provinces voisines, de la Garniole, de la Slavonie, des Confins militaires, poussés par la misère, attirés par le bleu, par l'appât d'un pays plus riche et plus chaud, ou plutôt en-
A l'aventure km
traînés par cet instinct qui suscite et dirige les mouvements inconscients des races, comme Il fait grandir dans la mer le dépôt lent des coraux. Cest un ouvrier avec toute =a fortune au bout d'un bâton, une famille de cultivateurs dans un mauvais chariot que tire un ane. Le premier entre en ville, et se perd dans la foule. Les paysans s'arrêtent sur quelque pente des montagnes; ils y trouvent une ferme, une closerie, une cabane où s'établir : au besoin, ils s'en construisent une U autres surviennent qui font de même. Et la marée grandit. La langue slave se oronago. Aujourd'hui, c'est Fidiome domin;^?!^ toutes les campagnes autour de Trieste.
Puis, un phénomène nécessaire se produit • quand un nombre considérable de petites gens sont groupés en un même point, fatalement quelques-uns montent sur les épaules des autres, et s'élèvent. Il se forme une aristocratie, des chefs, et la masse, jusqu'alors confuse, s organise. On l'a bien vu à Trieste. A là ougue, et grâce, en partie, au clergé catho- '•que qui s'est dévoué à instruire gratuitement une£liîÊ de jeunes gens de cette race dédai-
gnée, quelques individus sont sortis des rangs inférieurs où ils étaient nés. Ils ont pris place dans la bourgeoisie, en devenant avocats ou médecins, tout comme des Italiens ou des Allemands. Dès lors, la nation a trouvé des chefs et des voix pour se faire entendre, elle a pris confiance, elle a eu ses représentants dans les assemblées. Deux journaux se sont fondés pour défendre ses intérêts régionaux, le Nasa Slaga et VEdinost. Elle a conquis une importance politique, encore très combattue, mais qui semble destinée à grandir dans les cercles voisins, et à Trieste même.
Des incidents tout récents viennent de ranimer la question et de jeter un jour assez vif sur les progrès de la race slave dans les contrées riveraines de l'Adriatique. A la dernière tenue de la Diète d'Istrie, le représentant du gouvernement, après avoir salué les députés en langue italienne, comme d'habitude, a, pour la première fois, répété en langue slave ses souhaits de bienvenue. Le même fait s'est reproduit à la Diète de Goritz. Ça été un scandale. Pendant huit jours, les journaux, surtout les italiens, en ont parlé sur tous les tons de
l'ironie ou de la colère, et l'on a vu reparaître les clichés habituels sur « la guerre à la langue italienne », « les vexations autrichiennes », et « les procédés de notre chère alliée ».
En résumé, Trieste appartient donc à trois races : les Italiens, qui sont maîtres de la municipalité ; les Allemands, qui sont maîtres du gouvernement ; les Slaves, qui ne sont plus un élément négligeable, et qu'on commence à craindre, en continuant de les détester.
C'est là un premier point qu'il ne faut pas oublier lorsqu'on parle de l'irrédentisme, dont je dirai tout simplement ce qu'on m'a dit.
Sur la route d'Adelsberg. — Un compartiment de troisième. — Opinions d'un musicien italien et de deux véiocipédistes hongrois. — L'irrédentisme. — La démonstration du vendredi.
J'étais parti de Trieste en chemin de fer pour faire une excursion aux grottes de stalactites d'Adelsberg, et j'avais pris un billet de troisième, afin d'étudier de plus près ce peuple mêlé qui m'entourait, et de l'entendre, s'il se pouvait, parler de nous.
Le hasard me servit bien.
Dans le wagon se trouvaient, au départ, un voyageur de commerce allemand, deux jeunes vélocipédistes-boftgrois. retour de l'Exposition, un violoniste italien avec sa femme, et une
bande de Slaves formant un groupe serré sur les banquettes du compartiment voisin, séparé du nôtre par une cloison basse.
Les Italiens, jeunes tous deux, s'en allaient à Fiume. Lui, grave, l'œil jaloux, très élégamment vêtu d'une jaquette à revers de soie; elle, en petite robe grise, négligée, ses cheveux superbes blond cendré noués à la diable, très rieuse. Dès que le train fut en marche, ils se levèrent, s'appuyèrent à Tune des portières qu'ils masquèrent complètement, et s'y tinrent, chacun serrant la taille de l'autre, engagés dans une conversation amoureuse où ils paraissaient se complaire beaucoup, et dont nous n'avions qu'une vague musique en 0 et en a, mio caro, mia cara. Ces apartés sont tout à fait dans les traditions du peuple et de la classe moyenne. Nul ne s'en choque, en Italie. Quand on s'aime, n'est-ce pas, c'est pour se le dire. Ils me rappelaient le portrait d'Andréa del Sarto par lui-même, au palais Pitti. Le peintre s'est peint avec sa femme. Il a le bras passé sur le cou de madame, il la regarde, elle nous regarde, il est brun, elle est blonde : et tous deux paraissent enchantés
de passer pour un bon ménage aux yeux de la postérité. Le temps a changé, mais pas les mœurs.
Ce quart d'heure d'expansion terminé, nos voisins voulurent bien nous rendre la vue de la montagne. La jeune femme refit le nœud de cravate de son mari, compromis par ces effusions conjugales, et s'assit dans un coin. Lui prit place à côté de moi, en face de l'Allemand et des deux Hongrois.
La conversation s'engagea aussitôt.
— Vous êtes Allemand? dit-il au commerçant, son vis-à-vis.
La figure pleine et rose de celui-ci s'épanouit.
— Allemand, oui, répondit-il, mais pas Prussien : Bavarois.
— Bavarese, répliqua l'Italien, Bavarese, je comprends. Puisque vous voyagez, vous avez dû voir l'Exposition ?
— Non.
Les deux Hongrois déclarèrent qu'ils en revenaient. Et le musicien demanda:
— Est-ce que cela vaut vraiment quelque chose ?
Un des jeunes gens se lança immédiatement dans un récit très animé, accentué de gestes expressifs. Je n'aurais pu le suivre, sans la jeune femme italienne qui traduisait à son mari, moins fort qu'elle en langue allemande, les passages difficiles. Le Hongrois parla de tout, de l'Exposition, qui n'était vraiment pas trop mal, de l'armée, de la flotte, — où l'avait-il vue? — de l'administration, de la police, des femmes françaises, dont il dit qu'elles s'habillaient fort bien, des restaurants et de la tour Eiffel. Non, tout n'était pas à dédaigner en France. Mais ce peuple de Paris était d'une badauderie, d'une indiscrétion I « Figurez-vous, disait le narrateur, que je ne pouvais m'asseoir devant un café, m'arrêter dans une rue, me promener au foyer d'un théâtre, sans qu'on vînt me regarder comme une bête curieuse, examiner mes vêtements, essayer de lire l'inscription de ma toque ! Ils sont d'une impertinence rare et insupportable. »
Franchement il y avait de quoi attrouper plusieurs centaines de Parisiens, en effet. Ce jeune vélocipédiste magyar s'étonnait qu'on
s'étonnât de le voir, et il portait, de même que son camarade, un maillot noir collant, un dolman noir à brandebourgs d'or croisés sur la poitrine et dessinant une croix de Saint-André, une casquette, noire également, avec plaque émaillée en sautoir et, au bras gauche, un bracelet d'argent.
Nos soldats non plus ne lui plaisaient pas. Les officiers encore pouvaient passer, mais les soldats manquaient de tenue et de discipline. Ils avaient, les réservistes surtout, des uniformes trop longs, trop larges, usés jusqu'à la corde, — ce qui n'est pas une calomnie, — ils mâchaient d'affreux cigares d'un sou, pendants au coin de leur bouche, au lieu de fumer la pipe allemande dont le port est si grave et si noble.
De là à prédire nos futures défaites, il n'y avait qu'un pas. Et ce pas fut franchi. On parla des alliés, de l'invasion, du voyage qu'on ferait bientôt à Paris, non plus pour visiter une exposition, mais en files serrées, clairon sonnant.
L'Italien trépignait. Il ne pouvait contenir l'expression de sa joie, contrefaisait le Fran-
çais, épaulait et pointait une arme imaginaire. Je n'en ai pas vu d'autre dans cet état violent, et je suis convaincu que cette sorte de bravaches, de pourfendeurs patriotes, n'est pas commune en dehors des casernes ou des camps. Elle n'en est pas moins intéressante à notera comme un symptôme secondaire. Il n'admettait aucune des réserves du Hongrois. Point de qualités chez les Français d'aujourd'hui, plus même de bravoure. Ils étaient divisés et impuissants. Ah! on verrait, à la prochaine guerre! Autrefois, sans doute, les soldats de , France valaient quelque chose ; du temps de Napoléon P'", quand ils entraient à Vienne ou à Milan, — car nous avons été un peu partout, et l'étranger s'en souvient, avant qu'on vînt chez nous ; — même du temps de Napoléon III, à Solférino, mais depuis lors! « Si la France bouge, conclut-il, nous en ferons quatre morceaux, oui, quatre morceaux! » Je me demandai pourquoi quatre morceaux,
I" lorsqu'il n'y avait officiellement que trois alliés, et je supposai que le quatrième lambeau du territoire représentait le reste de la France dépecée, ce qu'on voudrait bien nous
laisser, quelque chose comme les réserves des ^ sauvages, en Amérique. Et la comparaison ne manquait pas de justesse, puisque vous savez que c'est le nom qu'on nous donne chez les civilisés d'outre-Rhin.
Ce musicien était terrible, le bras tendu, répétant : « Quatre morceaux I » On sentait qu'il les aurait faits tout de suite. Il craignit seulement d'avoir été trop loin, de manquer de modestie internationale, et, se tournant vers le voyageur bavarois, il ajouta :
— Avec l'aide de notre puissante alliée, la Germanie !
L'Allemand se mit à rire dans sa barbe blonde, d'un air flatté, mais pas méchant, je vous assure.
Une impression mêlée de tristesse et de fierté m'emplissait le cœur, d'entendre ainsi parler de la patrie, si loin d'elle, dans les montagnes de l'Adriatique. Je me disais qu'il fallait que cette calomniée fût bien grande encore pour occuper tant de place dans la haine des autres, pour que ces gens, groupés dans une rencontre de hasard, n'eussent parlé que d'elle seule pendant une heure, de son
passé, de son Exposition, de son avenir. Ils n'avaient rien dit de l'Allemagne, rien de l'Italie, rien de l'Autriche, si ce n'est pour compter leurs forces et les comparer aux siennes. La France les occupait plus que le reste. Je songeais aussi qu'il avait fallu bien des fautes, helas! et plus d'une défaite, pour que des peuples si différents, si profondément séparés par des antipathies de races, en vinssent à s'unir contre nous dans cette commune folie de vengeance et d'orgueil.
Les huit Slaves ne s'étaient pas mêlés à la conversation. Peut-être même ne la comprenaient-ils pas. Tous jeunes et paysans des campagnes de la Carniole, serrés les uns contre les autres avec je ne sais quelle affectation ou quel instinct de nationalisme, ils chantaient. L'un d'eux lançait d'abord trois ou quatre notes, et les autres, leurs yeux brillants fixés sur lui, l'accompagnaient en parties. Celui qui faisait les dessus avait une voix nasillarde, extrêmement haute, qu'il donnait à tue-tête. C'était un cri prolongé, sauvage, comme un>^ glapissement de bête fauve.
Pendant ce temps, des vues exquises se dé-
roulaient autour de nous : d'abord, au bas des pentes couvertes d'oliviers et de vignes que grimpait le chemin de fer, l'Adriatique élargissant sa nappe de lumière entre les côtes basses qui forment à droite un long ruban violet, coupé çà et là d'un reflet de métal et, à gauche, les massifs de Tlstrie, énormes, fuyant en larges dentelures. Juste au fond du golfe, au-dessous de nous, la villa impériale de Miramar s'avançait, toute blanche dans la mer. Puis ce fut un détour brusque dans les terres et une succession de montagnes, non pas de ces masses terrifiantes, à parois vertical es, {où les sapins pendent comme des clous entre deux ravins d'éboulements, \ mais de belles montagnes arrondies, qui se tiennent par la main, protégeant, \ de leurs robes de moissons et de forêts nuées par l'automne, la cité disputée, Trieste pour nous disparue.
Je comprenais vraiment que les Italiens convoitassent une contrée pareille, et Tlstrie, et les îles innombrables, et la Dalmatie dont les marins apportent les mélèzes à Venise sur des barques aux voiles de pourpre. Leur ambition me paraissait une preuve d'appétit et
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de goût tout ensemble. Je me disais que, si j'étais Italien, Trieste serait parmi mes rêves, et je résolus, dès mon retour, de questionner un de mes amis, homme de grand sens, habitant la ville depuis de longues années, sur ce fameux irrédentisme.
Aussi, lorsque, en compagnie d'une vingtaine de voyageurs, tous Allemands, j'eus \dsité les grottes d'Adelsberg, — une féerie souterraine qui dure deux heures, une promenade d'une lieue à travers les grottes de stalactites, éclairées à la lumière électrique, — je repris le premier train pour Trieste, et j'allai trouver mon ami.
Il écouta mes questions avec le sourire des gens que nos ignorances de l'étranger étonnent.
— L'irrédentisme? me dit-il; mais, mon ami, il n'y en a pas.
Comment, il n'y en a pas! L'Italie dis- |sout des comités, l'Autriche emprisonne des journalistes, on change des consuls, on écrit es brochures, on fait des articles et des discours violents : tout cela pour ou contre Yirredenta, et il n'y a pas d'irrédentisme!
— Entendez-moi bien : je ne prétends pas qu'il n'existe pas un parti favorable à l'annexion, de l'autre côté de la frontière. Il existe, au contraire, très marqué, très encouragé malgré les désaveux, très remuant. C'est tout à fait évident et, de plus, tout à fait naturel. J'admettrai même que, dans une province soumise à la domination autrichienne, le Trentin, ce mouvement correspond aux vœux de la population. Le pays de Trente est absolument italien, il se fondrait tout de suite avec l'Italie, il n'a aucun intérêt de premier ordre qui l'en sépare, et je suis convaincu que, dans un remaniement plus ou moins prochain de la carte d'Europe, il sera cédé, sans grande objection, par l'Autriche. Mais qu'il existe ici, parmi les gens nés et établis à Trieste, un parti séparatiste ayant une influence quelconque, ou surtout qu'il existe un sentiment populaire, général, favorable à l'annexion, voilà ce que je nie absolument.
— Cependant, mon ami, cette animosité que rien ne désarme, entre Italiens et Autrichiens, ces élections constamment faites contre
le gouvernement par la majorité italienne de ^ votre population?
— Oui, n'est-ce pas? c'est ce qui trompe: nous faisons de l'opposition à rAutriche, donc nous voulons nous séparer d'elle. On raisonne ainsi, à l'étranger, sur la foi des journaux intéressés à perpétuer l'équivoque. Rien n'est moins vrai. Pour bien comprendre la situation, il faut savoir que Trieste a joui longtemps de trois privilèges con.sidérables : elle était exempte d'impôt, exempte de la conscription, et enfin son port était franc. En ce temps-là, qui n'est pas bien loin de nous, aucune partie de l'Empire n'était plus attachée à la d3mastie des Habsbourg. On disait : « Trieste la fidèle », et ce n'était que justice. Mais, en ce siècle-ci, les privilèges, même les mieux fondés, même les plus utiles, n'ont pas la vie longue, et deux des trois dont nous jouissions nous ont été enlevés. Désormais, nous payons l'impôt foncier; nos enfants sont soldats de l'empereur; il ne nous reste qu'un fleuron de la couronne d'autrefois : la franchise de notre port.(/Encore est-elle menacée. Elle devait, au 1^^ juillet dernier, aller rejoindre les faveurs
passées dans la catégorie des souvenirs heureux. Les Triestins et les gens de Fiume, également atteints par la loi, ont tant fait, tant supplié, tant remontré, qu'ils ont obtenu une prorogation de deux ans. Peut-être gagnerontils encore une nouvelle période, peut-être réussiront-ils à obtenir un renouvellement de bail, mais en principe, la suppression du port franc est décidée. Des trois prérogatives de la grande ville commerçante, pas une ne subsistera. Voilà la raison principale de l'opposition que Trieste fait au gouvernement central; voilà pourquoi, entre elle et lui, la lutte est si vive parfois qu'on a pu s'imaginer, à l'étranger, qu'un divorce s'ensuivrait tôt ou tard. L'élément italien, qui s'organise, s'agite et s'ingénie à créer à la lieutenance générale le plus d'embarras possible, n'y est pas seulement poussé par le désir de démontrer sa force et d'assurer sa prépondérance. Au-dessus des passions d'amour-propre, il y a pour lui un intérêt matériel de premier ordre, à savoir: la conservation, ou, s'il se peut, la reprise de privilèges dont il a ou dont il avait la plus large part. Qu'on revienne aux exemptions
crautrefois, et vous verrez les choses s'apaiser. L'agitation triestine, très diminuée, ne sera plus que la jalousie remuante de races opposées, contraintes d'habiter ensemble... Croyez-moi, mon ami : jamais Trieste n'appartiendra à l'Italie.
— Jamais, c'est un bien grand mot.
— Il n'est pas trop fort ici. D'abord, parce que jamais l'Autriche ne consentira à se dessaisir d'un port comme le nôtre. Elle en a trop > peu pour n'être pas avare de ceux qu'elle possède. Le voulût-elle, que le pangermanisme ne tolérerait point une pareille conquête au profit d'une nation latine. Car vous n'ignorez pas que les rêves de cet ogre s'étendent des mers du Nord à l'Adriatique, et que Trieste doit lui servir à dominer l'Orient. Elle est marquée sur la carte de ses convoitises, qui s'allonge tous les jours, et où rien ne s'efPace. Mais j'en reviens à cette autre raison que je vous indiquais tout à l'heure. Trieste ne sera pas italienne, parce qu'elle n'a aucun désir de le devenir. Qu'y gagnerait-elle? Les exemptions d'impôts qu'elle réclame ? Vous savez bien que non. Elle serait écrasée de contributions.
y'comme le reste de l'Italie. Et que perdraitelle ? Oh ! c'est bien simple I Trieste deviendrait, du coup, une ville ae dixième ordre, comme Sor rente ou comme Amalfi. Trieste italienne et Trieste morte, c'est à peu près la même chose. Car, aussitôt, l'Autriche ferme sa frontière derrière nous; Fiume grandit démesurément; tout le commerce de la monarchie avec l'Orient s'3^ concentre; les navires nous oublient au fond de l'Adriatique, et nous mourons aussi vite que sûrement, dans notre double prison de douanes et de montagnes. Pensez -vous qu'un raisonnement aussi élémentaire échappe aux gens de ce pays-ci ? Il n'est personne, au contraire, qui ne le fasse, et qui ne se sente attaché à l'Autriche, sinon par le cœur, du moins par l'intérêt. Trieste se plaint, mais elle ne se révoltera jamais; elle compte beaucoup d'Italiens, mais qui ne rêvent rien moins que l'Italie...
Mon ami s'arrêta un instant, puis, s'apercevant que je n'étais pas encore entièrement convaincu :
— Voulez-vous un dernier argument? me ' dit-il.
A l'aventure go
— Volontiers.
— Nous sommes aujourd'hui vendredi?
— Oui.
— Soyez ce soir, à huit heures et demie, sur la piazza Grande.
— Qu'est-ce que j'y verrai?
— La démonstration vivante de ce que je viens de vous dire.
Le soir, à l'heure indiquée, je me trouvai sur la magnifique place qu'un square planté sépare de la mer. Une partie de la population s'y promenait, très animée, attendant comme^ moi. Cinq minutes s'écoulent. Une musique militaire débouche au détour d'une rue. Des soldats porteurs de lanternes l'enveloppent. En avant, en arrière, plusieurs centaines d'habitants de la ville, commerçants, boutiquiers, ouvriers, alignés comme un régiment, par files^v" de quinze ou vingt, occupant toute la largeur de la chaussée, marchent au rythme relevé de la fanfare. Ils ne chantent pas, ils ne crient point. Presque tous fument la pipe. Ils marquent le pas comme des troupiers, avec une Jîv^ sorte d'enthousiasme grave, très militaire, qui émeut. A mesure qu'elle avance, la colonne
grossit. En traversant la place, elle devient énorme. La plupart des promeneurs quittent les groupes, et se mêlent à elle. J'en fais autant, et, pendant quelques minutes, j'accompagne avec eux la musique enlevante, qui file grand train entre deux haies de peuple.
Une demi-heure plus tard, la retraite passait de nouveau sous les fenêtres de mon hôtel. Ce n'étaient plus seulement quelques centaines, c'était un torrent de trois ou quatre mille hommes — rien que des hommes, — qui l'escortaient maintenant, toujours en rang, toujours au pas. Parmi eux, il y avait sans doute des Allemands et des Slaves, mais aussi bon nombre d'Italiens. Tous suivaient, confondus, les soldats de l'Autriche.
L'eussent-ils fait, s'ils avaient eu au cœur la haine de l'Empire? Une race opprimée, prête à secouer le joug, prendrait-elle part, avec tant de belle humeur et d'entrain, à une promenade militaire conduite par ses oppresseurs? Jugez vous-mêmes.
Pour moi, je n'ajouterai qu'un mot à ces notes rapides, écrites à Trieste, sous l'impression du moment. C'est que je les ai partout
A l'aventure yi
contrôlées dans la suite de mon ,oyaoe Elles n ont été contredites par aucun homme bien informé, et je me rappelle encore ce Florentin itaharnssime, qui répondait à mes questions sur 1 ir redent a :
- A Trieste, monsieur? il n'y a pas quatre Italiens ayant deux sous dans leur poclie, qui désirent changer de patrie I
Les deux Bologne. — > L'Université. — Les nations de Flandre et d'Espagne.
Bologne la Grasse ! Bologne la Docte I Ce sont les deux épithètes qu'on accole à ce nom célèbre.
De la première, je dirai peu de chose, si ce n'est qu'elle est justifiée par la fertilité des campagnes de Bologne, par la réputation de sa mortadelle et de ses macaronis, surtout par un certain air opulent et florissant que n'ont pas beaucoup de cités italiennes. C'est proprement une ville contente d'elle-même. Aucune n'eut jadis autant de tours fortifiées, puisqu'elle
en compta, dit-on, jusqu'à deux cents: c'était un sujet* de fierté dans ce temps-là. Elle a mieux aujourd'hui : des rues bordées d'arcades, des monuments publics imposants, des palais nombreux et superbes. Je me garderai bien d'en parler, puisque beaucoup de gens peuvent les voir ou les ont vus. Je ferai seulement observer que ces somptueuses demeures sont infiniment plus accueillantes et aumônières pour le regard du passant que les nôtres. Tandis que nos hôtels, à Paris ou ailleurs, sont fermés de hautes portes qui ne s'ouvrent que pour permettre aux équipages d'entrer ou de sortir, et ne laissent rien deviner de l'architecture intérieure, ici, toute la journée, les portes sont ouvertes, et, à travers une grille ouvragée, qui clôt le péristyle, on peut apercevoir une cour pavée de marbre, entourée de constructions princières, ou plus souvent des jardins, des jets d'eau, de longues allées de chênes verts si étrangement tachetées de cyprès, des lointains tout argentés par la frange tom bante des cèdres. Il vous en vient des impressions de beau luxe et de bon goût. Le plus pauvre promeneur a quelque part dans le plai-
sir des riches. Il possède au moins une lucarne sur leurs richesses, et ce n'est pas tout à fait rien que de voir le bonheur des autres.
Bologne la Docte est beaucoup plus fameuse et beaucoup moins connue que Fautre. Personne n'ignore qu'elle possède une Université glorieuse et très ancienne, qui a célébré, en 1888, son huitième centenaire. 1
Mais les souvenirs ne protègent pas toujours les institutions contre le déclin. Je me demandais ce qu'il en était aujourd'hui de FUniversité de Bologne. Prospérait-elle, tombait-elle, se bornait-elle à végéter, cette manière de vivre qui en est une de mourir aussi? La première personne que j'interrogeai fut naturellement Bsedeker. Et Bœdeker, consulté en sa dernière édition de 1886, me répondit: « Elle compte actuellement environ cinquante professeurs des cinq Facultés et quatre cents
étudiants. »
Mais le guide des guides se trompe ici grossièrement, son livre n'est pas à jour, il s'en faut, et ce n'est pas d'hier que l'Université de Bologne a dépassé le chiffre d'étudiants qu'il indique. Elle en avait déjà six cent soixante-
A l'aventure 'o
huit en 1880; en 1883, elle monte à onze cent vingt-sept; en 1885, à douze cent quatre-vmgtdix-huit; en 1886, à treize cent trente-huit; enfin, d'après l'Annuaire publié l'an dernier, pour 1887-1888, elle atteint le nombre de quatorze cent soixante-sept élèves. C'est encore loin des douze mille écoliers d'autrefois, mais c'est beaucoup pour notre temps et assez pour placer Bologne au troisième rang des Universités italiennes.
Au-dessus d'elle, il n'y a que tapies, avec quatre mille cent trente-sept étudiants, et Turin avec deux mille cent soixante-dix. Rome ne vient qu'au quatrième rang, avec quatorze cent quarante-huit inscrits. Puis les chiffres décroissent vite pour Padoue, Palerme et Pavie. Ils deviennent bientôt très modestes. Les dernières des vingt et une Universités du royaume ne cueillent plus les étudiants que par dizaines : Gamerino en a quatre-vingt-dix-sept, Urbino, quatre-vingt-onze, et Ferrare seulement quarante.
Toutes ces Universités sont en progrès, même Ferrare, qui ne possédait que trente-neuf élèves l'année d'avant, et qui conquiert son quaran-
tième haut la main, en 1888. Mais Bologne est une de celles dont Taccroissement a été le le plus rapide y
A quelles causes attribuer le renouveau de faveur qui la porte en avant ? Un professeur, homme éminent et grave, me répondit : « A ce qu'on travaille beaucoup à Bologne ; ils s'amusent à Padoue, à Pavie, et ailleurs ; ici, les études sont fortes. » Je ne doute pas que les études ne soient très fortes, en effet. Je sais que Bologne peut offrir à la jeunesse laborieuse des maîtres renommés, des collections remarquables, une bibliothèque de cent mille volumes. Mais j'ai peine à croire que la passion de la science agite à la fois quinze cents étudiants. Admettons-le pour une élite, mais pour la masse, sans vouloir contredire absolument l'opinion flatteuse de ses maîtres, je me permettrai d'insinuer que la force des études n'est peut-être pas l'unique attrait. La beauté de la ville en est un autre, et ses cafés, et ses théâtres et sa situation privilégiée au centre de l'Italie, au carrefour de nombreuses lignes ferrées. Il y a sûrement quelque chose de cela dans le succès croissant de l'Uni-
versité, et comme un bon service rendu par Bologne la Grasse à Bologne la Docte.
Toute cette jeunesse est distribuée non pas entre cinq, mais entre quatre Facultés et plusieurs Écoles annexes : la Faculté de belleslettres et philosophie, celle des sciences mathématiques, phj'siques et naturelles, celle de droit, celle de médecine et de chirurgie, puis une École d'application pour les ingénieurs et architectes, créée et rattachée en i875 à la Faculté des sciences, une École libre des sciences politiques, une École de pharmacie, une École vétérinaire, etc.
La maison est universelle. Elle vous tient plus ou moins longtemps, suivant la qualité des titres qu'on lui demande. On peut y devenir laureato — la laurea est un grade équivalent à peu près à notre doctorat — de philosophie ou de lettres, de chimie, de physique ou de droit après quatre ans, de mathématiques après cinq. Il en faut six pour être laureato de médecine, mais il en suffit de trois pour obtenir le diplôme d'ingénieur civil ou d'architecte, et de deux pour faire un notaire.
C'est à chacun de choisir. Il y a des cours
et des maîtres pour tous les goûts. Je n'ai pas compté moins de cinquante-deux professeurs ordinaires, treize professeurs extraordinaires, quarante chargés de cours, — il est vrai que plusieurs cumulent deux ou trois de ces titres, — et soixante-trois privât docent, que Ton nomme insegnanti liberi con effetti legali. C'est, on le voit, toute une légion. Aucune initiative ne semble repoussée. J'ai remarqué, par exemple, dans la seule Faculté de jroit, un cours d'histoire des sciences politiques et de législation comparée, d'autres de pratique criminelle, de législation cadastrale, de comptabilité d'État, d'histoire des traités, de droit canonique, de paléographie. On comprend ce que cette abondance introduit de variété et d'intérêt nouveau dans l'enseignement. C'est là certainement une des attractions de l'Université de Bologne. Ajoutez-y ses illustrations scientifiques. Elle en a de véritables, dans le présent comme dans le passé. Je n'ai pas à rappeler les anciennes. Aujourd'hui c'est Giosué Carducci, le poète le plus renommé de l'Italie actuelle ; le recteur Murri et M. Calori, l'un médecin, l'autre anatomiste; M. Luc-
chini, le professeur de droit criminel, associé aux travaux préparatoires du récent code pénal ; le professeur de droit civil, Regnoli ; le savant archiviste préposé aux archives d'Etat, M. Carlo Malagola. Il serait facile de citer encore d'autres hommes distingués dans les lettres et les sciences. L'Université de Bologne est, je crois, sous ce rapport, une des mieux partagées de la péninsule.
L'esprit qui domine chez elle, comme dans toutes les autres Universités, est l'esprit libéral, celui de la révolution italienne, qui s'y trouve même racontée et célébrée à part dans un cours d'histoire du risorgimento italiano.
La manière d'enseigner n'y diffère guère de la nôtre. L'appareil est le même. Les professeurs, sauf ceux de la médecine, parlent en robe, assis dans une chaire de bois qui diffère seulement des caisses à orangers d'où enseignent nos professeurs de Facultés, en ce qu'elle est surmontée d'un baldaquin, dénué d'ailleurs de frivoles ornements. Quant au palais même, situé dans la rue Zamboni, il n'a rien de remarquable : une cour entourée de salles rectangulaires, des murs peints, des corridors où
se dresse çà et là un buste d'homme célèbre, aux endroits où ça ne gêne pas ; somme toute, un bel exemplaire du style nu, proche voisin de nos constructions pédagogiques de France, qui n'enseigneront jamais à nos enfants Tamour de Tarchitecture.
Jusque-là, l'Université de Bologne, tout ancienne qu'elle soit, nous apparaît absolument moderne d'allure et d'aspect. Pourtant quelque trace du passé subsiste, un dernier vestige du moyen âge, du caractère universel d'autrefois, que j'ai observé avec le plus vif intérêt: je veux dire la nation flamande et la nation espagnole.
Oui, il existe encore deux groupes, dotés et organisés à part, d'étudiants du Nord et du Midi, peu nombreux l'un et l'autre, mais régis encore par la loi de leur fondation. Le collège Jacobs ou collège des Flamands, situé via Guerrazzi, compte trois ou quatre étudiants, très bons sujets et très laborieux, m'a dit un de leurs professeurs. Ils sont entretenus sur un fonds d'anciennes dotations. Leur recteur est un citoyen bolonais, nommé par les administrateurs, tous également Bolonais. Le revenu brut
du collège est d'environ dix-huit mille francs.
Le collège espagnol, le plus riche des deux, fondé au xjv® siècle par le cardinal Albornoz, archevêque de Tolède, jouit d'un revenu d'environ cinquante mille francs. Il a compté jusqu'à une vingtaine d'écoliers; il n'en avait que cinq quand je l'ai visité. On conçoit que ces jeunes gens, prébendes de la sorte, puissent vivre largement. Ce sont tous des fils de famille, la plupart se destinant à la diplomatie, carrière lucrative et dès lors très recherchée dans l'Espagne contemporaine. Les cinq étudiants espagnols d'aujourd'hui sont inscrits à la Faculté de droit. L'un d'eux fait, en outre, ses études de médecine. On ne les dit pas aussi bûcheurs que leurs collègues des Flandres. En revanche, ils sont des hommes du monde accomplis, très choyés par la société bolonaise, les plus brillants de ses valseurs et de ses élégants : on l'ignorerait qu'on le devinerait tout de suite en visitant leur palais.
Ce palais, coUegio San Clémente degli Spagnuoli est situé dans une rue qui s'appelle naturellement Saragozza. On entre dans une cour, au milieu de laquelle est un puits en fer forgé ;
tout autour règne un cloître fort joli, décoré extérieurement de portrails à fresque, par Annibal Carrache, et tout le long du cloître, à l'inlérieur, ouvrent les appartements de l'estudiantina.
Chaque étudiant a deux pièces à lui. Voici, par exemple, le cabinet de travail de M. le marquis de L... Il est assez petit, voûté en ogive, et meublé curieusement d'un bureau, d'un fauteuil, d'un sofa et d'une quantité de bibelots accrochés au mur : tableaux de courses, photographies de jeunes gens et déjeunes filles, dont quelques-unes signées et charmantes, — n'ai-je pas dit que ces messieurs allaient beaucoup dans le monde? — drapeau espagnol, ombrelle japonaise pendue au plafond. Dans un coin, un piano. La fenêtre ouvre sur le jardin. A côté, une chambre de même grandeur, ornée dans le même goût : des portraits de toreros encadrent une panoplie de pistolets et d'épées. Je n'ai pas vu la moindre bibliothèque. Il est vrai que celle de l'Université est si complète I
Ces messieurs d'Espagne n'ont pas un règlement sévère : ils sont libres toute la jour-
née et libres le soir jusqu'à minuit. Ceux qui veulent s'offrir, à leurs frais, le luxe d'une voiture ou d'un cheval de selle y sont autorisés. Ils donnent de grands dîners. Un personnage de marque, ambassadeur, ministre ou prince espagnol, ne passe point à Bologne sans s'asseoir à la table des étudiants de Saint- Clément. Ainsi, quand le duc de Montpensier venait surveiller les intérêts considérables qu'il avait dans le voisinage, il ne manquait jamais d'être invité ni de répondre à l'invitation. Il y a grande fête aussi et réception en costume de gala pour l'arrivée d'un nouveau membre de cette aristocratie écolière. Et il paraît que ces messieurs font royalement les choses. Enfin, pour passer leurs vacances, — car ils ont tout à souhait, — ils peuvent retourner en Espagne, ou se retirer à quelques lieues de Bologne, dans une villa que j'ai visitée. C'est une grande maison sur les collines d'Ozzano, avec une vue admirable sur la vallée. Une futaie l'enveloppait autrefois., Mais il s'est trouvé un recteur très peu poète qui l'a fait abattre. Les étudiants, aujourd'hui, vivent Darmi les vignes.
Le fondateur du collège des Flamands, Jean Jacobs, avait, dans son testament du 9 septembre I60O, conféré le droit de désigner les écoliers du collège à la corporation des orfèvres. Ce droit passa, quand la corporation s'éteignit, à la municipalité de Bruxelles, qui l'exerce aujourd'hui. Pour les Espagnols, le mode de nomination était différent. Les candidats, qui devaient remplir certaines conditions de noblesse, de religion et de fortune, étaient présentés par les descendants de la famille Albornoz ou par divers prélats, comme les évèques de Tolède, de Salamanque, de Burgos, de Gompostelle, de Sagonte, d'Abula, etc. Une fois admis à TUniversité, ils choisissaient eux-mêmes leur recteur, et ce recteur n'était autre que l'un d'eux. Je n'ai pas ici la même certitude que pour le collège flamand ; je crois, néanmoins, que ces anciens usages sont encore observés.
Bologne., au moyen âge, comptait une troisième nation particulièrement florissante, celle des Allemands. Et cependant, c'est à peine si on en avait gardé mémoire, lorsque, récemment, un jeune gentilhomme bolonais, érudit et lettré, le comte Nerio Malvezzi de'Medici,
découvrit dans ses archives, parmi les papiers vendus à l'encan lors de la domination française et achetés par sa famille, des pièces qui reconstituaient l'histoire entière de la nation allemande, et donnaient jusqu'aux noms, jusqu'aux armes des étudiants oubliés.
La découverte fit du biuit; les savants d'Allemagne s'émurent : il y allait de la gloire de la patrie, des origines de nombreuses familles encore existantes. Peut-être même allait-on pouvoir déterminer la vraie nationalité de Copernic, que les Teutons et les Polonais réclament également pour compatriote ! Et en effet, le nom de Copernic se trouvait parmi ceux de la nation allemande ; mais, comme il arrive souvent, la controverse n'en a pas moins continué. Un délégué fut envoyé de Berlin. Bientôt après, M. Mommsen lui-même fit le voyage de Bologne, et demanda au comte Malvezzi l'autorisation de publier les documents, au nom de l'Institut de Berlin. Ce qui fut accordé. Seulement, la dépense était lourde. L'InstituI se fit appuyer par le prince de Bismarck, et, sur le rapport du chancelier, l'empereur Guillaume voulut bien la partager. M. Mommsen
les en remercia tous deux dans une belle préface en latin.
Une première partie de ces précieuses chroniques a donc paru en 1887. C'est un superbe volume in-folio, orné de reproductions de miniatures du xv^ siècle et intitulé: « Acta nationis germanicœ imiversitatis bononiensis, ex archetypis tabularii Malvezziani, ediderunt Ernestus Friedlaender et Carolus Malagola. » Il conduit l'histoire de la nation allemande à Bologne du milieu du xni^ siècle au milieu du xvi®. Mais les documents vont au delà, et, selon toute apparence, la publication sera continuée, soit par l'Allemagne, soit par l'Autriche, également intéressée dans cette découverte.
Est-ce bien tout ce qui reste de l'antique Université : deux collèges et un livre de souvenirs ?
Pas tout à fait. Je réjouirai quelques âmes affligées en leur apprenant que le droit romain fleurit encore dans l'école illustrée par Irnérius. Le vieux maître germain, savant aux gloses profondes, inventeur du doctorat en droit, et ses quatre premiers sujets, qui furent, paraît-il, Bulgarus, Hugolin, Pileus et Martin, peuvent continuer de dormir en paix :
leur gloire n'est point touchée. Le Digeste, le Code, les Institutes de Justinien, ce lourd bagage de textes contradictoires autant que vénérables, si lestement bousculé, en ces derniers mois, par notre Conseil supérieur de l'instruction publique, occupe toujours là-bas la même place encombrante et sacrée. Je n'ai pas eu besoin d'interroger, pour le savoir, mes auteurs ordinaires, ni de recourir aux programmes. Il m'a suffi de jeter un regard, tout à l'entrée de l'Université, sur une petite affiche blanche, grande comme la main, portant avis d'un concours de Pandectes. Vous me direz que les concours de Pandectes ne sont pas rares, et qu'on en use encore à Paris. Je le sais bien. Mais il y avait à Bologne une ligne caractéristique, une ligne qui contient un monde : a L'emploi de la langue latine, toutes choses égales d'ailleurs, sera un titre de préférence. » Vous entendez, Raoul Frary, le latin, un titre de préférence ! Ujio titolo di preferenza ! Cette ligne-là, voyez-vous, je l'ai saluée quand j'ai passé, car j'étais sûr, en France, de ne la relire jamais!
Un patriote grand seigneur. — Son opinion sur la triple alliance La marquise B.
Quand je me présentai pour voir le jeune et savant marquis B..., qui habite une des villes du nord de l'Italie, entre Bologne et Milan, il était à là campagne, comme le doit, pendant la saison d'automne, tout gentilhomme italien, n'eùt-il qu'une cabane entre deux peupliers, aux portes d'un faubourg, ou seulement un ami qui en possédât une.
Ce dernier cas n'est pas celui du marquis B..., très riche et même trop riche. L'abondance de ses biens me mit dans un extrême
A l'aventure 8Î*
embarras. « Faites attention, m'avait dit le majordome, car mon maître possède trois habitations à un kilomètre l'une de l'autre : .a villa, la palazzina et le palazzone. Ce n'est pas à la villa, ce n'est pas au petit palais, c'est au grand palais qu'il demeure. On vous indiquera là-bas la route à suivre. >■> Naturellement je me trompai. Arrivé à la gare de banlieue, bientôt sans guide, en pleine campagne, je perdis une heure dans les chemins. Je ne le regrettais guère, à vrai dire. C'était le matin, par un temps clair. Des volées de linots s'envolaient, et se reposaient sur les hautes treilles de vignes courant en lignes régulières sur des souches d'ormes et de mûriers; Au-dessous, la terre fraîchement labourée, toute noire, fumait. Quelques groupes d'hommes et de femmes, grimpés sur des échelles, achevaient de cueillir la vendange. Mais presque partout elle était déjà faite, et les attelages de mules ou de bœufs blancs encombraient le route, traînant vers la ville de longs et minces tonneaux, sur des chariots de forme antique, aux timons sculptés, rasant le sol.
Un des contadini qui conduisaient ces atte-
lages me montra enfin le palazzone, une grande façade rose, bordée de jaune, sur une hauteur. Une avenue plantée de cormiers y conduisait. Le second majordome qui mereçuL aussi beau, aussi solennel que le premier, — et ce n'est pas peu dire, — alla prévenir son maître. Et le marquis B... vint me trouver au salon, dont la large porte, par cette tiède matinée, restait ouverte.
Le châtelain, par son tempérament et par ses relations, est porté vers les choses de la politique. Il aime à en parler. Aussi, après quelques minutes de conversation décousue, de questions sur des amis communs, de banalités nécessaires, il s'engagea de lui-même dans la voie où je ne demandais pas mieux que de le suivre. Je le savais très franc et indépendant d'opinions, incapable même de déguiser, par excès d'amour-propre ou scrupule de courtoisie, la nuance vraie de sa pensée.
— Ayez la bonté de m'expliquer, lui dis-je, pourquoi votre pays est si fort animé contre le nôtre, si menaçant quelquefois et si défiant toujours?
Il se mit à sourire.
— Tout d'abord, répondit-il, je vous prie de constater que je ne suis pas personnellement un ennemi systématique de la France, ou du moins des Français pris individuellement. Je connais beaucoup de Français, j'apprécie grandement leur esprit, je suis heureux de les recevoir, et, tenez, je ne vous attendais pas ce matin : regardez sur cette table de salon.
Je m'approchai, et j'aperçus, rangés sur la table blanche réchampie d'or, V Univers illustré, V Illustration, la Revue des Deux Mondes, un journal pour la jeunesse, rien que des publications françaises et pas une italienne.
— Maintenant, reprit mon hôte, que vous êtes édifié par ce petit détail sur mes goûts personnels, et que vous ne risquez plus de me prendre pour un adepte du misogallisme, je ne vous cacherai pas qu'en effet l'opinion en Italie n'est pas favorable à la France. Quand je dis l'opinion, j'écarte immédiatement un nombre considérable de gens qui n'en ont aucune. Les paysans et les ouvriers, chez nous, sont beaucoup moins politiciens que chez vous. Ils lisent moins, en général ; ils savent à peine où se trouve la France ou l'Allemagne, et leur
sentiment n'est guère que l'expression d'un instinct humain : pas de guerre avec personne; qu'on nous laisse en paix gagner notre vie déjà si dure et celle de nos enfants; qu'on ne nous charge pas de nouveaux impôts ; que chacun reste en famille au beau soleil qui repose.
— Ce sont des sages ! ^
— Mais qui ne mènent rien. Ceux qui régissent nos affaires publiques, je ne vous apprendrai rien en vous le disant, ont peu de sympathie pour la France. La plupart de ceux qui, de près ou de loin, touchent à la politique, pensent de même. Ils sont en méfiance. A tort ou à raison, ils s'imaginent que vous êtes jaloux de nos progrès, que vous voyez avec peine la nation unifiée prendre rang parmi les grandes puissances. Le souvenir de 1849 les poursuit. Ils vous voient déjà, avec cette intuition prompte, irraisonnée, qui est le propre du tempérament italien, revenir sur l'œuvre que vous avez faite sous Napoléon III, et menacer l'unité conquise. Tous ces bruits ridicules de débarquements projetés par les Français, à la Spezia ou ailleurs, de troupes concentrées pour le passage à l'improviste de
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quelque col des Alpes, ne sont que les symptonaes de cet état d'esprit, les fantômes plus ou moins bizarres enfantés par cette appréhension très réelle d'un retour offensif.
— En sorte, monsieur, que le plus clair résultat de la part que le gouvernement impérial a prise autrefois dans votre unification, tantôt par les armes, tantôt par une complicité diplomatique, n'est pas précisément la reconnaissance?
— Je serais tenté de vous demander si vous croyez, vous-même, à la reconnaissance des peuples ? C'est une vertu privée. Elle est déjà rare chez les individus. Je ne sais pas si elle existe de peuple à peuple. En tout cas, eùt-elle véritablement existé chez nous, que vous l'auriez tuée rapidement.
— Comment cela?
— Par votre expédition de Tunis d'abord. Nous convoitions la Tunisie. C'était une colonie toute désignée à notre ambition, voisine de la Sardaigne et de la Sicile...
— Un peu moins que de l'Algérie, cependant?
— C'est vrai, mais toute italienne, et c'est
ce que vous oubliez. Encore aujourd'hui, sous votre domination, Tunis est beaucoup plus italienne que française par la langue, la population, les mœurs, l'importance comparée de nos établissements commerciaux et des vôtres. Vous nous avez devancés : vous l'avez occupée. C'est bien. Vous comprendrez seulement que cela ne se pardonne pas en un jour. La déception a été trop vive. Et ce n'est peut-être pas ce qui nous a le plus indisposés contre vous.
— Qu'y a-t-il encore ?
— Il y a l'attitude provocante que vous avez prise à notre égard, la guerre d'épigrammes, presque quotidienne, de vos journaux, de vos revues, de vos livres, de vos discours politiques. Vous nous avez blessés, de la sorte, un nombre incalculable de fois!
Le jeune marquis, jusque-là assis dans son fauteuil de toile à dessins de laine, se leva, les nerfs vibrants d'une émotion qu'un Français n'eût pas eue, ou qu'il eût montrée autrement. Car son visage ne changea pas. Le mot demeura correct et courtois. Seuls, le mouvement plus rapide de ses yeux, le tremblement faible de la voix et du geste, manifestaient une irrita-
lion intime, quand mon hôte vint s'aceouder au marbre de la cheminée, plus près de moi, et ajouta :
— Oui, blessés. Nous sommes, je le sais, d'une extrême nervosité, nous nous offensons vite. Mais, franchement, les occasions ne nous ont pas manqué. A tout propos, on nous répète que nos soldats ne valent pas les autres ce qui est faux; que nous ne sommes que par vous, ce qui est au moins agaçant; on nous propose de mettre en ligne cent mille Français contre cent mille Allemands renforcés de dix mille Italiens, pour égahser les chances; on nous jette à la tête Custozza, Lissa. Et que voulez- vous que nous répondions ? Vous autres si l'on vous crie : « Reischoffen ! Sedan ! » vous pouvez riposter : « Rocroy ! Austerlitz ! léna ! Sébastopol ! » Vous avez cent victoires, de la gloire militaire de quoi effacer le souvenir de vos récentes défaites. Mais nous, je vous le demande, que pouvons-nous répondre? Nous n'avons qu'un autre nom : « Dogali », une défaite courageuse, mais une défaite encore. Comprenez-vous ce qui s'amasse alors de rancune au cœur d'une nation au tempérament
impressionnable comme le nôtre, d'une nation qui n'est, permettez-moi le mot, qu'une parvenue parmi les grandes puissances, et qui, comme telle, est plus sensible encore aux blessures d'amour-propre?
Quand il eut achevé cette tirade, le marquis B..., comme une mandoline qui se détend, cessa de vibrer. Il redevint subitement le beau jeune homme aimable et grave avec lequel j'avais commencé à causer un quart d'heure auparavant.
— Il y a de tout cela, me dit-il posément, dans la triple alliance.
— Que vous approuvez, à ce que je vois?
— Sans enthousiasme et avec la pleine conscience de ses dangers. Je n'ai pas, et beaucoup d'Italiens des classes élevées n'ont pas plus que moi le fanatisme et l'ardeur provocante de M. Grispi. Nous sommes très opposés à cette politique brouillonne. Mais, pour les motifs que je vous ai dits, nous jroyons avoir à nous défendre contre la France. Et, ramenée à cette mesure défensive, la triple alliance nous paraît nécessaire en ce moment. Isolés, nous serions trop faibles. Avec l'Au-
triche et rAllemagne pour alliées, c'est bien dilï'érent. Nous avons mis notre unité nationale à l'abri derrière elles. Il est vrai qu'on peut trouver étrange et peu solide un accord avec l'Autriche, notre ennemie d'hier, une puissance et une race qui n'ont pas la s^-mpathie bien vive du peuple italien. Mais remarquez qu'aucun conflit aigu ne nous sépare d'elle, aujourd'hui qu'elle a renoncé à toute velléité de possession en Italie, et que même nous sommes les premiers intéressés au maintien de l'Autriche. Elle sert de tampon entre l'Allemagne et nous. Si l'Allemagne l'absorbait, si l'Allemand du Nord, devenu maître d'un empire colossal, s'établissait le long de nos frontières, il ne résisterait pas à l'instinct fatal qui pousse les races du Nord vers nos plaines : il passerait les montagnes, et descendrait.
— Mais ce danger, monsieur, qui sait s'il ne vous attend pas au lendemain d'une guerre heureuse, qui ferait de l'Allemagne la première puissance du monde et des esclaves de ses alliés de la veille? Elle est déjà leur suzeraine. En cas de défaite, vous auriez également à vous repentir de l'aventure où vous auraient entraî-
nés vos traités. Pourquoi ne demeurez-vous pas neutres? C'est une idée que j'ai entendu exprimer à plusieurs de vos compatriotes : ritalie indépendante, placée en dehors des agitations, hôtesse et musée pour toute l'Europe, arbitre quelquefois de ses querelles. Le vœu n'a rien de blessant.
— Non : il est seulement impossible. Est-ce que nous pouvons nous désintéresser de la politique générale, avec notre situation géographique et le rôle que nous sommes appelés à jouer dans la Méditerranée? Croyez- vous que nous puissions renoncer à la place que nous croyons avoir conquise dans le monde? Neutres I C'estl un joli rêve, en vérité I La république de Venise fut neutre aussi, et finalement mangée par Bonaparte.
— Cependant, il y a chez vous une certaine opposition, et même un commencement d'agitation contre la triple alliance ?
— Dites plutôt qu'on se plaint des conséquences qu'elle a eues, ou qu'elle pourrait avoir. Ce n'est pas la même chose. Le commerce souffre de la rupture des traités avec la France. Tout le monde redoute une guerre.
Je ne crois pas qu'en dehors de l'armée, portée à la désirer, comme toutes les armées du monde, et de quelques fanatiques sans crédit, on trouve en Italie beaucoup d'hommes pour qui la guerre n'est pas un épou vantail. Je suis même convaincu qu'au fond M. Grispi n'en veut pas. Mais de là à désavouer nos amitiés, et surtout à changer l'orientation de notre politique pour nous rapprocher de vous, il y a très loin. Aucun parti n'y songe.
— Vos radicaux, cependant? Cette campagne si vigoureusement menée par le Secolo de Milan ?
— Vous y croyez ?
— Je vous interroge.
Le marquis sourit légèrement.
— Pour les besoins de la polémique, dit-il, le parti dont parlez est souvent appelé le parti français. Et cela peut faire illusion à quelques personnes à l'étranger. De plus, il prêche, en effet, de toutes manières, contre l'influence et l'alliance allemandes. Le journal est extrêmeirent répandu. Son directeur parcourt en ce moment l'Italie en faisant, sur ce thème, des conférences populaires. Ne vous abusez pas,
néanmoins. Ce n'est qu'un moyen d'opposition gouvernementale.il n'y a pas de parti français en Italie. Il y a seulement des révolutionnaires qui, cherchant une plate-forme, ont rencontré celle-là. Ils n'aiment pas la France pour ellemême, croyez-le bien . Ils aiment la république. Si la France changeait, je ne dis pas même de gouvernement, mais d'allures, elle n'aurait pas d'ennemis plus acharnés. Et si demain la guerre éclatait, pas un d'eux ne refuserait de marcher. Le jour où le roi donnera l'ordre de partir, soyez bien persuadé, monsieur, que tout le monde partira.
— Tout le monde?
— Cela ne fait aucun doute pour moi.
— Avec entrain?
— Avec passion, du moins jusqu'aux frontières.
— Et au delà ?
— C'^st l'inconnu.
— Vous avez des chefs?
— Je suis trop franc pour vous répondre que nous en avons beaucoup. Il y a des hommes inférieurs dans de très hauts commandements, ou du moins des hommes qui
n'ont pas donné de preuves, et n'inspirent pas confiance. Il y en a quelques-uns de capables. Le plus populaire de tous est le général Pianell, un Napolitain, ancien ministre de la guerre de François II, et qui a montré de la décision à Custozza. Eh mon Dieu ! nos défauts sont ceux des armées jeunes : le manque de chefs éprouvés, une cohésion encore imparfaite, une mobilisation où l'imprévu jouerait un grand rôle. Tout cela ne dépend de nous qu'à moitié. Mais il en est un autre que je redoute davantage, un vice qui n'est ni dans notre organisation ni dans notre armement. La plupart de mes compatriotes ne l'aperçoivent pas, car c'est précisément la conviction où nous sommes d'être arrivés. Les incontestables progrès accomplis ont tourné bien des têtes. L'amitié allemande a achevé d'infatuer les esprits. On s'imagine p'avoir plus rien à faire pour égaler les p-^us fortes nations militaires. On s'endort. Et ceux qui le voient sont réduits à une appréhension stérile, mais dont je souffre, monsieur, plus que je ne saurais le dire... Je vous demande pardon, ajouta- t-il après un moment : je ne puis
causer de toutes ces questions sans un peu d'énervement... V^oulez-vous sortir avec moi? Nous avons le temps d'aller jusqu'à une vigne que je voudrais vous montrer. Je l'ai plantée d'après les méthodes françaises.
( Nous sortîmes, par un des temps les plus délicieux que j'aie goûtés de ma vie, un de ces temps d'automne infiniment purs, où la lumière vient de partout, et rend les feuilles transparentes, et, passant au travers de ces ors, de ces pourpres bruns, de ces verts atténués, arrive aux yeux en fête avec une variété et une douceur sans égales. Le jeune châtelain me pria d'admirer un bois de chênes, chose assez rare dans la contrée, et s'arrêta même devant un arbre d'assez commune venue, poussé dans le taillis. « Voyez, le beau chêne I » me dit-il. Je pensai aux géants de nos forêts, qui ont trente mètres sous branches, et il me fallut un peu d'effort pour répondre oui. Par l'allée tournante et très accidentée, nous fûmes bientôt au sommet d'une colline couverte de vignes. Là, l'Italie reprenait ses avantages. Le paysage était immense et d'une limpidité qu'aucune brume ne voilait.
Co fut une heure charmante et vite passée. Puis nous revînmes à la villa.
Pendant le déjeuner, toute la famille parla français et fort bien, en mon honneur : le marquis naturellement, son père, un ami, vieux garçon, depuis quelques semaines en villédature, une enfant de dix ans, un peu chétive, qui avait déjà le charme de regard et de langage de sa mère. Ils eussent parlé aussi facilement l'anglais et, je crois aussi, l'allemand. La marquise B..., née dans la province de Tarente, avait ce teint de nacre blonde et cette finesse de traits des Grecques d'Italie, qui ont gardé du type classique l'extrême pureté des lignes, mais avec une ténuité, un effacement des angles, une ombre de morbidesse qui ne sont puint antiques. J'en juge au moins par celles que j'ai vues. Elle causait peu, mais pour dire des choses fines, très sensées, sans aucun éclat de voix. Le luxe délicat du service, les fleurs disposées par petits bouquets dans de minuscules vases d'argent ciselé, sans profusion, par leur arrangement et leur choix témoignaient d'un goût supérieur. Pas une fois je ne la vis donner
le moindre signe d'attention à l'ordonnance matérielle du repas, rappeler, de quelque façon que ce fût, qu'elle n'était pas une étrangère, toute au plaisir d'écouter et de suivre une conversation, dans cette maison dont les moindres ressorts dépendaient d'elle. Elle coupa une aile de poulet dans l'assiette de sa fille, en vraie marquise qu'elle était. Vingt sujets furent effleurés autour d'elle : voyages, livres, musique, Paris. Elle était informée sur tout, mais elle le laissait deviner : elle ne le montrait pas. Quand une éducation atteint ce degré d'affmement, il est plus difficile de distinguer une grande dame italienne d'une Française, d'une Suédoise ou d'une Russe. Cependant l'Italienne se révélait, malgré elle, à certains moments où la conversation l'intéressait davantage. Une lueur ardente, dont ses yeux semblaient agrandis, une sorte d'éclair d'un esprit passionné, passait dans son regard, et disparaissait aussitôt, sans aucun mouvement du visage, sans le moindre frémissement de ses sourcils minces et d'une courbe légère, comme un arc au repos. Et je ne pouvais m'empêcher alors de songer à ces figures délicîcites que
A l'aventure dûo
peignaient les peintres de l'ancienne école, dont les joues s'ombraient de cheveux légers comme un souffle, et dont la bouche, à peine rose, souriait d'un sourire impénétrable et doux.
Elle portait une robe réséda, très >imple, et un serpent d'or à l'attache pâle de son bras.
— Serez-vous encore demain à X...? me demanda le marquis au moment où je prenais congé de lui. Je dois m'y rendre, et je serais content de vous montrer mon palais. J'ai une bibliothèque qui, peut-être, vous intéressera.
Il fut convenu que nous nous retrouverions le lendemain, à la ville.
Le palais du marquis B... — Les partis italiens. — Mélancolie d'un jeune homme riche. — La peur de se compromettre.
Le palais, un des plus beaux spécimens de l'art italien du xvi^ siècle, est situé dans une des principales rues de la ville. Le peu qu'on en voit de l'extérieur, — les énormes moellons des assises, les fenêtres grillées de barres de fer, toujours sombres sous la voûte des arcades qui bordent la chaussée, — donne l'idée d'une forteresse ; Tintérieur est aménagé pour les fêtes : symbole de ce temps, à la fois violent et raffiné, où l'on dansait en manteau de soie avec une dague au côté.
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Un escalier de marbre à paliers, large comme celui de VÉmimnce grise, de Gérôme, conduit i une première salle de bal. Le marquis m'attendait là. Il souleva une portière de satin cerise qui retomba sur elle-même avec lenteur, et dont le mouvement troubla, pour un instant, le sommeil de tous les reflets que se renvoyaient les uns aux autres le pavé de mosaïque, les glaces, les tentures, les moulures dorées de l'énorme salle vide. Quand cette vague de couleurs eut fini son ondulation, je m'aperçus de l'étonnante disposition du plafond: il était percé d'une large ouverture ovale bordée d'une balustrade, par où venait comme une grande pluie de lumière, et qui pouvait permettre à des groupes d'invités, à ceux d'un âge mûr, ou simplement songeurs, de contempler, sous un jour assurément rare, les fêtes qui se donnaient au-dessous d'eux. Quatre autres salons faisaient suite à celui-là, ornés dans un goût un peu pesant et trop riche, puis les appartements du marquis et de sa famille, tout nouvellement meublés par quelque tapissier de Milan ou de Paris, un cabinet de travail, d'une coquetterie sévère, d'autres pièces inoccupée^*
— Vous voyez, me dit mon hôte, que c'est trop grand pour nous, ce palais, d'autant que nous l'habitons seuls.
11 tenait à se séparer, sans trop y appuyer, de tant de pauvres seigneurs italiens qui n'ont plus à eux qu'un étage, ou moins encore, du palazzo des aïeux, louant ou vendant le reste à qui veut les payer. Peu de bibelots, d'ailleurs, dans cette maison patricienne, peu de souvenirs même du passé : quelques ta bleaux pendus aux murs des chambres, têtes de gentilshommes ou de belles dames de divers temps, le portrait obligé d'un cardinal de la famille, quelques aquarelles achetées en voyage et, près d'une cheminée, une jolie miniature représentant la reine Marguerite. Je n'ai vu nulle part le roi Humbert. Peutêtre y avait-il là une nuance voulue.
— Ahl me dit le marquis, en ouvrant la porte de la bibliothèque, que de fêtes splendides ont été données, autrefois, dans ce palais I
— Pourquoi dites- vous autrefois? Vous recevez encore?
— Très peu souvent et très peu de gens.
— Vous voyagez beaucoup, en effet, tandis
que vos pères demeuraient à la ville. Votre vie ne ressemble plus à la leur.
— Ce n'est pas la cause, répondit-il avec une nuance de tristesse. La cause se trouve dans les divisions de mon pays. Je suis suspect aux hommes du pouvoir, parce qu'il me répugne de les suivre ; suspect aux autres, parce que je ne puis me résigner à l'inaction, et aussi, je l'avoue, parce que mes idées, sur certains points, s'écartent des leurs. La noblesse dont je sors est d'origine républicaine, comme presque toute celle de la contrée : nous étions les chefs d'un gouvernement populaire, et cela vous explique...
Il s'arrêta sur cette ébauche d'aveu, et se mit à parcourir rapidement, des yeux et de la main, les rayons de sa bibliothèque. Il prenait un livre, le posait sur la table, retournait, en prenait un autre, sans hésiter, sans se hâter. J'admirais l'aisance singulière avec laquelle ce jeune homme, en jaquette de drap anglais, né pour le sport et pour le grand air, correct comme un attaché d'ambassade, se mouvait dans ce monde d'érudition. Il m'apporta successivement un diplôme de Charles-Quint, des
liO A l'aventure
lettres de Leibnitz, des éditions rares des premiers glossateurs des écoles de droit italiennes, des œuvres superbement éditées aux frais de maisons princières, un Vitruve, un Tacite, un Dante, reliés à la façon romaine, en peau de truie à filets d'or. On sentait en lui mieux qu'un collectionneur. Il avait lu. Il feuilletait les volumes de cette main sûre qui retrouve sans effort la page saillante, la miniature précieuse, la note gravée en marge par quelque possesseur anonyme d'autrefois, scrutateur patient d'in-folio. Et cela labsorbait si peu qu'il causait en même temps d'un tout autre sujet. A peine s'interrompait-il pour souligner d'un mot l'inventaire rapide de ses richesses bibliographiques, et, sitôt après, son esprit se remetlait à courii- librement dans cette voie que j'avais, sans le vouloir, ouverte devant lui. Il parlait des partis italiens, avec cette même passion qu'il avait eue la veille en parlant des alliances de son pays, mêlée cette fois d un peu de mélancolie et d'amertume secrète.
— Nos divisions ? reprenait-il, j'aurais dû dire notre émiettement. Je ne sais si vous l'avez remarqué: j'ai vu des étrangers qui
s'imaginaient l'Italie presque entièrement acquise aux mêmes idées, parce qu'ils avaient, presque partout, entendu célébrer la grandeur et l'unité de l'Italie. Ah ! les mots I Pas un dictionnaire ne donnera tous leurs sens aujourd'hui. Ils en ont trop. Les plus simples ne le sont plus, depuis que les situations et les esprits sont devenus si compliqués. L'unité, par exemple, cela signifie cent choses, depuis la fédération d'États jusqu'à l'unité avec enclave, jusqu'à l'unité sans réserve. Beaucoup de combinaisons se réclament d'elle, comme beaucoup de vos lois se réclament de la liberté. Où est la mesure de l'une ou de l'autre? Bien variable, n'est-ce pas ? Parfois nulle. Il y a un trouble profond dans les mots, parce qu'il y en a un dans les esprits. La cause, chez nous, c'est la question romaine. Vous pourriez la saisir partout, dans la vie privée qu'elle inquiète, dans la vie intérieure qu'elle affole, dans nos relations extérieures qu'elle gêne. Et cela se comprend de soi. Puisqu'elle est à la fois politique et religieuse, par un côté ou par l'autre elle touche à tout notre organisme; elle éveille tous les souvenirs, elle met en jeu
tous les intérêts, toutes les passions, toutes les consciences. J'ai deux de mes employés dont elle a fait manquer le mariage, et vous savez les ministres qu'elle empêche de dormir.
» Voilà une source de division qui rendrait déjà compliquée une classification des partis dans un pays quelconque, mais qui la rend presque impossible en Italie, où nous avons conservé le goût des nuances. Elles sont infinies. Chacun a la sienne. Aucun parti n'est d'une seule teinte, et n'a de limites précises. Mais tous ont un prolongement qui reproduit, en l'atténuant, la couleur principale, et la fond insensiblement, et l'unit aux couleurs voisines. L'œil s'y perd. Et je ne puis y songer sans revoir les papiers préparés sur lesquels je dessinais dans ma petite enfance, où le premier plan du ciel était bleu, où l'horizon était de feu, et l'intervalle si habilement nué, que je ne pouvais distinguer où finissait l'azur ni où commençait le rouge.
» Je ne puis donc vous donner qu'une idée très imparfaite de nos groupements politiques. Plusieurs de nospublicistes, qui se sont essayés sur ce sujet délicat, n'ont que médiocrement
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réussi. A plus forte raison n'y parviendrais-je pas, en quelques minutes de causerie avec vous. Cependant, puisque vous vous intéressez aux choses d'Italie, et cette réserve faite que toute énumération contient forcément une bonne part d'arbitraire, je crois qu'on pourrait compter chez nous cinq partis.
» Il y a d'abord des partisans des souverainetés purement politiques, ou mieux des souverains dépossédés par l'unification de l'Italie, ducs ou rois. Ils ne comptent guère, à vrai dire.
» On a répété à satiété que l'Italie est la terre des souvenirs. Mais la terre, vous entendez bien. Ce n'est que le sol qui les garde. Les âmes sont d'une autre sorte. Le passé n'a que peu de prise sur elles. Sans doute, il existe çà et là des familles qui tiennent encore, par des liens de reconnaissance ou d'honneur traditionnel, aux familles des grands-ducs de Toscane, des ducs de Parme ou de Modène; on rencontrerait en Sicile, à Naples, surtout dans le menu peuple, parmi les lazzaroni, les ouvriers du port, les paysans, des tenants convaincus du roi des Deux-Sicilcs, d'ardents séparatistes ; mais ce ne sont que des individua-
lités, ici peu nombreuses, là mal organisées, dans les deux cas, sans influence et sans représentants dans les Chambres. Ne vous y trompez pas: à l'exception des anciens sujets du pape, chez lesquels le loyalisme politique se trouve fixé et protégé par le sentiment religieux ; à l'exception des Piémontais, qui savent tous l'histoire des quatre derniers siècles, et sont personnellement attachés à la Maison de Savoie, le sentiment, très noble d'ailleurs, qu'on a appelé chez vous le légitimisme, est à peu près inconnu en Italie. C'est un élément de psychologie plutôt qu'un facteur appréciable de notre politique.
» Il n'en est pas de même du sentiment religieux. Le parti catholique représente une force considérable, bien qu'il soit impossible de la mesurer exactement, pour une raison générale que j'ai dite et pour une autre encore. Il se trouve, en effet, dans une situation anormale. Plus combattu qu'aucun autre, il n'a pas la libre disposition de tous ses moyens de défense. Le Saint-Siège, pour des motifs d'ordre supérieur que je n'ai pas à vous rappeler, lui interdit de prendre part aux élec-
tions législatives. Voilà donc la lutte circonscrite au terrain communal. Est-ce pour cela qu'elle manque souvent de vigueur? Est-cf pour cela que les catholiques n'ont pas encore réussi, comme en d'autres pays, à s'organiser fortement pour une action commune? Certains le disent. Mais je crois que la vraie raison n'est pas là.
» Elle est dans la mollesse inhérente à tout le conservatisme italien. Les conservateurs sont timides, ils redoutent le bruit, ils sont gênés par la divergence de vues qu'amène, avec la variété des tempéraments, la lassitude des longues attentes. Groiriez-vous que parmi les moyens employés par les radicaux pour le triomphe de leurs listes figurent les promenades en musique? Oui, nous avons le trombone électoral, le saxophone alarmiste, la basse effarouchante. Le jour de l'élection, des bandes traversent les rues, soufflant de leur mieux des hymnes belliqueux, des fanfares où il y a du rouge. Ils savent bien que, à faire trembler les vitres, on fait quelquefois trembler ceux qui sont derrière elles. Le petit employé à douze cents francs qui habite sous
les combles, le boutiquier, le professeur de piano, le dessinateur industriel, gens pacifiques, de toutes les opinions douces, à les voir passer, à les entendre surtout, trouvent ces héros inquiétants. Enveloppée par eux, une salle de vote est-elle bien sûre? Il se sent pris d'indécision, d'infïuenza musicale: le bulletin de vote lui tombe des mains. S'il est Florentin, il reste chez lui ; s'il est Romain, il en sortira avec sa femme, ses filles, son grand fils qui est sous-secrétaire de secrétariat dans une administration publique, et jamais les vallons d'Albano, les cascades de Tivoli, les prairies de la Sabine n'auront eu plus d'admirateurs qu'en ces jours où, dès le matin, des hommes sonnent de la trompette, avec un accent redoutable. » Il serait injuste de généraliser trop la critique. Les conservateurs italiens, — et par ce mot, que je prends dans sa plus large acception, je veux dire toutes les fractions de l'opinion jusqu'à celle de M. Crispi, — comptent des hommes énergiques, dévoués, qui ne craignent ni d'agir ni de se montrer, mais le manque de décision et d'entrain, l'apathie de la masse n'en est pas moins un défaut trop certain.
» Le parti libéral n'en est pas exempt. Il se recrute surtout dans les universités, une partie de la bourgeoisie et aussi de la noblesse, qui n'a pas grandi tout entière, en Italie, sous le même manteau royal, qui n'a ni les origines, ni les traditions, ni l'esprit de corps de la vôtre. Ses opinions vous sont connues, et c^ést ce qui me dispense d'y insister. Elles se rapprochent, en beaucoup de points, de celles des libéraux français. Supposez une gauche modérée, partisan de la monarchie : vous y serez à peu près.
» Derrière elle, on rencontre l'énorme parti gouvernemental. Il compte des convaincus, mais plus encore d'intéressés. Dans tous les pays du monde ce parti-là ressemble à une escadre d'évolutions : il voyage avec le pavillon amiral. Il ignore souvent où on le mène. Il y a des manœuvriers prudents, il y en a d'exaltés. L'amiral d'aujourd'hui l'a conduit loin, jusqu'aux extrêmes limites de l'anticléricalisme et du misogallisme. Et, comme dit la chanson, on ne sait quand il reviendra. Surtout, on ne sait pas où il abordera-
> Jusqu'à présent l'aventure est assez heu-
reuse. C'est au moins un succès personnel incontestable. M. Grispi jouit d'une popularité, il provoque des enthousiasmes qu'aucun président du Conseil n'avait encore inspirés. En voilà un que ses défauts ont bien servi! Du premier coup, toute une portion de l'Italie a reconnu son homme. Avant lui, nous n'avions que de petits ambitieux. Un portefeuille: le conquérir, le défendre, le bien perdre pour le mieux reprendre, c'était un spectacle bien usé, encore applaudi, il le fallait bien, mais sans conviction, sans chaleur. Il a changé tout cela: dès son arrivée au pouvoir, on a vu un homme qui ne se contenterait pas d'un ministère, qui voulait jouer un rôle dans l'histoire, et pourrait le tenir. Il a affiché une grande ambilion, une grande raideur, un grand appareil et de grandes relations. Dans un pays et dans un temps où l'effacement est assez général et l'amour-propre excessif, il a eu l'esprit de ne douter de rien. Sa fortune était faite. Elle semble extraordinaire, si Ton ne considère que le talent de l'homme, bien qu'il en ait, et plus qu'on ne l'a dit; elle s'explique aisément dès que l'on prend garde
A l'aventure H9
en quelle serre chaude cette graine a poussé, dans quel milieu de passions ardentes et concentrées, de vanités inquiètes et déçues elle s'est développée. Nous attendons la saison des fruits pour savoir le goût qu'ils auront.
» Au delà de M. Grispi, il ne reste plus qu'un dernier parti, que j'ai appelé le parti radical. Évidemment les hommes qui le composent sont séparés par des différences appréciables, mais une passion les réunit et permet qu'on les groupe ensemble sous la même dénomination : la haine de ce qui est. Ils fournissent le contingent de ces comités d'action qui, sous le vocable de Giordano Bruno, de Mazzini, de Savonarole, provoquent des réunions, signent des proclamations ou des pétitions, manifestent de toute manière et à tout propos. L'irrédentisme a ses plus fougueux apôtres dans leurs rangs. Ils ont pris la tête du mouvement contre la triple alliance. Leurs thèmes d'opposition sont habilement choisis. C'est le parti le plus remuant de l'Italie, on pourrait presque dire le seul remuant. Ses progrès n'alarment point, autant qu'ils le devraient faire, les serviteurs dévoués de la Maison de
Savoie, car il cache à moitié son jeu. Plusieurs de ceux qui le représentent au Parlement ne font pas une guerre ostensible à la monarchie; ils peuvent passer à la rigueur pour une extrême gauche constitutionnelle. La république n'en est pas moins leur but, et ce parti qui agit, tandis que les autres dorment, gagne du terrain dans le pays. La misère vient à son aide, et l'on serait peut-être étonné, si quelque jour un mouvement éclatait, de trouver tant d'esprit préparés à des idées nouvelles. Il a des adeptes un peu partout. Néanmoins la disposition géographique de ses principaux foyers est assez remarquable. Ouvrez une carte d'Italie, suivez le chemin de fer qui traverse en ligne droite les Romagnes et s'en va dans les Marches, c'est la ligne même du radicalisme : Bologne, Faënza, Forli, Rimini, Ancône, sont les chefs-lieux du cinquième parti ; ajoutez-y, sur la Méditerranée, Livourne, dans la Lombardie, Milan, et vous aurez une idée à peu près exacte de la carte du radicalisme italien.
» Mais soyez bien convaincu, et je le répète, parce que c'est là un danj^er qui n'est point
aperçu par tout le monde, que les campagnes elles-mêmes sont déjà attaquées par les doctrines révolutionnaires. Tenez, vous souvenezvous d'avoir aperçu hier, du haut des collines où nous nous trouvions, une villa rose dans la plaine, derrière des lignes de mûriers? C'est un autre domaine qui m'appartient, une terre d'héritage. Nous sommes là depuis deux siècles, je puis le dire, très aimés. La plupart des propriétaires, d'ailleurs, — ceux qui s'occupent de leurs paysans, et ils sont nombreux à cause de la pratique presque générale du métayage, — sont comme nous estimés. Nous avons affaire à une population très intelligente, religieuse, attachée aux coutumes, mais vulnérable comme toutes les autres. Un député du parti radical, un des chefs de ce parti français qui ne prêche pas, croyez-le, que la haine de la triple alliance, était venu faire une conférence publique dans les environs de ce domaine. Il avait promis le prochain partage des terres, et les paysans, d'abord étonnés, l'avaient cru. Je l'ignorais. Le lendemain, comme je passais par là, je remarquai qu'ils ne me saluaient plus avec la cordialité habituelle; ils avaient
des regards et des façons tout autres avec moi. J'interrogeai ; on m'apprit la cause : dès le soir même, je convoquai tous les hommes des métairies dans une grande salle de la villa. Ils vinrent bien une centaine. Je me mis au milieu d'eux, et je leur parlai à ma manière, très familièrement, des mêmes questions que l'orateur radical avait traitées. Je leur dis que la propriété était respectable dans nos mains comme dans les leurs, et pour les mêmes raisons ; que, pour être considérable, elle n'en était pas moins légitime ; qu'un partage des terres, fût-il possible et fût-il juste, ne saurait avoir de durée, et que, le lendemain comme la veille, il y aurait des riches et des pauvres. J'insistai sur les moyens d'atténuer une inégalité que nul ne peut détruire : le travail, l'épargne, la bonne entente des métayers et du maître; je leur rappelai que je n'avais jamais refusé de les aider, et je terminai de la sorte : « Vous me connaissez depuis trente ans, n'est-ce pas ? — Oui. — Avant moi, vous avez connu mon père? — Oui. — Avant lui mon grand-père? » Un vieillard se leva en pleurant et dit: « Ahl oui, je l'ai connu,
c'était un bien honnête seigneur, et qui nous aimait. — Est-ce que nous vous avons jamais trompés ? — Non ! — Eh bien ! croyez-moi donc plutôt que ces hommes que vous ne connaissez pas, et qui ne vous ont jamais donné la preuve de leur sincérité ! » Alors, monsieur, ce furent des applaudissements, des cris, des larmes, une démonstration enthousiaste, très italienne, qui vous eût étonné, et qui me fit plaisir... 11 n'en est pas moins vrai, vous le voyez, que nos paysans sont entamés... »
La conversation, ainsi détournée, nous ramena aux détails de la vie ordinaire. Le marquis m'entretint de ses travaux, de ses projets et de ses goûts ; de Pétrarque, pour lequel il a un culte; de Joseph de Maistre, qu'il lit avec plus de passion que d'amour, — « un Italien pourtant, me disait-il, comme Bonaparte » ; — d'une merveilleuse église de village qu'il avait trouvée dans un état de délabrement complet, défigurée par des constructions parasites, avec des fenêtres murées, des fresques badigeonnées à la chaux, lamentable, et qu'il voulait restaurer à ses frais. « Voici le plan, disait-il. Suivez-moi bien. Ici, l'ancienne
ogive reparaît. Là une colonne. Mon architecte est de Milan, et mes sculpteurs viennent de Palerme... » Et, tandis que je parcourais le dessin, je sentais ses yeux attachés sur moi. Il les avait très noirs, non pas de la grande espèce qui est veloutée, langoureuse chez les femmes, sombre et fixe chez les hommes, mais de l'autre sorte, petite, brillante, agitée de fièvre. Il épiait, avec une inquiétude évidente et excessive, un signe de désapprobation, ou d'indifférence seulement. Un sourire l'eût blessé au fond de l'âme. Je n'eus que des éloges pour son projet. Je le vis aussitôt vibrer d'un frémissement rapide. Une lueur illumina son visage. Et, en trois phrases, il m'en apprit davantage sur lui-même qu'il n'avait fait ce jour-là, en une heure de causerie.
— Le passé, me dit-il, c'est un refuge à ceux que le présent repousse ou qu'il décourage. Je m'y plais, d'ailleurs ; je ne sais quoi d'ancien se mêle en moi à l'homme moderne.
Quand je rentre la nuit au palais, sous les arcades pleines d'ombre, et que, dans le grand silence, dans le grand vide des rues, je lève la lionne de bronze, sculptée par Jean de
A l'aventure 12o
Bologne, qui sert de marteau à ma porte, il me semble être au xvi° siècle, au temps audacieux, enthousiaste, élégant, où, parmi les passions en lutte, aucune énergie ne demeurait stérile.
Au ton dont il disait cela, à une sorte de voile d'émotion qui couvrait sa voix, j'apercevais qu'il souffrait très réellement d'être en dehors de la vie politique pour laquelle il se sentait né, où il aurait pu tenir un rôle distingué, éminent peut-être, et que j'avais devant moi un des représentants d'une fraction de la jeunesse italienne, écartée des affaires ou par devoir de conscience ou par dégoût des excès, intelligente et inutile, ardente et repliée sur elle-même, rêveuse beaucoup moins par nature que par défaut d'emploi.
Nous prîmes congé l'un de l'autre cordialement, avec cet « au revoir » que nous prodiguons si facilement, même au loin, tout pétris que nous sommes du besoin d'espérer. Je m'en retournai le long des rues, flânant encore par la pensée dans les divers domaines où la conversation nous avait menés. J'étais plein d'une sympathie que j'ai conservée pour mon
hôte, dont l'accueil et Tesprit m'avaient également charmé.
Tout à coup une réflexion me vint, qui me fit rire. Il m'avait beaucoup parlé des opinions des autres. Mais la sienne m'échappait. Après une heure d'entretien, d'allure intime eit abandonnée, je m'en allais sans savoir au juste ce qu'il pensait. C'était ma faute, en somme. Il avait répondu à toutes mes questions. Je n'avais pas posé celle-là. Mais j'avoue qu'à sa place un Français n'aurait jamais eu la force, ou l'adresse si vous voulez, ou la réserve de n'en rien dire.
VIÏI
Florence la nuit. — Une œuvre pie : la Miséricorde. Les pigeons du Dôme.
Un soir qu'il pleuvait, vers huit heures, je me trouvais sur la place du Dôme, à Florence, entre Sainte-Marie-des-Fleurs, le Campanile de Giotto et le Baptistère tout de marbre noir et blanc, que Dante appelle « mon beau Saint- Jean ». La divine Florence était à peu près déserte, l'Italien craignant les brumes et les refroidissements. Appuyé le long de la grille qui protège la plus célèbre des portes de bronze de Ghiberli, je regardais, à la lumière tamisée des becs de gaz, ce buste que le seul-
pteur a fait de lui-même, dans une bande de l'encadrement, cette tête chauve, pleine et fine à la fois, où il y a de l'ouvrier et du poète. Les arêtes des traits, toutes les parties convexes du modelé, usées par le frottement des poussières que le vent charrie, s'enlevaient en or sur le vert sombre du fond. Et tandis que mes yeux ne pouvaient quitter le portrait du vieux maître, aux rides éclatantes, je songeais à des ressemblances de son temps avec le nôtre. Je me disais que le sculpteur florentin, s'il revenait dans ce monde, y rencontrerait beaucoup de ciseleurs patients, ses émules, peintres, graveurs, écrivains, d'une inspiration souvent moins haute que la sienne, mais qui liment leurs œuvres, comme lui sa porte de bronze, avec un long amour, parmi des villes troublées et des passions multiples. Tout à coup, à Tun des angles de la place, il y eut un flamboiement de torches en mouvement. Je regardai. Je n'ai rien vu de si lugubre que cet enterrement aux flambeaux qui passait comme une vision, sans autre bruit qu'une sorte de frôlement confus dans le vent. Quatre fantômes noirs emportaient un cercueil
sur leurs épaules, un cercueil revêtu de draperies noires et or, d'où pendaient des roses en guirlandes. Une dizaine d'autres marchaient à droite et à gauche, tenant des torches à la main. Tous étaient vêtus de même : d'un lon^ sac de toile noire tombant jusqu'aux pieds, serré par une corde à la ceinture, la tête couverte d'un capuchon noir qui leur cachait entièrement le visage, et n'avait que deux trous pour les yeux. Un chapeau de curé leur pendait dans le dos. La croix les précédait; quelques parents suivaient, débandés par la rapidité de la course. Et tout cela glissait très vite sur les dalles mouillées, enveloppé dans la fumée des torches, qui traînait derrière comme un voile flottant.
Je savais qu'à Florence les morts de médiocre condition s'en vont ainsi, le soir, jusqu'à l'église où les fossoyeurs viendront, la nuit, s'emparer d'eux. L'étrangeté de la scène m'attira. Je rejoignis le cortège de l'autre côté du Baptistère, au moment où les files se resserraient pour entrer dans une rue, et, m'approchantd'un des fantômes noirs, je lui demandai, tout en continuant de marcher près de lui :
— Quel est ce convoi que vous menez ?
— Celui d'une jeune femme.
— Pauvre ?
— Une marchande de fruits, qui s'était mariée Fan dernier. Son enfant lui a pris la vie.
Celui qui me parlait avait l'accent d'un homme distingué et cette jolie prononciation llorentine, pleine d'aspirations. Sa barbe brune, bien peignée, sortait un peu de la huffa rabattue sur son visage. Évidemment, je n'avais pas affaire au premier venu. Je pouvais en demander plus long. J'ajoutai :
— Et vous-mêmes, qui êtes-vous ?
lime regarda, pour voir s'il devait répondre, et, voyant que j'étais étranger, il dit à demivoix :
— Nous sommes membres de la vénérable confrérie de la Miséricorde, une Œuvre toscane par excellence. Vous ne la connaissez pas ?
— De nom seulement, et je la croyais disparue, depuis le temps qu'elle vivait.
— Six siècles, dit-il en relevant la tête ; nous avons été f^^adés, au temps du divin
Ahghieri, par un homme du peuple; mais nous n'avons pas décliné, si anciens que nous soyons, et nous comptons à cette heure encore quatre mille associés.
— Laïques?
— Des trois ordres : prêtres, nobles et bourgeois. Toutes sortes de gens honorables, pourvu qu'ils aient les qualités morales et la force requises, peuvent devenir confrères de la Miséricorde. Cependant les règlements font des exceptions pour les comédiens, les jongleurs, les savetiers, les revendeurs, et aussi les bouchers qui ne sont pas non plus, vous ne l'ignorez pas, reçus sans dispense dans les Ordres sacrés, propter defectum lenitatis.
— Rien que ce rait-là suffirait à prouver l'antiquité de vos origines,
— Il y en a bien d'autres ! tenez : notre organisation. L'autorité, le pouvoir exécutif de l'Œuvre est confié à douze magistrats, en mémoire des douze apôtres, six capitaines et six conseillers. Leurs fonctions durent quatre mois. Et, dans chaque section, les trois ordres de l'État sont représentés : on y compte un prélat, deux simples prêtres, un noble et à^xxxgremhiuli.
i32 A L^AVENTURE
— Gremhiulil Je ne comprends pas.
— C'est un vieux mot qui veut dire porteurs de tabliers, artisans, bourgeois. Audessous d'eux, soixante-douze chefs de garde, qui rappellent évidemment les soixante-douze disciples de Notre Seigneur, forment le corps principal, le noyau de la confrérie. Tous sont nommés à vie. Et, là encore, on retrouve les trois ordres : le clergé fournit trente chefs de garde, dix prélats et vingt simples prêtres; la noblesse en fournit quatorze; la bourgeoisie vingt-huit; en tout, trente ecclésiastiques et quarante-deux laïques.
— Élus, peut-être?
— Toujours élus. A peine pourrait-on signaler quelques exceptions, comme l'archevêque de Florence et le prince régnant, qui sont membres de droit. Tous les autres ne parviennent aux honneurs, — et c'en est un très grand encore à Florence de faire partie des soixantedouze, — qu'après des années de stage et le vote des confrères. Nos règlements, nos usages, sont minutieux sur les questions d'élections, d'aptitude et d'étiquette. Je dirais même que Tesprit égalitaire de la vieille république y
perce en maint endroit: dans la recommandation qui nous est faite de nous couvrir entièrement de toile noire, d'envelopper même le bas de nos pantalons, pour qu'il soit impossible de reconnaître les riches d'avec les pauvres ; dans cette règle encore que, si deux chefs de garde, l'un noble et l'autre grembiule, se rencontrent dans le même service, c'est le grembiule qui prend le commandement. Le simple prêtre aussi doit l'emporter sur le prélat.
— Vos chefs de garde, comme vous les appelez, payent une cotisation ?
— Les prêtres et les nobles, oui, monsieur; ils payent un franc soixante-dix centimes par an, mais ils sont de plus astreints à faire, une fois dans leur vie, les frais de la fête de Saint-Sébastien, qui montent à douze cents francs. L'archevêque seul en est exempt.
— Mais alors vous avez un patrimoine ?
— Évidemment, d'anciennes fondations qui ont doté la confrérie.
— Et comment dépensez-vous les revenus de ce patrimoine ? Que sont les services dont vous parliez tout à l'heure?
— De plus d'une sorte. D'abord, la Miséri-
corde distribue des dots à de pauvres filles du peuple. Mais beaucoup d'Œuvres italiennes en Ibnt autant, et ce n'est pas là le caractère original de la nôtre. Nous sommes surtout organisés pour le service des malades, des blessés et des morts. Nos confrères vont veiller les infirmes, la nuit, ou, pendant le jour, les changer de lit. A une heure fixée, ordinairement trois ou quatre heures de l'après-midi, suivant la saison, plusieurs compagnies sortent, avec des litières, de l'oratoire de la Miséricorde, en face du Campanile, et s'en vont par la ville, dans les maisons que leur indiquent les certificats des médecins, chercher les malades indigents et les conduire à l'hôpilal. Le soir, nous portons, comme vous le voyez, les morts pauvres ou ceux de notre Œuvre. Enfin, à tout moment du jour ou de la nuit, nous sommes prêts à donner secours aux blessés, à ceux qu'un accident ou un crime atteint dans les rues. Plusieurs des nôtres se tiennent en permanence au siège de la confrérie. Nous sommes prévenus par le téléphone, par la rumeur publique, par des amis. La cloche de la tour de Giotto sonne, et nous courons. Vous
A l'aventure 13o
n'avez jamais entendu la cloche de la Miséricorde?
— Je ne sais trop.
— Les Florentins la connaissent bien. Ils s'arrêtent pour l'écouter. Quand elle sonne un coup, cela veut dire: la confrérie est appelée pour un malade ; quand elle en sonne deux, cela veut dire : la confrérie est appelée pour un mort. Il y a deux jours, un homme a été frappé d'un stylet dans le ventre, le soir, à onze heures. On nous a tout de suite avertis, et nous sommes allés le relever, le porter à son domicile ; la police de Florence se décharge sur nous de ce soin-là, et ce que l'indifférence salariée fait ailleurs, vous le voyez, monsieur, c'est la pitié voilée qui le fait ici.
— En effet, vous ne devez recevoir aucune rétribution?
— Aucune. Le règlement permet seulement aux confrères d'accepter un verre d'eau. Quant à nos magistrats, quand ils se réunissent, l'usage est de leur accorder un jeton de présence. xMais c'est si peu de chose 1
— Quoi encore?
— Une bougie I L'économe en reçoit deux.
Et de même, quand nos officiers sortent de charge, après quatre mois, ils ont droit, devinez à quelle indemnité? A une mesure de poivre en grains.
— Vous dites bien du poivre en grains?
— Mais oui ; ce sont des souvenirs du temps où la chandelle était un objet de luxe et les épices une rareté.
— Et cela s'observe encore?
— A la lettre.
— En vérité, monsieur, répondis-je, on trouverait difficilement en France de pareils vestiges du passé. Je ne le dis pas pour nous vanter, au contraire; mais nous n'aurions plus la louable simplicité qu'il faut pour continuer la tradition de la bougie et du poivre en grains.
Nous traversions de petites rues bordées de maisons noires. Les torches passaient vite, éclairant une seconde les grilles bombées des fenêtres, des dessous de toits avançants, des gouttières d'où sortait un jet de pluie, comme une flamme, des silhouettes étranges de gens réfugiés aux encoignures des portes. Parfois cette lumière, souffiée en tous sens, tombait à
flots sur les fleurs du cercueil, et je croyais apercevoir, au lieu des roses tressées, un pâle visage de femme emportée dans sa robe flottante. \/^
Je me retournai vers mon compagnon.
— Faisant le bien que vous faites, lui dis-je, et depuis si longtemps, vous devez être populaires à Florence?
— Certainement. Il est rare qu'un Florentin rencontre, sans les saluer, les compagnies de la Miséricorde. Les soldats leur portent les armes. Et les plus grands personnages s'honorent d'appartenir à la confrérie. Ainsi, le roi Humbert est un de nos capitaines.
— Le roi Humbert I
— Lui-même. Sur le tableau de nos di^nitaires, que Ton pourra vous montrer au siège de rOEuvre, vous trouverez le nom et la date: « Humbert P'', roi d'Italie, 17 novembre 1878. » Ce jour-là, il est venu à l'oratoire, il a revêtu la cajjjM, et s'est couvert de la buffa, selon l'usage. Il a même, depuis, gratifié la confrérie d'un tableau représentant saint Sébastien. Le grand-duc de Toscane faisait plus encore : il se mêlait à nous, et, sans être
i38 A L*AVENTLRE
reconnu, au milieu de nos rangs, portait parfois, sur ses épaules de souverain, les pauvres morts de sa ville. L'archevêque de Florence, Je syndic, marquis Torrigiani, d'autres personnages, d'opinions variées, sont agrégés à la Miséricorde.
— Comme membres honoraires, probablement? Car, enJîn, monsieur, il est difficile de rencontrer, dans une grande ville quelconque, plusieurs milliers d'hommes, non pas pour patronner une Œuvre, — la chose n'a rien de pénible, — mais pour remplir effectivement des missions aussi humbles, aussi rebutantes, parfois même aussi dangereuses que les vôtres. Avouez que tout ce monde n'est pas assidu?
— Vous vous trompez, reprit mon compagnon, assez vivement. Lorsqu'une épidémie éclate, et nous en avons eu, tout ce monde comme vous dites, — nobles et bourgeois, prêtres, ingénieurs, campagnards, gens de plume ou de commerce, — rivalise de zèle. Le nombre des présents est, à ces heures-là, toujours supérieur aux besoins du service: en temps ordinaire, il est toujours suffisant.
Et il ajouta, d'une voix où je devinais le sourire de ses lèvres cachées :
— Florence est une aimable ville, à coup sûr, élégante et artiste. Elle aime le plaisir et les fêtes, mais croyez-bien qu'il existe, au fond de ce cœur léger, des trésors de charité et de religion qu'on n'y soupçonnerait pas.
A ce moment, sur un signe d'un autre fantôme noir, celui qui me parlait quitta la tile, et prit la place d'un des porteurs de la jeune morte, que je laissai s'éloigner, avec ses guirlandes secouées du vent, dans l'étonnant décor des rues sombres et des torches.
Je m'en revins lentement, sous la pluie toujours fine, songeant à cette ŒmTe pie de la Miséricorde, une des plus anciennes et des plus nobles que va détruire, sans respect des services rendus, sans même un prétexte d'utilité, le projet de loi de M. Grispi. Je songeais aussi que le vieux Ghiberti, le maître dont tout à l'heure j'avais la pensée occupée, avait dû voir exactement le même spectacle auquel je venais d'assister, le même appareil funèbre peut-être dans les mêmes rues... Et cela me ' ramena, sans que j'y prisse bien garde, sur la
place du Dôme. Arrivé là, comme je levais les yeux, une dernière fois, avant de rentrer, du côté du Baptistère, je découvris, posées çà et là sur les arêtes du toit de marbre, de petites bosses rondes que je n'y avais pas remarquées dans le jour.
J'eus un instant d'hésitation, puis je me mis à rire malgré moi, par besoin sans doute d'oublier cette morte prochaine. Gomment ne les avais-je pas reconnus plus tôt ? Celaient les pigeons de Sainte-Marie-des-Fleurs, dont, le matin même, un Florentin colombophile m'avait conté l'histoire. Et cette histoire vaut bien que l'on dise un mot d'elle, intimement liée qu'elle est à celle d'un des plus grands événements artistiques de Florence.
Vous saurez donc qu'il existe, dans la capitale de la Toscane, des pigeons d'aussi bonne maison que ceux de Venise. Les voyageurs ne parlent pas d'eux, et c'est une injustice, car ces oiseaux sont de noblesse, vrais ramiers féodaux, dont les ancêtres habitaient les tours des principaux palais, celles des Adimari, des Gerchi, des Sassetti, des Amieri. Quand les tours furent rasées, vers le
xviie siècle, ils émigrèrent, et choisirent pour demeure la coupole de Brunelleschi et le Campanile de Giotto, en bêtes fières qu'elles étaient, et pour cette autre raison profonde que donnait déjà Golumelle, à savoir que cette sorte de volatiles est particulièrement réjouie par la couleur blanche du marbre.
Tout alla bien jusqu'en ce siècle. Puis les mauvais jours arrivèrent. « Il en est pour les colombes aussi bien que pour nous, » me disait mon ami. Des maux qu'il m'énuméra, les pièges et la chasse dans les champs, toutes sortes de maladies au pigeonnier, décimèrent la colonie. On put la croire finie. Elle devint si réduite qu'on apercevait à peine les rares survivants, perdus dans l'immense développement des toits, des clochetons, des coupoles, tristes d'ailleurs, et plus qu'à moitié atteints par le malheur de leur race.
Ce fut, comme je l'ai dit, un véritable événement qui rendit aux vieilles places de Florence leurs tourbillons d'ailes grises ou blanches.
Au mois de mai 1887, il y eut de grandes fêtes à l'occasion du centenaire de Donatello
et de l'inauguration de la façade de Sainte- Marie-des-Fleurs, entièrement refaite sur les dessins de l'architecte de Fabris. Les réjouissances durèrent dix-sept jours. Vers le milieu, le 12, eut lieu la bénédiction de la façade nouvelle, en présence du roi, de la reine, du prince de Naples et d'une foule immense. La chronique raconte qu'à dix heures les premières toiles qui cachaient l'édifice commencèrent à tomber. Un bijou de marbre polychrome, ajouré, dentelé, fouillé en ses moindres parlies, apparut aux yeux florentins. L'admiration du peuple se traduisit d'abord par un silence profond, puis par des acclamations enthousiastes. Toutes les cloches de la ville se mirent à sonner. Celles du Campanile donnaient le branle. Et, comme il fallait bien que les voisins prissent part à la joie commune, tout à coup, à dix heures quarante-trois minutes,— voyez la précision, — on lâcha quatre cent cinquante pigeons voyageurs, qui s'en allèrent porter la nouvelle àModène, àReggio d'Emilia, à Borgo-San-Donnino et ailleurs.
Seulement, on ne trouve pas quatre cent cinquante messagers fidèles. Des couples pares-.
A l'aventure i43
seux oa fascinés restèrent. D'autres revinrent. Et c'est pourquoi vous trouverez aujourd'hui d'innombrables pigeons à Florence. On les rencontre partout. Mais on dirait qu'ils se sont divisé la ville, et partagés en deux couleurs : les gris affectionnent le Dôme, les blancs perchent surtout aux Offices. Expliquez cela, si vous pouvez. Pour moi j'émets un simple doute : peut-être, avec ce goût artiste répandu en Toscane, les gris ont-ils jugé que leur robe un peu sombre ne ferait pas mal dans les niches étincelantes de la façade nouvelle, et les autres que des flocons de plumes blanches, volant d'une colonnade aux créneaux d'une tour moyen âge, égayeraient la masse trop sévère des Uffizi et du Palais-Vieux.
Assise.
La li'^ne directe de Florence à Rome ne passe pas par Assise. A la station de Terontola, elle oblique à Toues!, atteint Ghiusi, traverse Orvieto, et trouve le Tibre, dont elle suit le cours troublé jusqu'aux portes delà Ville Éternelle. L'autre ligne est moins fréquentée. Le voyageur qui la prend doit user de patience, se consoler en pensant aux merveilles que d'autres, plus pressés, ne verront pas, attendre ainsi qu'un train omnibus veuille bien se former et l'emmener, s'il est artiste ou pèlerin, ou les deux à la fois, vers Pérouse, Assise et Foligno.
Assise m'attirait.
J'avais quitté Florence à onze heures du
soir, par une nuit pluvieuse, si bien que du
lac Trasimène, au nom doux et célèbre, je ne
pus pas même apercevoir un roseau, toute
clarté de lune ou d'étoiles étant, cette nuit-là,
voilée de brume. Enfin, vers cinq heures du
matin, j'entendis les syllabes que je guettais :
« Assisi », prononcées le long de la voie par
des employés assoupis. Je descendis sur le
quai : j'étais le seul voyageur à destination
d'Assise. Trois ou quatre omnibus attendaient.
Je pris l'un d'eux, si grand qu'il aurait pu
contenir toute une section de l'Institut, et qui
m'emmena, au travers de la campagne glacée,
en compagnie de deux garçons d'hôtel réfugiés
à l'intérieur à cause du froid, enveloppés dans
leurs couvertures, immobiles et les yeux lui-
sants. Ils auraient pu servir de modèles pour
un tableau de jeunes brigands. Au bout d'une
demi-heure environ, la voiture monta une
rampe bordée d'oliviers tout gris dans le
brouillard, et s'arrêta devant l'hôtel del Subasio.
Sans entrer dans l'auberge, je continuai de
monter une trentaine de pas. La rue qui, der-
rière moi, descendait déserte, noire, sans une tache de constructions neuves, finissait là, et devant moi s'ouvrait un cloître, une vaste place ceinte de colonnes et de toits que blanchissait la première aube. J'avançai un peu. A l'extrémité, se dégageant de la brume, un couvent, une église à campanile levaient leur masse énorme. Quelques maisons fuyaient à droite, en groupes lamentables, le long d'un pré. vague qui aboutissait à l'église et qui dominait le cloître. Pas un être humain, rien que des pierres, assemblées ou en ruines, qui toutes avaient des siècles de soleil, de pluie et d'immobilité. Je regardais ces murs vénérables, au travers desquels tant de prières s'étaient élancées, les unes jetées hardiment par la foi des saints, les autres timidement murmurées par une âme inquiète, troublée, cherchant la paix. Je pensais aux foules innombrables qui avaient passé là, qui étaient venues, comme je venais moi-même, attirées par le sourire de saint François. Le vent commença à souffler de la plaine, et je me réjouis, par avance, du paysage que, de ces hauteurs, je pourrais contempler bientôt. Un cheval en-
A l'aventurb 147
travé descendit, tout setft^pir uHe ruelle, et se mit à paître l'her^-^^du pâtis^ Une cloche sonna, d'un ton gca:^^, la messe de six heures. Je me dirigeai v^s^ l'enteèe de l^église basse, qui est de plainf-^ed a^^c le clo^re, comme celle de l'église Irâute est au j^Veau du pré. Deux églises rui\é>;,sur Fai^fifl II y en a même trois, comme^pn sait,- avec la crypte creusée dans les profondeurs, de la colHne. Et deux des trois, tout au moins, sont du même siècle , le xiii^ , qui les a bâties sans repos, dans son enthousiasme pour le saint qui avait revendiqué les droits de « Notre-Dame la Pauvreté », et, reprenant les leçons du Maître, l'avait proclamée glorieuse, joyeuse et mieux que la richesse fiancée aux espoirs divins.
Il faisait sombre dans l'église basse, divisée par de gigantesques piliers. A cause d'eux, l'œil ne l'embrasse pas tout entière. Elle se révélait lentement à moi, chapelle par chapelle. Ses fresques, dans le jour affaibli, n'avaient guère que la valeur de dessins à peine teintés. Elles célébraient, avec la sincérité de l'art ancien, les prophètes, les sibylles, la vie de sainte Marie-Madeleine, celle de sainte Marie
l'Égyptienne, la gloire des trois vœux de l'ordre séraphique, pauvreté, obéissance, chasteté, celle-ci représentée si joliment par Giotto, sous les traits d'une jeune fille dans une tour que garde la Bravoure. Cette sincérité, cette foi du peintre en son sujet, faisaient l'unité de toutes ces œuvres dues au pinceau de dix peintres, et que diversifiait, en effet, la fantaisie d'âmes bien différentes, les unes sévères, portées vers les scènes où éclatent la crainte, la force ou le néant humain, les autres délicates, élégantes, harmonieuses, éprises de la vie, mais de la vie ennoblie, transfigurée, où passent les anges, où les miracles abondent, où Ton sent dans l'humanité qui s'agite, souffre, prie, se réjouit ou meurt, toute la quantité de divin qu'elle peut tenir.
Ainsi, faisant le tour de l'église basse, dans cette sorte de crépuscule où elle doit être plongée une partie du jour, j'arrivai à une chapelle, près de la sacristie. Un moine franciscain y commençait la messe; un autre la servait. Deux pauvres, un homme et une femme, agenouillés sur les dalles, inclinés, formaient toute l'assistance. Ce devaient être
des amis particuliers du saint. L'homme surtout, vêtu de haillons qui formaient houppelande et s'arrondissaient autour de lui sur le sol, avait bien l'air de ces perpétuels pèlerins de la misère, habitués et tranquilles dans une condition qui paraît affreuse à tant de sens. Ils ne se détournèrent ni l'un ni l'autre pour voir l'étranger qui arrivait, et qui s'agenouilla entre eux, tout pénétré de la poésie de cette vraie messe de saint François.
Oui, je me sentais dans le rayonnement de cette grande figure du saint qui, prêchant l'espérance aux pauvres, leur a donné la paix, et l'a donnée par eux à plusieurs siècles. J'étais tout enveloppé de son image, de son culte, de ses moines et de ses adoptés. Il me revenait des fragments de ses discours, de celui qu'il adressait aux poissons de la mer à Rimini, aux hirondelles du château de Savurniano, qu'il envoya d'un signe aux quatre vents du ciel, de ses remontrances au frère Massée ou au frère Léon, et les locutions aimables dont il se servait pour attirer à lui, jusqu'à commencer une réprimande en appelant le coupable « ma chère petite brebis ».
Il me revenait aussi à l'esprit des traits de cette pauvreté qu'il avait aimée, et qui semble plus naturelle et moins triste qu'ailleurs sur la terre d'Italie. Je revoyais une autre église, lumineuse e* décorée celle-là de toutes ses parures de fête, la basilique de Saint-Pétrone de Bologne. Le cardinal y entrait au son de la musique. La foule le suivait; elle montait avec lui les degrés de pierre bordés de balustrades qui exhaussent le maître-autel, et se massait autour, agenouillée, assise, accroupie, foule mêlée de bourgeois et de loqueteux, familière, démonstrative, où chacun cherchait à s'approcher le plus près possible. Point de service d'ordre, point de cordon tendu ni de places réservées au premier rang. Il semblait que le cardinal dût être gêné par cette presse populaire. Mais il y était fait sans doute, et n'en paraissait pas ému. A côté de moi, une pauvre femme et sa fille étaient agenouillées. Devant elles, il y avait un paquet enveloppé d'une serviette. La mère le prit, l'ouvrit, et en tira une petite nappe qu'elle plia en deux sous les yeux de tout ce monde. Puis, relevant l'enfant, et la plaçant devant elle, elle
se mit à attacher le linge blanc sur la tête de sa fille, avec un certain goût et l'évident souci le faire des plis bien égaux. Grâce à une douzaine d'épingles, cela finit par tenir. Quand elle eut achevé, elle embrassa la petite, et la considéra d'un air de contentement. Je me demandais la raison de cette toilette en public. Je l'eus bien vite. Pendant que je regardais ma voisine plier et fixer sa nappe blanche, une quinzaine d'autres mères, à droite et à gauche de l'autel, en avaient fait autant. Tout un groupe d'enfants mignonnes, graves, s'avançaient vers le cardinal. Elles avaient des robes de toutes les couleurs, point neuves pour la plupart, et toutes, sur leur tête blonde ou brune, un morceau de toile pliée, en guise de voile. C'était une confirmation. Et je pensai aux petites du pays de France, qui ont toutes, ce jour-là, même les plus pauvres, un vêtement de mousseline acheté, donné ou prêté, et qui vont, avec un sourire si doux et si fier, au milieu de la foule toujours un peu émue sur leur passage.
Le prêtre termina la messe. Les deux mendiants se levèrent, et sortirent, l'heure étant
venue d'aller chercher le pain qu'ils avaient demandé là. Je me levai aussi, et, conduit par un frère, je montai par un escalier intérieur jusqu'à l'église haute. Quand il poussa la porte, je me trouvai transporté dans un monde nouveau. Plus de piliers massifs, plus d'ombre : des voûtes élancées, des fenêtres partout, une sorte de Sainte-Chapelle qui me parut tout à jour et posée en plein ciel. La lumière y tombait à flots, symbole voulu peutêtre de la vie triomphante, au-dessus du crépuscule de la vie terrestre et de l'ombre épaisse du tombeau. Sous cette averse de rayons, le double rang de fresques dont les murs sont couverts s'enlevait éclatant. Les élèves de Giotto racontaient la vie de saint François, et Cimabûe traduisait l'Apocalypse. Oh ! le clair atelier I Avec quelle allégresse ils devaient travailler, dans cette niche de pierre inondée de lumière et de chaleur ! Les heureuses gens que ces vieux maîtres î Je les enviais. Le petit frère m'en laissait le temps. Nous étions seuls, lui et moi, dans l'église déserte, sans ornements, sans rideaux, — car le culte s'y célèbre rarement, — et nous allions,
sans nous hâter, d'une fresque à l'autre. De temps en temps il murmurait : « Cette vinèthuitième est de Giotto, celle-ci de Gimabûe, celle-là de Gaddo Gaddi ». Mais tout de suite il se taisait, connaissant que la peinture ne se démontre pas. Il laissait pieusement l'émotion de ces pages me gagner, en homme qui a compris lui-même, et qui sait comment cela vient. Et je ne pouvais m'empécher de trouver qu'ils étaient heureux les vieux maîtres. Ils peignaient ce qu'ils croyaient, ce que croyait unanimement, autour d'eux, une multitude douée du sens le plus exquis de la légende et de la foi. Le merveilleux leur était familier. I^Ils le traduisaient sans effort, comme une intime et constante pensée./ Ils étaient sûrs que cette pensée serait saisie jusqu'en ses nuances, par tout un peuple enthousiaste de l'art religieux. Et cette certitude d'être compris n'était qu'une de leurs joies. Ils en avaient une autre. En traçant sur le plâtre frais, sur la toile, sur la pierre, la figure des saints, des anges, de la Vierge, du Christ, ils faisaient une œuvre d'art, mais aussi une œuvre de foi. Quelque chose de la
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gloire de Dieu se mêlait à leur gloire. Ils se sentaient comme un mérite d'apôtres. Et ils s'en allaient joyeux de laisser après eux plus que des preuves de leur génie : quelque chose comme une parole harmonieuse et sainte, fixée pour des siècles, qui soulèverait des âmes, et les ferait plus pures, plus consolées, plus chrétiennes.
Quand je me retrouvai dehors, dans le pré qui s'étend devant l'église, le soleil était haut déjà. Il dorait, en face de moi, les maisons à demi ruinées, habitées cependant, que j'avais aperçues du cloître. Je pris par là, et je m'engageai dans une rue grimpante où éclataient, avec le plus parfait mépris de la symétrie et des réparations, quelques traces d'ancienne splendeur. Car, au milieu des masures, des escaliers effondrés, des cours semblables à des puits, entrevues au travers d'une baie cintrée, tout à coup un pan de mur aux fenêtres sculptées, une tourelle d'un joli mouvement, une porte aux ferrures monumentales, se dressaient et parlaient d'un passé où la misère n'habitait pas toute seule cette rue écartée. Bientôt j'arrivai , montant toujours , à une
porte de la ville. Je la franchis, et je me mis à longer les remparts, à l'extérieur, dans l'espoir de trouver un sommet d'où je pourrais apercevoir, — c'était mon rêve depuis le matin, — toute Assise et toute la vallée à mes pieds. Mais la muraille filait toujours, très haute, à ma droite, au-dessus du remblai planté d'oliviers et de maigres arbustes que je suivais. Je pris le parti de l'escalader, et, grimpant sur des moellons à demi déchaussés qui faisaient saillie par endroits, j'arrivai sur la crête.
Ohî cette petite ville religieuse et guerrière, comme elle est bien posée! Elle développe en demi-cercle, à moitié de la montagne, ses maisons toutes anciennes. Sa citadelle démantelée, isolée sur un mamelon, dit qu'elle fut redoutable, et deux églises, aux deux extrémités, rappellent les saints qu'elle vit naître. A droite, c'est l'église de Saint-François et le couvent des Franciscains, monument énorme, bâti, faute de place, hors de la colline, sur des arcades prodigieuses, et qui semble un viaduc tout à coup rompu dans la plaine. A gauche, c'est l'église de Sainte-Glaire, la sœur
lo6 A l'aventure
spirituelle de saint François. Au bas de la ville, couvrant le pied de la montagne, une forêt d'oliviers. Puis la vallée, la terre brune plantée de vignes qui courent sur des souches d'ormeaux et semée de fermes aux toits rouges. Enfin, tout à l'horizon, le cercle fermé des montagnes, nuancées de tous les bleus, selon la distance, et la hauteur, et les nuages qui passent, les unes d'azur pâle, d'autres bleu de roi, d'autres sombres comme des blocs de lapis.l Au milieu d'elles, Pérouse, éclatante de blancheur, regarde la ville du grand pauvre. Et, sur tout cela, un ciel transparent, un air léger, je ne sais quelle suavité répandue qu'on a justement appelée la douceur ombrienne.
Quand j'eus longuement joui de ce paysage, un de ceux assez rares où, rien n'attirant spécialement le regard, l'esprit plane et se repose, je descendis, et je me trouvai, au pied du rempart, tout près d'une cabane que je n'avais pas remarquée. Une petite fille d'une dizaine d'années me considérait avec stupéfaction. Derrière la cabane, quelques mètres de terre entourés d'osier où poussaient des fèves. Par la porte entr'ouverte on apercevait une
chaise, un lit de feuilles et un saladier posé par terre. Ce devait être tout le mobilier. « Eh bieni petite, demandai-je, est-ce que tu es seule ici? — Oui, me répondit-elle d'un air dur. — Où sont donc tes parents? — Je n'en ai pas. — Ton père est mort? — Non, il est parti. — Et ta mère? — Elle est partie aussi. — Tu n'as pas de frère ou de sœur? — Si, une sœur grande qui reviendra ce soir. » Avec ses yeux durs d'enfant malheureux, elle me faisait pitié. « Si le saint vivait encore, songeai-je, il s'en irait trouver les parents de cette petite. Il courrait après eux jusqu'à ce qu'il les découvrît, et il ramènerait ces mauvais cœurs, comme il sut toucher celui du loup de Gubbio, une bête plus méchante pourtant que la moyenne de son espèce, et qu'il amena bonnement en laisse, toute pénitente et convertie. » Pendant ce temps-là, l'enfant, qui devait avoir peur, qui devait me soupçonner de vouloir toucher à ses fèves mûres, s'obstinait à me montrer du doigt le sentier passant au large. Je lui mis dans la main une pièce blanche. Elle ne bougea pas, ne remercia pas, mais elle me regarda avec une expression d'éton-
nement et de joie sauvage à fendre Tâme.
Je rentrai dans la ville, et je la traversai dans sa longueur en suivant la rue principale. C'était bien l'aspect moyen âge deviné de làhaut : nombre de boutiques minuscules pressées dans l'étroite enceinte des murs, de rares palais aux balcons de fer bombés, pas une maison neuve, beaucoup de bruit et de mouvement, de beaux types anciens, larges et calmes, surtout chez les femmes. Des jeunes filles, coiffées de rouge, pieds nus dans la poussière, montaient de la plaine portant sur la tête des corbeilles d'arbouses. Un marché se tenait sar une petite place, devant un ancien temple de Minerve, aux six colonnes intactes. Et d'en haut, par les ruelles, des mules ornées de sonnailles, enfouies jusqu'aux oreilles sous les branches, amenaient le bois de la montagne.
Comme la journée s'avançait, je dus quitter Assise. Lentement, à regret, je descendis au travers des massifs d'oliviers, puis dans la plaine. Vingt fois je me retournai pour voir encore la ^^eille cité, avec sa belle écharpe verte et sa couronne de montagnes bleuesJ La
dernière, ce fut sur un petit tertre, au milieu de la vallée. Le tertre portait une ferme. Pendant qu3 j'étais là, debout, tâchant de fixer à jamais dans mon souvenir les moindres détails de ce paysage qui allait s'effacer de mes yeux, cinq petits enfants s'approchèrent. Ils devaient venir de la ferme. En les voyant m'entourer, une femme jeune encore, aux traits droits, qui cueillait des feuilles d'ormeau, se mit à sourire. Je reconnus que c'était la mère, et qu'elle pensait : sont-ils gentils! « Tous les cinq sont à vous? lui demandai-je. — Mais oui, monsieur, j'ai souffert pour eux tous. — Ils vous le rendront en joie. — Et en misère aussi, » dit-elle en riant. Puis, craignant que je ne me méprisse sur sa réponse, elle ajouta gravement : « C'est une grosse famille, mais je ne m'en plains pas : Dieu les envoie, Dieu y pourvoit. Dio li manda, Dio vi provvedrà. »
Et je m'en allai songeant que, cette fois, le bon saint 'François eût été satisfait, et qu'il eût béni la mère avec les cinq petits, de cette main qui appelait les foules, et que le Seigneur Jésus avait marquée lui-même de la blessure d'un clou.
Observations psychologiques à propos de Massaoua.
Il est impossible, quand on traverse Tltalie, de ne pas s'occuper un peu de Massaoua, ou plutôt de la colonie Erythrée, comme Ta baptisée son parrain M. Grispi, dans un décret rendu le 1^^ janvier 1890, pour les étrennes du peuple italien. L'expédition coloniale des bords de la mer Rouge fait autant de bruit au delà des monts qu'en a fait le Tonkin chez nous; les journaux parlent d'elle; quelques livres, hâtivement écrits, racontent son histoire; l'imagerie en répand les scènes princi-
pales, et parfois, traversant une place ou une rue (le Florence, de Milan, de Rome, on aperçoit un officier du corps expéditionnaire, très élégant et très regardé dans sa vareuse de toile de couleur fauve, avec ses galons bleus, son écharpe retombant sur le sabre, ses bottes et son casque de liège à plumes.
La première chose qu'on se demande, c'est pourquoi les Italiens sont allés se planter là, dans la région la plus inhospitalière peut-être du globe, sur une côte brûlée par le soleil, où les nuits mêmes sont suffocantes; pourquoi surtout, désireux d'avoir un pied-à-terre en Afrique, au lieu de le choisir avec portes et fenêtres sur la grand'route, ils l'ont pris au milieu de cette mer Rouge qui n'est plus, depuis le bombardement d'Alexandrie, qu'un long corridor anglais, d'accès presque impossible en cas de guerre, avec Aden à un bout et Suez à l'autre. Ohl c'est là une question difficile. Les conjectures ne manquent pas. Mais trouver la bonne, la vraisemblable seulement, est chose délicate, pour cette cause peut-être que les gouvernements ne sont pas toujours guidés par ce qui s'appelle une raison.
Ils ont leurs nerJfe et leurs caprices. Avant de devenir une affaire grave, Massaoua ne fut peutêtre au début qu'une jolie fantasia. Qui sait? M. le sénateur Jacini, qui cache de l'esprit sous la phrase naajestueuse et l'appareil in-quarto de son volume, énumère, dans ses Pensieri sulla politica italiana, diverses sortes d'établissements d'outre-mer : il y a des pays conquis, déjà riches et peuplés au moment de la conquête, comme l'Inde, Java, la Gochinchine; il y a ceux où la population exubérante de la métropole va s'établir et fonder une seconde patrie, le Canada, la Nouvelle-Zélande, l'Australie; il y a les postes militaires servant d'escales aux nations maritimes, sur la route de colonies lointaines ; il y a des lieux de déportation pour les condamnés et des comptoirs de commerce. Dans quelle catégorie rentre Massaoua? Dans aucune, répond l'honorable sénateur: c'est une création mégalomane; nous avons voulu avoir des colonies comme tout le monde, mais nous arrivions en retard, et nous n'avons eu qu'un os, un os desséché, qui a nom Massaoua. Que la mégalomanie soit la cause de l'expédition ou Tune des causes seulement, il est
sûr que cette passion, qui n'est pas sans noblesse, s'en est trouvée doucement flattée. La pensée que l'Italie devenait puissance coloniale a réjoui une partie des Italiens, ou plutôt une partie de l'âme de tout Italien. Mais ce n'a pas été une joie sans mélange. Quand on a su les fatigues, les maladies, les guet-apens auxquels étaient exposés les jeunes soldats du corps expéditionnaire, et pour quel enfer ils avaient quitté le beau pays, — il bel paese, un mot qui revient sans cesse dans les récits de nos voisins, comme la « doulce France » dans nos chroniques d'autrefois, — les mères, les sœurs, les fiancées italiennes se lamentèrent, et leurs plaintes eurent un écho profond dans le pays. Les Italiens sont tous un peu mères sur ce point. Extrêmement impressionnables, ils n'ont pas, ou ils n'ont plus l'habitude de ces guerres lointaines. Beaucoup d'entre eux n'étaient pas même soumis, avant l'unité, au service militaire, dont l'obligation n'existait ni dans les duchés, ni dans les États romains, ni même, on peut le dire, à Naples, et cela leur paraît plus monstrueux qu'à d'autres, ce tribut de jeunesse et
d'argent qu'il faut fournir aux contrées d'Orient, en échange des protectorats. Nous y somnQes faits, nous autres. Ce n'est pas d'hier que nos matelots, nos fantassins et artilleurs de marine, nos chasseurs, nos zouaves, s'en vont mourir obscurément, aux extrémités du monde, d'un accès de fièvre ou d'une balle de sauvage. Quelques familles prennent le deuil. On pleure çà et là, dans une maison de faubourg, dans une ferme côtière, où la disparition soudaine d'un homme n'est pas, hélas, chose nouvelle. On reçoit, comme une relique, le livret de l'enfant, ou le petit coffre orné d'un cœur rouge qui renfermait ses vêtements de congé. Aucun écho ne s'éveille autour de ces douleurs isolées. La patrie ne s'en trouble pas. Qu'est-ce pour elle? A peine un épisode de sa vie de vieille nation guerroyante et colonisante. Il faut de vraies guerres, comme celle du Tonkin, pour qu'elle s'émeuve et crie. Encore la politique s'en est- elle mêlée, de cette alerte du Tonkin. Mais, là-bas, c'est une cruelle nouveauté. Elle apitoie tout le monde, les amis et les ennemis du gouvernement. Depuis le massacre de Dogali, les Italiens vi-
vent dans un état continuel d'appréhension. L'Italie coloniale ne leur déplaît pas, mais le sang de leurs fils les touche davantage. Ils ont peur d'autres surprises. L'opinion, sans cesse inquiète, est comme prête à se soulever, et le gouvernement le sent si bien qu'il en est gêné, qu'il procède avec une lenteur et une circonspection qui seraient , sans cette cause, inexplicables, qu'il n'hésite pas, enfin, à désavouer les actes d audace de ses généraux, ceux mêmes quïl a ordonnés ou encouragés, après des années d'inaction. « Arrivés à Massaoua, sans aucun but précis, a dit le député Plebano, sans savoir jusqu'où on voulait aller, ce qu'on voulait faire, nous nous sommes laissé guider par le vent qui soufflait d'Afrique, mais surtout par celui qui soufflait dltalie. »
Rien n'est plus vrai, et les faits le prouvent. Ils montrent, dans l'opinion italienne, une nervosité dont nous ne sommes pas exempts nousmêmes, différente pourtant de la nôtre, et par certains caractères accidentels, et par son intensité, et par ses conséquences. Ils peuvent donner lieu à une petite étude psychologique, toujours intéressante, croyons-nous, quand il
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s'agit d'une race, et plus encore quand cette race est celle de nos voisins. Car l'expédition de Massaoua est la première qu'ils aient en treprise, comme nation, et les qualités dont ils ont fait preuve, les défauts qu'ils ont révélés dans cette aventure coloniale se retrouveraient évidemment les mêmes dans une guerre européenne.
Prenons une période seulement, la plus accidentée, dès lors la plus curieuse. Nous sommes en 4887. Les Italiens occupent Massaoua depuis deux ans. Ils n'ont pas rencontré d'obstacles sérieux ; ils se sont contentés d'em- Oellir la ville, de s'y établir fortement, de la protéger d'un réseau, peut-être trop étendu, de forts détachés, lorsque, le 26 janvier, au matin, une colonne de cinq cents hommes, envoyés de MonkuUo pour ravitailler la garnison de Saati, attaquée la veille, est surprise en chemin et anéantie par des milliers d'Abyssins. Les soldats se battent en désespérés, corps à corps, assommant l'ennemi à coups de crosse, lorsque les munitions, rapidement dissipées, font défaut. Les officiers donnent l'exemple; plusieurs même s'élèvent au-dessus
du courage commun, et font acte de héros, témoin le lieutenant- colonel de Cristoforis qui, dit-on, blessé et mourant, commanda aux derniers hommes valides de présenter les armes pour saluer leurs camarades tombés pour la patrie. Le désastre n'en était pas moins grand : la dépêche officielle du général Gêné accusait vingt-trois officiers et quatre cent sept soldats tués, un officier et quatre-vingt-un soldats blessés.
En Italie, l'émotion fut immense, et elle devait l'être. Les journaux accusèrent le gouvernement et l'imprévoyance des chefs ; on cria vengeance ; on demanda l'envoi de renforts immédiats et l'organisation d'une colonne expéditionnaire qui, prenant vigoureusement l'offensive, anéantirait les troupes du ras Alula, et vengerait le drapeau italien. C'était encore tout naturel et, sauf un peu d'exaltation méridionale, un spectacle qu'ont offert, les unes après les autres, vingt nations, dont la nôtre.
Mais voyez comment les peuples, même dans ces heures de colère où ils devraient se ressembler le plus, restent fidèles aux nuances de leur tempérament I Chez nous, après Lang-
Son, le ministère Jules Ferry est renversé. Après Dogali, les Italiens crient tout autant contre le leur, mais, en gens pratiques et ennemis des violences, au moins en action, ils le gardent.
Dans les deux pays, on parle de revanche ; mais savez-vous ce qui se mêle, en Italie, à ce premier cri de la nature? Au lendemain des désastres, avant que rien ait été fait pour venger les morts, quand leurs cadavres sont encore dépouillés par les Abyssins et déchirés par les hyènes, on propose de leur élever un monument ! Au plus fort de la douleur, il faut que le côté artiste de l'âme italienne se révèle. Ce besoin d'exprimer matériellement, de fixer dans le bronze ou la pierre le deuil qui remplit le cœur, le reconnaissez-vous? C'est le même qui peuple les cimetières de Gènes et de Turin de si étranges sculptures : veuves en longs voiles, ressemblance garantie par le praticien, représentées dans toutes les attitudes de la désolation, de l'espérance, de la prière, à genoux sur les marches du tombeau de l'époux, debout et inscrivant son éloge, courbées et frappant du doigt à la porte du caveau
funèbre; familles d'orphelins en marbre, au complet, les grands fils le haute-forme à la main, les jeunes filles éplorées, les petits enfants haussés sur la pointe des pieds, entourant tous le lit où repose le père ; tout un monde de vivants enfin, qu'on peut rencontrer souriants dans les rues de la ville, mais qui ont voulu perpétuer, au moins là, dans le Gampo-Santo, le souvenir de leur visage en larmes. La dépense est grande, on n'y regarde pas. C'est un goût déplorable, à mon avis, assez touchant néanmoins, et distinctif de cette race italienne, nerveuse, portée à traduire au dehors, sous toutes les formes, ses sentiments les plus intimes et les plus vrais.
Voilà donc l'expédition vengeresse décidée, du moins il est permis de le croire. Les départs de renforts se succèdent. Mais on commence par perdre un temps énorme en préparatifs. Il semble qu'on n'ose plus confier à personne l'honneur et la responsabilité de prononcer le mot fatal : « En avant! » A peine nommés, les commandants en chef sont rappelés : Saletta remplace Gêné ; San Marzano remplace Saletta. Tout le printemps et tout
Tété se passent, sans que le ras Alula ait à se repentir le moins du monde du guet-apens où il a fait tomber les soldats de l'Italie. Enfin, le corps expéditionnaire est au complet ; il est muni de tous les perfectionnements que l'art de la guerre a pu inventer : Massaoua possède des ballons captifs, des réflecteurs électriques, des fortins transportables en acier, système Spaocamela. L'ordre de marche est donné dans la nuit du 8 au 9 décembre. La brigade Baldissera fait quatre kilomètres, puis s'arrête à MonkuUo. Elle y reste cinquante-deux jours employés en travaux de fortification. De là, elle se porte à cinq ou six kilomètres en avant, à Takbad, qu'elle fortifie encore. Gela demande vingt jours. Le 26 janvier 4888, jour anniversaire de Dogali, sans qu'aucun ennemi se soit opposé à sa marche, la colonne italienne entend une messe en musique et un discours du général San Marzano sur le lieu même où sont tombés cinq cents héros, l'année d'avant. Le je"" février, on fait encore quatre heures de route, et on s'arrête à Saati.
Ainsi, une année entière s'était écoulée, sans que l'armée italienne eût tiré vengeance, même
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par un tait d'armes secondaire, de l'échec que lui avait infligé le ras Alula. Elle avait très lentement réoccupé, sans coup férir, les positions abandonnées au lendemain de la défaite, et c'est tout.
Il serait injuste d'accuser la bravoure des officiers. L'extrême chaleur du climat, si elle explique en partie ces retards, ne justifie pas une conduite aussi hésitante et aussi timorée de l'expédition. Quel est donc le vrai coupable en cette affaire? Ne serait-ce pas, comme le dit M. Plebano, le vent qui soufflait d'Italie? Ne serait-ce pas cette impressionnabilité excessive du tempérament italien, agissant, par action réflexe, sur les conseils du gouvernement?
Je me souviens d'avoir rencontré en chemin de fer un lieutenant qui revenait de Massaoua, un tout jeune homme imberbe, au visage presque féminin, d'humeur gaie et de bonnes façons. Et comme je lui demandais ce qu'il avait fait là-bas : « Rien, me répondit-il. J'ai campé trois mois dans la vallée : nous brûlions comme sous une chape de feu. Puis nous sommes allés dans la montagne : nous gelions
la nuit. J'ai pris les fièvres. Elles ne m'ont pas lâché de quarante jours. J'étais devenu une sorte de squelette. Alors le général m'a donné congé. En arrivant à Port-Saïd, la fièvre m'a quitté. Je ne l'ai plus, et demain je vais revoir « la mamma mia » , et manger des pâtes à la maison, et dormir dans un lit I »
L'ennui, la nostalgie terrible que parvient seule à dissiper l'ivresse d'une bataille, ou l'imminence perpétuelle du danger, a dû sévir, en effet, d'une manière particulièrement cruelle sur les enfants de l'Italie. Les rapports officiels n'en disent rien, naturellement. Si Ton ne consulte qu'eux, l'esprit des troupes est toujours excellent et l'hôpital à peu près désert. Mais on réunirait facilement des témoignages qui prouvent, au contraire, que sous ce soleil brûlant, si loin du beau pays, brisés par les fatigues sans combat de cette campagne qu'on a pu appeler une grande manœuvre prolongée, les soldats italiens deviennent d'une extrême excitation nerveuse. Leur défaut naturel s'y développe, et s'y montre à l'état aigu. Et, sans recourir à d'autres modes de démonstration, il est certain qu'une pareille disposi-
tion physique peut seule expliquer des faits comme ceux-ci, que j'emprunte au récit de MM. Gustave Ghiesi et Jules Norsa : Huit mois (TAfrique.
Le 4 mars 1888, à la tombée de la nuit, deux fusées sont tirées du fort Marguerite, et donnent le signal d'alarme. Tous les forts sont avertis, tous les soldats courent aux armes. Dans la nuit, le correspondant d'un journal italien se rend au fort Marguerite, qui est une position avancée. 11 demande des explications au commandant sur l'escarmouche qui a mis en émoi la colonie entière, et celui-ci lui répond à peu près en ces termes : <ic Hier soir, le lieutenant de garde au petit poste numéro 2 aperçut, à un kilomètre et demi de lui, une colonne ennemie qui marchait vers le fort ; examinée avec la lunette, elle parut être de mille cinq cents hommes précédés de quatre ou cinq chefs à cheval, qui se distinguaient par leurs vêtements blancs. Le lieutenant se replia ; je regardai à mon tour, et, voyant que la masse s'avançait toujours, je donnai l'ordre d'ouvrir le feu : sept coups à mitraille oni suffi pour la faire battre en retraite. En ce
ni A l'aventure
moment où je vous parle, ine patrouille est à relever les morts. »
Renseignements pris, les cadavres ennemis étaient ceux de douze pauvres bœufs, et la colonne un innocent troupeau destiné à l'approvisionnement d'un des forts.
Les quatre ou cinq chefs à cheval, en vêtements blancs, font rêver, n'est-ce pas?
Une autre fois, dans la nuit du 27 au 28 mai 1888, une fusillade s'engage, à trois kilomètres d'un ouvrage fortifié. Feu à volonté, feu de salve : on prend encore les armes. Le ballon captif monte, par le clair de lune, pour recoïinaître les positions de l'ennemi. Le r réflecteur électrique fouille le terrain, et les Alpins de la grand'gardeJ se retirant devant l'ennemi, se renferment derrière les murailles d'acier d'un fortin Spaccamela. Qu'y a-t-il donc? Du fond de la vallée, une voix de stentor s'élève, et l'on reconnaît celle du lieutenant-colonel Francesconi, chargé de l'inspection des avant-postes. Un moment après, le lieutenant-colonel lui-même arrive au fort, et le dialogue suivant s'échange entre lui et le commandant :
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— Où est la grand'garde? demande-t-il.
— Rentrée dans le fortin, selon les instructions.
— Sur qui a-t-elle tiré ?
— Sur une patrouille ennemie à cheval.
— Allons donc, c'était moi !
Je ne cite pas ces faits, — et l'on pourrait en citer d'autres, celui de Dogali, par exemple, où le feu fut imprudemment ouvert à mille huit cents mètres, — pour le facile et mesquin plaisir de raconter une aventure plus ou moins piquante sur le compte de nos voisins. L'expédition du Tonkin leur fournirait, au besoin, une réponse aisée. Non, la seule morale que j'en veuille tirer, c'est que le soldat italien, issu d'une race impressionnable, s'est montré à Massaoua, et continuera de se montrer en campagne, à un degré moindre sans doute, mais toujours appréciable, un soldat trop nerveux.
Voilà un point qui ne me semble guère douteux.
Pour le reste, je n'ai pas été surpris d'entendre les hommes qui ont vu à l'œuvre les Alpins et les bersagliers sur le sol africain s'accorder à louer les qualités nombreuses, la
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belle tenue, la bravoure, l'obéissance au milieu des plus rudes fatigues, de ces « pauvres enfants bruns de la glèbe ou de la boutique ». J'ai retrouvé cette note sous la plume des journalistes de toutes les opinions, des officieux et des opposants, de ceux qui ont jugé la guerre du coin de leur table verte et de ceux qui Font suivie en qualité de correspondants, mais nulle part plus formelle, ni plus frappante, que dans un passage où elle se trouve mêlée à une critique amère du corps des officiers. Il s'agit d'une simple phrase extraite d'une préface. Celui qui l'a écrite appartient au parti démocratique. Il s'est fait un certain nom dans le journalisme au delà des monts. Je ne prétends pas que son opinion fasse autorité, mais elle ne saurait être absolument négligeable. Or, voici comment il résume le livre, le pamphlet plutôt dont je citais tout à l'heure le titre et les auteurs :
« De toute la folie africaine," dit-il, du commencement à la fin, si Ton examine les faits à la lueur du plus élémentaire bon sens, il résulte ceci ]( nous avons des soldats aussi bons, aussi braves, sobres, disciplinés, enthousiastes
de leur pairie, ardents pour la gloire, qu'aucun autre pays du monde; mais le gouverner ent est si dépourvu d'intelligence et de sens pratique, l'administration si pauvre de vues, la majeure partie des officiers tellement incapables de toute autre chose que de se faire tuer bravement, que tout le courage, la discipline, l'amour de la patrie et de la gloire que nos soldats ont au cœur, ne servent de rien. »
Lorsque je lus ces lignes, — j'étais encore dans cette chère Florence, — je les soupçonnai tout de suite d'une double exagération, en bien et en mal. Évidemment elles avaient un cachet de passion politique. Ce que j'avais lu, ce que j'avais pu observer de l'armée italienne me donnait non pas une certitude, mais une impression différente de celle-là. D'autre part, il n'y a pas de si méchant livre qui ne contienne une part de vérité. Je me disais que trois Italiens ne peuvent émettre, sur un sujet aussi délicat que celui de l'armée nationale, un jugement diamétralement opposé au sentiment public. Et je ne savais trop que penser, lorsqu'un hasard heureux me fit rencontrer et connaître un officier supérieur d'une puissance
étrangère, amené en Italie par deux mois de congé. Je le vois encore, assis sous la tente rayée d'un café, et promenant sur la foule des passants cet œil bleu des races du Nord, plein d'un soleil plus pâle, tantôt étonnamment rêveur, tantôt impérieux et dur, qui eût suffi à faire deviner son origine et jusqu'à son métier. Je lui montrai la boutade sur l'armée de Massaoua.
— Êtes- vous de l'avis de ce journaliste? lui dis-je. Est-ce que les soldats italiens vous semblent si merveilleux et leurs officiers si mauvais ?
— Peis tout à fait, me répondit-il. Pour être exactes, les choses devraient être autrement formulées. Je connais bien ce pays-ci : j'ai assisté, en qualité d'attaché militaire, à plusieurs de ses grandes manœuvres. Si vous voulez mon opinion, la voici. Les officiers sont, en général, des hommes de belle tenue, courtois et de relations personnelles agréables: un officier mal mis est une exception ; le type caporal et soudard est à peu près inconnu. Vous serez étonné, par exemple, de voir l'un d'eux, en uniforme étincelant, entrer au café.
prendre un verre d'eau, laisser un sou sur la table et s'en aller. On les paye, d'ailleurs, assez mal, et ils se recrutent quand même assez bien, dans la petite bourgeoisie surtout. Ce qui leur manque, ce qui manque, du moins, à beaucoup d'entre eux, c'est une instruction solide, un peu l'esprit de corps, un peu aussi cette qualité toute militaire que nous nommons le commandement, et qui est à l'autorité ce qu'est l'entrain au courage : une aigrette. Quelques chefs la possèdent, sans doute, comme il y en a d'instruits, mais en petit nombre. En revanche, ils mènent les hommes avec plus de douceur que les officiers allemands, russes ou français. Le tempérament des soldats s'y prête, il faut le dire. Ils sont plus malléables, plus dociles que la majorité des soldats d'Europe. Le séjour des grandes villes ne les a pas gâtés; ils ne sortent pas de ces promiscuités d'ateliers, de ces usines qui corrompent jusqu'à la moelle une partie des conscrits, dans les pays d'industrie. Sans doute, leur impressionnabilité leur nuirait dans une guerre offensive; l'homogénéité est loin d'être complète dans leurs rangs; ils ne ma-
nœuvrent pas toujours avec Tensemble désirable. Mais ne vous y trompez pas : le soldat italien vaut mieux que sa réputation. Bien conduit, il se battrait bien. Et il l'a prouvé plusieurs fois, notamment dans la guerre d'Espagne, où la colonne du général Reille, vous vous le rappelez, était en grande partie composée de Piémontais et de Toscans...
Il s'arrêta un instant, comme font souvent les étrangers vis-à-vis des Français, quand la conversation les amène à des questions brûlantes.
— Eh mon Dieu I ajouta-t-il, après un silence, qui sait aujourd'hui si ce n'est pas précisément le plan des alliés, je ne dis pas d'encadrer les soldats italiens avec des officiers allemands, mais des régiments d'Italie avec des régiments d'Allemagne, sous la direction suprême du grand état-major? Je ne suis pas dans le secret des dieux, ni même dans celui des hommes, mais l'hypothèse a été discutée, soyez-en sûr, et peut-être accueillie.
!#a ville et le territoire de Massaoua. — Les alliés de 1 Italie. L'avenir de la colonie Érvtiirée.
Il ne sera peut-être pas sans intérêt ni sans utilité, après ce que j'ai dit de l'expédition ie xMassaoua, de dire encore quelque chose de la ville même et de la colonie, des transformations qu'a subies l'une, de l'avenir que peut attendre l'autre.
Je n'en parlerai pas de visu, naturellement : je n'ai point eu l'occasion, ni même la tentation de visiter le nouvel établissement italien de la mer Rouge. Mais je résumerai l'opinion des témoins bien informés, assez peu connue
en France, du moins quant aux détails, celle notamment du député Achille Plebano, dont la brochure : les Possessions italiennes en Afrique, imjii^essious et notes de voyage, a fait sensation au delà des Alpes. L'auîeur est de ceux qui inspirent confiance : il est modeste, et il est sérieux. Ni l'imagination ni la passion politique ne semblent l'égarer. Ses intentions paraissent pures, empreintes même d'un certain scrupule parlementaire. Il nous expose bonnement que, ayant lu mille appréciations et récits contradictoires au sujet des affaires d'Afrique, il s'est résolu à aller voir par luimôme ce qu'il en était, qu'il a séjourné dans la ville pendant vingt jours en deux fois et couru le territoire avoisinant tout un mois, n'épargnant ni temps ni fatigue, étudiant la situation sous tous les aspects avant de la juger; qu'eniin, il publie ses notes afin de rectifier les assertions fantaisistes que, pendant son absence, une foule de journalistes indiscrets lui ont, paraît-il, attribuées. On n'est pas plus honnête.
Nous suivrons donc, de préférence, M. le député Plebano.
Chacun sait que Massaoua est située sur un îlot de corail d'environ mille mètres de long sur trois cents de large, relié par une digue à un second îlot, celui de Taulud, lequel est, à son tour, relié par une autre digue à la terre ferme. La position, par elle-même, était singulièrement favorable à la défense. Les Italiens l'ont rendue inexpugnable. Ils ont relevé les ouvrages construits sous la domination égyptienne et qui tombaient en ruines, ceux de l'île de Taulud, ceux de la presqu'île de Ghérar, dont le canon bat de flanc la grande digue. Puis la ville, immédiatement protégée, a été enveloppée d'un réseau de forts avancés, construits sur la côte et desservis par des routes stratégiques : forts d'Abd-el-Kader, d'Otumlu, de Monkullo, de Victor-Emmanuel, du Roi-Humbert, décrivant, sur le front de Massaoua, un large demi-cercle d'où il est peu vraisemblable aujourd'hui que les troupes italiennes puissent être délogées.
En même temps, la ville s'embellissait. Les cabanes des nègres tombaient pour faire place à des constructions européennes. Les rues s'éclairaient : un vieil aqueduc, intelligemment
réparé, amenait au cœur de la cité une eau suffisamment abondante et saine; Massaoua perdait en partie sa physionomie orientale, et prenait cet air de civilisation toujours un peu factice et disparate des colonies militaires. Vrai miracle de transformation, dit M. Plebano, pour ceux qui ont connu Massaoua il y a quelques années. Quant au voyageur qui s'y rend pour la première fois, « il ne peut manquer d'en recevoir une agréable impression. On part d'Italie avec l'idée d'arriver dans un pays presque désert, parsemé çà et là de rares cabanes et privé de tout confort de la vie : mais c'est tout autre chose qui s'offre à nos regards... Celui qui débarque dans le port de Massaoua, assez vaste pour donner abri même aux navires de fort tonnage, ou gagne la colonie du côté de la terre, peut s'imaginer qu'il entre dans une ville populeuse. Et si, à certaines heures du matin, ou vers le coucher du soleil, on parcourt la digue qui unit Taulud à Massaoua, pleine de gens de toute couleur et de toute robe, si on passe la soirée à écouler la musique sur les ouvrages qui protègent le front de la ville, ou enfin,
si Ton se rend au joli cercle militaire construit à côté du pa'ais du Gouvernement, oii des centaines de joyeux officiers viennent passer leurs heures de repos et de liberté, on peut réellement se figurer qu'on se trouve à TArdenza de Livourne, ou à la promenade de Ghiaia à Naples, surtout dans les mois de novembre à mars, quand à la splendeur du soleil tropical ne s'ajoute pas une chaleur suffocante, mais qu'il souffle un air tiède, comme celui du premier printemps dans le midi de l'Italie. »
Toutefois, ajoute l'auteur, cette admiration n'a qu'un temps. Sans doute, Massaoua s'est transformée ; mais qui a fait ce miracle? Le gouvernement. Des maisons se sont construites à la place des paillotes, mais aux frais des contribuables. Ce qui a changé l'aspect de la ville, ce qui l'anime et la fait vivre d'une vie superficielle, c'est l'adminislration publique, c'est l'occupation militaire. Laissée à elle-même, Massaoua redeviendrait promptement la médiocre bourgade qu'elle était jadis. L'initiative individuelle s'y montre peu. Les capitaux italiens n'osent pas encore s'y risquer. Le com-
merce est demeuré absolument ce qu'il était avant l'expédition, et cela pour deux raisons : l'absence d'industrie, la petite quantité de produits destinés à l'exportation ou réclamés par l'importation, d'une part, et, de l'autre, la mauvaise organisation des transports.
Une seule fois par mois, un navire à vapeur, nolisé par le gouvernement, fait un service direct entre l'Italie et Massaoua. Mais il ne prend pas de marchandises, même au retour. Le trafic doit donc chercher d'autres voies. Il lui en reste deux. On peut charger les marchandises à Massaoua, sur les bateaux-poste qui font le service entre Suez et la colonie, les acheminer ensuite par voie de terre de Suez à Alexandrie, les recharger alors sur de nouveaux paquebots subventionnés qui correspondent avec Naples. Mais ce système de crochets et de transbordements n'est pas, on le conçoit, sans de nombreux inconvénients. On peut encore attendre à Suez les courriers des Indes. Seulement, la malle des Indes n'a pas toujours une place libre : elle passera sans rien prendre, et laissera les colis s'avarier sur les quais.
Ce n'est pas très encourageant.
Il y a cependant quelques hommes hardis qui ont réussi à fonder des établissements assez prospères à Massaoua et à tirer parti des deux produits principaux du pays : les peaux de bœufs, de chèvres et de moutons, et la nacre achetée aux pêcheurs et expédiée à l'état brut, principalement à Trieste, qui a comme le monopole de ce commerce. L'un d'eux a été lestement crayonné par MM. Ghiesi et Norsa, dans leurs Huit mois d'Afrique : « Dans la mer Rouge, disent-ils, de Geddah à Souakim, de Suez à Aden, d'Hodeida à Assab, il n'y a pas un Arabe, pas un patron de barque, pas un pêcheur de perle ou de nacre, dans tout le territoire de Massaoua, et au delà, à l'Asmara et à Keren, il n'y a pas un indigène, marchand de peaux ou de gomme, qui ne connaisse Skander. Skander, corruption arabe d'Alexandre, n'est pas autre que le négociant de Livourne, Alexandre Seror, le roi des négociants de Massaoua... C'est un des types les plus singuliers qu'on puisse imaginer. La longue vie à Massaoua, le continuel contact avec les indigènes de toute race, lui ont donné
une apparence orientale. Quand on le voit, quand on lui parle, il a toujours l'air enveloppé d'une sorte de torpeur, de somnolence. Il nage continuellement dans un nuage de fumée de cigarette. Mais ne vous fiez pas à cette espèce de dormeur éveillé : si vous croyez le mettre dedans, en affaires, il vous y aura mis dix fois avant que vous vous en soyez douté. Observer Skander lorsqu'il traite avec les Arabes qui lui veulent vendre des perles ou de la nacre, ou changer de l'argent, c'est tout un poème. Étendu sur un divan ou sur un siège indien, il écoute ses interlocuteurs sans jamais parler. Il fume comme une locomotive, offre des cigarettes ou du café aux clients qui l'entretiennent, puis, tout à coup, apercevant un ami, il se lève, prend son chapeau, sort, et s'en va au café, sans même honorer d'un mot les Arabes ou Indiens qui continuent leur monologue. Ceux-ci demeurent la bouche ouverte, attendent patiemment son retour, et fument régulièrement toutes les cigarettes qu'ils trouvent sous la véranda. L'attente se prolonge parfois des heures. Mais, quand il rentre, Skander, en les retrouvant, leur dit d'une
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seule parole : taib, c'est bien, ou mapsc, non, que l'affaire est conclue ou refusée. Et les autres se retirent, en se confondant en salamalecs. »
Ni le roi des négociants, ni ses collègues, n'enrichiront beaucoup, d'ici quelque temps, le Trésor italien. M. Plebano donne le dernier budget de Massaoua: un million huit cent quatre-vingt-douze mille quatre-vingt-quinze francs quatre-vingt-huit centimes de recettes contre un million six cent cinquante-huit mille quatre cent soixante-douze francs quatre-vingts centimes de dépenses, dont huit cent soixante et onze mille francs employés en travaux publics. Si petits que soient ces chiffres, ils semblent satisfaisants : le budget se solde par un léger excédent; une partie des sommes dépensées se retrouve dans les embellissements de la ville. Malheureusement, on n'y tient pas compte de la moindre dépense causée par Toccupation militaire et, de plus, la majeure partie des recettes provient des droits perçus par la douane sur les marchandises importéespar les fournisseurs de l'armée, droits qui majorent, évidemment, les prix des fourni-
tures, et sont, en définitive, remboursés, sous une autre forme, par le gouvernement qui les perçoit.
Mais il y a l'avenir, dira-t-on, et tout d'abord le commerce de l'Abyssinie pacifiée et des tribus indépendantes, riches en troupeaux, qui parcourent ses frontières. On a fait, à ce sujet, des prophéties séduisantes. Au début surtout de la campagne, beaucoup d'Italiens voyaient, en ouvrant leur journal, des ruisseaux pleins de paillettes d'or tomber en cascades des hauts plateaux de l'intérieur vers les rives de Massaoua.
Illusions, dit M. Plebano. L'Abyssinie qui comptait, il y a seulement vingt ans, environ sept millions d'habitants, n'en a plus guère que trois millions, d'après les plus récents calculs. « Il m'est arrivé de voyager pendant des journées entières sans rencontrer personne. Les villages qu'on trouve, à de grandes distances l'un de l'autre, ne sont qu'une réunion plus ou moins nombreuse de cabanes habitées par des gens dont l'aspect seul trahit l'évidente misère. » Pauvres et sans cesse appauvris par les razzias qui sont les petits bénéfices
de tout homme de quelque valeur en Afrique, les Abyssins n'ont pas le loisir ni les moyens de concourir au développement économique de l'Italie. Les hommes s'habillent d'un caleçon, les femmes d'une chemise bleue; ils se nourrissent les uns et les autres de grain concassé entre deux pierres, pétri avec un peu d'eau et cuit sous la cendre. Ils courent comme des gazelles, à moins qu'ils ne dorment audevant de leurs cases. Toute leur ambition ne paraît pas s'élever au delà d'un peu d'hydromel, les jours de fête. Que voulez-vous vendre à de pareilles gens, qui n'ont pas même l'idée de changer de fournisseurs? Une maison italienne, qui a essayé de lutter contre les chemisiers du pays, n'a pas eu de succès.
Et que pourra contre un pareil état de choses Menelick lui-même, Menelick, roi du Choa, qui s'est couronné récemment Negus Ncjesti, roi des rois? Le seul fait bien positif, le seul geste important de ce noir descendant de la reine de Saba paraît avoir été, jusqu'ici, d'emprunter trois millions à ses alliés. « La mystérieuse et redoutable Afrique, disait un ministre italien, s'ouvre à nous,
amicale et confiante ; il est mort celui qui, malheureusement pour lui, n'avait voulu voir en nous que des ennemis ; les populations sont lasses de guerres intestines; l'Ethiopie, désormais presque entièrement pacifiée, nous tend la main en la personne d'un prince jaloux de civilisation, etc.. » C'est vrai que Menelick a tendu la main. Mais, depuis qu'il Ta rétirée pleine, on n'entend plus guère parler de lui. « J'ai même eu l'occasion de constater, écrit M. Plebano, que, dans beaucoup de ces pays qui devraient être plus ou moins sous sa domination, il n'est pas même connu de nom. Et tandis qu'en Italie on parle officiellement d'un puissant souverain, à Massaona, où la question s'étudie d'après les réalités, on commence presque à se demander si Menelick n'est pas un mythe créé par l'imagination et accueilli par la bonne foi. » Les journaux parlent constamment de sa grande marche en avant, avec trente mille, cinquante mille ou même cent mille hommes. Et rien ne vient. Tls ont eu beau, pour lui donner du cœur, faire mourir, par cinq ou six fois, son terrible adversaire, le ras Alula, le roi des rois ne sort
pas de sa politique, dont on peut dire au moins qu'elle est très réservée. Mais de là à œnclure qu'il n'existe pas, qu'il n'est qu'un simple mythe, il y a loin. L'auteur des Possessions italiennes en Afrique nous paraît tomber dans l'ironie amère et l'exagération. Menelîck inexistant 1 N'est-ce pas à Florence que j'ai lu ce diplôme signé de son nom? Le souverain est représenté couvert de son superbe chapeau de paille royal ; à côté de lui, son épouse, aux bandeaux aplatis sur les tempes, puis le jeune héritier de la couronne et, au-dessous, ces lignes, qui furent primitivement du choan : « Nous, Menelick II, roi du Ghoa, etc., par cette lettre, recommandons à Joseph Guallerotti, de Florence, qui fait des sirops, des bonbons et de bonnes liqueurs, de fabriquer ces trois bonnes choses pour nous, et Tautorisons à mettre nos armes sur la porte de son établissement. » Et cela est daté de la cité d'Entotto, 18 avril 1886.
Toutes les authenticités ne sont-elles pas réunies dans ce document humain?
Quant aux autres alliés, les Beni-Amar et les Habab, nul n'a jamais mis leur existence
en doute. Ce sont deux tribus de pasteurs musulmans et nomades, Tune de quarante mille, l'autre de vingt mille individus, fréquemment en guerre avec les Abyssins, qui les rançonnent de leur mieux. L'Italie a traité avec leurs chefs, un peu comme l'Angleterre avec les rajahs de l'Inde : elle les pensionne, mais à moins de frais. Le chef des Beni-Amar reçoit trois cents thalers, soit environ mille francs par mois. Celui des Habab, Kentibay Hakmet, est venu à Massaoua, le 25 octobre 1887, et là, en présence de tous les notables et des officiers supérieurs de la colonie, il a juré amitié aux Italiens; moyennant quoi, ceux-ci doivent lui payer deux mille francs par mois, plus quelques petites pensions, de moindre importance, à certains de ses vassaux. On a fait cela, dit M. Plebano, dans le but d'attirer à Massaoua le commerce de la région, et de faciliter le passage des caravanes qui, du Soudan, se dirigeraient vers nous. Jusqu'à présent, cependant, ce commerce se réduit à bien peu de chose, a Dans un tableau statistique que je dois à la courtoisie du directeur de la douane, je trouve comme produit du droit de 1 1/2 pour cent qu'on
a convenu de percevoir, eL qu'on perçoit, en efiet, sur les marchandises destinées aux Habab ou venant de chez eux, du 1®' juillet à la fin de novembre 1889, pour l'importation sept cent quarante-six francs soixante-dix-sept centimes et pour l'exportation trois cent quatre-vingt-douze francs soixante-sept centimes.
Décidément, l'Abyssinie n'offre pas encore ces larges débouchés que l'on avait rêvés. Fùt-elle conquise, — les Italiens sont très capables et, au fond, très désireux de la chose, — qu'il faudrait encore beaucoup de temps pour rendre rémunératrices des relations commerciales qu'on peut considérer comme à peu près nulles aujourd'hui.
Il y a bien le Soudan égyptien, le Soudan dont le commerce, avant les bouleversements que l'on sait, se chiffrait par une soixantaine de millions. La gomme du Kordofan, le sésame, les peaux, la cire, les plumes d'autruche du Darfour, le coton, l'ivoire, l'indigo, le riz, étaient l'objet d'un trafic important. L'Italie ne pourrait-elle pas en attirer une partie vers Massaoua? Elle y a sûrement pensé. Peut-être y réussira-t-elle. C'est le secret de l'avenir. Toutefois, elle aura fort à
faire pour lutter contre la concurrence anglaise, qui draine déjà les produits du Soudan par deux voies, celle du Nil et celle de Souakim, moins longue que celle de l'Abyssinie et, dès lors, préférée par les caravanes.
Gomme on le voit, du côté commercial, l'entreprise coloniale de nos voisins ne donne guère lieu qu'à de lointaines espérances.
Peut-on se rejeter au moins sur les richesses naturelles du sol, mettre en culture ces vastes étendues désertes? Serait-il possible de diriger vers Massaoua le courant d'émigration qui emporte vers l'Amérique tant de pauvres familles italiennes? M. Plebano ne croit pas que le climat si mal famé de Massaoua soit un obstacle invincible à l'établissement d'Européens. Il déclare qu'il y a de bons mois et en tout cas de bons endroits, où il ne fait pas trop chaud. Les montagnes de l'intérieur offrent toutes les altitudes et toutes les températures. La terre n'y est pas partout inféconde.
Dans la vallée de Ghinda, on chemine au milieu de forêts luxuriantes où abondent le sycomore, le tamaris, l'olivier sauvage, Teuphorbe. Aux environs de Keren, on aper-
çoit le gigantesque baobab cher à Tartarin. Les hauts plateaux d'Asmara ont, paraît-il, une analogie très grande avec Vagro romano L'auteur, enfin, a pu visiter, à Keren, le jardin de la Mission française qui ne le cède en rien, pour la vigueur et la variété des plantes que les Pères y cultivent, aux plus belles cultures potagères de Tltalie. Ce qui manque, hélas! presque partout, c'est IVau, et sans eau la terre ne donnera pas de moisson. Et même, trouvât-on de l'eau, il faudrait des routes. Creuser des puits, tracer des chemins, cela nécessiterait de grands capitaux : l'Italie les a-t-elle aujourd'hui?
L'auteur, dont j'ai suivi fidèlement, sinon la méthode, du moins la pensée, ne conclut pas. Ce n'est pas conclure, en effet, que de demander, comme il le fait, l'envoi d'une commission d'hommes capables et de bonne volonté, qui s'en iraient étudier le pays, — à la manière de M. Plebano, par exemple, — et qui, peut-être, ayant bien étudié, pourraient proposer quelque chose.
Non, ce n'est pas cette pensée-là qui ressort, pour nous du moins, de la brochure mesurée
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autant que désillusionnée du député italien; c'est plutôt cette interrogation par laquelle nous avons commencé, en parlant de Massaoua, et qui revient naturellement à l'esprit : « Que sont-ils allés faire là-bas? »