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XII

Rome, fin octolre.

La famille Tacconi. — Les ouvriers français à Rome. La troisième visite.

J'habitais, à Rome, dans une famille de petite bourgeoisie que nous nommerons, si vous le permettez, la famille Tacconi. Quand je dis bourgeoisie, je me sers d'un terme nécessaire peut-être, mais à coup sûr inexact. Car on trouve des bourgeois à Milan, à Bologne, à Ferrare, à Florence : à Rome, il n'en va pas tout à fait de même. Je ne prétends pas qu'il n'en existe aucun. Mais, à côté du fonctionnaire et de l'entrepreneur, gens nomades, dans la vieille population romaine,

on rencontre une caste nombreuse, intermédiaire entre l'artisan et le patricien, plus voisine du premier que du second, et qui n'a ni le relief, ni l'indépendance, ni les traditions de la bourgeoisie proprement dite. C'est une réduction de bourgeoisie» c'est l'ancienne clientèle de l'ancienne Rome, née à l'ombre des maisons princières, nourrie par elles, heureuse par elles, dévouée, pleine de vertus domestiques, mais toute timide, ayant dans les mœurs, dans l'attitude, dans la politesse, quelque chose d'humble et d'effacé, qui n'est ni de la servilité, ni de la bassesse, mais qui rappelle une dépendance. M. Tacconi appartient à ce tiers-état crépusculaire. On connaît le mot du prince Massimo, à qui on demandait s'il descendait vraiment de Fabius Maximus : « Je n'en sais rien, mais il y a huit cents ans qu'on le dit dans ma maison. » M. Tacconi pourrait répondre, j'imagine, à une question analogue : « Je ne sais si mes ancêtres furent affranchis de la gens Cornelia ou de la gens Fabia, mais il y a des siècles que nous sommes employés dans les bureaux de leurs descendants. » Il est receveur et

payeur dans la computistcria d'un prince, chef d'une douzaine de commis. Il tient les comptes des locations de prés, du blé, de l'orge, de l'huile vendus. Sa grande taille maigre s'est voûtée sur les livres. Il a un visage de cire, des yeux clairs, une moustache courte toute blanche. Ses filles l'adorent . Quand il part, le matin, on entend un bruit de baisers autour de lui, et des recommandations chuchotées : <■< Prenez votre foulard, il fait un peu frais... Avez-vous vos pastilles ?... Le petit dossier que j'ai copié, mon père, est dans la poche de gauche... Revenez de bonne heure, ce soir, vous savez qu'ils viendront... » Il répond de petites choses douces, toutes semblables, à voix basse. Même chez lui, il ne parle guère tout haut.

Et cependant cet homme d'une réserve extrême, ombrageux, que le frisson ne doit quitter qu'au seuil de son appartement, loge des étrangers. Oh I sur recommandation, des étrangers triés, connus pour prud'hommes et solvables. Mais enfin il les loge. Il le faut bien. Le traitement n'est pas gros, et la famille est nombreuse : Ada, Luigia, Giuditta,

Serafina, quatre filles à marier, sans compter les petites ! Un peu d'or de France ou d'Allemagne allégera le loyer. On abandonne donc les chambres les plus voisines de l'entrée, les plus belles. Le gynécée se replie en arrière. Le sanctuaire se reforme au fond de l'appartement, impénétrable, à peine révélé dans le jour par un petit gazouillis de mots et de robes qui glissent. Tant que M. Tacconi n'est pas rentré, c'est une paix, un silence actif de monastère dans sa famille. Ces demoiselles, autour d'une table, cousent, raccommodent, travaillent au trousseau des deux aînées, qui sont fiancées, « che fan no l'amore », comme dit leur mère, un type de ménagère, infiniment moins timide et plus active que son mari. Ce sont deux belles jeunes filles Ada et Luigia, élancées, les traits purs comme il sied à des Romaines, des cheveux noirs, où l'on voudrait voir l'éclair d'un œillet, d'un peigne à fleurons d'or, ou d'un ruban, et qui n'ont pour parure que le luisant de la jeunesse. Elles soupirent depuis longtemps : l'un des fiancés est trop jeune, l'autre attend une place dans les bureaux des chevaliers de Malle.

Assurément les ménages seront modestes, mais honnêtes, heureux, pacifiques tout autant que celui de M. et madame Tacconi. Et Ion patiente, sans trop de mélancolie, en piquant l'aiguille dans la toile blanche, en pensant au soir où « ils viendront », puisqu'ils viennent deux fois la semaine, ainsi qu'il fut réglé au début des fiançailles, par le sage paterfamilias assisté de sa juste épouse. Le soleil entre par la fenêtre, l'air du Tibre fouette les dernières fleurs d'un jardin suspendu au-dessus des eaux: avec un regard de ce côté-là, un moment de rêve entre deux points, parmi les sœurs qui savent, et sourient de comprendre, la réclusion n'est point captivité, ce n'est que rintimité chaude et joyeuse du nid. Et puis, il y a le soir.

N'allez pas croire, au moins, que la rentrée de M. Tacconi soit le signal d'une émancipation bruyante. Non. Il arrive vers cinq heures. Le glissement de ses deux bras sur le satin d'une doublure annonce qu'il dépouille l'employé, qu'il revêt la jaquette de l'homme privé, et qu'il appartient désormais à sa famille. Second bruit de baisers. Toutes les pe-

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tites Tacconi sont sur pied. Elles accueillent le père, et l'enveloppent d'un papotage charmant. Le bonhomme fait l'heureux, et conte sa journée. Personne ne travaille plus. Il y a des rires frais qui viennent à travers les cloisons. A huit heures, les fiancés sonnent. Il m'a été donné de les voir : deux jeunes gens taillés en athlètes, qui portent de belles têtes un peu fades avec une grâce onduleuse de mouvements. L'un d'eux joue de la mandoline, l'autre chante. Ada, Luigia, Giuditta ou Serafma les accompagne à tour de rôle, sur un piano dont les cordes ont des plaintes d'épinette, et tous ils se délectent, jusqu'à dix heures, en exécutant la musique de Rossini, de Verdi, ou d'autres compositeurs moins célèbres, dont les finales languissants sont interprétés à merveille par cette ample voix d'homme faite pour chanter l'amour.

M. Tacconi ne sort jamais le soir, suivant la vieille coutume romaine, qui voulait qu'on fermât sa porte au tintement de l'Angelus. Après VAnjelus, qui sait? Un courant d'air, une agression au coin d'une rue... ces choseslà se voient : ce n'est pas l'affaire de M. Tac-

coni. Tout ce qui l'arrache à la paix de son gynécée lui est antipathique. Dehors, il est inquiet. Une visite le trouble. Aucune habitude de Tétranger, aucune avance n'apprivoiserait sa politesse doucement effarouchée. Il a sur les distances sociales des idées d'une invincible humilité. Après des jours ou des semaines de séjour chez lui, il se dira et sera toujours, en effet, l'hôte très honoré de votre seigneurie.- Peut-être vous emmènera-t-il seulement quelque dimanche aux environs de la ville, et si vous l'interrogez, découvrirez-vous en lui un archéologue très fin, un érudit qui connaît toutes les vieilles pierres. Ses filles qui marchent devant, chantant je ne sais quoi d'ailé, dans leur langage sonore, s'interrompront pour vous dire, la tête à demi tournée : « Voici notre Tibre blond. » Lui aussi dira : « Notre Rome », comme s'il parlait d'une propriété. Car il l'aime infiniment, d'un amour qui pleure pour toute ruine qui disparaît, pour tout sanctuaire qu'on démolit, pour toutes les transformations nécessaires ou brutales, mais qui pleure silencieusement, comme le vase brisé de Sully-Prudhomme. L'art italien fait

partie de ses affections de famille. Sa tendresse exclusive, fermée aux civilisations du Nord, ne s'attache qu'aux belles lignes droites, aux frontons grecs, aux ciselures délicates des marbres Renaissance, à l'éclat des matériaux précieux qui décorent les églises. Je lui ai causé deux douleurs et une joie.

Le premier jour de mon arrivée à Rome, à peine rentrais-je de ma promenade à travers la ville qu'il me demanda :

— Elle a vu Saint-Pierre? (Il s'agissait de ma seigneurie.)

— Oui.

A la façon dont j'avais répondu, il devina que l'immense et superbe basilique m'avait plus étonné que séduit.

— Je vois qu'elle n'est point enthousiaste I Se peut-il qu'elle préfère le gothique ! Des voûtes sombres ! Se peut-il I

Puis, craignant de m'avoir blessé, il ajouta :

— Je sais, hélas I que tous les gens du Nord sont comme elle.

Il eût volontiers dit : « Les barbares ». Ce fut la première douleur.

Deux jours après, je retournai à Saint-

Pierre; il me réinterrogea, et je lui répétai : « Pas encore. » Il rougit. Peut-être un peu de colère lui monta-t-elle du cœur. Mais comme de sa vie, sans doute, il ne s'était emporté, il se contenta de me souhaiter bonne nuit.

Ce fut la seconde douleur. Je dirai bientôt la joie qui vint ensuite.

Un matin, mon hôte vint me trouver, avant de partir pour le bureau.

— Le pèlerinage des ouvriers français est arrivé, me dit-il. Le pape les reçoit demain. Ce sera très beau. Si elle veut s'y rendre, il faut qu'elle se hâte de se procurer un billet.

— Certainement, j'irai, monsieur Tacconi, et je vous remercie de l'avis.

— Vous allez revoir Saint-Pierre, ajouta-t-il avec un sourire : regardez-le bien !

Grâce à l'ambassade, j'obtins facilement un billet, et, le lendemain, je me trouvai, dès neuf heures et demie, sur l'immense place, en avant de la colonnade. Tout le quartier ttait occupé mihtairement. Depuis le pont Saint-Ange, ce n'étaient que gendarmes, agents de poMce, soldats à pied et à cheval. En atten-

dant l'heure fixée, et prévoyant que l'audience se prolongerait très tard, j'entrai dans un petit restaurant, l'un des derniers à droite. Presque en même temps, des ouvriers français commençaient à envahir la salle, et s'asseyaient par groupes bruyants autour des tables. Depuis plus d'un mois, je n'avais pas entendu la langue du pays, ni vu la belle humeur française qui ne doute de rien, et se trouve partout chez elle. Gomme j'écoutais l'une, comme je reconnaissais l'autre qui s'étalait ici dans sa pleine ingénuité, sans même avoir conscience de la stupeur qu'elle causait I Les braves gens I Ils avaient voyagé ensemble; ils arrivaient ensemble; ils n'avaient cessé ni de voir des visages de France, ni de parler français, et, tout naturellement, ils commandaient là comme s'il se fût agi du marchand de vin du coin : « Garçon I du café I une côtelette ! un œuf ! un canon ! — Oui, un canon, à Romel — Et dépêchons I » Ils furent bientôt cinquante qui causaient comme deux cents, gesticulaient, et attendaient. Le patron, la patronne et l'unique garçon, point préparés à cette clientèle inaccoutumée, tentèrent d'abord de se Mettre

à la hauteur de la situation. Oh I un effort très court. Mais ils se sentirent débordés. Us comprenaient mal, d'ailleurs, s'embrouillaient, apportaient une madeleine au lieu d'un consommé. En vain mon voisin, un grand Marseillais, qui prétendait savoir l'italien et faisait régulièrement deux fautes sur trois mots, essaya de se poser en interprète et de commander au nom de tous. Il déclara que ces Romains n'entendaient pas l'italien. Et ce fut alors un spectacle comme en offrent les grandes manœuvres, quand une compagnie de zouaves ou de chasseurs, pendant la halte, prend d'assaut une auberge de village : tous les ouvriers levés, allant, venant, se servant eux-mêmes, taillant à même les provisions; les hôteliers, retranchés derrière le comptoir, ahuris, ne cherchant point à se défendre, mais payés comptant et satisfaits du résultat autant que choqués de ces manières entreprenantes... Quand je repassai le soir, sur la place, les deux maîtres du restaurant, ceux des cafés voisins, leurs concurrents, évidemment soumis aux mêmes épreuves, assis sur des chaises, au dernier rayon de soleil qui

glissait sur les portes, gisaient, encore émus et fourbus de la furia francese.

Tout le pèlerinage eut d'ailleurs une couleur inusitée. L'étiquette reçut des accrocs formidables : absence d'habits noirs, un silence extrêmement relatif malgré les injonctions répétées des organisateurs, des cris d'une vigueur et d'une fantaisie que la salle des Béatifications n'avait pas dû connaître. Je m'étais glissé dans le groupe parisien, presque au premier rang, devant le trône pontifical élevé au milieu de la salle et gardé par les suisses. Ces pacifiques soldats, qui devaient appartenir, les plus près de nous du moins, à la Suisse française, avaient toutes les peines du monde à tenir leur sérieux. Autour de moi, on se j serait cru, jusqu'à l'arrivée du pape, dans un faubourg de Paris. Il y avait surtout un ouvrier typographe, mon voisin, qui ne tarissait pas, blaguant de tout avec l'esprit et l'accent qu'on connaît : du casque des gardes-nobles, des collerettes des camériers, de l'air qui nous manquait de plus en plus dans cette foule pressée de plusieurs milliers d'hommes, d'un tas de choses dont personne n'aurait songé à

rire sans lui. Tout à coup je le vis se dresser sur la pointe des pieds : « Le pape ! » dit-il. Sa maigre tête moqueuse changea de physionomie, et il ajouta gravement : « C'est rien chic, tout de même, un pape ! » Puis il se tut.

Léon XIII avançait lentement, porté sur la sedia, entre deux haies de gardes aux costumes éclatants, précédé de sa cour, vêtu de blanc, un peu penché, bénissant d'un geste affaibli et qui semblait pourtant vouloir embrasser le monde, tout ce peuple qu'il dominait. Certes, la beauté du décor était royale. Mais ce qui était plus beau encore, c'étaient les yeux de ce vieillard acclamé par quatre ou cinq mille hommes sortis de l'atelier, de la boutique, de l'échoppe, venus de trois ou quatre cents lieues pour le voir, pour lui dire : « Nous souffrons. Nous attendons quelque chose de vous. Vous qui avez les paroles, dites-les. » J'ai vu de beaux yeux d'homme, pleins d'intelligence, de bonté, de joie : il y avait de tout cela dans ceux de Léon XIII traversant le pèlerinage ouvrier, mais il y avait quelque chose de plus, quel-

que chose au-dessus, que je ne saurais définir, et qui ne dura pas. Car, l'instant d'après, assis sur son trône, enveloppé de ses cardinaux, il avait l'air d'un souverain, d'un vieillard tremblant et doux, d'un savant, d'un homme heureux, mais la flamme de tout à l'heure avait passé.

Je me suis rappelé cette forte et rapide impression quand j'ai lu dans le Journal des Lébats, ces lignes remarquables de M. Eug.-M. de Vogué, qu'on dirait écrites par un témoin oculaire : « Si l'on refaisait aujourd'hui la fresque symbolique de Santa-Maria-Novella, le peintre placerait-il encore l'empereur au sommet de la pyramide humaine?

Il y mettrait peut-être la princesse dont parlait le colporteur allemand, celui que l'auteur de l Allemagne actuelle rencontra dans le Harz, et qui disait aux petits enfants des mineurs : — On brisera les couronnes qui sont en bon métal, et on les refondra, afin d'en faire des écus d'or à l'effigie d'une princesse nouvelle, mes petits, que vous connaîtrez, et qui s'appelle Democratia. Retenez bien ce nom ; vous l'entendrez proclamer au bruit des

fanfares. — Il y a quelques semaines, les vieux Romains regardaient avec étonnement les portes de bronze de Saint-Pierre toutes grandes ouvertes, comme aux jours des couronnements impériaux. De longues files d'hommes entraient là, conduits par des princes de l'Église et reçus par son chef; c'étaient des gens du peuple et des métiers, venus d'un pays où règne seule la princesse du colporteur. Un cortège de pèlerins, ce n'est pas pour étonner les vieux Romains, qui en ont tant vu. Mais les spectateurs sentaient confusément que ceux-ci n'étaient point des pèlerins comme les autres. Ce qu'on introduisait solennellement dans Saint-Pierre, cetait le nouveau pouvoir social, les nouveaux prétendants à l'empire. Ces ouvriers venaient là comme y vinrent Charlemagne, Otton et Barberousse, pour y chercher le sacre et l'investiture. »

Sacre, investiture, je ne sais. Mais assurément une grande idée s'incarnait dans cette foule. Était-ce l'empire? comme Ta dit M. de Vogué. .Te conviens que ce songe pouvait traverser l'esprit d'un philosophe et d'un poète. Mais n'était-ce pas autre chose ? Une

aspiration plus immédiate et tout aussi puissante? Il me semblait, à moi, témoin perdu dans cette scène populaire, qu'elle ne rappelait exactement aucune de celles du passé, et qu'elle avait cependant une parenté avec toutes celles où le peuple, n'importe oii, mû par son instinct, ses souffrances, son besoin de justice, le peuple seul en cause et seul acteur, malgré les chefs qui ont l'air de le guider et le contiennent seulement, a paru devant les grands du monde, portant une prière qu'appuyaient le sentiment de sa force, du droit, et je ne sais quelle rumeur douloureuse qui est l'encens de ses prières à lui. Je croyais voir une vague de cette mer dangereuse et troublée des gens de misère, une vague lasse de s'agiter, de s'écrouler, de se relever, accourue de très loin, grondante encore et se demandant : « Que vaut cette rive où j'aborde? Vais-je m'y briser comme ailleurs? Puis-je m'y étendre et m'y reposer ? »

Je renonçai très vite à entendre les discours que nous ne pouvions saisir que par fragments, à cause du murmure, suspendu à peine un instant, de cette multitude humame, et je me

glissai jusqu'à l'extrémité de la salle, pour y trouver un peu d'air et de liberté. Là s'étaient groupés sur deux bancs, les seuls de l'immense salle, placés dans une sorte de vestibule, une demi-douzaine de moines ou de prêtres romains, et trois ou quatre femmes en mantille, tenue réglementaire des audiences, venus les uns et les autres en contrebande. Je montai debout sur un des bancs. Devant moi se tenaient une dame petite, vive, brune et sa nièce, une grande jeune fille blonde que je sus depuis être une protestante genevoise. La plus âgée de ces deux dames paraissait en proie à une sorte d'exaltation que trahissait le geste de sa main, refaisant hors de propos les plis de sa mantille. Je n'étais pas là depuis trois minutes qu'elle se détourna à demi, et dit en italien :

— Il n'y a que des Français pour donner des spectacles pareils I Quel peuple I

— Sans doute, madame, c'est fort beau.

— Mais je vous dis qu'il n'y a que des Français pour organiser des manifestations comme celles-là ! Ce ne sont pas les Italiens qui en feraient autant I

Je ne pus m'empêcher de sourire et de répondre :

— Ils ont cependant bien leurs qualités, madame, et de très grandes aussi.

— Allons donc ! Pas l'enthousiasme ! Pas rinitiative I Mais voyez donc I Écoutez donc I Vous ne savez pas ce que c'est que des Français !

— Par exemple I j'en suis un I

— Vous? Répétez donc cela en français, que je voie?... Eh 1 ajouta-t-elle après que j'eus répété, que ne le disiez-vous plus tôt? Moi aussi, je suis Française. J'habite Rome depuis quatre ans, et je ne m'y fais pas. Et ce que j'ai de plaisir à les regarder, tous nos pays I

Elle était si vraie dans sa joie, si bien de sa province d'Arles aux yeux noirs I J'étais moi-même, il faut le croire, disposé à l'émotion, ce jour-là : je saisis la main qui se tendait vers moi, et je la serrai avec une émotion qui me fait sourire aujourd'hui.

L'audience terminée, je laissai s'écouler le flot des pèlerins, qui se fractionnèrent en groupes sur la place, et s'en allèrent par la ville étonnée, contents de se donner du mou-

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Je revenais de Capri, l'île enchantée dont le vin a un parfum de fleurs. Sur le bateau, / nous avions l'honneur de posséder un grandduc allemand, suivi de son secrétaire et d'un domestique nègre. Il y avait également, comme toujours, une troupe de chanteurs et de guitaristes napolitains qui, de temps à autre, avec \ une verve endiablée, chantaient les airs popuj îaires, depuis l'antique Santa Lucia, jusqu'à I cette amusante charge inspirée par le funicu- / laire du Vésuve, et qui s'appelle Funiculi-Funimla.

Quand ils virent le grand-duc, amené par un yacht blanc, monter à bord du navire, ils eurent une expression de convoitise, et, à peine TAltesse installée sur le pont, à côté de la cabine d'arrière, se mirent en devoir de lui donner une aubade.

Le grand-duc, impassible, regardait fuir les pives de Sorrente.

Après le troisième morceau, le chef de la troupe s'approcha de lui, la casquette tendue, pour recevoir un louis.

L'Altesse, un peu distraite sans doute, se contenta de remercier d'un geste de la main,

d'un sourire et d'un mot en italien : GraziSy grazie.

Les chanteurs pensèrent qu'il suffirait d'un ou deux autres morceaux pour mûrir cette souveraine satisfaction.

Ils recommencèrent donc à chanter. Puis, le concert terminé, avec une insistance confiante, ils tendirent de nouveau la casquette. Le grand-duc répéta : c( Merci », et ce fut tout. Seulement, comme la casquette attendait toujours, le secrétaire blond, d'un geste gracieux, y déposa deux sous.

Les chanteurs s'éloignèrent en haussant les épaules, et j'entendis l'un d'eux, qui passait près de moi, dire aux autres : « Parbleu ! ce n'est qu'un Allemand I »

La civilisation allemande, voulut-on la faire pénétrer en Italie, aurait donc dans les Allemands d'assez mauvais introducteurs. Aussi ne Taperçoit-on guère.

Les mœurs n'ont pas changé. Les modes s'inspirent à Paris. L'Italien ne boit pas plus de bière qu'avant la triple alliance : il préfère l'eau pure ou le vino nostrano, un peu lourd, mais meilleur que sa réputation, comme tant

de choses en Italie. Il n'a pas adopté la pipe, et continue de faire ses délices de ce cigare maigre et noir, long d'une vingtaine de centimètres, infumable pour nous. En musique, il est bien moins Allemand que nous, et n'aime, au fond du cœur, que l'opéra italien. Les programmes de concert, ceux du moins qui m'ont passé sous les yeux, étaient à peine mêlés d'une valse de Strauss. Tous les autres noms de compositeurs finissaient en i ou en a. En littérature, il n'est pas Allemand, il n'est pas même Italien : il est Français.

Rien n'est plus curieux que d'acheter, pour en avoir la preuve, la collection des journaux d'une ville. On peut affirmer qu'en moyenne, sur six grands journaux, quatre publient un feuilleton français. Ainsi à Milan, quand j'y passai, le Secolo publiait Turluton, de Maize- . roy, et la Chanteuse des rues, d'Alfred Bertrand; le Corriere délia Sera, Paradis perdu, de Jules Mary. A Venise, la Venezia reproduisait Quarante mille francs de dot, d'Emile Richebourg, et Cinq millions d'héritage^ « di Saverio di Montépin » . A Florence, j'ai trouvé dans VOpinione nazionale, les Voleurs du grand monde, de Pon-

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son du Terrail ; dans le Fieramosca, le Crime de Meudon, d'Albert Delpit. A Rome, c'était la modèle, de Jules de Gastyne, dans il Popolo romano ; Dernier Amour, de Georges Ohnet, dans la Tribuna. On pourrait multiplier les exemples, si l'on voulait.

Les théâtres aussi nous empruntent nos pièces. Celui des Filodrammatici jouait, pendant mon séjour à Milan, « il Romanzo d'un giomne povero, per Ottavio Feuillet », et an- Tîonçait V Odette de Sardou. Le théâtre Rossini, de Venise, dans le programme de sa saison prochaine, avait inscrit : le Petit Duc, le Cœur et la Main, la Mascotte, les Cloches de Corneville. A Triesle même, j'ai eu le plaisir de rencontrer l'excellent Abbé Constantin, qui me paraît voyager beaucoup pour un curé de campagne.

Chez les libraires, il en va de même ; leurs étalages sont pleins de livres français. J'ai le regret d'ajouter que ce ne sont pas nos œuvres les plus fortes, ni les plus saines, ni les mieux écrites qu'on retrouve là. Celles qui font honneur au génie national sont généralement absentes. En revanche, on y voit toutes celles des naturalistes et des sous-naturalistes,

tous les contes graveleux, toutes les hygiènes, tous les volumes à couvertures décolletées, dont rensemble doit évidemment représenter,' aux yeux de beaucoup d'Italiens, la littéral ture française. A côté, bien entendu, Tartarin lui-même le reconnaîtrait, il y a aussi quelques livres italiens, des brochures en grand nombre, — un genre disparu chez nous, et qui fleurit encore chez nos voisins, — des romans dont la plupart n'atteignent qu'un chiffre très discret d'éditions, des poésies, un peu de critique, des recherches locales attestant une vie provinciale intense, puis, tranchant sur le tout, bien en vedette, un livre belliqueux : « Les forces de terre et de mer de l'Italie exposées et jugées par un officier allemand », qui nous rappelle brusquement que nous ne sommes pas en pays ami, et dont l'éditeur, pour plus de clarté, accompagne Tannonce du petit commentaire suivant : « Cette étude, très approfondie, intéresse au plus haut point les Italiens ; elle montre les forces italiennes de terre et de mer en face d'une guerre qui n'est pas impossible et d'une nation extrêmement puissante. » Mais là en-

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core, jusque dans ce détail de librairie, la prédominance de la culture française en Italie s'accuse énergiquement, car l'ouvrage est traduit, comme tous les ouvrages allemands qui s'adressent au grand public, tandis que nos livres, à nous, se vendent et se lisent dans leurs éditions originales

Et ceci m'amène à l'observation la plus importante, à mon avis, pour décider la question que j'ai posée.

Si l'influence de l'Allemagne était profonde en Italie, la langue allemande s'y répandrait : il n'existe pas de symptôme plus certain ni plus facile à constater. Or, c'est le contraire qui a lieu. En dehors des hôtels, on parle peu l'allemand. Et il y a de ce phénomène, outre la raison générale que j'indiquais tout à l'heure, deux motifs de tempérament.

L'Italien est un mélomane aussi fin qu'exclusif dans ses goûts. Il l'est à ce point, que sa passion de la musique forme un des plus grands obstacles qu'il éprouve à bien écrire sa propre langue. Pour lui plaire, un mot doit être sonore et la phrase s'en aller comme une eau murmurante. Sans cesse il est tenté

de sacrifier à ce besoin d'harmonie la force de la pensée, la concision, tout ce qui fait le relief du style. On devine si l'allemand flatte son oreille, avec ses nottes gutturales, ses aspirations rudes et la pesanteur de ses consonnes enchaînées ! J'ai entendu dire à des cochers de fiacre, à des ciceroni : « L'allemand, langue de barbares. » Ce n'est pas juste, mais comme c'est significatif I Quel mot de civilisé latin, quel dédain d'un peuple qui chante sa langue pour un autre qui grogne la sienne I

Et puis, l'allemand est une langue difficile. Il demande une somme considérable d'efforts à celui qui veut l'apprendre. Or, les Italiens, moins peut-être que toute autre nation, n'aiment à prodiguer leur peine quand ils n'en aperçoivent pas le profit évident. Si la mode européenne, en matière d'instruction publique, leur impose le luxe d'une langue étrangère, ils en choisiront une qui soit moins opposée au génie de la leur.

La conséquence, je le répète, c'est que l'allemand est peu répandu. Les familles riches l'apprennent, mais elles savent aussi le français et l'anglais. Dans le peuple, on

l'ignore. Dans l'enseignement des classes moyennes, il tient une place assez restreinte. Et, en effet, on ne le trouve mentionné ni dans les programmes des gymnases, ni dans ceux des lycées. Les jeunes gens qui font leurs humanités, parvenus au terme des études, ne possèdent pas les premiers principes de la langue allemande, à moins qu'ils ne l'aient apprise chez eux. Elle n'est enseignée que dans les Instituts techniques, où se préparent les agronomes, les géomètres, les comptables, les directeurs industriels, et encore dans certaines sections, et à titre facultatif, l'élève étant libre de choisir entre elle et la langue anglaise.

L'étude du français est, au contraire, presque générale. Obligatoire dans les écoles qui précèdent les Instituts techniques, elle l'est également dans toutes les sections de ceux-ci. Les jeunes gens qui se préparent à des carrières industrielles, commerciales, agricoles, apprennent donc tous notre langue. C'est déjà une fraction importante de la nation. Il n'en allait pas de même, jusqu'à ces derniers mois, de ceux qui suivaient l'autre branche de l'en-

A l'aventure £Cl

seignement public, et se destinaient aux carrières libérales. Mais un décret récent comble cette lacune. Et c'est un trait bien remarquable, à mon avis, que cette expansion nouvelle du français, à l'heure même où les alliances, les intérêts commerciaux, l'orientation officielle de l'Italie, sembleraient devoir engager l'enseignement public dans une tout autre voie.

Je m'explique.

Les écoles secondaires sont régies, aujourd'hui encore, par deux lois différentes : celles de l'ancien royaume de Naples par la loi Imbriani, de 4861, qui comprend le français parmi les matières obligatoires du programme des gymnases; celles du reste de l'Ilalie par la loi Casati (1859), qui ne contient aucune disposition sur la matière. Or, au mois de septembre dernier, un règlement, rédigé par M. Boselli, est venu rendre cet enseignement facultatif partout où il n'était pas déjà obligatoire, partout où règne la loi Casati. Et comme je questionnais, au sujet de cette réforme, un des hommes les mieux placés pour en mesurer la portée : « Vous pouvez être

assuré, me dit-il, qu'elle entrera dans les mœurs, et qu'on usera de la faculté qu'elle accorde. Je crois même que la mesure prise par le ministre n'est qu'un acheminement vers une autre plus complète et plus rationnelle. Avant dix ans, l'anomalie encore existante aura disparu, il n'y aura plus qu'une loi d'instruction publique, et tous les jeunes gens qui feront leurs humanités, qu'ils soient du Nord ou du Midi, devront apprendre le français. »

La prédiction se réalisera sans doute, mais l'innovation de M. Boselli, dût-elle en rester là, n'est pas pour nuire à l'influence française, ni au rapprochement des deux peuples.

Et je m'en réjouirai.

On ne peut, en effet, vivre quelque temps au delà des Alpes, on ne peut se lier avec un certain nombre d'Italiens, sans demeurer persuadé, — et c'est par là que je veux terminer cette comparaison rapide entre l'influence française et l'influence allemande, — que le peuple d'Italie et le peuple de France ne sont qu'artificiellement et politiquement divisés.

La première impression qu'éprouve un Italien vis-à-vis d'un Français est une impression de défiance. Il a peur de rencontrer en lui un ennemi de l'Italie; son esprit prévenu le tient sur la défensive. Parvient-on à dissiper ce premier nuage, il en reste un second. L'Italien redoute le ton gouailleur et railleur des Français. Rien ne lui déplaît tant, rien ne le met plus mal à Taise. Il se sent, comme dit de Amicis, « humilié à coups d'épingle par ce perpétuel sourire aigu ». Mais laissez de côté tout souvenir du boulevard, soyez simple, sachez écouter, montrez quelque sympathie ou simplement de l'impartialité pour les Italiens, et vous verrez votre interlocuteur prendre confiance, s'épanouir, développer les qualités solides ou fines de sa nature : le bon sens, une ingéniosité remarquable pour saisir ou inventer des nuances, un raisonnement moins concis, mais plus enveloppant que le nôtre, des formes d'une courtoisie qui, s'adressant à un tiers, peuvent nous sembler excessives, et, s'adressant à nous, se supportent fort bien. Vous vous apercevrez aussi qu'il rend justice au fond, même avec une pointe d'envie, aux qua-

lités de Tesprit français; vous vous apercevrez qu'il y a là-bas, aussi bien que chez nous, bon nombre de braves gens et même d'excellentes gens, rangés, occupés de leurs affaires et de leur famille, pacifiques et serviables, et qui ne nourrissent aucun noir dessein contre la France. En les quittant, je ne dis pas que vous sentirez en eux des frères, — le monde est une famille que de mauvaises lois de succession ont si souvent brouillée! — mais au moins de ces cousins éloignés qu'on avait négligés et tenus assez longtemps en une certaine défiance, qu'on retrouve un jour, qu'on découvre presque, et dont on dit en rentrant chez soi : « Mais, vous savez, ma chère, nos cousins Y..., pas mal du tout, bien mieux que vous ne pensiez. Pourquoi ne sommes-nous pas en relations? C'est dommage! » Surtout vous emporterez la conviction que ce qu'on a appelé la pénétration allemande en Italie se réduit à peu de chose. Les alliances ne changent ni le tempérament, ni les origines, ni le génie d'un peuple. Entre les deux alliés d'aujourd'hui, tout cela est différent. Je crois que l'élégance

florentine, la finesse romaine, la gaieté napolitaine ne fleuriront jamais sur les bords de la Sprée, et je tiens pour également sûr que l'Allemand, par nature, est insoluble dans le bleu.

L'enseignement secondaire à Rome.

J'ai visité, à Rome, le lycée Ennio-Quirino- Visconti, Tancien collège romain, pris aux jésuites. Je n'ai pas besoin de dire que c'est un fort beau monument, d'une large ordonnance. Les classes n'étaient pas encore définitivement installées. Elles m'ont paru ressembler beaucoup à toutes celles de nos établissements universitaires, sauf qu'on y voit le buste de Victor-Emmanuel et celui du roi Humbert accrochés le long des murs. De ce côté-là, rien de bien nouveau. Mais j'étais accompagné par le directeur (préside), M. Valentino

Cigliutti, homme fort obligeant et fort instruit, qui m'a donné, sur l'enseignement secondaire en Italie, mes premiers renseignements. Je les ai complétés en causant avec des professeurs de l'enseignement libre, et j'ai pu m'apercevoir qu'au milieu d'analogies nécessaires l'organisation des études, là -bas, présentait des traits originaux qui la distinguent de la nôtre. Ce sont ces originalités que je voudrais grouper et résumer ici.

Tout d'abord, on pourrait comparer l'ensemble des études, en Italie, à un losange dont la pointe inférieure représenterait les communes études primaires, et la pointe supérieure les Universités, où se retrouvent les jeunes gens, après avoir suivi l'une de ces deux voies : la voie technique ou l'autre, celle des humanités. En effet, après cinq années d'école primaire, la route se bifurque. Une partie de la jeunesse s'adonne plus particulièrement aux sciences, passe trois ans dans une école technique, puis quatre ans dans un institut technique, et enfin peut conquérir un dernier diplôme d'ingénieur-architecte, par exemple, dans les universités ; l'autre

prend la direction qui mène chez nous au baccalauréat es lettres et, en Italie, à la licence lycéale, fait cinq ans de gymnase, trois ans de lycée, et aborde ensuite l'enseignement supérieur du droit, des lettres, de la médecine ou des sciences.

Je laisse de côté les études techniques, pour m'en tenir aux humanités. Celles-ci forment donc un ensemble de huit années. Les ministres italiens ont, pendant cette période, multiplié les examens : examens d'admission au gymnase, puis au lycée, examens de passage d'une année à l'autre, enfin trois examens de licence, l'un après la troisième année de gymnase (licenza dal ginnasio inferiore), le second après la cinquième (licenza dal ginnasio supcriore), le troisième à la fin des trois années de lycée (licenza liceale).

Les écoliers italiens sont donc, plus que les nôtres, chargés d'épreuves. Et ils n'ont pas moins d'heures de classe : vingt heures obligatoires par semaine dans les gymnases inférieurs, vingt-deux dans les gymnases supérieurs, vingt-quatre dans les lycées. La seule différence peut-être, et elle constitue une su-

périorité du système italien, c'est qu'aucune classe ne doit se prolonger au delà d'une heure et demie sans un repos.

Ne nous y trompons pas: nos jeunes voisins travaillent.

Il est vrai que les règlements sont assez prodigues de vacances. Sans parler des mois d'août et de septembre, les gymnases et les lycées ont de nombreux jours de congé, dont la liste est curieuse, formée qu'elle est de deux éléments et sous deux inspirations d'origines différentes. Ce sont d'abord les dimanches, la Toussaint, la fête de la Conception de la Vierge, le Premier de l'an, l'Epiphanie, l'Ascension, la fête du Corpus Domini, celle des apôtres Pierre et Paul, celle du saint patron, la commémoration des morts, puis l'anniversaire de Victor-Emmanuel, le jour de la naissance du roi, le jour de la naissance de la reine, auxquels il faut ajouter encore seize jours de vacances à distribuer, par les soins du Conseil provincial, entre les fêtes de Noël, du Carnaval et de Pâques. Ce calendrier panaché donnerait facilement matière à plus d'une réflexion. Je reviens aux examens.

Il serait fastidieux de passer en revue le programme des trois licences. Je n'indiquerai que celui de la dernière, la licence lycéale. C'est l'examen de fin d'études, celui qui donne accès aux universités et aux carrières publiques.

La licence lycéale comprend d'abord deux séries d'épreuves littéraires, l'une écrite, l'autre orale.

Les épreuves écrites sont les suivantes : une composition italienne sur des sujets variés, dont je donnerai tout à l'heure des exemples, une version latine et, chose étrange, un devoir de sciences ou une version grecque, au choix du candidat, qui peut, d'ailleurs, choisir les deux.

L'épreuve orale porte sur la littérature italienne en général et Dante en particulier, sur le latin, — histoire littéraire, métrique, explication des auteurs, — sur le grec, la philosophie, rhistoire du moyen âge et l'histoire moderne.

Mais, pour avoir bien répondu sur tant de sujets, l'élève italien n'est pas encore licencié. Il a un titre, sans doute, mais insuffisant pour

A l'aventure S71

lui permettre de s'inscrire dans les universités du royaume. Pour acquérir le droit d'aborder les études supérieures, il doit encore subir une épreuve scientifique et démontrer ses capacités en mathématiques (algèbre, géométrie, trigonométrie), en physique et chimie, en minéralogie et physiologie.

Alors seulement cette pauvre petite cervelle, déjà pétrie par treize années d'études et d'examens, peut se soumettre à une nouvelle préparation et suivre le régime de la laurea en droit, ou es lettres, ou es sciences, ou en médecine, qu'on obtient après quatre, cinq ou six ans.

Quand elle aura résisté à ces manipulations successives, elle n'aura plus à résoudre qu'une seule question, la plus difficile de toutes, il est vrai, surtout en Italie : étant donné un homme qui sait exactement ce que sont réputés savoir une multitude d'hommes plus âgés, plus hardis et tout autant protégés, conquérir une place qu'ils ont tous demandée avant lui. Et l'on verra ces ambitions, de toutes parts heurtées et repoussées, se rabattre sur les plus humbles emnlois de l'État. Des faits stupé-

fiants se produiront. Le ministre des postes, par exemple, annoncera qu'il ouvre un concours pour soixante places d'employés subalternes, et onze mille candidats se présenteront, dont plus de deux cents munis de diplômes universitaires, et qui voudraient être facteurs * !

Si l'on veut se rendre compte de l'esprit de cet enseignement secondaire en Italie, c'est surtout dans les compositions italiennes imposées aux épreuves de licence qu'on devra le chercher. Je me suis procuré un certain nombre de sujets donnés récemment soit dans les gymnases, soit dans les lycées. Dans le premier cas, le choix est fait par une commission de professeurs, et peut se trouver différent ici et là; dans le second, il est fait pour tous les lycées par le ministre de Tinstruction publique et envoyé par dépêche, le matin même de l'examen, d'une extrémité à l'autre de l'Italie. L'observation n'est pas sans utilité, comme on va le voir.

Parmi ces sujets, il en est évidemment un grand nombre qui n'ont aucune allure poli-

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