‹ A. L. BaryeChapitre 37 sur 76 · BAR YE · texte numérisé non relu

BAR YE

Dessin de A- Gilbert, gravure de Desrnoulins

LES ARTISTES CELEBRES

dans la sculpture. Simple façon de parler, si l’on peut appliquer le nom de sculpture au travail de modelage des plans en relief.

Ce qui est plus sérieux, c’est qu’aussitôt libéré du service militaire, après la capitulation de Paris, ce qui avait été auparavant un instinct devint un goût décidé. A l’âge de dix-neuf ans, Barye commença sérieusement, passionnément, à se mettre à l’étude du dessin, et cette étude absorba tous les moments de loisir que lui laissait son métier, qu’il avait dû reprendre pour vivre.

Pour vivre! Certes, il fallait à cet abandonné une rare énergie, si l’on rapproche du peu de temps dont il disposait, la rapidité du chemin parcouru. Que l’on songe seulement à ce qu’ont d’absorbant des études artistiques complètes, et que l’on se dise qu’après des peines infinies le jeune artisan pouvait, à vingt ans, être jugé digne de l’admission dans l’atelier d’un artiste en vue. Sans doute, ce ne sont pas les leçons de Bosio qui ont pu mettre Barye sur la voie de son rêve. Ce n’est pas ce sculpteur froid et compassé qui a soufflé au cœur du jeune homme le goût des vivantes réalités. Mais a-t-on jamais vu que les grands artistes aient demandé autre chose à un maître que l’indispensable alphabet? Aussi ne croyons-nous pas nécessaire d’insister, comme on l’a fait trop facilement, sur ce contraste de Barye élève de Bosio. Bien évidemment, ce ne sont pas les ridicules chevaux académiques de celui-ci qui servirent de modèle aux pur-sang animés plus tard par celui-là. Bosio, de quelque façon que l’on considère son rôle, mérite des remerciements : soit pour avoir accepté dans son atelier ce volontaire obscur, soit pour n’avoir exercé aucune influence sur ce futur maître.

D’une manière toute différente devra être considéré l’enseignement que Barye put trouver auprès de Gros, chez lequel il entra en 1817. Nous sommes réduits d’ailleurs à construire des hypothèses sur des vraisemblances. La faute en est à Barye lui-même, ou plutôt à un trait de son caractère, que nous devrons noter dès maintenant, quitte à le reprendre plus tard pour compléter un portrait ou une psychologie. Naturellement méditatif, et d’autre part sans cesse aux prises avec lès plus rebutantes difficultés de la vie, notre artiste fut de bonne heure un taciturne et un renfermé. Aussi n’a-t-il guère fait connaître le détail de ces premières années, pas plus qu’il ne parlait à ses meilleurs amis de ses projets, de ses mécomptes, de ses travaux en cours d’exécution. Toutefois, il est certain pour nous que le séjour à l’atelier de Gros ne put que

ANTOINE-LOUIS B A R Y E

favoriser en lui l’éclosion de ses plus belles facultés : le goût du grand, une préférence marquée pour la couleur et le mouvement, la fougue de la conception, l’énergie enfin dans l’expression des sentiments. Le singulier professeur que fut le baron Gros, classique par conviction, le premier des romantiques par tempérament, a exercé la même influence sur tous les grands peintres qui sortirent de ses mains. Ils regardèrent ce qu’il faisait, et n’écoutèrent que le moins possible ce qu’il pouvait leur dire. Il n’est pas d’un médiocre intérêt de remarquer que Barye fit véritablement ses premières études artistiques à l’école qui forma Delacroix1. Ces deux hommes, qui devaient contribuer à bouleverser toutes les théories et les remplacer par l’éloquente brutalité des faits, avaient puisé leur force à une source commune. Gros pouvait, égaré par son admiration pour David, se causer à lui-même les plus cruels dommages. Il y avait une partie de son œuvre qui ouvrait les yeux aux jeunes gens, et leur disait clairement où était la vérité, où était l’avenir.

Toujours moitié ouvrier, moitié élève, Barye faisait les bouchées doubles. Dès 1819, deux ans ÿ iTl à peine après son entrée chez Gros, il était reçu en loge dans la section de gravure en médailles.

Désormais, il allait marcher d’un pas assuré vers

son but; désormais aussi, il allait connaître, dès les premiers efforts, les déceptions et les résistances. C’est sur des échecs réitérés qu’il devait essayer ses forces.

Le sujet du concours de 1819 pourrait être considéré comme un piquant symbole, si l’histoire et la critique autorisaient de pareils jeux de mots après coup : Milan de Crotone dévoré par un lion. On y verrait la sculptuie mythologique dévorée, elle aussi, ou tout au moins terrassée par les fauves rugissants de Barye, et à la suite de cette défaite, la statuaire nouvelle faisant la matière complice de toutes les audaces. Tout ce que l’on peut dire, c’est que la médaille gravée par le logiste était déjà révélatrice d’un esprit hardi et d’un talent vigoureux. On peut s’en convaincre par la reproduction de cette pièce extrêmement rare. Gustave Planche, un des critiques qui dès le début s’attachèrent avec le plus de fidélité et de courage à signaler au public la valeur de Barye, donne du

Page 1