‹ A. L. BaryeChapitre 47 sur 76 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Les grands animaux. — Esquisse d’une histoire de la sculpture animalière. — En quoi Barye diffère de ses devanciers. — Le Tigre au crocodile. — Le Lion au sergent. — Le Lion au repos. — Un mauvais procédé de l’État. — Le Jaguar dévorant un lièvre.

Un philosophe plein de complaisance a baptisé un jour les animaux : les frères inférieurs de l’homme.

Si nous sommes sincères, nous avouerons que cette infériorité n’est pas toujours éclatante. Ils ont le bonheur de ne pas connaître de douleur plus vive que la souffrance physique. On les plaint d’être privés du langage : ils ont pourtant leur langage àeux, et singulièrement expressif; un langage qui ne sert pas, comme le nôtre, à déguiser la pensée. Nous concevons de l’orgueil parce que nous pos- •sédons la raison, dont nous faisons un si bel usage. Ils ont, eux, la suprême raison d’obéir à leur nature, et jamais leur nature ne leur donne une fausse indication. Leurs malheurs ne leur viennent pas, comme pour nous, d’eux-mêmes. Ils ont assez de qualités et des qualités assez perfectionnées pour que nous ne croyions pas nous décerner un mince éloge en nous attribuant « la force du lion, la prudence du serpent » ; un personnage dominateur est un aigle. Il y a même des hommes qui sont intérieurement flattés de se voir comparer à des singes pour la malice, à des renards pour la ruse, à des tigres même pour la férocité !

OURS DANS SON AUGE d'après le modèle de M. Barbedienne.

Que si nous laissons de côté ces considérations philosophiques pour aborder la simple question de beauté qui seule trouve place dans une étude d’art, nous ne nous lasserons pas d’en admirer de grandioses et d’infinies. Les grands animaux nous confondent de surprise par la souplesse et la force de leur allure, par la variété des attitudes, par l’imprévu des lignes et des mouvements., la rapidité de la course, tout cet incroyable caractère de puissance répandu dans tout leur être.

Aussi, de tout temps, l’homme a-t-il ressenti, en présence de l’animal, une émotion particulière, faite à la fois d’étonnement, d’inquiétude et de confuse sympathie. Aussitôt qu’il a tenté de bégayer un peu de ce sentiment du beau qui est le principe de l’art, un de ses premiers efforts a été la représentation de ses compagnons muets. Dans les couches antédiluviennes, on a retrouvé des fragments de bois de renne, sur lesquels un guerrier ou un cultivateur, dans les moments de loisir, avait grossièrement tracé, avec une pointe de silex, la figure d’un cheval ou d’un bœuf. Sans doute, il se faisait de son modèle une idée plus ou moins exacte, mais c’était, encore une fois, une émotion exprimée. De ce naïf point de départ aux images si parfaites pétries par Barye, l’art de l 'animalier a passé par des phases différentes, correspondant aux divers états des sociétés. Certes l’histoire serait curieuse et suggestive, de la simple représentation artistique de l’animal à travers les âges. Nous ne croyons pas qu'elle ait été tentée ; en peu de lignes, nous en esquisserons une théorie toute personnelle qui pourra être développée plus tard.

Au commencement, c’est une simple curiosité qui se traduit par une image rudimentaire : telles les ciselures primitives dont nous parlions. Mais bientôt les religions s’organisent et se formulent. L’animal est associé, incorporé à la théodicée, il devient dieu lui-même; c’est sous la figure d’animal que les divinités apparaissent aux hommes, symboles pour les fondateurs, réalités pour les foules. C’est alors que les temples sont peuplés de dieux à tête d’épervier, d’ibis ou de bœuf. Les sphinx, mystérieuses combinaisons du lion et de la vierge, enfin toutes ces créations troublantes, nous pénètrent encore, à la distance de milliers d’années,d’une inquiétude respectueuse. Alors l’artiste est simplement l’esclave de la tradition. Il répète, sans oser regarder la nature, des formes canonisées. La vérité est absente de ces images ; parfois même le caractère dominant de l’animal divinisé subsiste à peine, ou est étrangement altéré.

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