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LE LION DE LA COLONNE DE JUILLET

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ce qu’elle perdrait en fidélité puérile. Toutefois, malgré ces critiques, le groupe de M. Barye est admirable.... Il a bien fait de suivre son goût et de s’isoler ainsi de toute imitation. Qu’il essaie et il le pourra sans peine, de substituer, à son exactitude un peu hollandaise, plus de largeur et plus de hardiesse. »

Ici, la critique, encor qu’un peu appuyée, était assez juste, et nous verrons plus tard Barye, comme tous les artistes sûrs d’eux, arriver aux grandes simplifications, qui donnent en effet tant de force à une œuvre. Certains détails du Tigre au crocodile rappelaient un peu le ciseleur. Dans la plinthe, notamment, le sculpteur s’était complu à combiner mille petits ornements d’un trop grand fini : feuilles, serpents, insectes, coquillages. Cela était significatif. D’ailleurs l’œuvre avait, à tout prendre, un singulier caractère de passion, qui devait, malgré sa sobriété, faire paraître bien froids tous les morceaux secs et conventionnels qui l’entouraient. Et c’est pour cela que les critiques sincères subissaient, sans pouvoir la formuler encore bien nettement, cette impression neuve ; de même qu’à la section de peinture, ils étaient entraînés, bon gré, mal gré, par la brûlante éloquence de la Barricade , que Delacroix exposait la même année.

Admettons donc, ce qui n’est pas rigoureusement exact, que la trop grande préoccupation du détail nuisit à la vie de ce groupe. Il n’en était pas moins un peu plus que la vie pour l’art de la sculpture ; il était la résurrection. Pour l’étude des grands mouvements et des passions dramatiques, Barye donnait la main à Puget, et reprenait directement la sculpture où il l’avait laissée. Quant au choix du sujet, on ne voyait pas quelle profonde pensée philosophique il exprimait ; on ne voulait pas aller plus loin que la bête et ce n’était pas assez.

Un troisième écrivain nous aidera peut-être à comprendre. « Quelle énergie, quelle férocité et quel frisson de convoitise satisfaite sur cette échine crispée, courbée en arc, dans ces pattes aux coudes ressortis, dans ces hanches saillantes, dans ces flancs pantelants, dans cette queue convulsive, et comme le pauvre monstre écaillé se tord piteusement et douloureusement sous cette étreinte inéluctable, entre ces griffes aussi aiguës que des poignards ! Jamais les luttes de la nature et les fatalités de la destruction ne furent rendues d’une manière plus profonde et plus puissante ! » '

i. Théophile Gautier : l’Illustration , année 1866, article sur Barye.

ANTOINE-LOUIS BARYE

Nous passerons sur ce qu’a de romantique le luxe des adjectifs dans la première partie de la description. Mais Théophile Gautier dit dans une phrase tout ce que les autres n’ont pas su exprimer en des pages entières, peut-être même ce qu’ils n’ont pas deviné. Ils n’ont vu le groupe qu’avec des yeux de critiques, et ils n’ont noté sur leur calepin que l’effet des lignes, les détails de l’exécution. Eh bien, ce qu’il y avait précisément d’important à dire, c’est ce que dit Gautier : c’est qu’on peut retracer autrement qu’avec des personnages empruntés aux traditions, aux histoires ou aux mythologies, ces fatalités naturelles, cette lutte pour la vie, cette incessante destruction qui perpétuellement fait, défait et refait le monde. C’est que l’on trouve dans la nature elle-même tous les éléments nécessaires pour donner la formule pittoresque de ses grandes lois.

Certainement, personne avant Barye n’aurait songé à montrer, du Struggle for life, une représentation aussi dramatique, aussi saisissante. Mais la surprise allait être encore plus grande en 1 833 , avec le Lion au serpent. Car cette fois le statuaire, se mesurant plus directement encore avec la vie, donnait à son œuvre les proportions mêmes de la nature.

Dans l’étude que nous venons de citer, Théophile Gautier, parlant du Lion au serpent , dit plaisamment que les vieux lions poncifs, répandus dans les jardins publics, faillirent à sa vue laisser échapper la boule qui leur sert de contenance. Et le maître écrivain fait de ces bêtes serviles, conception d’académies décrépites, une description bien amusante : « Ils ont des perruques de marbre à la Louis XIV, de celles qu’on appelait in-folio, dont les boucles, correctement frisées, leur descendent jusqu’à l’échine. Leurs faces débonnaires, aux traits presque humains, ressemblent à des masques de pères nobles dans la vieille comédie ; leur corps flasque, arrondi, sans os, sans nerfs, et comme bourré de son, n’a ni souplesse, ni vigueur, et leur patte soulevée s’appuie sur une boule : geste peu léonin, il faut l’avouer. »

La patte sur une boule ! Conçoit-on suffisamment ce que cette idée a de grotesque, ce qu’elle a d’humiliant non pas pour le lion superbe, inconscient de nos présomptions, mais pour l’homme qui avait l’audace de la réaliser? Il y a comme cela des gens qui, devant les plus austères, les plus imposantes beautés de la nature, sont incapables de communication. Si le malheur veut qu’ils aient pris pour métier la peinture ou la sculpture, de préférence à tant d’autres qui seraient plus à leur portée, c’est avec une véritable fureur qu’ils feront sentir, dans leurs œuvres,

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leur manque d’émotion. Ils se garderont bien de se sauver par un peu de sincérité, par la simple et plate exactitude : au contraire, ils auront d’extraordinaires manies d’arrangement. La nature est par eux reçue à correction ; lorsqu’ils font œuvre d’imagination pure, leur caprice enfante les contresens les plus réjouissants. Certes, ils ont appris aujourd’hui qu’il est ridicule de représenter un lion avec une boule sous la griffe en manière de joujou. Mais soyez certains qu’ils sont en train d’inventer autre chose qui dépasse meme cela en drôlerie. Nous sommes si tolérants que ces choses ne nous choquent point et passent dans l’ensemble de l’énorme production annuelle.

Et notre indifférence va si loin que les fauves comiques, raillés par Gautier, sont encore en possession de leur piédestal pour de longues années. Vous les pouvez voir en vous promenant, devant le palais de l’Institut ou aux Tuileries, leur sourire bonasse a pris des airs narquois, et ils ont maintenant l’air de se soucier fort peu du terrible voisinage du Lion au serpent.

Celui-ci, vous le découvrirez avec un peu de persévérance, solitaire sur la terrasse la moins fréquentée, comme si on avait voulu qu’il ne fût visité que par les initiés. De plus, on lui a conservé une exposition si défectueuse, que, la plupart du temps, il ne peut être vu qu’à contre-jour ou, de l’autre côté, avec un recul insuffisant. Les dimensions du piédestal sont si mal calculées que le regard plonge directement sous le ventre de l’animal et qu’il faut un effort pour bien saisir le mouvement, l’effrayant naturel de la pose. C’est ainsi que la négligence administrative a relégué, dans une place indigne de lui, un des chefs-d’œuvre non-seulement de la sculpture contemporaine, mais encore de l’art de tous les temps.

Malgré toutes ces conditions défectueuses, au premier examen, le drame s’empare puissamment de l’esprit. Il est rendu d’une manière à la fois si sobre, si claire et si énergique, l’instinctif mouvement de dégoût et de colère qui secoue dans un terrible frisson toute la bête exaspérée! Toute la force de ce corps semble s'être portée dans la partie antérieure, pour mieux écraser le hideux ennemi. Aussi la tête et les épaules énormes, la crinière hérissée, vous étonnent-elles par leur masse, tandis que dans le dos qui se bombe on sent un souffle haletant qui soulève les côtes et fait onduler les vertèbres. Il sort, ce souffle, enfiévré et brûlant, de la gueule ouverte, aux crocs menaçants. Les naseaux sont horriblement contractés et froncés; les petits yeux, malgré le ton mat du

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