‹ A. L. BaryeChapitre 50 sur 76 · ÉLAN SURPRIS PAR UN LYNX · texte numérisé non relu

ÉLAN SURPRIS PAR UN LYNX

Dessin de Lançon, d’après le bronze de Barye.

DO

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bronze, semblent étincelants, plus brillants que les parties environnantes : ils jettent de véritables éclairs. On ne voit pas seulement cette formidable fureur ; on l’entend ! De cette gueule enflammée et de ce mufle grimaçant s’échappe une sorte de « renâclement » continu, qui affecte les yeux d’une manière si vive, presque si insupportable, que les oreilles sont certainement sollicitées aussi, et doivent prêter une partie de leur force nerveuse.

Il n’y a aucune exagération dans cette analyse de la sensation produite par une œuvre d’art. Quand elle est venue d’un pareil jet, quand l’artiste l’a pensée, pétrie, parlée, quand tous ses sens ont concouru à son achèvement, comment ne répercuterait-elle pas à jamais sur le spectateur, à travers la rigidité de la matière, tout ce que l’auteur y a mis de mouvement et de sincérité? Barye, quand il sculptait son lion, l’entendait grogner; il le sentait palpiter et gonfler ses flancs, cela est certain! Sans cela, il n’aurait pas pu lui communiquer cette passion, lui incorporer ce rythme visible. Oui, dans toutes les grandes œuvres, dans toutes celles qui sont durables, tout notre être est intéressé. Nous entendons positivement le chant pur et gracieux que psalmodient les enfants dans les bas-reliefs célèbres de Luca délia Robbia. Une humble nature morte de Chardin humecte notre palais; cela n’a point goût de peinture. Dans le Naufrage de la Méduse , nos oreilles sont douloureusement effrayées par les lambeaux de cris d’appel qui nous parviennent, entrecoupés par le mugissement des vents et de la mer. Prenez tous les temps, prenez tous les maîtres, et leurs œuvres, pour peu que vous les sentiez vivement et avec sincérité, vous apparaîtront avec cette triple qualité : la forme solide, qui est l’apparence immuable et tangible que l’artiste leur a donnée, et, d’autre part, le mouvement et la sonorité, qui sont des réalités invisibles, augmentant d’intensité en raison directe de votre personnelle émotion.

C’est une émotion de ce genre qui s’empara du public en 1 83 3 . Le public ne raisonne pas; il ressent. Peut-être, dans certains cas, une série d’œuvres raffinées lui échappe; mais il se trompe rarement aux choses puissantes et élevées, quand elles sont simplement conçues et largement exécutées. Le lion de Barye, possédant au plus haut degré ces qualités primordiales, fut défendu par le public lui-même contre les coteries trop savantes, et par suite trop bornées. « Le Lion exposé en 1 8 3 3 , dit Gustave Planche, excita un cri général d’étonnement parmi les partisans

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de la sculpture académique. Bientôt l’étonnement fit place à la colère, car le public, en dépit des remontrances que lui adressaient les professeurs et tous ceux qui juraient d’après leurs maximes, s’obstinait à louer Barye comme un artiste aussi heureux qu’habile. »

Lorsque le groupe revint au Salon de 1 83 6 sous la forme définitive de bronze à cire perdue , le même salonnier fit ces justes observations : « Nous avons enfin cette année le beau Lion de M. Barye. Le modèle exposé il y a trois ans a été parfaitement réussi par Honoré'. Le praticien le plus habile n’aurait pas sans doute traduit aussi fidèlement la pensée de l’artiste; c’est pourquoi nous nous félicitons que cet ouvrage n’ait pas été exécuté en marbre. Il y a, dans la manière de M. Barye, une réalité de détails qui dérouterait les habitudes du ciseau, et lorsqu’elle prend la place de la cire, lorsque la cire elle-même a été retouchée par le statuaire, l’œuvre définitive conserve tout le charme de la glaise et semble sortir des mains de l’auteur. Il ne serait pas difficile à M. Barye de former des élèves qui, sous sa direction, tailleraient le marbre en vue de la réalité, et substitueraient aux masses convenues les détails de la nature. Mais, pour arriver à ce résultat, il faudrait des occasions nombreuses, et jusqu’ici les occasions ont manqué. En attendant qu’il plaise à l’intendant de la liste civile de fermer les Tuileries aux lions d’ornement, c’est-à-dire aux lions insensibles de M. Plantard, qui sont des lions de carnaval, M. Barye fera bien de préférer le fondeur au praticien. »

Planche nous met de nouveau, sans bien la formuler lui-même, sur la voie d’une autre observation importante. Sans aucun doute, le bronze est la véritable matière qui convient à Barye. Le marbre a des délicatesses, des transparences exquises qui seraient perdues. Il ne se prête pas aussi bien aux recherches de couleur, car la couleur est bien une des plus grandes préoccupations et une des plus saillantes qualités du maître. Dans le marbre, la lumière se trouve diffuse, absorbée, et en quelque sorte tamisée. Le bronze, au contraire, permet les plus violentes oppositions, tantôt accrochant les rayons, et les émiettant, tantôt les réfléchissant sur une surface polie, tantôt leur demeurant inaccessible grâce aux plus sombres rugosités. Le travail du tondeur et du ciseleur peut rapprocher et combiner tous les extrêmes : extrême poli, extrême rudesse. Voyez, par exemple, dans le groupe que nous

i. Honoré Gonon et ses fils.

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étudions, quelle différence de contexture présentent le pelage obscur et hérissé du lion, et le corps uni et visqueux du serpent. Ce serpent, dont nous n’avons pas encore parlé, joue pourtant dans le dialogue un bien curieux rôle. Toute sa longue enveloppe s’enroule, s’enfle et se tortille dans une impuissance révoltée. Il redresse sa petite tête plate, darde sa langue qui siffle. Et si nous comprenons aussitôt la nausée du lion, c’est que le bronze, souple et poli, donne au monstre une apparence réellement flasque et gluante.

Ainsi, dans cette œuvre capitale, tout concourait, jusqu’aux moindres détails matériels, à rendre la profonde pensée de l’artiste. Après le Tigre au crocodile , cette symbolisation des luttes acharnées pour la vie, des destructions faméliques nécessaires à l’équilibre du monde animé, le Lion au serpent était venu raconter les antagonismes de nature, les instinctifs éloignements des races entre elles. Dans le premier, il y avait toute la poésie sanglante de la faim; dans le second, toute la passion théâtrale de la haine. Pour être jouées par des animaux, ces deux scènes n’offraient pas un sens moins philosophique et une leçon moins grave que si le sculpteur avait choisi des personnages humains.

Barye allait, quelques années après (1847), tenter un effort plus hardi encore. Avec le Lion au repos, il nous donnait, sans recourir à un drame quelconque, sans appeler à son aide le moindre repoussoir, l’idée de l’éternelle force et de l’éternelle majesté de la nature. Cette fois, il semblait tout d’abord que l'artiste eût tenu compte des légitimes observations de la critique, car cette œuvre nouvelle montrait l’abandon résolu des détails trop minutieux. Il n’était plus procédé que par grandes lignes, par plans vigoureux et sommaires, et l’œuvre y gagnait en solidité, en logique et en caractère. L’œil, n’ayant plus de distraction possible, saisissait d’un seul coup la puissante tranquillité, la fierté auguste de cette silhouette. Que dire, et à quoi bon les descriptions en pareil cas? C’est un lion assis, conscient de sa puissance, depuis ses pattes solidement areboutées jusqu’à sa tête levée et penchée de côté. Est-ce qu’il méprise? Est-ce qu’il commande? Est-ce qu’il veille? Il fait tout cela. Pour le moment, il se repose et dédaigne, si prompte que soit sa vigilance, si soudaine que puisse se manifester, en cas d’attaque, la détente des muscles, des griffes et des mâchoires. C’est parce que l’on devine toute cette vigueur sous tout ce calme, que l’on ne peut rien imaginer qui condense en une image plus frappante l’idée de la force sûre d’elle-même.

Dessin de Lançon, d'après le bronze de Barve.

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De tous les animaux, c’est le lion qui donne cette impression au plus haut point. En meme temps, son allure est si imposante, si réglée, qu’il inspire aussi l’idée de loyauté et de justice. Voyez, de tous les vaincus, de tous les misérables captifs que notre ruse fait tomber en notre pouvoir pour servir à l’amusement ou à des satisfactions de vanité, il est le seul dont on n’ose pas rire, ou qui ne cause pas une aversion. Le tigre lui-même, avec la beauté incomparable de sa robe veloutée, la souplesse infinie de ses ondulations cadencées, a un regard tellement cruel, une gueule si sensuelle, des babines si avides de sang, que l’on ne peut le considérer longtemps sans une antipathie pleine d’effroi. Dans la masse énorme de l’éléphant, il y a une difformité, un contraste démesuré entre la lourdeur de tout le corps et l'habileté de la seule trompe, délicate et exercée comme la main d’une vieille fille. L’intelligence est si attentive aux petites choses, que nous considérons ce colosse comme un gros camarade. Mais le lion, nous le sentons au-dessus de nous; nous lui avons fait la politesse de le nommer le roi des animaux et on dirait qu’il s’en doute fort bien. Il n’est pas, dans la ménagerie d’un dompteur de dernier ordre, un lion, le plus vieux, le plus asservi, le plus abruti, qui n’ait à chaque instant dans l’œil des réveils de majesté, et son ennui résigné est plus imposant que la plus bouillante colère de son maître.

Quand il marche, de long en large, avec ce roulement des épaules qui décèle une si indémollissable ossature, des muscles si contractiles, des tendons si trempés, quelle sentinelle on rêve! Aussi l’a-t-on employé à garder les monuments qui commémorent ou conservent la notion de justice. Barye nous a donné un de ces formidables gardiens dans le bas-relief de la colonne de Juillet. On en voit ici la reproduction, et il serait inutile d’en donner un bien long commentaire, d’autant plus que, si beau qu’il soit, si noble que soit son port de tête, si accentué que soit le mouvement rythmique de sa marche, nous gardons pour le Lion au repos une admiration plus grande.

Du moins il n’a pas, ce lion de Juillet, subi l’humiliation que l’on a infligée à notre lion assis! Voici, pour l’édification de ceux qui admirent de confiance les « deux lions de Barye » au guichet du pavillon de Flore, ce qu’il en est de cet incroyable trait de goût administratif: On résolut de demander à Barye un pendant à son Lion assis , ce qui était déjà méconnaître grossièrement la beauté de l’œuvre. — Un morceau de cette envergure est-il destiné à faire une borne? — Puis, comme le

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sculpteur, répugnant à diminuer par cette répétition le caractère de son travail, demandait un prix élevé de la commande, dans l’espoir qu’on y renoncerait, l’administration des Beaux-Arts passa outre. On fit faire du lion un retournage à la mécanique : le produit ainsi obtenu regardait à droite, tandis que l’original regardait à gauche. Cela fut économique et criminel. Barye fut cruellement froissé. Mais comment résister? Un sculpteur a des ménagements à garder avec l’Etat, si indépendant qu’il soit. Il fallut se résigner, et voilà comment, au lieu de cette grandiose figure que l’on devrait mettre à une place d’honneur dans un des plus beaux endroits de la ville, nous avons un simple portier, flanqué d’un Sosie imposé. Pour achever l'indignité du traitement, l’architecte impérial fit placer les lions sur des piliers assez élevés pour que le coup d’œil pût se combiner avec les lignes gracieuses des guérites du factionnaire. Il n’est pas de chef-d’œuvre qui puisse résister à de pareils procédés. 11 faut espérer que l’on se montrera plus soucieux, quand Barye sera enfin apprécié chez nous à sa juste valeur, de la destinée du Lion au repos. Qu’on le relève de cette indigne garde. Que l'on détruise son illogique pendant, au mouvement non voulu, à la fonte fruste et grossière! Qu’on en fasse ce qu’on voudra, des gros sous, des cloches ou des chaudrons; qu’il disparaisse, pour l’amour de Barye et pour l’amour de l’art français !

Mais que le vandalisme officiel ne nous fasse pas perdre de vue la démonstration que nous avons tentée. Nous avons déjà examiné trois des plus importantes œuvres de Barye, parmi celles qui affectent de grandes dimensions. Nous avons également indiqué leurs caractères bien distincts. Nous en voulons prendre encore une, que nous classerons parmi les grandes, bien qu’elle n’ait, comme le Tigre au crocodile , que les proportions d’une demi-nature. C’est encore, relativement aux petits bronzes que nous étudierons dans le chapitre suivant, ce que l’on doit appeler une grande figure, et c’est à coup sûr une des plus justement célèbres : nous voulons parler du Jaguar dévorant un lièvre.

Il serait au moins téméraire d’en risquer un commentaire descriptif, quand un maître comme M. Edmond de Concourt s’est mesuré avec l’œuvre de Barye. Aussi nous bornerons-nous à citer le morceau qui est d’une forme superbe, en même temps que d’une rare exactitude :

« Le jaguar, le poitrail sorti de terre, est accroupi sur ses pattes de derrière, le ventre entré dans le sol. Arcbouté sur sa patte gauche, dont

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la large tête de l’humérus fait saillie au-dessus de la ligne serpentante et elfacée et retractée de tout le corps, il fouille d’un mufle à l’aplatissement presque vipérin, les entrailles d’un lièvre, il fouille, le cou tout sillonné d’énormes gonflements. Le rampement famélique, l’avalement de la croupe mamelonnée de puissantes contractions nerveuses, le repliement des deux pattes de derrière rassemblées, écrasées sous la bête, la tranquillité du dos où la peau un peu relâchée se plisse sur les côtés, le dénouement de la queue où persiste dans la torsion du bout comme un reste de force colère, les terribles froncements de la face, l’ampleur des mâchoires en joie, le rabattement des petites oreilles tressautantes, le travail de la robe, travail sans relief, travail de rayures couchées dans le sens du poil, le grand dessin des raccourcis, la savante opposition des parties de musculatures au repos qu’on dirait somnolentes, et des parties de musculatures en action, comme inquiètes et encore éveillées : tout ce surprenant mélange de détente et de ramassement de vigueur animale, font de ce bronze une de ces imitations de la nature vivante, au delà de laquelle la sculpture ne peut aller. Oui, en vérité, ce Jaguar dévorant un lièvre est la parfaite représentation, chez les grands félins, de la succion jouisseuse, de la volupté gourmande du sang*. »

Le Jaguar dévorant un lièvre est donc une nouvelle affirmation, sous une forme plus fouillée peut-être, avec un thème plus émouvant encore que dans le Tigre au crocodile , de la même idée de féroce destruction. Il y a plus de sang, dans celle-ci ; le drame dans l’autre est plus bizarre et plus fantastique.

Ce ne sont que des nuances pittoresques, des différences qui jettent justement la variété dans l’ensemble d’une œuvre. Mais depuis le tigre de i 8 3 i , jusqu’au jaguar de i85o, en passant par les lions de 1 8? 3 et de i83y, nous assistons à l’évolution d’une pensée unique, maîtresse d’ellemême, à la marche ascendante d’un talent souverainement sûr et éloquent. C’est surtout une manifestation d’art comme les siècles passés en ont rarement présenté, et jamais d’une manière si éclatante. Nous avions çà et là de superbes pièces isolées; mais ici, nous nous trouvons en présence d’un ensemble considérable, où la cohésion se maintient parfaite, le souffle toujours égal à lui-même. Sans doute, d’autres artistes se sont aussi exercés à retracer la physionomie des fauves caprices de la création.

i. Edmond de Concourt, préface du catalogue de la vente Sichel, 27 février 1886, Imprimerie de l’Art,

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Il suffirait de rappeler les admirables dessins de Rembrandt qui, en quatre coups de plume et une teinte de lavis, couchent sur le papier de grands lions rêveurs, ou à l’affût, prêts à s’élancer. On ne pourrait non

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