‹ A. L. BaryeChapitre 51 sur 76 · TAUREAU CABRÉ ATTAQUÉ PAR UN TIGRE · texte numérisé non relu

TAUREAU CABRÉ ATTAQUÉ PAR UN TIGRE

plus éviter le souvenir des études où Delacroix a fait passer toute la fièvre de son imagination, toute son intelligence du mouvement : dans telle aquarelle s’ouvre la gueule d’un tigre ou d’une lionne en un bâillement impatienté qui donne le frisson; telle lithographie de lion dévorant un cheval peut se comparer comme intérêt dramatique et comme richesse de coloris à une pièce de la Légende des siècles. Mais tout ce que nous

LES ARTISTES CELEBRES

trouvons épars dans les rapides études ou dans les rares essais des artistes géniaux, à diverses époques, Barye l’a rassemblé. De ce qui était pour eux une curiosité passagère, il a fait un immense et unique domaine. Ce qu’ils avaient saisi à la course, il l’a fixé!

Et maintenant, avant de clore ce chapitre, nous pouvons nous poser une dernière question. Nous avons vu que Barye avait poussé les études aussi loin qu’un artiste pouvait le faire. Nous l’avons suivi au Muséum où il contemple sans cesse la nature ; à l’amphithéâtre où il approfondit la connaissance de l’anatomie comparée, où il rapproche les mesures des parties d’un même animal, et des différents animaux entre eux. Nous l'avons montré, observateur infatigable, physionomiste exercé, complétant toujours par de nouveaux documents son bagage de savoir.

Évidemment cela peut expliquer en grande partie l’étonnante exactitude qui règne dans les œuvres que nous avons examinées. Mais enfin cela n’explique pas autre chose que la forme, les dimensions, le caractère même, et il y a autre chose qui demeure mystérieux. Si ces ouvrages étaient simplement frappants de ressemblance, surprenants de mouvement et de vie, ce ne seraient que d’admirables portraits. Or ce sont des œuvres d’art uniques, et parmi les plus élevées qui soient. Elles donnent l’impression de la réalité, mais en même temps une sensation supérieure. Il faut donc que Barye ait observé l’inobservable. Où aurait-il pu assister à une lutte aussi affreuse que celle du tigre contre le crocodile; un dialogue aussi voisin du rêve que celui du serpent et du lion? Où aurait-il vu, même, un lion aussi majestueusement calme et fier que son lion au repos?

Nulle part ailleurs qu’en lui-même, et dans cette faculté d’évocation qui seule fait un maître. Ses grands animaux sont admirablement vrais parce que la nature a été étudiée d’aussi près qu’on peut l’approcher. Ils seront éternellement émouvants parce que l’auteur a fait un effort pour aller au delà de la nature.

Et avec Barye nous arrivons à cette définition de l’artiste de génie : un inventeur de vérités.

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