ELEPHANT MARCHANT
gS LES ARTISTES CÉLÈBRES
néglige quelquefois la couleur avec une insouciance de statuaire; certaines nuances rappellent trop la terre glaise dont il se sert habituellement, les fonds de paysage manquent d’air; mais toutes ses aquarelles, meme les moins heureuses, portent la gritfe du lion1. »
Ces critiques ne sauraient être passées sous silence, car c’est mal servir la mémoire d’un grand artiste que de tout admirer de parti pris. Mais, maigre les incontestables défauts de lourdeur qu’on peut trouver dans les aquarelles et les peintures de Barye, elles sont puissamment significatives. Parmi les plus intéressantes, nous aimerions à citer et à décrire celles que possède M. Lucas, un des collectionneurs les plus intelligents du maître, et qui a contribué plus que personne à le faire connaître et rechercher en Amérique. Nous dirions, par exemple, tout ce qu’il y a de solidité dans le dessin de cet éléphant dont nous avons donné ici une reproduction, tout ce qu’il y a de symphonique dans le coloris, modulant presque exclusivement dans les gris bleutés et ardoisés. 11 faudrait encore parler de ces tigres, apparaissant brusquement au détour d’un coin de forêt, ou errant affamés parmi des rochers, ou bien encore se roulant sur le dos avec des airs d’inquiétante belle humeur. Les lions aussi, assis paresseusement, les pattes de devant croisées, ou allongées énormes; et ces yeux clairs qui vous regardent en face et vous pèsent. Mais où les aquarelles atteignent un caractère inou'i de puissance fantastique, c’est dans certaines images de boas ou de pythons, guettant la proie, enroulés autour de maîtresses branches d’arbres, dans une effroyable complication de replis et de nœuds. Une de ces aquarelles appartenait à Gustave Doré, et c’était un des rares morceaux d’autres artistes qu’il aimât à posséder et à regarder. On ne saurait rien imaginer de plus sinistre que le sombre coloris de la bête monstrueuse, large marqueterie de bleus et de bruns, à donner le frisson.
Les peintures de Barye sont nombreuses également, et là encore le métier est chose secondaire. Barye ne peint pas pour peindre, il peint pour penser. Pourtant il se plaisait, de temps en temps, à faire de longues et solitaires excursions dans la forêt de Fontainebleau, et à brosser là de vigoureuses études. Mais, son rêve l’entraînant, il arrivait plus d’une fois que son pinceau laissait éclore soudain, au milieu du paisible carrefour ou de la clairière tant de fois esquissée par les paysagistes, une figure de
i. Galette des Beaux-Arts, année iSbo.
ANTOINE-LOUIS B A R Y E
lion ou de tigre. Alors, ces singulières études d’après nature se modifiaient peu à peu, s’assombrissaient avec fureur, prenaient des rudesses, et, au bout de la séance, Barye n’avait vu, à travers Barbizon, que la Numidie.
Toutes ces peintures présentent, pour qui veut bien connaître l’artiste, un grand intérêt, car elles constituent, en quelque sorte, la doublure de sa sculpture. Mais elles ont autre chose qu’une simple valeur documentaire. L’élève de Gros avait fait d’assez bonnes études de peinture, il avait assez assidûment interrogé les maîtres du Louvre, pour que ces travaux eussent leur prix par eux-mêmes. Nous n’en voulons pour preuve qu'une magnifique ébauche, appartenant à M. Barbedienne, de dimensions un peu plus grandes que les autres études peintes de Barye, généralement petites. C’est un combat acharné de tigres, et rien n’est plus mouvementé et plus dramatique. Sur un fond sommaire, mais d’une belle valeur, d’un remarquable entrain de brosse, les animaux combattant et se mordant se détachent en brun clair presque jaune; et toute la fougue du dessin et la vigueur du coloris associent aussitôt ces deux noms dans l’esprit : Barye, Delacroix.
Et puisque nous venons de nommer une fois de plus l’illustre peintre, nous ne saurions mieux finir ce chapitre que par ce trait caractéristique. Delacroix, rendant visite à Lefuel, s’arrêtait toujours devant deux aquarelles de Barye, les deux plus belles de son œuvre, que le sculpteur avait offertes à l’architecte, et qui sont encore en la possession de son fils. Delacroix se donna plus d’une fois le plaisir, et en même temps la peine, de copier au crayon le trait des tigres qui étaient là représentés. La peine, disons-nous, car un jour, le grand dessinateur du mouvement s’écria avec une poignante sincérité: « Je ne pourrai jamais arriver à tordre une queue de tigre comme cet homme-là ! »