‹ A l'heure des mains jointesChapitre 17 sur 20 · VERS LESBOS · texte numérisé non relu

VERS LESBOS

Sous la protection du croissant argentin, Tu dormiras jusqu'à l'approche du matin.

Les plages traceront au loin la grise marge

De leurs sables... Tes yeux s'ouvriront sur le large.

Tu m'interrogeras, non sans un peu d'effroi.

Des chants mystérieux parviendront jusqu'à toi...

Tu me diras, avec des rougeurs ingénues :

<t Rien n'est aussi troublant que ces voix inconnues.

Leur souffle harmonieux évente mon front las :

Mais l'aube est sombre encore et je ne comprends pas.

« Notre mauvais destin saura-t-il nous rejoindre Au fond de ce matin craintif que je vois poindre? »

Je te dirai, fermant tes lèvres d'un baiser :

« Le bonheur est là-bas... Car il faut tout oser...

«c Là-bas, nous entendrons la suprême musique... Et, vois, nous abordons à l'ile chimérique... »

VIEiT^S, DÉESSE VE KUTKfiS. . .

Viens, Déesse de Kupros, et verse délicatement dans les coupes d*or le nektar mêlé de joies.

PSÀrPHA.

ON orgueil n*a connu que le blâme et l'affront, Et l'Impossible gloire au loin rit et chatoie... Puisque le noir laurier ne ceindra point mon front, Remplis la coupe d'or et verse-moi la joie!

Je me couronnerai de pampre, vers le soir.

Grâce au vin bienfaisant qui chante dans les moelles, Je me verrai marcher vers l'azur et m'asseoir Parmi les Dieux, devant le festin des étoiles.

Verse le vin de Chypre et le vin de Lesbos, Dont la chaude langueur sourit et s'insinue, Et, rheure étant sacrée au roux Dionysos, Prends le thyrse odorant et danse, ardente et nue,

Je bois Tété, le chant des cigales, les fruits. Les fleurs et le soleil dans le creux de l'amphore; Car la nuit du festin est brève entre les nuits Et le pampre divin se flétrit dès l'aurore.

V^Un éM(AU\ESQJJE

i^A nuit est façonnée avec un art subtil Ainsi qu'un merveilleux palais de Boabdil.

La fontaine redit ses rythmes monotones

Et les ifs argentés sont de blanches colonnes.

Dans le jardin, roi morne et conquérant lassé, Se recueille et s'attarde et veille le passé.

Le ciel, où la lumière est éclatante et noire, Est un plafond de cèdre et de nacre et d'ivoire.

Par cette nuit d'amour, mon désir est moins près Des jets d'eau radieux et purs que des cyprès.

Pourtant j'aime l'élan des rossignols, et j'aime Ces fontaines qui sont plus belles qu*un poème.

Viens dans ces murs, où ton caprice me céda.

Ma maîtresse de'tous les temps, Zoraïda!

Faisons revivre, au fond de ces tièdes allées, Les languides ghuzlas et les femmes voilées.

Et rêvons un amour insensé, frémissant De victoire fatale et de fièvre et de sang.

Ma maîtresse! tandis que l'instant se prolonge. Errons, les doigts unis, dans l'Alhambra du songe.

oiTTEff^TE

N cette chambre où meurt un souvenir d'aveux. L'odeur de nos Jasmins d'hier s'est égarée... Pour toi seule, je me suis vêtue et parée Et pour toi seule, j'ai dénoué mes cheveux.

J'ai choisi des joyaux... Ont-ils l'heur de te plaire? Dans mon cœur anxieux quelque chose s'est tu... Comment t'apparaîtrai-je et que me diras-tu, Amie, en franchissant mon seuil crépusculaire?

ip A l'heure des mains jointes

Des violettes et des algues vont pleuvoir

A travers le vitrail violet et vert tendre...

Je savoure l'angoisse idéale d'attendre

Le bonheur qui ne vient qu'à l'approche du soir.

En silence, j'attends l'heure que j'ai rêvée...

La nuit passe, traînant son manteau sombre et clair...

Mon âme illimitée est éparse dans l'air...

II fait tiède et voici : la lune s'est levée.

LES S0UVE;/^I1{S S0!^T VES G1{c4'PTES. . .

Voici l'heure amoureuse où chante la Sirène.. Les souvenirs sont des grappes que Ton égrène.

Le silence est pareil à l'écho d'une voix,

Et je me tourne, avec les regards d'autrefois.

Vers celle qu'aujourd'hui mon baiser importune, Celle qui fut ma Loreley, ma fleur de lune.

Pendant le jour je puis l'oublier, mais la nuit. Très blonde, elle se lève et son visage luit...

Et je me sens alors moins forte, moins sereine... Voici l'heure amoureuse où chante la Sirène.

Ses yeux changeants et frais sont le reflet de l'eau... Quand je rêve, le passé me semble plus beau.

Quand je rêve, tout le passé se transfigure... Je la vois dénouant sa froide chevelure.

Lorsque mon cœur est plein de l'ardeur du couchant, Je ne sais plus combien son rire fut méchant.

Le croissant fend Téther ainsi qu'une carène... Voici l'heure amoureuse où chante la Sirène.

Lorsque l'ombre montante emplit mon cœur lassé. Je sens que nul bonheur ne vaut l'amer passé.

Je sais combien sont faux les baisers que tu donnes, O chère! mais je sais que les larmes sont bonnes.

LES SOUVENIRS SONT DES GRAPPES... I^f

Le passé rare est un trésor enseveli...

Parfois, je ne crains rien au monde sauf l'oubli.

Les souvenirs sont des grappes que Ton égrène. Voici l'heure amoureuse où chante la Sirène...

vous TOV\ QUI J'ÉCRJVIS

ous pour qui j'écrivis, ô belles jeunes femmes! Vous que, seules, j'aimais, relirez-vous mes vers Par les futurs matins neigeant sur l'univers. Et par les soirs futurs de roses et de flammes?

Songerez-vous, parmi le désordre charmant De vos cheveux épars, de vos robes défaites : « Cette femme, à travers les sanglots et les fêtes, A porté ses regards et ses lèvres d'amant. »

il8

Pâles et respirant votre chair embaumée,

Dans l'évocation magique de la nuit :

Direz-vous : « Cette femme eut l'ardeur qui me fuit. .

Que n'est-elle vivante! Elle m'aurait aimée... »

Toi'R^ LES S0I1{S FUTURS

ON ! par les soirs futurs de roses et de flammes, Mystérieux ainsi que les temples hindous, Nul ne saura mon nom et nulle d'entre vous Ne redira mes vers, ô belles jeunes femmes!

Nulle de vous n'aura le caprice charmant De regretter l'amour d'une impossible amie.

Et d'appeler, tout bas, désireuse et blêmie.

L'impérieux baiser de mes lèvres d'amant.

Vous chercherez l'amour, fraîches et parfumées, Tournant vers l'avenir vos pas irrésolus, Et nulle d'entre vous ne se souviendra plus De moi, qui vous aurais si gravement aimées...

LE TILO'BJ

ENDANT longtemps, je fus clouée au pilori, Et des femmes, voyant mes souffrances, ont ri.

Puis, des hommes ont pris dans leurs mains de la boue Qui vint éclabousser mes tempes et ma joue.

Des pleurs montaient en moi, houleux comme des flots, Mais mon orgueil m'a fait refouler mes sanglots.

Nulle n*a dit: « Elle est peut-être moins infâme Qu'on ne le croit, elle est peut-être une pauvre âme. »

142 « l'heure des MAI9CS JOIKTES

La place était publique et tous étaient Tenus, Et les feaaKS aTatent des rires ii^énus.

îls se jetaient des firuits avec des diansons foUes, Ec le Test B'appcrtaît le hvaâx de leurs paroles.

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S^Iendeuscsieat. Tapprâ à les kaîr.

L.urs insultes cîngtaieut, coouBe des fouets d'onie... L jrsqu 'Is x^cQC icciickce enfin^ je suis partie.

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Vo41S^C UE

i- B couchant est semblable à la mort d'un poète.. Ah /pesanteur des ans et des songes vécus !

ic, ;e goûte en paix l'heure de la défaite, Car Je soir pitoyable est l'ami des vaincus.

Mes vers n'ont pas atteint à la calme excellence,

Je lai compris, et nul ne les lira jamais...

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Et les lys, et surtout la ft.«,« •• • •

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La place était publique et tous étaient venus, Et les femmes avaient des rires ingénus.

Ils se jetaient des fruits avec des chansons folles, Et le vent m'apportait le bruit de leurs paroles.

J'ai senti la colère ardente m'envahir.

Silencieusement, j'appris à les haïr.

Leurs insultes cinglaient, comme des fouets d'ortie. Lorsqu'ils m'ont détachée enfin, je suis partie.

Je suis partie au gré du vent, et depuis lors Mon visage est pareil à la face des morts.

V<AIV^C UE

E couchant est semblable à la mort d'un poète... Ah I pesanteur des ans et des songes vécus !

Ici, je goûte en paix Theure de la défaite.

Car le soir pitoyable est l'ami des vaincus.

Mes vers n'ont pas atteint à la calme excellence, Je l'ai compris, et nul ne les lira jamais... Il me reste la lune et le proche silence.

Et les lys, et surtout la femme que j'aimais...

Du moins, j'aurai connu la splendeur sans limite De la couleur, de la ligne, de la senteur...

J'aurai vécu ma vie ainsi que l'on récite Un poème, avec art et tendresse et lenteur.

Mes mains gardent l'odeur des belles chevelures, Que l'on m'enterre avec mes souvenirs, ainsi Qu'on enterrait avec les reines leurs parures... J'emporterai là-bas ma joie et mon souci...

Isis, j'ai préparé la barque funéraire Que l'on remplit de fleurs, d'épices et de nard. Et dont la voile flotte en des plis de suaire... Les rituels rameurs sont prêts... 11 se fait tard...

Sous la protection auguste de tes ailes,

O Déesse! j'irai vers les prés sans avril...

Je partirai, parmi les odes fraternelles,

Sur un fleuve plus large et plus noir que le Nil.

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