FEUILLETS DÉTACHÉS
Voilà trois semaines que < Iharles nous a quit tés : trois semaines qu'il est au noviciat des Jésuites. Il est parti seul avec son père, de grand matin, sans faire d'adieux.
Sur sa table, il y avait deux lettres, L'une pour sa mère, l'autre pour moi.
■ Mon amie, ma très chère sieur, dit-il, soyez bénie. Mon père ne m'a pas caché- ce que je vous dois. Consolez-le, Gisèle, console/, ma pauvre mère. Et, je vous en prie, pas d'abattement, pas de tristesse. Le cœur en haut. La vie est si peu de chose.
a l'œcyre et a l'épreuve 120
Je prierai pour vous jusqu'à la dernière heure de mon dernier jour."
Oui, Charles, prie pour moi sans cesse. J'en ai besoin.
Maintenant, je suis plus forte, je ne pleure plus continuellement. Mais, est-ce parce que je me suis reportée trop souvent à une heure inoubliable ? est-ce parce qu'avec un cœur débordant de vie, il faut habiter un monde vide ? Je ne sais. Mais ces accents si éperdus et si tristes de la mer sur la grève déserte, il me semble souvent les entendre encore... je me surprends les écoutant partout.
Cet étrange effet du sentiment habituel m'inquiète un peu. Je vais tâcher d'écrire souvent. Ecrire me calme, me fait du bien. La musique a plutôt l'effet contraire.
Dieu ! mon Dieu ! c'est donc vrai qu'il est parti ! qu'il ne reviendra plus dans cette maison où tout le rappelle, où tout me parle de lui.
O souvenirs poignants et chers ! Ah ! si je pouvais m'abîmer dans mes regrets, j'en mourrais peut-être. Mais il m'a dit : Consolez mes parents ... Et ce qu'il m'a demandé, je veux le faire.
Je leur donnerai ma vie pour l'amour de lui.
130 \ l'œuvre et a l'épreuve
Je ta leur donnerai jour par jour, heure par heure, minute par minute.
Sa mère est écrasée. Klle si vive, si active passe les journées entières à pleurer. Je suis forcée de m'occupe»' de bien des choses. Et s'occuper îles détails ordinaires de la vie, quand on n'attend plus rien, quand on n'espère plus rien, quand on est dans un abîme 'le vide et de néant, c'est bien douloureux.
Chaque matin, après ma prière, je relis sa lettre1 et je demande à Dieu du courage.
Aujourd'hui, pour la première fois, je suis entrée dans sa chambre, dont je veux faire un sanctuaire, où je veux retrouver les parfums de sa prière.
Mes larmes, taries depuis quelques jours, ont recommencé à couler.
J'ai été m'asseoir sur Le balcon, à sa place préférée, et j'y suis restée longtemps. Le jardin est déjà bien dépouillé. Il y a plus de feuilles sur le sol qu'aux arbres Où est allé le prinbemps, pensais-je '
a l'œuvre ET A l'ÉPREÛVE 131
Ah ! si je pouvais croire, vraiement croire, que ce qui passe n'est rien, comme Charles me l'a dit souvent !
Un peu fortifiée par ces pensées, je suis retournée dans sa chambre. Tout y est comme lorsqu'il l'a quittée.
Le dernier bouquet que j'ai fait pour lui était tout fané sur sa table. L'encre avait séché dans l'écritoire resté ouvert sur son pupitre; quelques feuilles de papier étaient éparses. Ce papier — pareil à celui de ses lettres — était froissé et comme taché de gouttes d'eau séchées. J'ai pensé qu'il avait pleuré, le front appuyé sur son pupitre.
Un vif rayon de soleil illuminait la belle tête de saint Ignace contemplant le ciel.
Ce tableau que Charles aimait tant, je l'ai bien regardé.
Cette divine attraction, cette nostalgie céleste reste un mystère profond pour mon cœur dévoré de regrets. Si je pouvais done croire. . . croire réellement que la vie n'est rien."
l.*>2 a l'œuvre et a l'épreuve
" Sa mère m'a proposé de l'aller voir.
Je n'ai pas refusé ce déchirant bonheur et nous sommes parties. C'était la première fois que j'entrais chez les Jésuites.
J'avais bien ramassé toutes mes forces pour l'entrevue ; mais, dans le parloir, ma fermeté m'a tout à coup abandonnée.
Je suis sortie, disant à sa mère que je reviendrais bientôt et, comme je ne pouvais guère pleurer dans la rue, je suis entrée dans l'église.
Il n'y avait personne. Dans le sanctuaire, deux novices, silencieux comme des ombres, étaient occupés à couvrir le maître autel d'ornements noirs.
La pensée de la mort me fit du bien. Je tis une bonne prière, puis je retournai au parloir.
Charles y était avec sa mère.
Quand j'ouvris la porte, il se leva vivement et vint à moi.
a l'œuvre et a l'épreuve 133
Il me prit la main et dit avec son air d'ange : Loué soit Jésus-Christ ! . . dites-le, Gisèle.
Je dis comme il voulait, et je ne sais quoi de doux et de fort se répandit dans mon cœur.
Nous nous assîmes tous les trois, à une petite table, dans un coin du parloir
Il a un peu maigri et beaucoup pâli. Ses boucle blondes sont coupées. Le costume religieux lui va bien : et, je ne sais comment, eu le regardant, je ne me sentais plus mortellement désolée — Croyez-vous, dit-il, que je n'ai pas souffert, en vous quittant ? . . . Ah ! . . jamais je n'ai ressenti un déchirement si terrible, une si poignante douleur.
Il parlait avec calme, mais ses paupières battaient souvent, sous l'effort qu'il faisait pour retenir ses larmes.
Nous causâmes : c'est-à-dire lui parla, car ni sa mère, ni moi, nous n'avions la force d'articuler une parole.
L'heure écoulée, il se leva aussitôt, embrassa .sa mère avec des paroles de tendresse, ht le signe de la croix sur mon front, et disparut dans un sombre corridor où une lampe brûlait devant une image de Marie. "
l'U a l'œuvre et a l'épreuve
L'avoir revu m'a fait du bien ; et je trouve une sorte de douceur à nie rappeler chacune de ses paroles, chacun de ses regards.
Ses manières avec moi n'ont plus rien de cette froideur, de cette réserve outrée qui lui était devenue ordinaire dans les derniers temps.
Il m'aime et beaucoup, j'en suis sûre. Mais il m'aime de haut, à peu près comme les saints aiment dans le ciel. Sa pitié pour ma souffrance rappelle cette pitié tendre et sereine qu'on attribue aux bienheureux.
Il m'a dit de bien prier, que la prière me fortifierait, m'élèverait jusqu'à ces hauteurs, où l'on voit les choses terrestres sous leur vrai jour, sous leur aspect véritable.
Ah, je voudrais avancer cette heure-là ! m'arracher au présent, oublier l'avenir qui m'attend
Ah ! m'a-t-il dit encore, qu< de peines on s'épargnerait, si on restait toujours dans !<■ vrai .. si
a l'œuvre et a l'épreuve 135
on voulait comprendre qu'on n'est pas sur la terre pour y être heureux.
Oui, je sais cela. Je comprends que la douleur est nécessaire ici-bas. Mais la joie l'est-elle moins ? A quoi servirait la pluie sans les chauds rayons du soleil ? et que peut-on espérer d'une vie de tristesse l
Ma jeunesse, vieillie tout à coup, n'a plus d'espoir, et mon cœur défaille devant la vie qui m'est faite ; car c'est fini, à jamais fini pour moi, de tout ce qui s'appelle bonheur. Le plus difficile n'est pas de se décider au sacrifiée, mais de le soutenir, de le renouveler. Je l'éprouve à chaque instant. Et lui (
Lui a le feu céleste dont je ne suis pas digne de brûler. Il a aussi la volonté héroïque. Folle que j'étais d'espérer. Ah ! maintenant je le sais. Si, un instant trahi par son cœur, il a failli se prendre au bonheur de la terre, il s'en humiliera toute sa vie ; et le souvenir de cette heure d'entraînement suprême n'est déjà plus pour lui qu'une cendre, une poussière qu'il jettera sur son sacrifice pour en ternir l'éclat."
136 a l'œuvre et a l'épreuve
Quatre années s'étaient écoulées. On touchait à l'hiver de 1G29.
M. de Champlain n'avait pas reparu en France : Réginakl de Brunand avait péri au siège de La Rochelle ; Charles Garnier était religieux.
Gisèle l'avait entendu prononcer ses vœux redoutables ; elle l'avait vu, prosterné sur le parquet du sanctuaire, recevoir l'onction qui le faisait prêtre pour l'éternité.
Violemment tentée souvent par l'idée du cloître, elle la repoussait pour ne pas désespérer ses parents d'adoption dont la tendresse pour elle avait pris les proportions d'un culte.
M. et madame Garnier avaient cru d'abord que le temps triompherait de ses regrets; qu'après la résignation viendrait le calme, puis la possibilité du bonheur. Force leur l'ut de reconnaître qu'ils s'étaient trompés.
— Ces! pour vous que je reste dans le monde,
a l'œuvre et a l'épreuve 137
répondait-elle, lorsqu'ils lui parlaient de mariage. Si je vous survis, je me ferai religieuse. Voilà la question d'avenir réglée.
Malgré cette déclaration très ferme, ni le magistrat, ni sa femme n'avaient voulu consentir à ses désirs de vie retirée.
Mademoiselle Méliand allait donc souvent dans le monde, ou elle se sentait seule au milieu des fêtes les plus brillantes.
Ces succès, ces hommages, qui font tourner les meilleures têtes, la laissaient froide. Le bal n'avait pas d'ivresse pour elle. Là, plus qu'ailleurs encore, le souvenir de Charles lui revenait vif et sacré.
Son amour pour lui s'était transformé, mais il remplissait toujours son cœur. Et, comme une femme prend les sentiments de celui qu'elle aime, ces vains plaisirs, ces frivoles joies qu'il avait méprisés, elle les méprisait, et cela, sans effort de réflexion ni de vertu.
Nul ne pourrait jamais le remplacer pour elle — elle le savait parfaitement. Mais, dans le secret de son cœur, sous les dehors du calme que donne la volonté, elle n'en portait pas moins toutes les tendres aspirations de son âge ; et ce désert comme infini qui s'étendait devant sa jeunesse lui semblait terrible à traverser.
i:>.N \ [,'ŒUVRE i.T A L,'ÉPREU\ E
Le premier déchirement de la séparation surmonté, elle s'était beaucoup appliquée à la musique ; et, à L'indicible jouissance de ceux qui l'entouraient, ses tristesses prenaient souvent a forme musicale.
M.iis la musique, qui centuple le sentiment, ne lui axait pas été d'un grand secours. La vraie source de consolation était plus haut, (Jisele le savait : et il n'était pas sourd à son appel, le Dieu qu'elle appelait, pour combler le vide immense, insupportable, qui s'était fait dans sa vie. Grâce à la prière persévérante, elle sentait chaque jour son âme plus ferme, plus sereine: — Là, où il a volé, je tâcherai de gravir, disait-elle.
Mademoiselle Méliand ne s'était liée avec aucune des jeunes filles de son acre, mais une grave amitié l'unissait à Madame de Champlain.
C'était chez elle qu'elle se rendait par un beau jour de novembre lli^l».
Un loup de velours noir couvrait son visage, suivant la mode d'alors. Escortée par sa femme de chambre, «die marchait lentement, sans souci du va-et-vient des passants.
Rue St-Germain l'Auxerrois, mademoiselle Méliand s'arrêta devant une vieille maison au balcon de fer ouvragé et aux larges fenêtres à petites vitres.— Je crois qu'il y a des nouvelles
a l'œuvre et a l'épreuve 139
de M. Je Champlain, dit la vieille bonne qui lui ouvrit.
Gisèle détacha son masque de velours noir et, le cœur ému, prit l'escalier à rampe de chêne qui conduisait à un palier large et sombre sur lequel donnait le petit salon où madame de Champlain recevait d'ordinaire.
La porte en était grande ouverte ; et, du premier regard, Gisèle aperçut la jeune femme. Debout, appuyée sur le dossier d'un fauteuil, elle écoutait, avec une attention émue, extraordinaire, quelqu'un qui lui parlait avec animation. Mademoiselle Méliand ne voyait pas celui qui parlait, mais Te son de sa voix mâle et douce la fit tressaillir, en rappelant au vif le souvenir d'une heure sacrée.
— Entrez, Gisèle, dit madame de Champlain apercevant la jeune fille. Vous allez voir un missionnaire que vous ne devez pas avoir oublié, le P. de Brébeuf.
— Je suis heureux de vous rencontrer, dit le jésuite. Le chant du départ m'est revenu bien des fois ; mais, comme vous voyez, je n'ai pas eu l'honneur d'être martyrisé.
Ces quatre années l'avaient vieilli. Mais c'était toujours le type de la force, l'athlète taillé pour le combat.
1 10 ,\ l'œuvre ET a l'épreuve
Kt M. de Champlain '. demanda mademoiselle Méliand, après une respectueuse révérence.
— M. de Champlain scia bientôt ici. Nous avons fait la traversée ensemble. Je l'ai «jiiitté à Plymouth en route pour Londres, où il va travailler ;ï se Faire rendre Québec. La paix était conclue, lorsque les Frères Kertk, huguenots au service de l'Angleterre, s'en sont emparés.
— Québec est au pouvoir des Anglais! s'écria Cisèle. Mon Dieu ! quel malheur pour M. de Champlain ! Comment cela s'est-il fait ? mon Père.
— Depuis trois ans, Québec n'avait reçu ni provisions, ni poudre, ni balles. La Hotte de M. de Roquemont a été arrêtée, en partie détruite par la flotte anglaise. Dès l'été dernier, les Kertk, mouillés à Tadoussac, avaient fait sommer M. de Champlain de leur livrer le fort. M. de Champlain reçut l'envoyé fort courtoisement et répondit: " Si les Anglais veulent nous attaquer, qu'ils s'acheminent au lieu de nous menacer de si loin." Trompés par cette assurant . les Anglais n'osèrent pas, cette fois, risquer l'attaque. Pourtant, toute résistance était impossible. I î'est à peine si les Français avaient cinquante livres de poudre : et, quelques jours auparavant, deux tours du fort s'étaient écrou-
a l'œuvre et a l'épreuve 141
lées. De plus, la faim commençait à se faire cruellement sentir à Québec. Mais, bonne mine n'est pas défendue, disait M. de Champlain. Il prit toutes les mesures possibles pour soulager ses gens, et on réussit à passer l'hiver sacs mourir de faim . . M. de Ch uirplain s'était mis gaiement à la ration commune — sept onces de pois par jour. Au mois de mai, les pois étaient épuisés. Depuis longtemps < >n n'avait ni poudre, ni plomb. Les femmes, les enfants passaient les journées dans les bois à la recherche de glands et de iacines ... celles du sceau de Salomon étaient surtout estimées. On souffrait tant de la faim que» lorsque les Anglais se présentèrent au mois de juillet, ils furent reçus comme des libérateurs.
Madame de Champlain s'était couvert la figure de ses mains et les larmes filtraient entre ses doigts.
— Madame, dit doucement le jésuite, il a tout enduré héroïquement et vous avez lieu d'être fière . . . D'ailleurs, les termes de la capitulation ont été fort honorables. Les Kertk ont eu les plus grands égards pour M. de Champlain. Ils n'ont pas voulu qu'il abandonnât ses appartements. Ils lui ont même permis d y faire célébrer la messe.
— Le P. Masse et le P. Lallemand sont-ils aussi revenus ] demanda mademoiselle Méliand.
142 a l'œuvre et a l'épreuve
— Il l'a bien fallu. Ces Huguenots n'auraient jamais voulu souffrir «le jésuite, dit le P. de
Brébeuf gaiement. Quand le commandant Kertk vint à Notre-Dame-des-Anges, sa preniière parole fut pour nous dire qu'il regrettait de n'avoir pu commencer les opérations en mitrail'ant notre maison. Du reste, pour leur rendre justice, les Kertk ont eu «le bons procédés pour tous les autres . . . Mais c'était dur de voir la croix Saint Georges à la place du drapeau 1 ilanc.
— M. <!•' ( îhamplain était-il bien triste ( dirent les deux «lames.
— La capitulation signée, il semblait malheureux.. Il demanda qu'on 1<' conduisit à Tadoussac:je descendis sur le même vaisseau. Les Hébert, les Couillard, tout ce qui restait à Québec vint le reconduire. — Je reviendrai, je reviendrai, je vous le promets, disait-il ; et je crois qu'il aurait volontiers pleuré. — ATadoussac, il n'était pas triste et chassait souvent aux alouettes avec l'amiral anglais. Il est de ceux que le découragement n'atteint pas, dit le P. de Brébeuf, se levant pour prendre congé.
— Mon Père, dit Gisèle, avez-vous trouvé la vie «le missionnaire bien terrible ' Avez-vous beaucoup souffert chez les sauvag
a l'œuvre et a l'épreuve 143
La figure fatiguée du jésuite s'éclaira d'un souvenir de bonheur :
— Jcsn dulcis meneoria, dit-il. Ce que vous m'avez chanté, la veille de mon départ, j'en ai fait l'expérience : et, comme M. de Champlain, j'espère bien retourner au Canada.
Comme nous savons tous, après bien des négociations, Québec fut rendu à la France : et, le 23 mars 1633, Samuel de Champlain s'embarquait à Dieppe, pour aller reprendre possession de la colonie.
Dans l'intervalle, Gisèle l'avait vu souvent, et son intimité lui avait été grandement utile.
Cet homme si fort, si désoccupé de lui-même, la fortifiait ; il l'élevait au dessus des personnels regrets.
De son côté, M. de Champlain aimait à causer avec cette grave jeune fille. Il aimait surtout à l'entendre chanter.
Sa voix céleste réveillait cette sensibilité poé-
tique et profonde <jui était en lui : elle l'enlevait aux pesantes etchétives réalités et le plongeait dans des rêveries enchantées.
Il oubliait la vieillesse qui approchait; il oubliait les amères expériences, les amèrès pensées. Il se retrouvait jeune, ardent, comme à l'heure immortelle où la beauté de Québec, se révélant à ses yeux, avait charmé son cce.ur.
Quelle douleur lorsqu'il lui avait fallu abandonner son œuvre !
Mais, grâce à la Vierge Marie, il allait reprendre possession de sa Nouvelle-France. C'est sous sa protection qu'il avait mis ses démarches ; c'est à elle qu'il en attribuait le succès, et il aimait à parler de la chapelle qu'il avait fait vœu de lui ériger à Québec.
Bien des fois, le soir, Gisèle l'avait vu, le crayon à la main, se reposer des fatigues du jour, en dessinant le plan de sa chapelle : — Je l'appellerai, disait-il, Notre-Dame de Kecouvrance.
Quand il fut parti, le petit salon de la rue St- Germain l'Auxerrois lui parut bien triste, bien désolé. Mais un vide autrement douloureux ne devait pas tarder à se faire autour d'elle.
A l'œuvre et a Lépreuve 145
L'été 1634 touchait à sa fiû. Les beaux arbres de Bois-Belle commençaient à se nuancer.
M. et madame Garnier revenaient en carrosse de Paris, où ils avaient été voir leur fils, professeur au collège de Clermont.
Gisèle, qui était avec eux, semblait fort soucieuse et pensive.
Les Relations de la Nouvelle France commençaient alors à paraître.
Celle de l'année 1633 venait d'être publiée, et le P. Garnier l'avait donnée à Gisèle. Mais, avec la brochure, il lui avait aussi glissé une lettre, en lui disant avec une émotion singulière :
— J'espère que vous vous intéressez toujours aux missions.
Mademoiselle Méliand songeait à cela, tout en feuilletant machinalement la brochure et se demandait ce que la lettre pouvait bien contenir.
Eu descendant de voiture, elle se rendit tout
14(i A l.'<F.rYKE ET A L'ÉPREUVE
droit à sa chambre «1< ait elle ferma la porte à clef.
Tu instinct secret l'avertissait qu'elle allait souffrir.
Pendant quelques instants, elle resta debout, tournant et retournant la lettre entre ses doigts.
Puis, s'agenouillant devant son crucifix, elle l'ouvrit résolument.
Mais à peine avait-elle lu les premières lignes qu'elle laissa échapper le papier : et, se levant :
— Non, mon Dieu : s'écria-t-elle avec désespoir, non . . . non . . . jamais.
Devant elle, l'image du Christ se détachait sur la croix. Elle y jeta un regard involontaire : et, comme effrayée de ses paroles, se couvrit le visage de ses mains et s'affaissa sur le plancher.
Longtemps elle resta ainsi, pleurant et sanglotant, prosternée contre terre.
Puis elle se releva, ramassa la lettre et, se ptant sur son lit, la lut jusqu'au dernier mot — • < îhère sœur, disait ( îharles ( iarnier, ce que j'ai à vous demander va vous paraître d'abord bien terrible : mais il y a de la saine vigueur en vous, et vous m'aiderez, j'en suis sûr, à répondre aux desseins miséricordieux de Notre-Seigneur.
a l'œuvre et a l'épreuve 147
Gisèle, je veux être missionnaire ou, plutôt, Jésus-Christ. m'appelle à la gloire de l'apostolat. Soyez-en assurée, c'est bien lui qui me dit, depuis longtemps, dans le secret du cœur : — Va au Canada apprendre aux pauvres sauvages qu'ils ont été rachetés à un grand prix. .. Va, ne crains rien .. . je serai avec toi, moi la joie du ciel, moi le Dieu tout-puissant.
Chère sœur, j'aurais bien voulu partir, l'an dernier, avec le P. de Brébeuf et M. de Champlain, et j'ai mis tout en œuvre. Mais mes supérieurs ont juge que ce serait un coup trop terrible pour mes parents. Ils ne veulent pas leur imposer ce sacrifice. Ils disent que je n'irai jamais au Canada, à moins que mon père n'y consente.
Ce consentement, Gisèle, voulez-vous vous charger de me l'obtenir ? C'est avec confiance que je remets ma cause entre vos mains.
Jusqu'ici, j'ai employé inutilement toutes les influences : mais la tendresse que mon père a pour vous, vous rend bien puissante et — c'est mon impression — la Vierge immaculée, que je prie sans cesse, veut se servir de vous.
Que la pensée de la séparation, que les souffrances qui m'attendent là-bas, ne vous arrêtent
I !s A i.'n.rviiK il ,\ L'ÉPRBI \ i.
point. Toul ce qui passe — peines ou joies — est si peu de chose '.
Gisèle, le vrai bonheur, le seul bonheur, c'est de toui sacrifier à celui qui sera un jour notre éternelle récompense."
Mademoiselle Méliand n'avait pas lu la lettre sans s'ariêter plusieurs fois pour pleurer; mais un apaisement aussi soudain qu'inexplicable s'était t'ait en son âme et, cachant' son visage dans les dentelles «le ses oreillers, elle se mit à creuser <•<■ mot — éternité.
Pendant plus «l'une heure, elle resta ainsi.
Mais, quand elle releva la tête, sa résolution
«'•tait prisr.
Elle avait décidé «le faire ce qu'elle pourrait pour amener M. Garnier au suprême sacrifice.
Bien «les mois s'écoulèrent sans résultat apparent. Mais, au commencement de l'hiver 1630 I- consentement jugé impossible à espérer était accordé :
— Allez où Dieu vous appelle, dit le magistrat à son (ils. Qui suis-je, pour m'opposer à la volonté de Dieu !
Le départ de Charles Garnier fut aussit«A>t arrêté.
Lui-même l'apprit à sa mère et, à genoux devant elle, la pria de permettre qu'il «'en allât annoncer Jésus-Christ aux pauvres sauvages.
Peu de temps après, un jour que mademoiselle Méliand était seule, le P. Garnier arriva.
■ Sa figure, si radieuse d'ordinaire, était grave et triste.
— J'ai un malheur à vous annoncer, dit-il, après les premiers mots.
Elle le regarda troublée, sans rien dire.
— Les vaisseaux sont arrivés, continua-t-il. Ils apportent la nouvelle d'un grand deuil. M. de Champlain est mort.
— Mort ! répéta douloureusement Gisèle.
— Oui, le jour de Noël ... Je venais l'apprendre à mon père.
— A-t-on quelques détails '.
— Il est mort à Québec, au fort Saint-Louis. Lui, qui avait affronté si longtemps tous les dan-
150 A l'œuvre et a l'épreuve
gers de la mer. de la guerre et des forêts, s'est éteint dans son lit. après deux mois et demi de
maladie
— Madame de Champlain le sait-elle ?
— Elle doit le savoir maintenant. Le messager qui a apporté nos lettres en avait sans doute pour elle.
— Mon Dieu ! murmura la jeune tille émue jusqu'aux larmes, que j'étais loin de m'attendre
a >;! mort '
— Moi aussi. Il y a des vies si utiles, si fe" condes, qu'elles nous semblent à l'abri de la
mort !
— C'est bien vrai. Je le croyais à l'abri tant que la Nouvelle-France ne serait pas ati'crmie. H me semblait qu'il verrait sa colonie tiorissante avant de mourir.
— - 11 est mort à la peine. Cela sutHt, (iisèle, dit noblement le jésuite.
Mais il aurait été si heureux de voir son œuvre prospère. Il taisait de si beaux rêves pour sa Nouvelle-France.
Le religieux sourit.
— Ma chère enfant, dit-il, dans la bataille de la vie, il y a plus de morts que dans n'importe quelle bataille. ... Les désirs, les rêves restent
a l'œuvre et a l'épreuve 151
le long du chemin — au moins dans ce qu'ils ont de plus beau, de plus doux. M. de Champlain savait bien cela. Mais toujours il a créé la Xouvelle-France . . . Ne le plaignez pas ; aux plus beaux succès humains, il manque toujours tant de choses.
— Il aurait été un ami pour vous, là-bas, dit la jeune tille qui pleurait.
— Dieu seul ! Gisèle, voilà ce qu'il me faut souhaiter.
Et, apercevant ses parents qui arrivaient, le jeune religieux se leva pour aller au devant d'eux.
La mort de M. de Champlain fut un deuil véritable pour Gisèle.
Le récit de ses dernier moments l'occupa fortement: et ces salutaires réflexions, que la mort fait naitre, l'aidèrent à voir venir le départ avec plus de calme.
L52 a l'œuvre et a l ébkeuve
Dès le 1<> mars, M. Huault de Montmagny, chevalier 'le Malte, avait été nommé an gouvernement du ( !anada.
li devait s'embarquer aux premiers jours «lu printemps, et les missionnaires partaient avec lui.
Nous passions nos journées à travailler pour eux, ma tante et moi, écrivait (lisèle.
Nos larmes coulaient souvent, mais nous travaillions quand même.
Notre missionnaire venait tous les jours ; et je
ne saurais «lire jamais comme le voir me consolait, me fortifiait. On sentait qu'il portait en son cœur «le quoi acheter tous les bonheurs de la terre.
( îhaque fi >is qu'il venait, il me priait de chanter.
Il me semblait 'pie je ne le pourrais jamais, mais le désir de lui faire plaisir me donnait du courage.
C'était toujours des chants d'allégresse qu'il me demandait, et souvent il s'y joignait, emporté par la joie (pii débordait de- son cœur.
Cette joie du sacrifice, cette joie merveilleuse et sacrée, je la sentais m'envelopper, me pénétrer... et comment 'lire la douceur céleste, le charme divin de ces moments où je ressentais d'une manière si puissante, -a intime, cette bien-
a l'œuvre et a l'épreuve 153
heureuse influence qu'il a toujours exercée sur moi.
Il devait quitter Paris, le 26 mars. La veille, il vint pour la dernière fois ; et, aussi longtemps que je vivrai, j'aurai présents tous les détails de cette heure déchirante.
Dans la nuit, mon oncle était tombé fort malade. Il délirait : et ne reconnut pas son fils dont il parlait sans cesse. . . qu'il voulait aller arracher aux sauvages.
Charles rassura sa mère que cette fièvre alarmait : et, l'attirant à lui, dans une fenêtre, lui parla longtemps à voix basse.
Ensuite, il s'approcha de son père qui sommeillait péniblement. Pendant quelques instants, il demeura debout, près du lit, à le regarder en silence.
Ses yeux, qui restèrent secs et brillants, se creusèrent tout à coup. Il pâlit affreusement ; et, sans prononcer une parole, embrassa son père et le bénit.
Sa mère s'était jetée défaillante sur un siège. Il s'agenouilla devant elle :
— Ma mère, dit-il, que je vous remercie ! . . . que je vous aime ! . . . .
Elle le regarda muette, livide... On sentait qu'elle soutirait plus que pour mourir.
15 L \ l'œuvre et \ l'éprei ve
11 lui dit que la vie n'es! pas longue, qu'ils se retrouveraient au ciel ; et, la serrant contre son cœur, il baisa son visage décomposé, et voulut se rele\ er.
Mais elle s'attacha à lui, et. gémissant et sanglotant, le saisit dans un embrassement suprême.
Eile le retint bien longtemps.
— Ma mère, dit-il, enfin, avec un accent irrésistible : pour l'amour de Jésus-Christ !
Et, s'arrachant à son étreinte desespérée, il la remit comme morte entre mes bras, et sortit sans retourner la tête.
Pauvre femme ' sa première parole, en revenant à elle, fut pour s'accuser --pour se reconnaître indigne d'être sa mère.
Nous passâmes la nuit auprès de notre malade.
Les soins qu'il exigeait tirèrent Madame Garnier <1«" son accablement. Elle, qui se mourrait • le douleur, trouva la force <le le soigner.
Dès que le jour parut, je me rendis à l'église des Jésuites, afin d'entendre sa dernière messe et de le voir encore une l'ois.
J'entendis d'abord la messe du P. Chastelain, l'un il«vs partants, puis la sienne.
Cachée dans l'ombre, je tachais «le prier, de
me préparer à la communion que je voulais faire. Mais la douleur de la séparation était en moi horrible, toute vive.
Il me semblait que jusque-là nous n'avions pas été séparés.
Je voyais quelle consolation, quelle profonde douceur il y avait dans ces rapports qui m'avaient paru si rares, si froids, si austères.
Cette pensée que je ne le verrais plus, que je ne l'entendrais plus jamais, me plongeait dans une sorte d'agonie et, comme ceux qui sont aux prises avec la mort, je me sentais au-delà de tout secours, de toute atteinte.
Mais lui priait pour moi, et Dieu entendit sa prière. Comme il prononçait le sursum corda, j'éprouvai dans tout mon être une commotion extraordinaire, un ébranlement puissant et délicieux. Une force irrésistible m'enleva aux pensées, aux sentiments de la terre. La vie de missionnaire, qui m'épouvantait, je la vis des hauteurs de la foi, je la vis un moment telle qu'elle est .... comme la voient ceux qui voient tout dans la lumière.
Moment fugitif ! mais qui m'a laissé au plus profond de l'âme comme un éblouissement.
Oui, ceux-là sont bien les lieureux,quisounrt.nt
156 a l'Œuvre et a l'épreuve
pour Dieu '. Je le vis, je le sentis. Dieu me fasse la grâce «!<• ae l'oublier jamais.
Après la messe, je passai au parloir.
Il vint aussitôt, et, assis en face l'un de l'autre à la petite table, nous eûmes notre dernier entretien.
Ma force m'avait abandonnée en l'apercevant, ou, plutôt, en le regardant, tout mou cœur se brisait.
— Chère sœur, dit-il avec sa douceur incomparable, je vous en prie, rie pleurez pas ainsi. < >ù est votre foi ) Jésus-Christ ne peut-il pas tout adouci)' '. . . . Croyez-vous qu'il abandonne ceux qui, pour l'amour de lui, ont tout quitté ?. . .
Il parlait avec un grand calme et, ce regard qu'il lève en haut, ce regard si particulier, si expressif, qui parle sans cesse d'un monde invisible, ne m'avait jamais parusi beau.
Si les sauvages savent saisir le trait distinctif • le la physionomie, ils l'appelleront : Celui qui rr</<iri/< h ciel.
11 me recommanda tendrement ses parents. Après Dieu et la vierge Marie, c'est à vous, ditil, que je les confie : je compte sur vous comme sur moi, et un peu plus peut-êl iv.
— .le vous promets, lui dis-je, «le me dévouer
a l'œuvre et a l'épreuve 157
tout entière à leur consolation, à leur bonheur : je vous promets de faire pour eux ce que j'aurais été si heureuse de faire pour vous. •
Il appuya son front sur ses mains et resta ainsi quelques instants. Quand il releva la tête, ses yeux humides étaient pleins de lumière.
— Gisèle, dit-il, Dieu s'est mis entre nous, mais il ne nous a pas désunis. Les séparations de la terre nous uniront plus intimement, plus délicieusement dans l'éternité.
Chères et douces paroles que je me redis sans
cesse.
Je le priai., de les écrire dans mon livre d'heures.
Il le lit : et pendant que je regardais sa tête blonde penchée sur la table, il me vint une terrible et absolue conviction que je le voj'ais pour la dernière fois.
Je le lui dis.
— C'est aussi mon impression que je ne reviendrai jamais, dit-il, de sa voix douce et sérieuse. Mais qu'importe ? . . . Nous nous revoirons au ciel.
Il me remit mon livre, et tirant de sa poitrine
L5H A L.'(EUVRE et a l'épreuve
un livret blanc ' queson supérieur m'avait permis de lui donner en souvenir :
* — Je l'emporterai partout, dit-il. Il regarda l heure, et se leva en disant :
Vniis m'avez aidé à être religieux ... à être missionnaire... les âmes que je vais sauver seront votre gloire dans l'éternité,
Il était fort pâle, mais tout rayonnant d'une céleste ardeur.
Pour moi, je ne trouvais plus la force dont j'avais besoin.
— Allons, Gisèle, il est temps, dit-il, avec je ne sais quelle autorité souveraine et fortifiante.
Je me levai . . . et incapable de prononcer une parole, je m'agenouillai devant lui : Chère amie «le mon enfance, sois bénie à jamais, dit-il. Et, appuyant la main sur ma tête, il pria quelques instants en silence, l'uis, il me fit baiser son crucifix — son crucifix de missionnaire — et le pressant contre mes lèvres: Que l'amour de Jésus-Christ soit en vous comme un torrent de flammes et de délices, dit-il.
* En 1654, le P. Lcmoine, missionnaire chez les [requois, trouva un livrel <lc dévotion ayanl appartenu an P. Garni- r, entre les mains «l'un de ces barbares <|iii l'avail <l(':|»nnllù , moit. Il consent il à remettre cette précieuse reliqne au I'. Lemoine : "J'en eus plus de joie, écrivait le Je uite, q q< de la décou\ ei te d'une mine d'or. "
L'instant d'après, il avait disparu clans le corridor.
(Le P. Garnier à Gisèle Méliand)
De Notre-Darne-des-Anges, ce 21 juin 1636.
Chère sœur,
J'ai donné à mes parents tous les détails de la traversée, vous réservant ce qui regarde la Nouvel le- France.
Partis de Dieppe, le 1er avril, dans la nuit du 11 juin, nous jetions l'ancre devant Québec.
J'aurais bien voulu apercevoir un peu cette sauvage et merveilleuse beauté; mais j'eus beau regarder, je n'entrevis que la rade où les étoiles se miraient.
Trop heureux pour songer à dormir, j'attendis
le jour sur le pont.
160 A L'a r\ RE ET A L'ÉPREUVE
La nuit était calme et belle. La brise «le terre m'apportait les senteurs des bois. Dans ce grand et frais silence, je priai avec bonheur songeant à vous tous à M. de Champlain qui dormait tout près son dernier sommeil à ces pauvres sauvages encore à l'ombre de la mort.
Dieu soit béni de tous les anges ! Cette grâce qu'il m'a laite, en m'envoyant aux missions, je ne la comprendrai bien qu'au ciel et mille vies sacrifiées ne suffiraient pas à la reconnaître.
Je sentais cela, et le Magnificat revenait souvent sur nus livres.
Pendant ce temps, les étoiles pâlissaient et Québec sortait peu-à-peu des ombres. Vous connaisse/ ces tons effacés, ce gris doux très vague du matin. Et comme mon eœur s'attendrit en reconnaissant ce que je n'avais jamais vu : l'habitation, la chapelle, le fort Saint-Louis bâti, comme un nid d'aigle, au haut de l'abrupte rocher.
A bord, l'équipage commençait à s'éveiller, et nos canons apprirent bientôt à Québec encore endormi que son gouverneur était dans la rade.
On nous répondit presqu'aussitôt du fort et, à travers la fumée, je vis le drapeau blanc s'élever dans les airs. Au même moment, le soleil,
a l'œuvre et a l'épreuve 161
s'élançant dans l'espace, illuminait le fleuve et toute cette magnifique nature sauvage.
Sans exagération, c'était beau à voir.
J'aurais bien voulu débarquer sans retard et m'en aller à la découverte de Xotre-Bame-des- Anges ; mais M. de Montmagny devait débarquer le premier.
Le rivage s'était couvert. L'animation semblait grande. Debout sur le pont, M. de Montmagny regardait gravement, paisiblement. Après m'avoir- l'ait bien languir, il se décida enfin à descendre dans la chaloupe pavoisée qui l'attendait, et nous invita à l'y suivre, le P. Chastelain et moi.
Le gouverneur, en grande tenue, portait sur sa poitrine la croix en émail blanc des chevaliers de Malte. — Le général Duplessis de Brochart et le chevalier de l'Ile se tenaient à ses côtés, et avaient aussi fort grand air.
Les autres officiers suivaient dans les chaloupes.
Sur le rivage, au premier rang, un de nos pères, que je supposai être le P. Lejeune, se tenait à côté d'un militaire d'apparence distinguée, lequel je jugeai être M. de Châteaufort.
Je ne m'étais pas trompé ;et, après les compli-
162 A l'œuvre et a l'épreuve
ments ordinaires, le gouverneur, suivi de tous, se dirigea vers la chapelle.
Apercevant une croix élevée au bas de la Montagne : Voici, dit-il, la première croix que je rencontre en ce pays. — Adorons le Crucifié en son image.. . Ensuite, tambours buttant, nous gravîmes le sentier de la Montagne où M. de ( lhamplain a tant de fois passé.
La chapelle de Notre-Dame de Recouvrance est à tmis ou quatre cents pieds du fort. Cette jeune et blanche chapelle, ombragée d'arbres centenaires, ne manque ni de caractère, ni de L!râce.
Un tableau surmonte l'autel. (*) Ce tableau, d'une grande beauté, représentait l'Annonciation. Ave Marin. Jamais encore, je ne l'avais dit avec tant de bonheur. Le P. Lejeune entonna le Te Dev/m. Chère sceur, qu'il fera bon d'être au ciel 1 de n'avoir plus qu'à remercier Dieu !
Au sortir de l'église, M. de Châteaufort remit solennellement les clefs de la forteresse à M. de
(*» Après Le naufrage où périrenl 1rs PP. Vieuxponl et Noyrot, ce tableau, ballotté par la nier, avait été jeté sur les
côtes du Cap-Bretou. 11 n'avait aucun doi âge, et fui <'n-
voyé à Québec pour orner la chapelle de Champlain.
a l'œuvre et a l'épreuve 163
Montmagny qui s'en alla prendre possession, au bruit des tambours.
Pendant ce temps, le P. Supérieur nous emmenait, par un sentier de la forêt, à Notre-Damedes-Anges.
Après avoir fait environ une demi -lieue, nous nous trouvâmes dans une prairie sauvage, sur les bords d'une rivière.
De l'autre côté, au milieu d'une large clairière pratiquée dans l'épaisseur du bois, j'aperçus une maison très basse, très humble, surmontée d'une croix,. C'est Notre-Dame-des-Anges, première résidence des Jésuites au Canada.
Des champs de blé, de seigle, d'avoine, de maïs s'étendent alentour, et une forte palissade protège le tout.
Pendant que nous regardions, le P. Chaste lain et moi, le P. Supérieur cherchait parmi les joncs qui bordent la rivière.
Il en tira un canot d'écorce qu'il poussa dans l'eau et nous traversâmes à l'aviron.
La maison est à deux cents pieds du rivage. Elle est bâtie en planches grossièrement rabotées et calfeutrées avec de la vase. Les grands joncs qui bordent la rivière ont fourni le toit.
La maison n'a qu'un étage ; elle mesure vint-
Ki-4- a l'œuvre et a l'épreuve
-<pi pie 1s sur trente-neuf, et forme quatre chambres, dont l'une sert de chapelle.
Certes, cette chapelle est pauvre. 11 n'y a pasencore bien longtemps, L'autel n'avait d'autre décoration qu'un drap sur Lequel on avait collé deux images. Maintenant, nous avons un tableau représentant la sainte Vierge saluée par les Anges.
C'est dans cette chère chapelle que j'ai célébré
nia première messe en la Nouvelle-France : une messe d'apôtre, car c'était la fête de saint Barnabe. Et, Gisèle, avec quelle triomphante allégresse, j'ai lu ces paroles de mon maître: " Je vous ai choisis et tvrè% du monde, "
Le P. de Brébeuf est depuis deux ans chez les Hurons, à trois cents lieues d'ici. Les PP. Davost, Daniel, Pijart et Le Mercier l'y ont rejoint.
La mission huronne est, sans comparaison, la plus pénible, la plus dangereuse, mais c'est aussi la plus désirée, la plus enviée. Parmi nous, on en parle comme du paradis terrestre. C'est à (pli ira '
Le P. Supérieur dessert Notre-Dame de Recouvrance. Il m'y emmena le lendemain «le mon arrivée et me permit d'aller voir le fort; douce
a l'œuvre et a l'épreuve 165
et sérieuse visite qui m'a laissé une impression ineffaçable.
Oh, Gisèle, comme M. de Champlain m'était présent ! et comme mon cœur s'attendrit quand j'entrai chez lui, dans ce pauvre fort Saint-Louis qui est peut-être le berceau d'une autre France.
M. de Chàteaufort. que j'avais rencontré en arrivant, voulut absolument se faire mon guid' . Les chambres nues et sombres n'ont rien de remarquable. J'en excepte la grande salle, vaste pièce voûtée d'un aspect imposant. La cheminée haute, large, profonde est à elle seule un monument. Chaque côté de l'âtre, des fleurs de lis s'enroulent dans la pierre et, sur la partie supérieure de la cheminée, la croix est sculptée en demi-relief. LTne frise, qui relie les deux piliers, porte une statue de Saint-Louis, heaume en tête
C'est dans cette salle que M. de Champlain fut exposé, après sa mort. Un drapeau de la France, qu'il avait toujours à son foyer, le couvrait à demi et lui a servi de linceul.
L'appartement de M. de Champlain est à côté de la grande salle : Voici sa table de travail, me disait M. de Chàteaufort, voici son fauteuil. . . voici le lit où il est mort ....
Dans la chambre à coucher, j'ai remarqué une
fort jolie vue de Brouage, ville natale de M. de ( îhamplain.
Une longue-vue, un porte-voix, quelques instruments d'astronomie sont sénés dans une armoire vitrée.
• l'ai regardé les livres rangés sur de simples tablettes. Un traité de navigation, quelques livres de piété et d'histoire, des récits de voyage, la vie des saints, voilà ce qui remplissait les rares loisirs de sa solitude.
M île Châteaufort m'a donné bien des détails sur la vie et la mort de M. de Champlain. Gisèle, mon père disait juste : Samuel de Champlain était bien l'un des plus nobles fils de la noble France.
Avec quel respect je nie suis assis à son foyer ! J'aurais voulu être seul, pour pleurer, pour dire à Dieu, prosterné sur ces pierres sacrées : Que l'œuvre qui lui a tant coûté ne périsse point ! . . . qu'il y ait une Nouvelle-France. . .
M. de Montinagny va élever une chapelle sur sa tombe. Le monument qu'on lui a consacré en attendant est fort modeste : une simple croix de pierre avec son nom et des tiges de lis portant des fleurs non ouvertes encore.
J'y déposai la couronne d'immortelles dont vous m'aviez chargé. 11 y en avait déjà une,
a l'œuvre et a l'épreuve 167
aussi fort belle — envoyée par Madame de Champlain.
J'aurais voulu rester là longtemps. Le silence de la mort dit bien des choses.
Gisèle, n'est-il pas heureux d'avoir fait la volonté de Dieu ? . . d'avoir tout sacrifié à sa glorieuse mission ? . . .
Songeant à tout cela, je revins, par le sentier de la forêt, à Notre-Dame-des-Anges.
Le P. Ragueneau et le P. Adam sont arrivés par les derniers vaisseaux. I) n'y a plus que le P. Jogues qui soit encore en route ; et notre réfectoire, qui sert aussi de dortoir, ne suffit plus à nous loger. Il y en a qui couchent au grenier, mais chacun prend allègrement son parti de ces petites misères.
Je vous confesse que je fais de grandes instances auprès de l'Immaculée — qui m'a toujours exaucé — afin qu'elle m'envoie le plutôt possible chez les Hurons. Là, je me sentirai vraiment missionnaire.
Ne me plaignez pas, si vous appreniez bientôt que j'y suis. Les dépouillepaents sont les degrés par où on s'élance à l'amour ; et, la vraie richesse, c'est de n'avoir plus rien à sacrilier.
168 a l'œuvre kt a l'épreuve
Pendant ce mois de juin, quelqu'un qui aurait observé le supérieur dis Jésuites l'aurait vu souvent se promener songeur sur les bords de la rivière Saint-Charles.
Le P. de Brébeuf lui avait demandé du renfort ; et les Hurons, qui allaient arriver aux Trois-Rivières pour la traite, devaient emmener les missionnaires. Envoyezrnous des saints, disait le P. de Brébeuf.
Et le P. Lejeune, se répétant cela, suppliait le Seigneur de l'éclairer.
A mesure que le temps s'écoulait, les prières, autour de lui, s'élevaient plus puissantes, plus ardentes.
Que de supplications, que de vœux à la reine des apôtres ne faisait-on pas pour obtenir d'être choisi.
La mission huronne, c'était l'ambition suprême de tous les Jésuites, à Notre-Dame-des-Anges.
Pourtant, ils n'ignoraient pas ce qui les y attendait : car voici ce que leur écrivait le pre-
» A l'œuvre et a l'épreuve 169
mier apôtre des Hurons, le P. de Brébeuf, d'héroïque mémoire, après avoir protesté qu'il ne voulait pas refroidir leur zèle, mais seulement donner quelques avis.
" Il est vrai, disait-il, que l'amour de Dieu a la force de faire ce que fait la mort, c'est-à-dire de nous détacher des créatures et de nousmêmes ; néanmoins ces désirs que nous ressentons de coopérer au salut des infidèles ne sont pas toujours des marques assurées de cet amour épuré : il peut y avoir quelquefois un peu d'amour-propre et de recherche de nous-mêmes, si nous regardons seulement le bien et le contentement qu'il y a de mettre des âmes dans le ciel, sans considérer mûrement les peines, les travaux et les difficultés qui sont inséparables de ces fonctions évangéliques.
" Donc, afin que personne ne soit abusé en ce point, ostendam Uli quanta hic oporteat pro nom ii" Jesu pati.
" Il est vrai que les deux derniers venus, les PP. Le Mercier et Pijart, n'ont pas eu tant de peines que nous en leur voyage ; ils n'ont point ramé ; leurs gens n'ont pas été malades comme les nôtres ; il ne leur a point fallu porter de pesantes charges. Or, nonobstant cela, pour facile que puisse être la traversée des sauvages, il y a
170 a l'œuvre et a l'épreuve
toujours de quoi abattre bien Port un cœur qui ni- serait pas bien mortifié: la facilité des sauvages n'accourcit pas le chemin, n'aplanit pas les roches, n'éloigne pas les dangers. Soyez avec qui vous voudrez, il faut vous attendre à être trois et quatre semaines tout au moins par les chemins : de n'avoir pour compagnons que îles gens que vous n'avez jamais vus ; «l'être dans un canot d'écorec, dans une posture assez incommode, sans avoir la liberté de vous tourner d'un côté ou (l'autre, en danger cinquante fois le jour de verser ou de briser sur les rochers. Pendant le jour, le soleil vous brûle ; pendant la nuit vous courez risque d'être la proie des maringouins. Vous montez quelquefois cinq ou six saults en un jour et n'avez le soir, pour tout réconfort, qu'un peu de blé broyé entre deux pierres et cuit avec de belle eau claire; pour lit la terre et bien souvent des roches raboteuses; d'ordinaire, point d'autre abri que les étoiles, et tout cela dans un silence perpétuel : si vous vous blessez à quelque rencontre, si vous tondiez malade, n'attende/ de ces barbares aucune assistance. Et si la maladie est dangereuse, et que vous soyez éloignés des villages qui sont fort rares, je ne voudrais pas vous assurer que si vous ne pouvez les suivre, ils ne vous abandonnent.
Quand vous arriverez aux Eurons, nous vous
A i; ŒUVRE ET A L'ÉPREUVE Î7Î
recevrons à bras ouverts, comme un ange du paradis, nous aurons toutes les bonnes volontés possibles de vous faire du bien ; mais nous sommes quasi dans l'impossibilité de le faire.
" Nous vous recevrons dans une si chétive cabane que je n'en trouve point en France d'assez misérable pour vous pouvoir dire : Voilà comment vous serez logés.
" Tou j harassé et fatigué que vous serez, nous ne pouvons vous donner qu'une pauvre natte pour lit ; et de plus vous arriverez en une saison où de misérables petites bestioles, que nous appelons ici Tashac et puces en bon français, vous empêcheront, quasi les nuits entières, de fermer l'œil, car elles sont en ce pays incomparablement plus importunes qu'en France ; la poussière de la cabane les nourrit, les sauvages nous les apportent, nous les allons quérir chez eux : et ce petit martyre, sans parler des maringouins, mousquites et autre semblable engeance, dure d'ordinaire les trois et quatre mois de l'été.
" Il faut faire état, pour grand maître et grand théologien que vous ayez été en France, d'être ici petit écolier, et encore, ô bon Dieu, de quels maîtres ! Des femmes, des petits enfants, de tous les sauvages et d'être exposé à leur risée. Ce
I7â \ l'œuvre et a l'épreuve
sera encore beaucoup si au bout de quelque temps vous arrivez à bégayer.
" Et puis, comment penseriez-vous passer ici l'hiver. Nous .nous une cabane bâtie de simples écorces, mais si bien jointes, que nous n'avons que faire de sortir dehors, pour voir quel temps il fait. La fumée est bien souvent si épaisse, si aigre, si opiniâtre, que les cinq et six jours entiers, si vous n'êtes tout à fait à l'épreuve, c'est bien tout ce que vous pourrez faire que de connaître quelque chose dans votre bréviaire. Avec cela, niais avons, depuis le matin jusqu'au soir, notre foyer toujours assiégé de sauvages.
" Au reste, jusqu'à présent nous n'avons eu que des roses : dorénavant que nous aurons des chrétiens presque en tous les villages, il faudra y faire des courses en toute saison et y demeurer selon les occurrences, des quinze jours, des trois semaines entières, dans des incommodités qui ne se peuvent dire. Ajoutez à tout cela, que notre vie ne tient qu'à un fil, car outre que votre cabane n'est que comme de paille et que le feu y peut prendre à tout moment, nonobstant le soin que vous apportez pour détourner ces accidents, la malice dus sauvages vous donne sujet d'être «le ce côté-là dans des craintes continuelles. Un mécontent vous peut fendre
A l'œuvre et a l'épreuve 173
la tête ou brûler à l'écart. Et puis vous êtes responsable de la stérilité de la terre. Vous êtes la cause des sécheresses. Si vous ne faites pleuvoir, on ne parle pas moins (pie de se défaire de vous. Je n'ai que faire de parler du danger qu'il y a du côté des ennemis. Des Iroquois ont été découverts en embuscade dans les champs. Les mirons sont fort craintifs ; ils ne se tiennent pas sur leurs gardes, ils n'ont pas le soin de préparer leurs armes ni de fermer de pieux leurs villages. Leur recours ordinaire est à la fuite. Dans ces alarmes de tout le pays, je vous laisse à penser si nous avons sujet, nous autres, de nous tenir en assurance.
" Or, après tout, si nous étions ici pour les attraits extérieurs de la piété, comme en France, encore serait-ce. En France, la grande multitude et le bon exemple des chrétiens, la majesté des églises si bien parées vous prêchent la -piété- Vous avez la consolation de célébrer chaque jour la sainte messe. Ici, nous n'avons rien qui porte au bien. Nous sommes parmi des peuples qui s'étonnent quand vous leur parlez de Dieu, qui n'ont souvent que d'horribles blasphèmes à la bouche. Souvent, il vous faudra vous priver de la messe et quand vous aurez la commodité de pouvoir la dire, un petit coin de votre cabane vous servira de chapelle que la fumée, la neige
ou la pluie vous empêchent d'orner et d'einbellir, quand même vous auriez de quoi. En voilà bien assez, le reste se connaît en l'expérience."
Daus le réfectoire de Notre-Dame-des- Anges, on avait pratiqué quatre chambres : deux petites de la grandeur d'un homme en carré et deux autres ayant sept à huit pieds, mais deux lits en chacune.
Charles Garnier occupait l'une de ces dernières* avec son compagnon de voyage, Pierre ( lhastelain.
Les deux jeunes religieux venaient d'être nommés à la mission huronne et, le trente juin, on aurait pu les voir, dans leur réduit, fort occupés à faire leurs paquets.
— Pour nous faire aimer des petits sauvages, il paraît que nous allons emporter des raisins et du sucre disait Pierre Chastelain. Les petits
a l'œuviîe et a l'épreuve 175
sauvages aiment beaucoup le sucre qu'ils appellent de la neige de France.
('hailes Garnier sourit.
— Si le sucre doit apprivoiser les enfants, ceci doit nous gagner les bonnes grâces de nos guides, dit-il, prenant un paquet assez lourd jeté sur son lit.
Ce paquet, qu'il ouvrit, contenait de la rassade, des alênes, des hameçons, mêlés à quelques douzaines de couteaux de poche.
— C'est la monnaie du pays, continua Charles Garnier. C'est avec cela qu'on achète du poisson pour fêter les sauvages le long de la route.
Pierre Chastelain en prit une partie ; et les deux jeunes gens continuèrent à s'entr'aider à ficeler leurs paquets qu'il fallait rendre aussi commodes à porter que possible.
Quand le dernier fut fini, Pierre Chastelain sortit et Charles Garnier, prenant un manuscrit, sous son pauvre oreiller, s'approcha de la fenêtre.
Le manuscrit, de l'écriture ronde et ferme de Jean de Brébeuf , portait pour titre : Instruction /unir les Pères de notre compagnie qui seront envoyés aux Hurons.
Debout dans l'étroite fenêtre, Charles Garnier resta quelques instants à considérer la jolie ri-
I 76 \ l'œuvre ET A i.'i':ri;i;i \ r
vière, le vert et tranquille horizon qu'il aimait déjà et que le lendemain il ne verrait plus. Puis, il ouvrit le cahier et lut ce qui suit :
•• Les Pères que J > i< mi appellera à la sainte mission des Huions doivent diligemment prévoir tous les travaux, les peines et les périls «ju'il faut encourir en faisant ce voyage, afin de se résoudre de bonne heure à tous les accidents qui peuvent arriver.
■■ Faut aimer de cœur les sauvages, les regardant comme rachetés du sang du Fils de Dieu, et comme nos frères avec <jui nous devons passer le reste de notre \ ie.
" l'i >ur agréer aux sauvages, faut prendre garde de ne si1 faire jamais attendre pour s'embarquer.
" Il faut faire provision d'nn fusil ou d'un miroir ardent, ou de tous les deux, afin de leur faire du feu pendant le jour pour fumer et le soir quand il faudra cabaner : ces petits services leur gagnent le cœur.
" 11 faut s'efforcer de manger de leurs sagamités en la façon qu'ils les apprêtent, encore qu'elles soient sales, demi-cuites et très insipides. Pour les autres choses, qui sont en grand nombre, qui peuvent déplaire, il les faut supporter pour l'amour de Dieu, sans en dire. mot ou sans en faire semblant,
a l'œuvre et a l'épreuve 177
" Il est bon( au commencement, de prendre tout ce qu'ils donnent, encore que vous ne le puissiez manger, car quand on est un peu accoutumé, on n'en a pas trop.
" Il faut s'efforcer de manger dès le point du jour, n'était que vous puissiez embarquer votre plat, car la journée est bien longue pour la passer sans manger. Quand ils sont en chemin, les sauvages ne mangent qu'au réveil et au coucher du soleil.
" Il faut être prompt à embarquer et à débarquer et retrousser tellement ses habits, qu'on ne se mouille point et qu'on ne porte ni eau, ni sable dans le canot. Il faut aller nu pieds a lin d'être plus tôt prêt, passant les saults, on peut prendre ses souliers.
'■ Il faut se comporter en sorte qu'on ne soit point du tout importun à un seul de ces barbares.
" Il n'est pas à propos de faire tant d'interrogations, il ne faut pas suivre le désir qu'on a d'apprendre la langue et de faire quelques remarques sur le chemin. Il faut délivrer de cet ennui ceux de votre canot.
" Il faut supporter leurs imperfections sans mot dire, voire même sans en faire semblant ; que s'il est besoin de reprendre quelque chose, il le
178 A l'œuvre et a l'épreuve
faut faire modestement et avec des paroles et des signes qui témoignent de l'amour et non de l'aversion. Bref, il faut tâcher de se tenir et du se montrer toujours joyeux.
" 1 )ans les portages, chacun s'efforcera de porter quelque chose, selon ses forces — si peu qu'on porte agrée aux sauvages.
" Il ne faut point être cérémonieux avec les sauvages, mais accepter ce qu'ils nous offrent, connue serait quelque lionne place dans les cabanes.
" Les plus grandes commodités sont pleines d'assez grandes incommodités et ces cérémonies les offensent.
" <t>u'on prenne garde de ne nuire à personne dans le canot, avec son chapeau. Il faut plutôt prendre son bonnet de nuit.
" 11 n'y a point d'indécences parmi les sauvages.
" Xe donnez pied à lien, si vous n'avez envie de continue)-. Par exemple, ne commencez point à ramer, si vous n'avez envie <\<k ramer toujours- Dés le commencement, prenez dans le canot la place que vous désirez conserver. Xe leur prêtez point vos habits, si vous n'avez envie de les leur laisser tout le voyage.
a l'œuvre et a l'épreuve 17!)
" Enfin, persuadez-vous que les sauvages retiendront de vous dans le pays, la même pensée qu'ils auront eue par le chemin, et celui qui aurait passé pour fâcheux et difficile aurait par après bien de la peine d'ôter cette opinion. Vous aurez affaire non-seulement à ceux de votre canot, mais encore, oh peut le dire, à tous ceux du pays qui ne manqueront pas de s'enquérir de ceux qui vous ont amené, quel homme vous êtes. C'est une chose presque incroyable comme ils remarquent et retiennent jusqu'au moindre défaut.
" Quand vous rencontrez en chemin quelque sauvage, comme vous ne pouvez encore leur donner de belles paroles, au moins, faites-leur bon visage et montrez que vous supportez joyeusement les fatigues du voyage. C'est avoir bien employé les travaux du chemin et avoir bien avancé, que d'avoir gagné l'affection des sauvages.
Voilà une leçon bien aisée à apprendre, mais bien difficile à pratiquer."
ISO a l'œuvre et a l'épreuve
(Le P. Oarnier à Gisèle Méliand)
Résidence de la Conception,
Trois-Rivières, 10, juillet 1686.
Je suis en route pour la mission huronne, chère sœur, et j'ai la permission de vous écrire un mot.
C'est ici qu'on vient attendre des sauvages qui consentent à nous emmener. ( l'est ici qu'on dit adieu à la civilisation.
Trois-Rivières est un petit poste de traite très fréquenté. Il y a deux ans, M. de Clfamplain envoya M. La Violette y bâtir un fort. Nous avons ici une maison. Les PP. Buteux et du Marché y résident.
A cause de la crainte que les [roquois inspirent, il parait que très peu de Hurons descendront [cette année. Sept sont pourtant arrivés
a l'œuvre et a l'épreuve 181
avec des lettres du P. de Brébeuf. J«i les ai vus se cabaner sur la grève.
En débarquant, avant de se montrer aux Français, ils ont huilé leurs cheveux et se sont peints de rouge, de bleu, de noir. Cette étrange toilette s'est faite dans les joncs où ils avaient poussé leurs canots.
On leur donna un festin, ce qui leur plaît fort. L'un d'eux, capitaine de la bourgade Ihonatiria avait monté le P. Le Mercier l'an dernier. Il dit qu'il emmènerait volontiers l'un de nous, si on lui fournissait un canot.
Le canot fut vite trouvé ut le P. Chastelain désigné pour partir. Les autres sauvages, apprenant que je devais aussi monter, dirent qu'il ne fallait pas nous séparer et m'offrirent de faire le voyage avec eux. 1) ordinaire, il faut beaucoup prier et insister pour se faire accepter. Aussi le P. Lejeune qui nous avait rejoints aux Trois- Rivières, fut-il surpris. Moi je ne le fus pas, car j'avais tout remis entre les mains de la sainte Vierge.
La chose réglée, on donna aux deux capitaines chacun une couverture et un capot à chacun des autres du canot.
Des pois, du pain, quelques pruneaux, voilà ce que nous emportons pour notre nourriture et
L82 a l'œuvre et a l'épreuve
celle de nos sauvages <|iii n'ont pas t'ait de cache en descendant.
Gisèle, je me demande souvent si je De rêve pas — si c'est bien vrai que je m'en vais à St- . Joseph d'Ihonatiria. Mon cœur surabonde <l'\i 1 1< joie qui n'a pas d'expression. Oh, que Dieu est admirable dans ses voies! Comment tout cela s'est-il t'ait '. comment ai-je rompu tout mes liens ? comment ai-je compris que le vrai bonheur, le grand bonheur c'est Dieu seul?...
.le ne saurais dire. La lumière s'est faite en moi doucement, invinciblement — comme le jour descend.
-J'ai quitté Québec le 1er juillet, avec le 1\ Chastelain. Afin de donner aux sauvages une haute idée des missionnaires, le gouverneur vint nous reconduire jusqu'à nos canots, et au fort, on nous salua de trois coups de canon.
.1.- ne sais quoi me disait au fond du cceur que je ne reverrais plus Québec. A mesure que je m'éloignais, cette conviction grandissait en moi. Mais je ne me sentais pus triste. Au contraire. ( "est avee un sentiment de paix profonde que je repétais: Voluntas tua, voluptas mea.
De Québec aux Trois-Rivières, c'est toujours la solitude. Pas la moindre habitation sur le rivage, pas une voile sur le grand fleuve.
A l'œuvre ET A LEfkjîl te 183
Parfois le sentiment de l'isolement pesait un peu sur mon cœur. Mais la prière me remettait vite. Chère sœur, je vous souhaite l'esprit de prière. Quand vous l'aurez, vous ne songerez plus jamais aux pauvres joies de la terre, et votre âme portera le poids des tristesses et des regrets aussi facilement que le Saint-Laurent porte le poids des feuilles mortes.
Adieu Gisèle. Ce m'est une consolation bien sensible de vous savoir auprès de mes parents.
Je vous bénis de mon indigne main de missionnaire.
(Le P. Garnier au P. Lejeune,)
Supérieur des missions de la Nouvelle-France, Du lac des Nipissiriens ce 8 août 1636.
Dieu soit béni à jamais ! Nous voici aux Nipissiriens depuis hier, si joyeux et en si bonne santé que j'en suis tout honteux. Car si j'eusse eu assez de cœur et de courage, je ne doute point que Notre-Seigneur ne m'eût donné un bout de sa croix à porte]-, comme il a fait à nos Pères qui
184 A l'œuvre et a l'épreuve
sont passés avant nous. S'il m'eût fait cette faveur,je serais un peu plus abattu que je ne suis.
Qu'il soit béni de tous les anges ! lia traité l'enfant comme un enfant: je n'ai point ramé, je n'ai porté que mon sac, sinon, que depuis trois jours, j'ai pris aux portages un petit paquet qu'on m'a présenté, à raison qu'un de nos sauvages est tombé malade. N'est-ce pas être traité en enfant ? Le mal est que celui qui se plaint de ne pas souffrir beaucoup, reçoit avec beaucoup de lâcheté les souffrances que Notre- Seigneur lui présente. Mais que faire à cela, sinon de jeter mon pauvre, faible et chétif cœur entre les mains de mon bon maître et de vous prier de bénir ce Seigneur de ce qu'il me donne l'espérance d'être un jour tout à lui.
Nous arrivâmes à l'île, la veille de la saint- Ignace.
Nous achetâmes du blé-d'Inde, nos pois nous manquant. Ce blé nous a conduits jusqu'ici, nos sauvages n'en ayant serré en aucun lieu. Nous n'avons guère trouvé de poisson.
Adieu, mon révérend Père. Faites-moi tel par vos prières, qu'il faut que je sois au lieu où vous m'envoyez de la part de Dieu.
a l'œcvre et a l'épreuve 185
Avez-vous jamais songé à ce qu'est la vie du
missionnaire.
" Il faut, a dit un illustre écrivain, que le missionnaire se dépouille de tout. Il meurt d'abord à sa famille selon la chair : il la quitte, il ne lui appartient plus, et selon toute apparence il ne la reverra plus. Il meurt ensuite à ses frères selon l'esprit, parmi lesquels il s'est engagé pour prendre une part de leurs travaux : il quittera aussi cette seconde maison paternelle, et probablement pour n'y plus rentrer. Il meurt encore à la patrie : il ira sur une terre lointaine, où ni les cieux, ni le sol, ni la langue, ni les usages, ne lui rappelleront la terre natale ; où l'homme même, bien souvent, n'a plus rien dos hommes qu'il a connus, sauf leurs vices les plus grossiers et leurs misères les plus accablantes-
" Et quand ces trois séparations sont accomplies quand ces trois morts sont consommées, il y en
186 \ l'œuvre et a l'épreuve
a une autre encore où le missionnaire doit arriver, rt qui ne s'opérera pas d'un coup, niais qui sera de tous les instants, jusqu'à la dernière heure de son dernier jour: il devra mourir à lui-même, non-seulement à toutes les délicatesses el à tous les besoins «lu corps, niais à toutes les nécessités ordinaires du cœur et de l'âme. Le missionnaire n'a pas de denîeure fixe, pas d'asile passager, pas une pierre où reposer sa tête : il n'a pas d'ami, pas de confident, pas de secours spirituel permanent et facile. Jl court à travers de vastes espaces. Quelques chrétiens cachés sur un territoire immense, voilà sa paroisse et sou troupeau. Il en fait la visite incessante à travers des périls incessants. Trois sortes d'ennemis 1 entourent sans relâche : le climat, les bêtes féroces et les plus cruels de tous, les hommes.
"Si Dieu lui impose le fardeau d'une longue vie, il vieillira, dans ce dénûment terrible : et chaque jour l'amertume des ans comblera et fera deliorder le vase de ses douleurs. 11 n'aura plus cette vigueur du corps et ces ardeurs premières de l'âme qui donnent un charme â la fatigue, un attrait au danger, une saveur même au pain île l'exil. Il si' traînera sur les chemins arrosés des sueurs de sa jeunesse, et qui n'ont pas Henri. Il p >rtera dans s. ui âme ce deuil qui fut le fiel
a l'œuvre et a l'épreuve 187
et l'absinthe aux lèvres de l'Homme Dieu, le deuil du père qui a enfanté des fils ingrats. Contemplant ce peuple toujours infidèle, énumérant les lâchetés, les obstinations, les refus, les ignorances coupables, les perversités renaissantes, hélas ! les apostasies, et, pour ainsi dire, le sang de Jésus devenu presque infécond par l'effet de la malice humaine, il baissera la tête et il entendra dans son cœur un écho de l'éternel gémissement des envoyés de Dieu. Cwravimus Babylonem et non est sanata ! Ainsi s'enchévêront ses jours fanés presque dès leur aurore : Diesmei sicut umbra declinaverunt et egosicut fœnum "fui. Ainsi il attendra que son pied se heurte à la pierre où il doit tomber, que sa vie s'accroche à la ronce où elle doit rester suspendue, une masure, une cachette au fond des bois, un fossé sur la route. Car le cimetière même, cet asile dans la terre consacrée, le mismissionnaire ne l'a pas toujours ; trouvant à mourir jusque dans la mort, il se dépouille aussi du tombeau.
" Telle est la vie du missionnaire. Suivant la nature, elle est incompréhensible et c'est trop peu de l'appeler une lente et formidable mort. Qui nous expliquera pourquoi il se trouve toujours des hommes pour se consumer dans cet obscur et sanglant travail , des hommes qui
L88 a l'œuvue et \ l'épreuve
désirent cette vie, qui la cherchent, qui l'ont rêvée enfants, et qui, cachant à leur mère ce grand dessein, mais le nourrissant toujours, obtiennent des hommes à force de la volonté, de Dieu, à force de prières, qu'il soit accompli? Ah ! c'est le secret du ciel et le plus noble mystère de l'âme humaine. Jusqu'à la fin, il y aura d.s hommes de sacrifice, illuminés d'une clarté divine, qui, les yeux tournés vers Jésus, sauront parfaitement ce que la foule des autres peut à peine comprendre, lu lumine tuo videbimus lumen. A la lumière de Dieu, ils devinent les joies de cette vie d'immolation pour Dieu : ils y aspirent, ils les goûtent, ils veulent s'en assouvir et le monde n'a point de chaînes de. fleurs qui les empêchent de courir à ces nobles fers."
Vingt-quatre jours s'étaient écoulés depuis le départ de Trois-Ri\ ières.
Assis entre quatre indiens Charles Garnier
récitait son chapelet.
a l'œuvre et a l'épreuve 189
Son beau visage brûlé par le soleil, ravagé par les moustiques ne semblait pas abattu.
Souvent il s'arrêtait dans sa prière, et avec une impatience ardente et pleine de joie, interrogeait du regard les rives solitaires de la grande baie Géorgienne.
— Ihouatiria ? . . . . demandait-il de temps à autre à ses guides.
Ceux-ci impassibles continuaient toujours de ramer sans desserrer les dents.
Mais vers le soir, comme on entrait dans une anse, Kionché, commandant du canot, attira l'attention du jésuite qui lisait son bréviaire, et levant sa rame dans la direction du bois, murmura quelques paroles où celui-ci ne comprit que le seul mot: Ihonatiria.
On était au terme du voyage.
Charles Garnier regarda la sombre forêt . . . le rivage inconnu ... les grossiers sauvages qui l'entouraient ... et une mortelle tristesse envahit tout-à-coup son conir.
Sa pensée s'envola vers sa patrie, vers sa famille si aimable, si aimée, et cachant son front entre ses mains, il revit Pois- Belle ... la flamme du foyer ... le bonheur qui rayonnait autour de lui à son arrivée . . . Toutes les tendresses, toutes les joies sacrifiées passèrent devant ses yeux
190 A l'œuvre et a l'épreuve
fermés et la vie qui l'attendait lui apparut ce qu'elle était — plus horrible que mille morts.
Mais le jeune missionnaire ne s'arrêta ni aux molles, ni aux terribles visions:
Volontobs tua, voluptas mea, murmura-t-il,
serrant son crucifix.
Et s'élançant le premier sur le rivage, il baisa cette terre huronne qui allait boire ses sueurs et peut-être son sang.
Comme il se relevait, un homme vêtu de noir et de haute et forte taille apparaissait, non loin de là, à la lisière de la forêt.
— ELéchon murmurèrent les sauvages.
— Le P. de Brébeuf . . . pensa Charles Garnier. Et, se découvrant, il marcha tête nue vers le supérieur de la mission <pii venait à sa rencontre.
Son air noble, sa beauté, sa jeunesse, attendrirent Jean de Brébeuf :
— Loué soit Jésus-Christ! dit-il, en l'étreignant dans ses lu-as.
Pendant un instant, ils confondirent leurs larmes, puis l'apôtre des Unions appuya sa virile main sur la tête blonde de Charles Garnier et lui dit :
— Je suis ravi de vous voir ici... Je vous
a l'œuvre et a l'épreuve 191
souhaite d'user vos forces et votre vie au service des pauvres sauvages . . . Etes-vous bien fatigué, mon pauvre enfant ?
— Pas trop, répondit le jeune missionnaire souriant à travers ses pleurs.
— Dieu soit loué ! . . Vous étiez avec de bons sauvages . . . vous n'avez pas été obligé de ramerj ni de quitter vos souliers. Le P. Chastelain arrivé hier nous a donné les nouvelles. Nous vous avons attendu toute la journée ... ne vous occupez pas de votre bagage. Voici Lecoq qui arrive .... Il va l'emporter.
Robert Lecoq, 1 vigoureux gaillard, à l'air vif et gai, appartenait à la classe des donnés — obscurs héros qui se dévouaient aux missionnaires.
Il salua le P. Garnier, et tira de sa poche une longue courroie avec laquelle, aidé des religieux, il réunit les paquets. Puis, les jetant sur ses épaules il disparut à travers le bois.
Charles Garnier avait gardé son sac.
Son supérieur le lui enleva d'autorité et ce sac, que le jeune missionnaire avait souvent trouvé lourd dans les portages, ne semblait pas
1 II périt en 1C50, dans une rencontre avec les Iroquois.
192 a l'œuvre et a l'épreuve
peser plus qu'un brin d'herbe, dans la main du P. de Brébeuf.
Pendant quelques minutes, ils suivirent le rivage.
Les cimes des grands arbres se miraient au bord de l'eau et dans le lointain immense et magnifique, le lac tranquille reflétait l'azur ardent.
— Comme c'est beau!.... murmura Charles Garnier.
— Les sauvages le nomment Ka/regrondi, dit le P. de Brébeuf, étendant la main vers le lac, et M. de Champlain, l'a nommé Mer douce . . . Ihonatiria est à trois quarts de lieue d'ici ... Ce village n'est pas très considérable . . . Il vaut mieux se tenir à l'ombre, en attendant de bien connaître la langue et les usages.
— Est-ce ici, mon Père, que vous avez été abandonné, à votre arrivé, il y a deux ans ?
— Ici même . . . Nous avions mis trente jours à venir de Trois-Rivières, et, à part un jour de repos cbez les Bissiriniens, j'avais ramé tout le temps. .. si bien que j'étais réduit à réciter mon bréviaire ... le soir ... à la lueur des tisons ... Pour finir, arrivé ici ... mes sauvages m'abandonnèrent tout seul à l'entrée de la nuit. . .
-Maintenant, vous allez faire connaissance avec les chemins du pays ... et voici la route la plus courte pour se rendre chez nous, dit le P. de Brébeuf s'engàgeant dans l'un des sentiers de la forêt.
Ce sentier, frayé par les bêtes fauves, avait été élargi, et, les deux hommes, en écartant par ci, par là les fortes branches, pouvaient y marcher de front.
Au-dessus de leurs têtes, la forêt, vieille comme le monde, étendait son dôme frais et mouvant. Des gazouillements, des chants d'oiseaux, des rumeurs vagues, charmantes, s'élevaient de partout. Tout embaumait, tout bruissait.
— Le beau chemin ! fit Charles Garnier qui oubliait sa fatigue.
— Oui . . . dans la belle saison, ces chemins verts sont fort agréables, dit doucement le P. de Brébeuf.
— Et que tites-vous, mon Père, en vous voyant abandonné ?
— L'endroit ne m'était pas inconnu, mais le village de Toanché, où j'avais vécu cinq ans auparavant, avait disparu ... Je vous avoue que je me 'sentis un peu triste. Mais ce fut l'affaire d'un instant ... Je remerciai Dieu qui m'avait
I!>4 A l.'u.i VRE II A (,'ÉPREI \ E
conduit jusque là ...je saluai Les anges gardiens «lu pays . .. puis après avoir caché mon bagage dans le bois. D'emportant que les vases sacrés, je m'en allai à la découverte de mes sauvages.
— Vous parlez bien le huron maintenant '. demanda Charles Garnier, avec envie.
— Je comprends tout ce que mes sauvages me disent et j'arrive à me faire comprendre . . . même pour nos plus ineffables mystères ... Mes premiers élèves, le P. Daniel et le P. Davost commencent à jargonner. Nous avons beaucoup travaillé . . . nous travaillons beaucoup encore.
— Les difficultés de ces langues sont bien grandes ?
— Presque infinies . . . Mais la connaissance de la langue, c'est notre arme de guerre . . . Nous avons ébauché un dictionnaire, nous travaillons à une grammaire ... et pour nos études, nous sommes réduits à nous servir d'écorce de bouleau.
— Vous n'avez pas de papier ! s'écria Charles < ramier.
— Si, mais très peu . . . C'est le P. Davost qui avait dans ses paquets presque tout notre papier et nos livres.. .Les sauvages de son canot lui
a l'œuvre et a l'épreuve 195
en volèrent une partie et le forcèrent de jeter le reste à l'eau . . . après quoi, ils l'abandonnèrent sur l'île aux Allumettes. Il y fut recueilli à demi-mort . . . grâce à Dieu, personne n'a péri.
— Je vois maintenant que j'avais la crème des Hurons répliqua Charles Garnier. Et pourtant, je vous l'avoue, j'avais bien à prendre sur moi, pour leur faire bon visage.
— Ces pauvres sauvages! dit doucement le P. de Brébeuf. Leur grossièreté . . . leur malpropreté nous sont une cause continuelle de souffrances très vives et très délicates . . . Puis, il faut vivre dans des incommodités inconcevables, dans un dénûment de toutes choses plus grand que vous n'avez pu vous le figurer.
— J'ai rencontré, en montant, le P. Daniel. Pieds nus comme ses sauvages ; il avait l'aviron à la main, son bréviaire pendu au cou, une chemise pourrie et une soutane toute déchirée sur le dos — la vraie personnification de la misère et de la fatigue — Mais avec cela, l'air si charmé . .. si content ... . si heureux... qu'on ne pouvait s'empêcher de l'envier.
Un sourire d'une douceur infinie éclaira le maie visage de Jean de Brébeuf.
— Ce qu'est Jésus-Christ à ceux qui ont tout quitté pour lui, dit-il, à voix presque basse nul
196 \ r/ŒUVRE ET a i.ï:im;i. i'vk
ne 1"' sait, s'il ne l'expérimente, et la joie qu'on ressent, quand on a baptisé un pauvre sauvage <|iii meurt peu après ei s'envole droil au ciel, certaineinent, cette joie là ne peut s'imaginer.
Charles Garnier écoutai! avec une attention, émue, profonde.
— Les H urons commencent-ils à donner quelque espérance de leur conversion? demanda-t-il.
— Ils conviennent que la loi de Dieu est belle et raisonnable. Mais ils tiennent à leurs superstitions, à leurs coutumes infâmes. Les voir fermer les yeux à la lumière de la foi, voilà la vraie, la gran le souffrance. Mais il faut attendre les moments de la divine Providence, continua le missionnaire avec résignation. Il faut se contenter de ne rien faire, ayant tout fait . . . C'est sur ces fo idements que Dieu veut élever ces églises naissantes. D'ailleurs, si aride que soit le sol, jamais la semence de vie ne périt tout entière. Nous avons instruit et baptisé à la mort plusieurs adultes et il meurt bien peu d'enfants sans baptême . . . Mais il faut essuyer mille mépris, mille outrages et avoir la tête prête à recevoir le coup de hache, plus souvent que tous les jours.
— Ce n'est pas assez s'écria Charles Garnier,
a l'œuvre et a l'épreuve 197
il faut souffrir tout ce que la cruauté sauvage peut inventer de plus terrible.
— C'est beaucoup dire, rit tranquillement le P, de Brébeuf. L'an dernier, on a grandement appréhendé une invasion iroquoise. Nos pauvres Hurons ne savent ni s'organiser, ni se défendre. Aussi chaque jour, nous nous préparions à mourir ou à être traînés en esclavage.
Charles Carnier regardait son supérieur avec un tendre et inexprimable respect.
— Mon Père, dit-il, il y aura des martyrs parmi nous ... Ce serait bien une sorte de malédiction pour ce pays s'il n'y en avait pas ?
— Le sang des martyrs est une semence de chrétiens, répondit le P. de Brébeuf devenu tout pensif. C'est une maxime reçue dans l'église de Dieu. Mais je me demande parfois si la vie que nous menons ici n'équivaut pas en quelque sorte au martyre ... Ce qui est sûr, c'est que jour et nuit nous sommes exposés à périr par la hache et par le feu.
Le jeune religieux écoutait tout avec le plus grand calme.
Comme a dit un auteur protestant J Brébeuf était le lion de la mission huronne et Garnier
:!: M. Francis Parkiuau,
1!»S A l'œuvre et A l'épreuve
on était l'agneau, mais l'agneau était aussi intrépide que le lion.
Devant eux, L'obscurité de la forêt s'éclaircissait.
— Nous soi unies arrivés, dit le P. de Brébeuf. Vous êtes à St- Joseph d'Ihonatiria.
( îharles (iarnier écarta vivement les branches.
Devant lui, dans une vaste clairière couverte de la ltrume dorée du soir, on apercevait un amas de cabanes d'écorce construites en forme de tonnelles.
De petits champs de blé-d'Inde, de lèves, de citrouilles, s'étendaient autour de ces misérables abris et en face d'une cabane, un peu isolée des autres, une grande croix rouge était plantée.
— Voici ce que vous êtes venu chercher au bout du monde, mon cher frère, dit le fondateur de la mission huronne. voici la vigne couverte d'épines que nos mains doivent arracher... voici le champ de bataille où il faut lutter jusqu'à la mort, contre le prince des ténèbres.
Obéissant à un même sentiment, les deux Jésuites s'agenouillèrent et prièrent quelques instants. puis.se relevant, ils s'étreignirent comme deux guerriers qui se jurent de donner tout leur sang pour la même cause, et se dirigèrent vers
a l'œuvre et a l'épreuve 199
l'entrée de la bourgarde protégée par une palissade.
Aux alentours, le soleil couchant embrasait les cimes ondoyantes de la forêt.
Tout était fort paisible dans le village.
Des hommes fumaient paresseusement étendus sur l'herbe ; d'autres assis en cercle jouaient aux osselets.
Près du ruisseau qui coulait à travers la bourgade, des femmes sales, hideuses, s'occupaient à faire sécher du poisson.
Les éclats de voix des enfants qui s'exerçaient au tir, en dehors de l'enceinte, troublaient seuls le silence.
Personne ne semblait remarquer le passage des missionnaires.
A la porte d'une cabane, pendait une chevelure encore sanglante.
Charles Garnier détourna les yeux avec dégoût.
Son supérieur surprit ce mouvement et lui montrant la croix rouge plantée devant leur cabane :
— Quelle consolation, dit-il, d'apercevoir le signe de la rédemption au milieu de cette barbarie !
200 a l'œuvre et \ l'épreuve
-- L;i vue de la croix plait-elle aux I lurons demanda le P. Garnier qui se découvrit avec respect .
— J'ai eu bien de la peine à les empêcher de l'abattre. L'an dernier, nous avons «ai une sécheresse extrême . . effrayante . . . Tout périssait . . .
Les sorciers, sommés de faire pleuvoir, après avoir inutilement songé .... dansé .... festiné s'avisèrent de "lire que c'était la croix à la porte • 1rs Français qui empêchait la pluie de tomber . . . On avait résolu de l'abattre. Je dis aux anciens :
Je ne puis vous en empêcher, mais jamais je n'y consentirai ... Je leur rappelai qu'il avait déjà plu bien des fois, depuis (pie la croix était érigée et les pressai <le venir tous en corps — hommes et femmes, demander à .Jésus de leur donner de la pluie. Ils se voyaient réduits à la famine. Ils firent ce que je voulais ... Le jour même, la pluie tomba en abondance. . . La joie fut grande. Ils venaient tous, les uns après les autres, me dire que Jésus est bon et chantèrent mille pouilles à leur-; sorciers.
Comme les t\i-ux religieux passaient devant une cabane, un petit garçon de cinq à six ans en sortit et vint, en courant, baiser le chapelet du 1'. de Brébeuf.
— C'est mon premier baptisé chez les Hurons,
a l'œuvre et a l'épreuve 201
dit le missionnaire, l'enlevant dans ses liras — X'est-il pas gentil ? . . . quand je le baptisai, il était presque mort.
Il lui dit quelques mots en huron et l'enfant
répondit en faisant le signe de la croix.
Le P. Garnier charmé — oubliant la saleté du petit sauvage — lui faisait mille caresses.
— Regardez, dit le P. de Brébeuf, voici vos frères d'armes qui viennent à votre rencontre
François Le Mercier, Pierre Pijart et Pierre Chastelain accouraient, en effet, transportés de joie.
Ils se jetèrent sur leur nouveau compagnon, l'embrassant et l'étreignant à qui mieux mieux
— Allons, dit le P. de Brébeuf, coupant court aux effusions, le P. Garnier tombe de fatigue et de faim ... 11 faut lui faire les honneurs de la maison.
— Tout est prêt, s'écria François Le Mercier. Le P. Chastelain nous a surpris . . . mais vous étiez attendu, mon cher frère, vous allez avoir un festin... Et comment trouvez- vous notre maison ? '
Cette maison, bâtie en écorce, mesurait trentecinq pieds de longueur sur vingt de largeur et n'avait d'autre fenêtre qu'un trou pratiqué
202 A l'œuvre et a l'éprei • i
dans la partie supérieure pour laisser .échapper la fumée.
— Ça ne ressemble pas a Bois-Belle, dit gaiement Ir P. de Brébeuf, ouvrant la porte, mais croyez-moi ... plus vous avez quitté, plus vous bénirez Dieu.
La cabane était divisée en trois.
La première pièce, qui servait d'antichambre, contenait aussi les provisions, c'est-à-dire le bléd'Inde et le poisson fumé.
Les missionnaires occupaient la seconde chambre, beaucoup plus longue.
Ori n'y voyait ni table, ni chaises.
Chaque côté des murs d'écorce, de longs établis portaient des caisses renfermant les habits, les livres etc.
Le feu était allumé au milieu de la pièce.
Les Jésuites passèrent dans la troisième division convertie en chapelle, pour y réciter le Te
Dt H ni.
Pendant ce temps, le P. Le Mercier, resté en arrière, étendait dans un coin une natte de jonc, sur laquelle il mit une assiette de bois et un petit vase d'écorce <|ui servaitde verre.
Fouillant ensuite dans les cendres, il en tira un petit pain de farine de blé d'Inde qu'il posa
triomphalement sur la natte avec un plat de sagamité ' et des framboises et des Muets dans de larges feuilles.
Il courut puiser de l'eau au ruisseau qui coulait près de la cabane, et quand les religieux sortirent, quelques instants après, ils le trouvèrent à genoux, devant les tisons, fort occupé à faire rôtir des quartiers de citrouilles et des épis de maïs.
Ravi de se retrouver au milieu de sa famille religieuse, Charles (Jarnierne savait comment témoigner sa joie.
— Mais, mangez donc, fit le P. de Brébeuf. Le jeune missionnaire s'assit par terre et plongea sa cuiller de bois dans le plat de sagamité :
— Comme c'est bon ! . . . connue c'est propre ! dit-il, relevant vers ses frères sa tète fatiguée et rayonnante. J'ai une faim terrible.
— Vous devez avoir aussi besoin de dormir, fit le P. Chastelain. Je vous assure que je tombais hier.
— Votre chambre est prête, dit François Le Mercier, lui montrant sous L'établi, une sorte de niche où une écorce et une couverture étaient étendues.
1 Bouillie de farine do blé d'inde faite avec il.- l'eau el as saisonnée avec de la poussière de poissou fumé.
204 a l'œuvre et a l'épreuve
— Les sauvages dorment autour du feu, dit le P. <lc Brébeuf, mais nous avons trouvé moyen d'avoir «les chambres.
Et ces hardis envahisseurs du royaume de Satan partirent tous d'un éclat de r\r<-.
(Le P. Garnier à GisèU Méliand.)
St-Joseph d'Ihonatiria
Juin 1637.
Chère Sœur,
Voilà déjà neuf mois que je suis en plein pays sauvage.
Certes, les souffrances n'y manquent point. Mais ne vous attendrissez pas trop sur moi. Il n'y a pas de quoi j«' vous l'assure, car, malgré la faim, le froid et les incommodités inconcevables, j'ai ici plus de bonheur en un jour, que je n'en aurais eu ailleurs en toute ma vie.
a l'œuvre et a l'épreuve 205
< )r lyez-moi, plus on est éloigné des consolations humaines, plus Dieu s'empare du cœur, et lui fait sentir combien son amour l'emporte sur
toutes les douceurs imaginables qui se peuvent trouver dans les créatures. Ah ! Gisèle, quelle grâce Dieu m'a faite en m'appelant à l'apostolat, en me choisissant de préférence à tant d'autrts pour venir ici porter sa croix.
J'arrivai le 13 août au soir.
Le P. de Brébeuf vint me recevoir à mon canot.
Je vous avoue (pie je fus touché en l'apercevant. Tout en lui respirait si fort la grande, la sainte, la bienheureuse pauvreté.
il a vieilli. Ses épaules puissantes se sont un peu courbées. ( )n sent qu'il s'est heurté à de formidables obstacles, on sent qu'il a porté dans la solitude le poids écrasani de Y<in><>tt,il Jésu i-( '/' rist.
Et comment vous dire mon émotion quand jje me vis au terme de mon voyage ! quand au
tir de la forêt, j'aperçus les toiles d écorce d'Ihonatiria et la grande croix rouge érigée devant notre cabane !
Vous connaissez la manière dont les Hurons se logent.
20(J \ l'œuvke II \ l-'l VI BUVE
A l'extérieur, notre cabane est semblable aux autres, mais en dedans on a l'ait quelques améliorations qui "tit émerveillé tout le pays.
.\iu--i. au lieu de la peau <>u <!<■ l'écoree en usage chez les sauvages, nous avons une porte en bois poli et «les cloisons transverses divisent l.i ca bane en I rois.
La première pièce est à la fois magasin et anti-chambre.
Nous occupons la seconde, <■! quelques bûch< s en guise <li' sièges, un moulin à bras, un mortier pour écraser le blé-cl Imlc, une horloge «ai composent !«■ mobilier.
Tous les sauvages ont voulu tourner le moulin, et l'horloge a plongé la contrée toute ent ère dans I admiration.
C'est pour les indigènes un être vivant.... merveilleux... Ils l'appellent /'; capitaine dû ./"" >'■
En arrivant, nos visiteurs ne manquent pas de s'informer combien de fois I»' capitavm du jou r a parlé.
La troisième division sert <lc chapelle.
I ) aix tableaux, l'un de Marie, l'autre de saint Joseph, ornent les murs d'écorce,et si bien aérée qu'elle soit, j>;n- des Pentes sans nombre, la cha-
a l'œuvre et a l'épreuve 207
pelle, comme tout le reste de la cabane, sent toujours fortement la fumée.
Notre manière de vivre est celle des sauvages. Pas d'autre lit que la terre sur laquelle on étend une écorce avec une couverture. Des draps, on n'en parle pas, même pour les malades.
La nourriture ordinaire consiste en blé-d'Inde écrasé et cuit à l'eau.
En hiver, nous n'avons d'autre lumière que celle du feu pour dire nos heures, pour étudier et pour toutes choses. Mais la pire incommodité, c'est la fumée — Quand certains vents soufflent : il est impossible d'y tenir à cause de la douleur que ressentent les yeux.
Malgré les difficultés de la position, notre vie se rapproche le pins possible de la vie régulière de communauté.
Le lever sonne à quatre heures — suit l'oraison, puis les messes.
On fait sa lecture spirituelle, on dit ses petites heures. C'est le seul temps libre pour les exercices de piété.
Après !<• déjeuner, à huit heures, on ouvre aux sauvages.
Les Pères qui ne sont pas de garde vont visiter les cabanes. Ceux qui sont de garde, tout
208 a l'œuvre et a l'épreuve
en surveillant les visiteurs, afin de les empêcher de tout emporter, font le catéchisme aux enfants et aux catéchumènes.
Entre les leçons, ceux-ci fument leur calumet, assis sur leurs talons autour du feu.
A deux heures, on sonne l'examen — suit le dîner. Le benedicite et les grâces se disent en huron, ù cause des sauvages présents.
A (|uatre ou cint| heures, suivant la saison, on congédie les sauvages. Nous récitons matines et laudes, puis nous conférons île l'avancement de la foi et surtout de la langue huronne.
Chacun fait part de ce qu'il a remarqué de nouveau dans les manières de s'exprimer, et en réunissant ce que chacun a retenu, nous tâchons d'arriver à la connaissance du génie delà laugue huronne, langue très belle, très riche, mais fort étrange et dont les verbes forment, pour ainsi dire tout le fond.
A six heures et demie, nous soupons.
Les causeries sur les affaires de la mission, la lecture, l'étude, prennent la soirée.
Comme je vous disais, nous n'avons pas d'autre lumière que celle du feu et le son du Chichikoué et le bruit des danses troublent souvent nos études.
a l'œuvre et a l'épreuve 209
La journée se termine par le chant des litanies.
Xous sommes six missionnaires, tous en bonne santé, malgré les privations et les fatigues.
Ces fatigues sont grandes, car depuis l'automne une maladie pestilentielle fait d'effrayants ravages parmi les Hurons.
Le P. Jogues en fut atteint l'un des premiers, à son arrivée, en septembre dernier.
J'avais commencé ma retraite annuelle, je l'interrompis pour le soigner et je pris sa maladie.
La cabane fut bientôt changée en hôpital. Mais la bonté divine en laissa sur pied pour nous soigner.
Le P. Le Mercier, notre infirmier, avait en outre l'eau, le bois et la cuisine à faire.
Ses bouillons lui donnaient des soucis terribles, car le gibier est ici fort rare. Les premiers jours, n'en ayant point, il nous faisait de la tisane avec du pourpier sauvage.
François Petitpré, le seul de nus donnés resté debout, était nuit et jour à la chasse.
Xous nous sommes tous parfaitement rétablis. Malheureusement, on ne peut obtenir des sauvages la moindre prudence.
210 \ l'œuvre et a l'épreuve
Presque tous leurs malades sont morts ut lu contagion s'étend chaque jour.
Chez les Hurons, les maladies s'expliquent de trois manières: pur les causes naturelles ; par lame du malade qui désire quelque chose et
surtout par les maléfices.
Or, un fameux jongleur, qui s'était offert à nous souffler, pendant que nous étions malades
furieux d'avoir été éconduit, s'est mis à semer partout que nous sommes les auteurs de la contagi( m .. . que nous jetons des sorts.
De plus, des sauvages revenus de Manhatte [ où les Hollandais sont établis, assurent que
ceux-ci leur ont dit :
" Méfiez-vous des Jésuites : les pays où les Robes-Noires parviennent ù s'établir sont bientôt ruinés et dépeuplés."
I^es têtes sont fort montées. On croitquenous nourrissons la maladie chez nous, comme un animal domestique et mille autres absurdités
Dieu sait ce qu'il en adviendra. Nous laissons tout à son adorable volonté, sans l'ombre d'une inquiétude ou «l'une crainte.
Quoiqu'il arrive. Gisèle, je suis où Dieu me :!. New- York.
a l'œuvre et a l'épreuve 211
veut et je ne cherche que lui seul. Il y a des abîmes de joie dans cette pensée.
Adieu chère sœur, priez et chantez.
(Le P. Garnier à Gisèle Afeliand.)
Ue notre résidence de la Conception au bouig d'Ossossané.
Mai 1638.
Ceux qui prêchent la religion du Crucifié doivent s'attendre à des croix de toutes sortes. Nous en faisons chaque jour l'expérience, chère sœur, et cette année a été rude à traverser.
Dans nia dernière lettre, je vous disais qu'une épidémie ravageait le paj's, Cette maladie jusqu'ici inconnue, s'est répandue partout. Elle a emporté des bourgades entières, entr'autres celle d'Ihonatiria où nous demeurions, et nos Hurons
212 a l'œuvre i.i a l'épreuve
sont convaincus » j u< ■ les Robes-Noires sont la cause de tous leurs maux.
Ces pauvres sauvages! Les plus intelligents ne peuvent comprendre le motif qui nous a l'ait quitter la France pour venir nous établir parmi eux. Ils voient que nous ne cherchons pas notre profit, que nous nous consumons de travaux et de fatigues. Comprenant qu'il faut qne nous ayons en vue quelque chose de grand, ils concluent que nous voulons nous emparer de leur pays après les avoir l'ait mourir
Dans tous les villages, on a allume les feux du conseil afin d'aviser aux meilleurs moyens à prendre pour se défaire des Robes-Noires.
Avee quelques-uns de mes confrères, j'ai comparu à l'une de ces assemblées solennelles.
Il était huit heures du soir. Les chefs de trois nations huronnes axaient: été convoqués et se tenaient mornes et abattus, chaque côté de la cabane éclairée par les feux du conseil
Le coup d'œil était vraiment lugubre.
Après le grand silence prescrit par le cérémonial, chaque capitaine se leva à sou tour, pour déposer contre nous et, avec de profonds gémissements, tit le, dénombrement de ses malades et de ses mort-
A l'œuvrf et a l'épreuve 213
Le P. de Brébeuf demanda la permission de prendre la parole et parla avec cette mâle assurance qui se fait écouter partout. Comme vous pensez, il n'eut pas de peine à renverser les accusations, par des raisons auxquelles personne ne put répondre.
Mais les chefs ne continuèrent pas moins à nous presser de produire l'étoffe ensorcelée. Comme nous quittions le conseil, un sauvage de taille athlétique tomba frappé d'un coup de hache :
Est-ce à moi que ce coup était destiné ? demanda le P. de Brébeuf, qui crut que da i s 11 sécurité l'assassin s'était trompé.
— Non, répondit celui-ci. Tu peux passer : lui était un sorcier, toi tu ne l'es pas.
Dans un pays où le premier venu a le droit de se défaire des sorciers, c'e4 vraiment un miracle que nous n'ayons pas péri mille fois.
Il est vrai, on a mis le feu à notre cabane, on est entré chez nous, la hache à la main, pour nous mettre en pièces: cm a déchargé de furieux coups sur l'un de nous, pour l'empêcher de conférer le baptême ; on a maintes fuis résolu notre mort, dans les assemblées publiques, mais Dieu merci, nous sommes tous vivants et en bonne santé.
Malgré les menaces et les rebuts, nous visitons toutes les cabanes.
Ordinairement, dans chacune, il y a cinq ou six feux et deux familles k chaque feu. Quand à travers la flamme et la fumée, on aperçoit ces malades hideux et farouches, on a presque une petite image de l'enfer.
Hélas ! bien souvent ces malheureux refusent de nous écouter. Il y en a qui s'enveloppent le visage, pour ne pas nous voir; d'autres qui nous accusent, en face, d'être la cause de leurs souffrances.
Des secours réguliers ont été organisés.
Il y en a parmi nous qui sont chargés de plus de quarante cabanes, et pour faire son devoir, il faut y aller plus souvent que tous les jours, car Dieu a ses élus parmi ces misérables.
Sans parler des enfants mourants que nous baptisons presque tous, il arrive souvent qu'un malade ouvre les yeux à la lumière de la foi. Oh Gisèle, quelle joie de le baptiser et de le voir mourir !... Dites-moi. avez-voùs jamais songé aux étonnements, à la foudroyante ivresse d'un pauvre sauvage qui passe de l'extrémité de la misère aux splendeurs du paradis '.
Après avoir vu mourir l'un de ces heureux prédestinés, sortant de ces taudis enfumés qu'on
a l'œuvre et a l'épreuve 215
ne peut traverser sans être couverts d'ordure et de suie, combien de fois je nie suis arrêté ravi de joie, à regarder le ciel.
Cette pensée, de l'éternel bonheur que nous leur donnons, charme toutes les fatigues, toutes les souffrances.
Plût à Dieu, qu'en souffrant mille fois davantage, nous pussions les sauver tous !
Quand on n'ignore pas tout-à-fait la valeur des âmes, les voir se perdre, voilà la grande souffrance, la vraie douleur.
La conversion des Hurons présente de formidables obstacles.
Pour faire accepter à ces cannibales la douceur de l'Évangile, pour les arracher à leurs grossières superstitions, à leurs plaisirs infâmes, il faudra bien du temps, bien de la patience. Mais nous sommes tous pleins de courage. Comme dit le P. Supérieur, avant de finir, il faut commencer.
Le P. de Brébeuf, le P. Le Mercier et le P. Ragueneau sont ici avec moi. Les autres sont à St- Joseph de Tenaustayaé — bourg fort considérable.
Ossossané est aussi un "grand village — beaucoup plus important qu'Ihonatiria. C'est même
2 Hi A l'œuvre et a l'épreuve
en quelque sorte une capitale, car les traités du pays se concluent ici et, tous les dix ans, les indigènes y célèbrent fa fête des morts, lapins grande de leurs solennités.
( )ssossané que les Français nomment La Rochelle, occupe un tirs beau site. La forêt qui l'entoure, toute de pins et de sapins, descend jusque aux bords de la mer douce.
Sur un petit promontoire, à une portée de mou-qiict du bourg, s'élève la chapelle consacrée à l'Immaculée. Car ici, à côté de notre cabane d'écorce, nous avons une chapelle, une vraie chapelle, toute en planches, bâtie par les ouvriers français montés de Québec. Elle mesure trente pieds de long sur seize de large et vingt-quatre de haut. La charpente en est fort gracieuse.
Nous avons maintenant ici une soixantaine de chrétiens.
Par les plus grands froids le dimanche matin nous les voyons tous arriver, à peine vêtus.
Pour qu'ils ne souffrent pas trop, on entretient dans la chapelle des chaudières pleines île lirai se.
C'est un charme de les voir se mettre gauchement à genoux, faire leurs prières à haute voix.
a l'œuvre et a l'épreuve 217
devant le saint-sacrement et communier pêlemêle avec nos ouvriers. Des larmes de joie mouillent souvent mes yeux. L'apostolat, c'est déjà le paradis. Ne me plaignez pas trop . .
La condition des missionnaires est au-dessus de la condition des bienheureux. Croyez-moi, les harmonies du ciel ne sont pas si douces à entendre que la voix d'un pauvre sauvage qui dit : Je crois en Jésus-Christ Nôtre-Seigneur.
Dans l'été de 1639, Charles Garnier apprit la mort de son père.
Parmi les lettres que sa famille lui écrivit à cette occasion, celle de sa mère lui fut particulièrement douce.
" Mon très cher fils, disait-elle, vous avez été sa plus sensible consolation, à l'heure suprême La pensée de ce que vous souffrez pour faire connaître Jésus-Christ le remplissait de joie et de confiance. Il disait qu'à cause de vous, Xotre- Seigneur aurait pitié de lui. Sans cesse il le
218 A 1 Ml \ RE ET A I.'J TIM'.I \ E
bénissait de lui avoir donné la force de vous laisser suivie votre vocation. Vous l'éprouverez me disait-il souvent, plus un sacrifice nous a coûté, plus il console à l'heure de la mort.
Je le crois, mon cher enfant, et chaquejour, je vais repasser ces paroles, à genoux, près du lit. où je l'ai vu mourir.
Vos frèn s .-«ut tiès bons. Ils font pour moi tout ce <)u'ils peuvent, mais je sciais bien à plaindre si je n'avais < risèle.
Il est impossible dé vous dire ce qu'elle a été pour votre père, <-t ce qu'elle est pour moi. Aucune fille n'a jamais été plus attentive, plus délicieuse pour ses parents.
Depuis votre départ, nous nous sommes beaucoup retirés du momie. Elle le, voulait et s'est consacrée à nous tout entière.
Votre père l'aimait avec une tendresse sans bornes.
S;i \ui\ le ravissait. Dans les derniers temps de su vie, il ne pouvait plus supporter (pie la musique très douce, mais il en voulait et priait souvent Oisèlo <\r chanter pour lui.
Dans cette chambre de mourant, ces chants voilés avaient une étrange douceur.
Maintenant, elle chante pour moi. et en l'écoutant, mes larmes coulent moins amères.
Parfois, je pense que vous lui avez laissé quelque chose de votre foi radieuse. J'admire l'essor qu'a pris son âme. Ne sommes-nous pas heureuses d'avoir sacrifié à Dieu, mille fois plus que nous-mêmes ? me dit-elle parfois.
Oui, je le sais, je suis une heureuse mère, mais je reste bien faible à cette pensée que je ne vous verrai plus jamais.
Mon cher enfant, ma gloire et ma croix, priez pour votre pauvre mère.
" C'est surtout dans les terribles missions du Canada, a dit Chateaubriand, que l'intrépidité des apôtres de Jésus-Christ a paru dans toute sa gloire."
On peut l'affirmer sans crainte et dans les fastes de l'héroïsme et de la sainteté, il n'y a rien de plus admirable que la sanglante histoire des missions huronnes.
Jamais on n'a atironté des dangers plus hor-
220 \ i.'<Ki'\ i;i; ET A L'ÉPREl VT
ribl es, jamais on n'a ]>lus souffert pottr jeter la m mt /"' de vu tien* les roy tûmes de la mort.
Comme l'écrivait le 1'. Garnier, la conversion des Hurons, qui présentail des obstacles formidables, fut rendue encore ]>lus difficile par les maladies <|ui suivirent l'établissement «les Jésuites dans le pays.
< les maladies sévirent durant des années, répandant partout le deuil, et tirent prendre la foi en horreur et les missionnaires en exécration.
Mais la constance invincible des Jésuites, leur patience à tonte épreuve, leur mépris de la mort, finirent par leur gagner le respect des sauvages.
Les Hurons commencèrent d'ouvrir les yeux à la lumière et l'Évangile fit parmi eux «l'illustres conquêtes.
Cependant dans les décrets insondables de la Providence, cette nation, la première à embrasser la foi, était coud un née à disparaître presque entièrement.
Jusque-là les Iroquois n'avaient fait aux Murons qu'une guerre d'embuscades. Mais les voyant affaiblis par la maladie, ils résolurent de les exterminer, et leurs terril îles incursions se rapprochant, vinrent bientôt jeter l'épouvante dans tous les cœurs.
a l'œuvre et a l'épreuve 221
A travers les horreurs de cette guerre, la plus cruelle qui fut jamais, les missionnaires continuèrent leur œuvre.
Partageant toutes les souffrances, tous les dangers, ils assistèrent à l'épouvantable agonie de ce peuple infortuné, qui n'avait plus d'espoir qu'en eux, et comme le remarque M. Parkman, dans tous les récits de cette époque terrible, on ne rencontre pas une ligne, pas un mot qui permette de soupçonner un seul des Jésuites d'avoir reculé ou faibli un moment.
Parmi ces chevaliers du Christ, Charles Garnier fut l'un des des plus grands, et chez lui, les dons extérieurs ajoutaient à la force un éclat, un charme auxquels les sauvages eux-mêmes, parait-il, n'étaient pas insensibles.
" Ouvrier infatigable, dit le supérieur de la mission hurunne dans les Relations, il avait tous les dons de la nature et de la grâce qui peuvent rendre un missionnaire accompli.
li II possédait la langue des sauvages a un degré si éminent qu'ils l'admiraient eux-mêmes. Il entrait si avant dans les cœurs et avec une éloquence si puissante, qu'il les ravissait tous à soi, son visage, ses yeux, son rire même, et tous les gestes de son corps prêchaient la sainteté. J'en sais plusieurs qui se sont convertis à Dieu, aux
'2-I2 a l'œuvre et a l'épreuve
seuls regards de son visage vraiment angéliques, et qui donnaient «le la dévotion et des impressions de chasteté à ceux qui l'abordaient, soit qu'il fut en prières, soit qu'il parut rentrer en soi, se recueillant de l'action d'avec le prochain, soit qu'il parlât de Dieu, soit même lorsque la charité l'engageait " en d'autres entretiens qui donnaient quelque relâche à son esprit. L'amour de Dieu qui régnait en son cœur animait tous ses mouvements et les rendait divins.,.
■• Ses vertus étaient héroïques, et il ne lui en manquait pas une de celles qui t'ont les plus grands saints. . .
■ I Jurant les maladies contagieuses, alors qu'on nous fermait les portes des cabanes, et qu'on ne parlait d'autre chose que de nous massacrer, non-seulement il marchait tête baissée où il savait qu'il y avait une âme à gagner pour le paradis, mais par un excès de zèle et une industrie <\f charité, il trouvait moyen de s'ouvrir tous les chemins qu'on lui fermait, de rompre tous les obtacles, quelquefois même avec violence.
" Son inclination la plus grande était d'assister les plus abandonnés, et quelque humeur rebutante que pût avoir quelqu'un, si chétif et si impertinent qu'il pût être, il sentait également pour tous des entrailles de mère, n'omettant même
a l'œuvre et a l'épreuve 223
aucune acte de miséricorde corporelle. On l'a vu panser des ulcères si dégoûtants et qui rendaient une telle infection que les sauvages, et même les plus proches parents des malades ne les pouvaient souffrir. Lui seul y mettait la main tous les jours, en essuyait le pus et nettoyait la plaie des deux et trois mois de suite, quoique souvent il vît très Lien que ces plaies étaient incurables. . . Il prenait des malades et les portait sur ses épaules une et deux lieues pour leur gagner le cœur et pour avoir occasion de les baptiser. Il faisait des dix et vingt lieues durant les chaleurs les plus excessives, et par des chemins dangereux, oxi sans cesse les Iroquois faisaient quelque massacre, il courait hors d'haleine après un sauvage qui lui servait de guide, pour aller baptiser quelque moribond ou quelque captif de guerre qu'on devait brûler le jour même. Il a passé des nuits entières dans des chemins perdus, au milieu des neiges profondes et des plus grands froids sans que son zèle fut arrêté d'aucune saison de l'année.
" Sa mortification était égale à son amour. Il la cherchait et le jour et la nuit ... Sa nourriture était celle des sauvages, c'est-à-dire moindre qu'un misérable gueux peut espérer en France- Cette dernière année de famine, le gland et les racines amères lui étaient des délices, non pas
224 a l'œuvre et \ l'épreuve
qu'il n'en sentît les amertumes, mais il les savourait avec aviditéj quoique toujours il eût été un enfant chéri, ei d'une famille noble et riche."
Le mois de février 1644 touchait à sa, tin.
Malgré l'heure matinale, une Poule élégante
.se pressait dans la belle église du collège Clermont.
C'était pourtant un jour ordinaire et rien dans le temple n'annonçait une solennité.
Seulement, sur le maître-autel, deux cierges allumés et un missel ouvert avertissaient qu'une messe basse allait commencer. Mais parmi les assistants, chacun savait que cette messe allait être dite par le héros du jour, un jésuite missionnaire, le P. dogue-, vivant martyr auquel le pape venait d'accorder la permission de célébrer, malgré l'état de ses mains.
— Indignum esset Ch rist i martyrivjm,} Ghristi ami bibere sanguinem, avait répondu Urbain VI 11 à l'humble requête du jésuite,
a l'œuvre et a l'etreuye 225
L'émouvant récit de ses aventures avait couru tout Paris, et quand le missionnaire entra, précédé d'un simple clerc, l'assemblée tout entière se leva dans un même sentiment spontané de respect.
Le religieux monta à l'autel.
Sa figure, flétrie par les souffrances, reflétait la paisible joie de son cœur.
Depuis le jour terrible où il s'était livré à la cruauté des Iroquois, afin de secourir et de cousoler ceux qu'ils emmenaient prisonniers, c'était la première fois qu'il offrait le sacrifice de l'amour.
Pendant quelques instants, il s'arrêta devant l'autel pour laisser couler ses pleurs.
Et, sa pensée s'envolant au loin, il revit cette pauvre chapelle de Trois-Rivières où il avait dit la messe pour la dernière fois. Il revit l'humble chapelle et tous ceux qui y priaient avec tant de ferveur autour de lui : Guillaume Couture, René Goupil, Paul Ononcharaton et le noble chef Eustache Ahatsistari — gloire delà mission huronne.
— O mon Dieu ! vous l'avez voulu, murmura-t-il, refoulant ses larmes.
Joignant ses mains mutilées, il descendit les
226 a l'œuvre et a l'épreuve
marches de l'autel et d'une voix qui pénétra bien des cœurs, prononça les paroles du signe de la croix.
Le confesseur de la foi avait récité l'Evangile et le Credo, Il allait commencer le sacrifice redoutable.
A ce moment un chant de femme s'éleva au milieu du silence profond, chant si pur, chant si beau que l'assemblée sentit passer sur elle comme un souffle divin.
Quid rétribua/m, chanta la voix accompagnée des accords inspirés de l'orgue, quid retribuam J><>mii><) pro omnibus quœ retribuit tnihi.
Calice m salut aris accipiam et nomen Domini invocabo.
L'hymne de la reconnaissance se prolongea en mille variations ardentes, délicieuses et ce chant céleste accompagnant le sacrifice du martyr emporta les âmes à ces hauteurs bénies où nul parmi nous n'établit sa demeure — sommets radieux où la douleur qui passe apparaît dans la lumière, où l'on éprouve que le maître de la joie n'a pas dit en vain :
Bienheureux ceux qui souffrent. Bienheureux ceux qui pleurent "
A LUSUVKE ET A L'ÉPREUVE 227
La messe était finie. La foule avait quitté l'église, emportant de cette heure un souvenir difficile à oublier.
Gisèle Méliand se leva du fond de la tribune où elle s'était dérobée aux regards.
Son beau front sérieux rayonnait encore d'inspiration, et tout en elle respirait une indicible sérénité.
Un instant, elle s'arrêta à regarder dans la nef où un brillant soleil d'hiver répandait partout un air joyeux.
Puis elle descendit l'escalier, traversa l'église et se dirigeant vers une dame en deuil qui restait absorbée dans sa prière, s'agenouilla à eôté d'elle.
Madame Garnier — car c'était-elle — releva la tête.
— Oh, Gisèle, que vous avez bien chanté ! murmura-t-elle. Et levant son voile noir, elle découvrit son visage encore mouillé de pleurs.
— Voulez-vous passer au parloir ? demanda doucement Gisèle ; nous pourrons voir le P. Jogues... Le P. supérieur me l'a promis.
Madame Garnier appuya le front sur ses mains et resta quelques minutes sans répondre, puis relevant la tête :
— Non, dit-elle enfin, sans cloute, je serais bienheureuse de parler à ce missionnaire qui l'a vu... mais je ne me sens pas la force de voir de si près les marques de la cruauté des sauvages. Allez-y seule ... je vous attendrai ici.
Mademoiselle Méliand passa donc seule au parloir.
C'était là, que huit ans auparavant, elle avait dit adieu à Charles Garnier, et comme elle entrait, elle le revit, à la merveileuse lueur du souvenir, tel qu'elle l'avait vu pour la dernière fois, lui montrant le ciel.
Elle s'assit à la petite table où ils avaient eu leur suprême entretien et tâcha de contenir l'émotion soudaine qui gonflait son cœur.
Le supérieur ne tarda pas à arriver avec le P. Jogues.
Il présenta mademoiselle Méliand, fit observer que c'était elle qui avait chanté, rappela qu'elle était la parente du P. Garnier, et saluant, se retira.
a l'œuvre et a l'épreuve 229
— Je vous suis fort obligé d'avoir eu la bienveillance de venir chanter à ma messe, dit le missionnaire : j'ai été ravi de vous entendre, et je serai heureux de vous parler du P. Garnier. . . Quand je l'ai quitté, il était en parfaite santé.
Le P. Jogues parlait gaiement et sa figure touchante reflétait la paix de son âme.
— Y a-t-il bien longtemps, mon Père, que vous avez vu le P. Garnier pour la dernière fois ?
— Je l'ai vu pour la dernière fois le 2 juin 1642, en quittant Sainte-Marie. Il vint jusqu'à mon canot conduire le P. Raymbault (l)qui descendait à Québec, fort malade.
— Sainte-Marie . . . c'est une mission nouvelle \
— Sainte-Marie n'est pas un village huron . . . C'est la résidence des missionnaires et des Français, le centre et la base de nos missions. On l'appelle indifféremment le fort, la résidence, ou la mission Sainte- Marie . . .
Après plusieurs essais, nous avons jugé qu'il valait mieux avoir une habitation indépendante des villages sauvages . . . dans une position isolée mais centrale. Le cardinal Richelieu a donué
1 II mourut dans le mois d'oc lobre 1642 et fut enterré dans le tombeau de Champlain. Le P. Raymbault est le premier Jésuite mort au Canada.
•2:io a [/œuvre et a l'épreuve
une somme considérable pour qu'on <'ii fît un poste fortifié et qu'on y entretînt quelques soldats.
— A Sainte-Marie, mon Père, on est en sûreté ; on n'a rien à craindre des sauvages ?
— ( >n a fait ce qui se pouvait faire pour se fortifier et la maison est relativement .sûre. Elle est bâtie dans un site Fort agréable... sur la côte d'une belle rivière qui, à cet endroit, sort d'un lac que nous avons nommé Lac bourbeux, à cause de ses marécages. La rivière qui le traverse va se jeter dans la nier douce. Dans un pays où il n'y a pas de chemins, ces voies d'eau sont un avantage précieux.
— A votre départ, le P. Garnier était à Sainte- Marie '
Seulement, en passant. Les missionnaires s'y réunissent plusieurs fois chaque année, pour conférer ensemble et pour se retremper dans la retraite . . . ( î'est une consolation bien sensible à tous nos Pères. Vous ne sauriez croire jusqu'à quel point cette maison nous est chère. Tous les Français qui sont aux Hurons y résident avec nous. Le gouverneur l'a ainsi réglé. Il y a toujours deux OU trois missionnaires à Sainte- Marie.
— Ah ! dit < Jisèle, je serais bien consolée de savoir le P. Garnier toujours là . . . Quand vous
A l'œuvre et a l'épreuve 231
êtes parti mon Père, était-il employé bien loin de la Résidence.
— Quand je suis parti, mademoiselle, il avait la charge de St- Joseph de Tenaustayaé ... à sept lieues de Sainte- Marie.
— Sa dernière lettre, qui remonte à près de cinq ans, était datée d'Ossossané.
— Nous avons quitté Ossossané, dans l'automne de 1639 ou plutôt, on nous en a chassés, fit le religieux avec un doux sourire. Les desseins de Dieu sont bien insondables, mademoiselle. Vous savez q'une maladie pestilentielle a ravagé le pays après notre arrivée. . . et tous les contes et les haines qui en ont été la suite. Cette maladie semblait arrêtée. . . Nous commencions à respirer. Mais dans l'été 1639, les bandes montant de Québec apportèrent la petite vérole, le plus terrible des fléaux, pour les Peaux-Rouges. La maladie ne tarda pas à faire d'affreux ravages . . . Ces pauvres Hurons crurent plus que jamais que nous jetions des sorts sur le pays et nous chassèrent d'Ossossané.. . Le P. de Brébeuf, toujours tenu pour le plus grand sorcier, fut même outrageusement battu. J'ignore ce que Dieu veut faire, mais c'est un fait. Partout où nous mettons le pied, la maladie et la mort nous suivent.
232 a l'œuvre et a l'épreuve
— C'est bien étrange, dit Gisèle, Et quelqu'un «le vous a-t-il pris la petite vérole ?
— Non... Quoique sans cesse au milieu des mourants et des morts, nous n'avons pas été atteints. Cette marque si sensible de la protection
divine confirme les sauvages dans l'opinion que nous sommes sorciers. Le chant des litanies, la récitation du bréviaire, la messe que nous célébrons portes closes, tout leur paraît de la magie noire. Notre horloge que le pays admirait tant est même devenue suspecte. Il a fallu l'arrêter.
Pourtant, malgré tout, la foi fait des progrès. . . Nous comptons parmi nos chrétiens, des capitaines considérés, et Eustache Âhatsistari était le premier guerrier des hùrons.
— Ahatsistari répéta mademoiselle Méliand, n'était-ce pas le chef qui a été l'un de vos compagnons de captivité ?
— Oui... Lui n'avait jamais cru aux calomnies débitées contre nous. Le P. Garnier l'avait instruit avec un plein succès, mais le croyant encore attaché à ses superstitions, il n'osait lui conférer le baptême — Ah! lui disait Ahatsistari, si tu voyais aussi clair dans mon cœur que le maître de nos vies, tu ne me refuserais pas le baptême. 11 vint à Sainte-Marie plaider sa
a l'œuvre et a l'épreuve 2.83
cause auprès du Père supérieur et la gagna. C'est moi qui le baptisai clans la nuit de Pâques lb'41. Quand il apprit que j'allais descendre à Québec, malgré le danger terrible, il voulut m'accompagner afin de me défendre — Si je tombe entre les mains des Iroquois, disait-il, je sais ce qui m'attend, mais crois-moi, je ne t'abandonnerai point. Jamais promesse n'a été plus noblement tenue, continua le jésuite avec une émotion profonde. Après avoir combattu le dernier, se voyant pour être enveloppé. Ahatsistari s'élança dans les bois et, léger comme un chevreuil, fut bientôt hors d'atteinte. Mais s'aperce vant que je ne l'avais pas suivi, il se rappela sa promesse de ne jamais m'abandonner et revint se livrer à ses bourreaux plutôt que de la violer. Ah, soyez-en sûre, mademoiselle, parmi nos sauvages il y en a qui ont de la générosité et de la grandeur d'âme.
— Ahatsistari a souffert une mort bien cruelle ?
Le P. Jogues ferma les yeux, comme pour se soustraire à une vision d'horreur, et fut quelques instants sans rien dire ; puis il reprit :
— Les Iroquois commencèrent par lui couper les deux pouces, et par la plaie de la main gauche, poussèrent jusqu'au coude un bâton très aigu . . .
234 a l'œuvre et a l'épreuve
Comme je pleurais, en le voyant si horriblement traité, il craignit que les Iroquois ne vissent dans nies larmes un manque de courage, et leur «lit, avec sa fierté sauvage : S'il pleure. eVst parce qu'il m'aime; quand vous l'avez tourmenté, vous ne l'avez pas vu pleurer. Il fut brûlé vif ainsi que son neveu, Paul Ononchoraton, jeune homme de vingt-cinq ans. Comme son oncle, celui-ci possédait une force d'âme à toute épreuve et la plus admirable générosité. Quand les Iroquois s'approchaient pour lut- faire subir quelque supplice, Paul Ononchoraton s'offrait à eux ... les conjurait de m'épargner et d'exercer plutôt sur lui leur cruauté... Comme son oncle, il passa par le feu, sans faiblir. Depuis son baptême, il répétait souvent : Je serai heureux au ciel.
Le P. Jogins parlait avec une émotion singulièrement communicative.
— Vous avez été plus d'un an chez les Iro- 'iu<>is ' demanda Gisèle '. qui pleurait.
— Oui mon enfant, mais ne pleurez pas sur moi. Pendant mon esclavage, j'ai baptisé soixante-dix personnes, enfants, jeunes gens, vieillards, qui sont maintenant dans le paradis. Dieu a ses élus partout et le missionnaire n'est jamais sans consolations... Ah .' croyez-
a l'œuvre et a l'épreuve 235
moi, je serais bien à plaindre, si je n'avais l'espoir de retourner chez mes sauvages. Dieu ne m'a pas jugé digne du martyre, mais je vais retourner bientôt à ma mission . . . J'ai la promesse de mes supérieurs.
Le jésuite se tut. On eût dit que son regard apercevait la terre lointaine arrooée de ses sueurs et de son sang.
Après quelques instants de silence :
— Mon Père, dit Gisèle, j'ai une faveur à vous demander . . . Voulez-vous me laisser regarder vos mains ?
Rien n'était plus pénible à l'humilité du missionnaire.
Cependant il se rendit à sa demande, et ouvrant ses mains qu'il avait jusque là tenues fermées les présenta à mademoiselle Méliand.
Le pouce droit était seul entier, encore l'ongle en avait-il été arraché. L'index mâché et comme écrasé entre les dents avait été en outre horriblement tordu. Ce qui restait des autres doigts coupés à la première ou à la seconde phalange ou brûlés dans le calumet faisait mal à voir.
Cisèle sentit une douleur aiçme lui traverser le cœur à la pensée que le cher ami de son en-
•Jo(i \ i.'o:r\ re et \ i.'i Preuve
lance pouvait être ainsi fcraité et fondit en larmes.
— Je vous en prie, dit le missionnaire, tout confus, ne faites pas attention à ces petites marques «le mon séjour chez les Iroquois... Parlons du P. Garnier.
— Est-il bien changé? demanda-t-elle, lorsqu'elle put parler.
— Je crois que oui, mais il a toujours sa physionomie rayonnante. Que ne puis- je vous dire ce que je sais de sa patience, de sa force, de sa charité céleste . . . Son zèle est infatigable. Je l'ai vu partir par les plus mauvais temps. .. aller d'un bourg à l'autre... tomber dans les rivières, risquer mille fois de tomber entre les mains des Iroquois. Rien ne l'arrête . . . Sa piété est pure et profonde. Mais surtout j'admirais son humilité. Quoique tout soit éminent en lui, il se mettait toujours au-dessous de tous Lorsque nous étions ensemble, en mission, je remarquais qu'il prenait toujours ce qu'il y avait de pire pour lui. et il faisait cela d'une manière si agréable, qu'on eût dit que ce qui répugnait le plus l'accommodait davantage. 11 ne voit que Dieu... il n'agit que pour Dieu .. . Les peines qu"il a souffertes et qu'il souffre encore sont inconcevables, mais soyez-en sûre, à part la volonté de Dieu, il ne changerait pas pour le paradis.
a l'œuvre et a l'épreuve 237
Gisèle écoutait, le visage caché entre ses mains.
Quand le religieux eût fini de parler, elle resta ainsi quelques instants, puis découvrant sa figure inondée de pleurs :
— Mon Père, dit-elle, écoutez-moi . . . Charles Garnier et moi, nous avons été, en quelque sorte, fiancés dès l'enfance ... Il a entendu la voix de Dieu et m'a abandonnée. Lui parti, il n'y avait plus rien pour moi, en ce monde . . . La vie m'a été un ennui mortel . . . une fatigue extrême . . . Sans les soins que je dois à sa mère. il y a longtemps que je serais dans un cloître, En attendant, j'ai tâché de me fortifier, par la prière incessante par l 'espoir de notre réunion au ciel. Mais je reste si loin de lui !
— Ma fille, répondit le P. Jogues, avec bonté, on peut s'élever à la plus haute perfection, tout en menant une vie ordinaire, en apparence.
— Je le sais, mon Père, mais toujours gravir, c'est si rude. Heureux ceux qui ont des ailes !
— Chez les oiseaux, reprit le jésuite souriant, la puissance du vol dépend autant du regard que de l'aile. Il en est ainsi pour l'âme humaine. . . Appliquez- vous à contempler la souveraine et adorable perfection de Dieu
•238 A l'œuvre ET A i.'kpreuve
Toute communication (Mitre Québec et la mission huronne avait cessé, après la prise du P. Jogues.
Depuis trois ans, les missionnaires n'avaient rien reru.
Ils se trouvaient dans un dénûment terrible et, sans quelques grains de froment qu'on avait eu la précaution de semer, ils auraient été réduits à ne plus dire la messe.
Les Jésuites avaient bien essayé de secourir leurs frères. Mais le P. Bressani, chargé de l'entreprise, avait été fait prisonnier par les Iroquois, et traîné en esclavage ; comme le P. Jogues, il avait eu à subir d'atroces tourments.
Cette nouvelle fut vite apportée à Québec et accrut encore l'épouvante qu'inspiraient les terribles Iroquois.
Cependant le P. de Brébœuf, descendu en 1641 pour se faire soigner, se mit en devoir de retourner à sa cl h- iv mission, accompagné des PP. Chabanel et Carreau, nouvellcmeut arrivés de France.
a l'œuvre et a l'épreuve 239
Le gouverneur leur donna une vingtaine de soldais pour escorte, et quatre semaines plus tard; on aurait pu voir la petite flottille d'écorce côtoyer les rives du Lac huron et entrer dans la baie de Matchedash
Les eaux tranquilles étincelaient au soleil brûlant ; les hirondelles volaient haut, pas un souffle n'agitait l'air et la sombre forêt, qui bordait le rivage, restait immobile et muette sous l'accablante chaleur.
— Allons, dit le P. de Brébœuf fermant son 1 >réviaire et souriant à ses compagnons ; Dieu soit béni, nous avons échappé à tous les dangers.
— Oui, dit Robert Lecoq, qui commandait le canot, cette fois encore, nous allons rapporter nos chevelures.
Il passa sa rame à un Huron, essuya son front hâlé qui ruisselait de sueur, puis faisant de ses deux mains un porte-voix :
— Patience, cria-t-il aux Français qui suivaient : ous serons bientôt chez nous, et nous allons avoir de l'ombre.
En effet, le premier canot quittait le lac pour prendre une rivière qui sortait de la forêt.
Les autres canots suivirent longeant les bords, afin d'éviter le courant.
•240 A l'œuvre et a l'épreuve
Des arbres centenaires se reflétaient dans l'eau et projetaient une ombre épaisse, mais sur ces bords que bien des regards fatigués interrogeaient avidement, la forêt primitive continuait toujours à déployer sa végétation sauvage et rien, absolument rien, n'annonçait le séjour de l'homme.
Mais tout-à-coup, à un léger détour de la rivière, une grande éclaircie se rit à droite, et une vaste habitation apparut au milieu de la clairière.
Cette habitation d'aspect étrange était entourée d'une haute palissade en pieux serrés, avec une grande croix aux quatre angles.
< "était la fameuse résidence des Jésuites : c'était Sainte-Marie-des-Hurons : le chaud foyer de la civilisation et de la foi ; le doux chez nous des missionnaires ; la grande demeure toujours ouverte à l'hospitalité où les pauvres Hurons venaient chercher la nourriture, la lumière, la consolation.
Aujourd'hui, depuis bien longtemps, la forêt à repris possession de cet endroit célèbre.
Les fondations des murs et les vestiges des fossés se retrouvent encore parmi les grands arbres et les halliers, mais ni la rivière, ni les villages voisins ne portent l'auguste nom de
a l'œuvre et a l'épreuve 241
l'un de ces hommes apostoliques dont l'imagination aime à évoquer les ombres sur ce sol qu'ils ont illustré à jamais.
Il serait difficile d'exprimer la joie des voyageurs en se voyant tous arrivés à Sainte-Marie.
Avec l'ardeur et l'élasticité de la jeunesse, le P. de Brébeuf s'élança à terre, et suivi du P. Garreau et du P. Chabanel, gravit allègrement le sentier qui menait à la maison.
Il tit jouer la forte barre de bois qui fermait l'ourerture de la palissade et les deux nouveaux venus s'arrêtèrent étonnés devant les travaux qu'ils avaient sous les yeux. Et qui aurait pu dire ce que tout cela représentait de volonté et de travail !
Les pieux de la palissade, profondément enfoncés dans le sol, étaient en outre serrés par des courroies de cuir taillées dans des peaux encore fraîches,et ces courroies, raccourcies en séchant au soleil, liaient les pieux aussi solidement
que des crampons de fer A L'intérieur, un large fossé et un parapet en terre formaient un second retranchement qui abritait d'immenses cabanes, servant aux sauvages d'hôtel et d'hôpital.
Le fort proprement dit était au centre «lu vaste enclos.
Les murs hauts et sombres, longs de cent-soixante-quinze pieds et larges de quatre- vingt-dix, entouraient la chapelle et la maison des missionnaires et des français, dont ont apercevait le clocher et les cheminées.
Une petite tour adosséee à l'un des bastions permettait de surveiller facilement les alentours.
A côté de la chapelle, mais en dehors des murs, un petit monticule admirablement entretenu, étalait aux soleil ses campanules rouges et Menés. C'était le cimetière.
Quelques champs cultivés prenaient le reste du terrain. Un canal alimenté par la rivière entourait la forteresse et traversait l'enceinte on 10u avait creusé trois petits ports pour les canots.
Le I'. de Brébœuf admirait ce qui s'était l'ait eu son absence. 11 savait, lui, combien de choses manquaient aux ouvriers et quels prodiges
a l'œuvre et a l'épreuve 243
d'effrayant travail représentait le Fort Sainte- Marie.
Suivant la berge du canal, il poussa une porte pratiquée dans le mur, et les Jésuites se trouvèrent en face de la maison.
Longue d'environ cent pieds, mais très basse, cette maison, le paradis des missionnaires, était bâtie de troncs d'arbres équarris et superposés horizontalement.
Comme les religieux montaient les rudes marches du perron, les deux battants de la porte s'ouvrirent devant le P. Jérôme Lallemant, supérieur de la mission, qui accourait essoufflé et rayonnant.
A l'intérieur, plusieurs missionnaires, de passage à Sainte-Marie, s'étaient rangés en hâte, pour recevoir le fondateur de la mission huronne.
Parmi eux, se trouvait Charles Garnier.
Certes, les fatigues et les privations avaient laissé leurs traces. Son beau visage s'était décharné, il avait le teint cuivré des blonds qui ont beaucoup vécu au grand air, mais son regard, ce regard, qui parlait sans cesse (l'un monde invisible, était devenu plus beau encore, et aucun des missionnaires ne fit sur ceux qui arrivaient, une si heureuse impression.
:244 A l.'d'.rvitK ET A L'ÉPREUVE
A.près avoir fait trois cents Lieues en canot, toujours en garde et en alerte, on éprouve le besoin du repos. Mais avant toutes choses, les voyageurs voulurent remercier Dieu, et traversant la maison, se rendirent au chœur.
A Sainte- Marie il n'y avait pas de vitres aux fenêtres : les cloisons étaient en planches brutes, les meubles réduits au plus strict nécessaire étaient des plus grossiers. Mais la chapelle offrait avec Le reste un contraste frappant.
Elle était bien humble pourtant, cette chapelle qui passait parmi les indigènes pour l'une des merveilles du monde. Mais la charpente en était gracieuse ; il y avait des vitres aux fenêtres ; les murs, les boiseries étaient d'un beau poli. De très belles images ornaient les différents autels. Les autres décorations, toutes dans le (jfoût sauvage, consistaient surtout en verroteries, en draperies aux couleurs éclatantes et heurtées.
Les religieux traversèrent la net', et rangés autour de l'autel, récitèrent le Te Deum.
Puis quittant la chapelle, ils passèrent au réfectoire, lequel offrit bientôt un curieux coupd'œil, car, suivant la vieille coutume féodale, à Sainte-Marie, religieux, soldats, ouvriers, dômes-
tiques mangeaient à la même table.
a l'uœvre et a l'épreuve 245
Le souper ti ni, les Jésuites se retirèrent en silence.
Leur salle de communeauté était déjà sombre, mais la flamme du fxyyer éclairait vivement un tableau suspendu au mur.
Le supérieur conduisit le P. de Brébeuf en face de ce tableau qui représentait le crucifiement :
— Regardez, dit-il, avec une émotion soudaine et solennelle ; voilà le seul objet qui nous soit parvenu depuis trois ans ... En le découvrant, j'eus l'impression qu'il nous faudrait encore passer par des souffrances terribles ... Je me rappelai, mon Père, la croix qui vous apparut en 1640, venant du pays des Iroquois . . . croix assez grande, disiez-vous, pour que nous y fussions tous attachés.
— Tant mieux ! tant mieux ! s'écrièrent allègrement les religieux qui écoutaient avec respect.
Jean de Brébeuf sourit.
— La foi fait des progrès bien consolants, n'est-ce pas ? demanda-t-il.
— Des progrès étonnants, admirables, répondit le supérieur. On voit assez que les anges y travaillent plus que nous. Les desseins de
24fi a l'œuvre et .\ l'épreuve
Dieu sont bien au-dessus de nos pensées, mou Père, et la famine . . . la guerre . . . tous ces maux qui semblaient plus que jamais devoir abattre le christianisme, l'ont puissamment établi... La foi est respectée Nous avons des chapelles dans toutes nos missions. .. des cimetières ont été bénits, des crois érigées et adorées solennellement. Les anciens chrétiens mènent une vie irréprochable .. leur nombre a beaucoup augmenté. . . les infidèles humiliés par l'affliction nous semblent moins éloignés du royaume de I >i'-u. Mais nous causerons demain; vous ave/ besoin de repos.
— Oui, mais il faut que j«- vous «lise un mode la grande merveille de Québec : je veux part 1er des Ursulines et des Bospitalières. Non, si menacée qu'elle soit, la colonie ne saurait périr . . . Dieu enverrait plutôt des anges pour défendre «les femmes si ^énéivuscs . . . si charitables...
— On m'a beaucoup parlé de la mère de l'Incarnation, répliqua le 1'. Jérôme Lallement, destiné à la connaître si intimement.
— Je voudrais que vous la vissiez à sa grille de bois blanc, instruisant les sauvages. C'est aux Ursulines que j'ai «lit ma dernière
à Québec... Leurs petites séminaristes chantent d'une manière bien agréable. J'ai
été ravi de leurs cantiques hurons. Elles en ont un exprès pour le missionnaire qui va partir : "Allez, nous sommes ravies que vous alliez dans un lieu d'abandonnement. Plaise à Dieu, qu'on vous fende la tète d'un coup de hache "... Puis. le refrain, au nom du missionnaire :
" Ce n'est pas assez, il faut être écorché et brûlé : il faut souffrir tout ce que peut inventer la férocité la pins barbare, pour l'amour de Dieu et le salut des sauvages. "
Le P. de Brébeuf repéta ces mots avec un air et un accent singulièrement touchants.
— En attendant, répliqua le supérieur, souriant pour dissimuler son émotion : venez vous reposer.
Il détacha une lampe de fer en forme de gondole accrochée à la cheminée, l'alluma, (car la nuit venait de bonne heure dans cette maison entourée de murs), et conduisit les arrivants à
leurs cellules.
Un peu plus tard, Charles Garnier aussi se retirait dans la sienne.
La lumière argentée de la lune, glissant pardessus les bastions, éclairait ce pauvre réduit, et mettait en relief la grossière croix noire suspendue à la cloison.
Il s'approcha de la fenêtre.
•ils a l'œuvre et a l'épreuve
Le treillis de branches <[ui remplaçait les vitres était ouvert, mais le jésuite ne pouvait apercevoir qu'un coin du ciel bleu et la lumière du soldat qui veillait dans la tour.
Malgré l'heure peu avancée, un profond silence régnait déjà dans l'enceinte. Tout semblait dormir, et le bruit de la rivière arrivait seul jusqu'à lui.
Une tristesse soudaine envahit le cœur du missionnaire.
Il appuya la tête sur ses mains brunies, et chaque mot des lettres reçues de France passa levant ses yeux fermés . . .
l'n ennui mortel l'avait saisi. Il éprouvait un besoin irrésistible de laisser son âme s'envoler vers sa patrie, vers le passé.
M;ii^ résistant à son inclination, il s'agenouilla devant sa panvre croix, et fut bientôt tout entier à sa prière.
A l'œuvre et a l'épreuve 249
Le lendemain, Charles Garnier reprit le chemin <le sa mission, et quelques jours plus tard, il écrivait à mademoiselle Méliand la lettre suivante :
St-Jean d'Etharita, août 1644.
Votre dernier envoi m'est heureusement parvenu. La jolie cloche au timbre d'argent a remplacé le vieux chaudron dont' je me servais pour annoncer les offices. Mes sauvages l'ont suspendue à un chêne qui ombrage ma chapelle. Ils ont tous voulu la faire sonner pour voir si elle parlerait aussi bien entre leurs mains que dans les miennes. Jamais les montagnes du Petun n'avaient entendu si belle musique.
La bourgade Etharita, ou mission St-Jean, dont j'ai maintenant la charge, est aux frontières du pays, à douze lieues de Sainte-Marie.
250 a l'œuvre et a l'éprei ve
Le I'. Jogues et moi fûmes les premiers a y mettre le pied en novembre !(>•'!!). Nous arrivâmes au premier village, à l'entrée de la nuit, (('«'■tait- au plus fort des calomnies contre les Robe s- Noires). Les enfants couraient devant nous, en criant que la peste et la famine arrivaient. Les chiens aboyaient, lis portes se fermaient.
Nous fûmes l'hiver entier à parcourir les neuf bourgades du Petun, et pendant tout ce temps, nous ne pûmes obtenir un coin de cabane pour y dire la messe. Sans la protection divine, nous aurions péri mille fois au lieu d'une.
Maintenant, nous avons ici une chapelle et un nombre considérable <le chrétiens.
La loi l'ait d'admirables progrès, mais les fléaux \ ont aussi croissant.
A.près les maladies contagieuses est venue une lamine terrible, puis cette guerre dont il est impossible de se figurer l'horreur.
Les Hurons ont eu leurs jours de gloire, mais ils ne savent pas s'unir, s'organiser. Leurimprévoyance est incompréhensible : un Huron ne croit au danger que lorsqu'il le voit en l'ace
Les [roquois agissent avec ensemble, d après un plan arrêté. Leur valeur égale leur cruauté. Ils ont en outre d'excellentes armes.
A l'oeuvre et a l'épreuve 251
Les troupes levées pour leur donner la chasse sur les frontières ont été défaites complètement — si complètement que les courriers de ces funestes nouvelles sont de pauvres misérables, à demi-brûlés, qui ont réussi à briser leurs liens et à s'échapper des flammes.
Chère sœur, les desseins de Dieu sont bien impénétrables.
Au beau milieu du pays, dans les bourgs où la foi est le plus en honneur, les Iroquois sont venus de cent lieues massacrer ceux que la sainteté de leur vie et l'ardeur de leur zèle faisaient considérer comme les apôtres de leur patrie.
Aucun de nous n'avait sur les Hurons autant d'influence, que Joseph Chonentouaha, sur nommé par excellence, le chrétien. Aucun n'y prêchait si efficacement Celui qui de barbare en avaient fait un saint. Il a été assassiné et scalpé dans son champ.
Je n'ai pas eu la joie de revoir le P. Jogues. A son arrivée à Québec, il a été envoyé à Ville- Marie.
Vous dites que vous avez toujours ses mains devant les yeux — que vous priez sans cesse la Vierge Marie pour que les Iroquois ne me prennent jamais vivant.
252 a l'œuvre et a l'épreuve
A la volonté de Dieu, Gisèle, mais un acte d'amonr esi bien parfait au milieu des flammes
Quand nous sommes à Sainte-Marie ebaque soirj réunis dans la chapelle, nous chantons les litanies. Tous ensemble, nous répétons toujours trois t'ois L'invocation Regina Martyrwnu et je ne saurais vous dire jamais comme oe chant esi touchant. On seni oe nue chacun implore de La Reine des Martyrs. Mais qui, parmi nous, verra ses désirs exaucés ' Le martyre, c'est la belle et bonne part. . c'est la glorieuse couronne qui n'est pas donnée à tous. (îisèle, je sais qu'il faudrait une autre vertu que la mienne pour l'emporterai pourtant j'espère. J'ai tant éprouvé déjà la puissance de la Vierge Marie. ( "est entre ses mains immaculées que j'avais remis ma vocation religieuse et plus tard, ma vocation de missionnaire. En arrivant à Québec, c'est à Marie [mmaculée que je m'adressai pour obtenir d'être envoyé aux Hurons. Elle m'a tout obtenu, la bonne mère, et maintenant, avec la plus tendre confiance, j'implore d'ellela grâce suprême, souveraine du martyre.
Vous savez que notre maison de Sainte-Marie est consacrée à sa conception. (Vtte maison si chère à nos cœurs esi aussi bien aimée des chrétiens.
a l'œuvre et a l'épreuve 523
Les offices s'y font avec une solennité qui dépasse tout ce qu'ont jamais vu les yeux des sauvages. Aussi, ils y viennent de tous côtés, afin de mieux célébrer le dimanche qu'ils nomment le vrai jour.
Leur piété est tendre, fervente, délicate. Ils s'assemblent souvent pour réciter le chapelet, ce qu'ils font avec une dévotion ravissante, partagés en deux chœurs.
Les catéchumènes viennent aussi à Sainte- Marié pour se préparer au baptême, les malades pour se faire soigner et quelquefois pour y mourir avec plus de consolation.
Dieu nous a fait la grâce de nous donner en abondance le blé-d'Inde, principale nourriture du pays. Même pendant la famine la plus rigoureuse, nous avons pu servir trois repas par jour aux nombreux pèlerins. Aussi, notre hospitalité passe-t-elle pour magnifique.
Dans ma mission d'Etharita, je suis accablé du matin au soir par tout un monde de catéchumènes et de chrétiens. Priez pour moi, que je ne gâte pas l'œuvre de la grâce.
Adieu, je vous souhait.- d'aimer passionné ment Notre-Seigneur.
Cette lettre arriva en France vers la lin de
I?.r)4- \ I. Mi \ RE ET A L'ÉPREl VE
l'année avec une autre que le missionnaire écrivait à sa mère. Mais madame Garaier n'était plus. Dans l'automne 1644 elle s'était endormie «lu bienheureux sommeil. Mademoiselle Méliand l'avait assitée jusqu'à la fin avec la plus parfaite tendresse, et aussitôi après les funérailles, elle était entrée au noviciat des Carmélites <lu Faubourg St-Jacques, <>ù les lettres lui furent remises
Cim j années s'étaient écoulées.
De tragiques événements avaient bouleversé le pays et les Jésuites, réunis à Sainte-Marie, se trouvaient en face d'une nécessité' aussi pressante qu'amère.
Autour de l'habitation, rien ne semblait changé.
De tous eûtes, les arbres centenaires bornaient toujours la vue à Sainte-Marie, mais par delà ces tranquilles horizons <le verdure, les bourgades huronnes ne se voyaient [dus à travers Ja foré,
Quelques débris de palissades, des poteaux à demi consumés, de vastes clairières couvertes de cendres en indiquaient seulement la place.
Partout régnait une étrange, une désolée solitude, e.t la péninsule huronne n'était plus qu'une ruine.
Sans que personne en eût soupçon, une armée de mille Iroquois avait hiverné dans le pays. Après avoir fait plus de cent lieues sans être aperçue, cette année, dans la nuit du 16 mars 1649, avait envahi le village de St-Ignace, puis au lever du soleil, celui de St-Louis, à une lieue de Sainte-Marie.
La prise de ces bourgs situés au cœur même du pays, les cruautés sans nom que les Iroquois y commirent avaient jeté l'épouvante dans les plus fermes cœurs, et la nation huronne s'était dispersée.
En quelques jours, quinze grands bourgs avaient été abandonnés, chacun mettant le feu à sa demeure, afin qu'elle ne servît pas d'abri aux Iroquois.
La maison des Jésuites restait seule, en ces lieux de terreur.
C'était le soir du 14 juin 1(349.
256 a l'œuvre et a l'épreuve
Un radieux soleil éclairait encore ces bâtiments de Sainte-Marie, qui semblaient si magnifiques aux sauvages, et partout régnait une activité extraordinaire.
Religieux, soldats, ouvriers, domestiques travaillaient à emballer.
Les paquets, les caisses, les sacs de blé-d'Inde et de glands s'entassaient dans les canots d'écorce que les Français allaient décharger sur un petit vaisseau grossièrement construit, mouillé dans la rivière.
Dans l'enceinte du fort on apercevait un grand nombre de Hurons.
Assis par terre, sans regards, sans mouvements, ils restaient plongés dans cet abattement qui est le deuil des sauvages.
Le tintement de la cloche les tira de leur morne attitude ; et tous, hommes, femmes, enfants se dirigèrent vers la chapelle dont les portes étaient grandes ouvertes.
L'autel avait encore ses ornements.
La belle image de Marie Immaculée se détachait au milieu des lumières, mais la lampe du sanctuaire ne brûlait plus, le tabernacle était ouvert, et un cercueil, paraissant avoir déjà séjourné «buis la terre, était exposé devant l'autel. . . .
A l'œuvre et a l'épreuve 257
Les Français n'avaient pas tardé à suivre les Hurons dans l'église, et. au nombre d'environ quarante, s'étaient agenouillés devant la balustrade.
Les deux portes s'ouvrirent bientôt au fond du sanctuaire et les missionnaires des Hurons, défilant devant l'autel, vinrent se ranger autour du cerceueil.
Charles (Jarnier était là à son rang, mais d'autres manquaient et ne devaient jamais plus prendre leur place, au milieu de leurs frères.
C'était Isaac Jogues tombé sous le fer des Iroquois le 18 octobre 1646 ; Antoine Daniel qui, à la prise de Tenaustayaé le 4 juillet 1648, avait marché seul à la rencontre d'une armée, afin que quelques uns de ses chrétiens puent s'échapper pendant que les Iroquois exerceraient sur lui leur cruauté : et enfin Jean de Brébeuf et Gabiel Lallemant, martyrisés le 16 mars précédent, et dont les restes sacrés reposaient dans le cercueil qu'on venait de retirer du cimetière.
Avant de commencer les prières, le supérieur, Paul Raguenau, se tournant vers les assistants, dit en huron :
" Dieu soit béni ; La vraie marque du christianisme, la croix est sur cette église naissante. Vous l'avez compris, mes frères, ce serait une
258 a l'œuvre et a l'épreuve
folie que de rester ilans ces lieux abandonnés où personne ae viendrait nous n < -î i-, à part les Iroquois qui nous feraient porter tout le poids de leurs armes. Il nous faut aussi partir, et pour la dernière fois, nous allons prier ensemble dans cette chapelle. Mais il ne faut pas que les ennemis de la ï<>i puissent profaner la maison du vrai Dieu, et avant de quitter Sainte-Mariei nous allons y mettre le feu comme vous ayez fait à vos demeures . . .
Nous avions d'abord résolu d'aller nous établir dans l'île d'Ekaentoton qui offre de grands avantages, mais douze de vos capitaines sont venus nous conjurer de nous fixer à l'île St-Joseph, où beaucoup 'le Murons sont <léjà réunis. Ils nous ont assuré que tous avaient décidé d'embrasser la foi, que nous ferions de cette lie une il».' de chrétiens . . .
Mes frères, nous avons ci u qu'il fallait aller où Dieu semblait nous appeler. Nous ne sommes ici que pour vous, et quelque danger qu'il y ait pour nos vies, nous allons transporter le gros «le nos forces ou se trouve le gros de votre nation. C'est pour nous un bonheur mes frères, de partager \ i >s dangers et v< >s s< >uftrane et tous, nous sommes prêts à mourir pour \ ous, comme plusieurs de- nôt r, g l'ont déjà t'ait.
a l'œuvre et a l'épreuve 259
Nous ne savons ce que Dieu nous réserve, niais nous sommes tous clans l'heureuse nécessité de beaucoup souffrir . . . Que votre foi se soutienne au plus fort de vos épreuves. Vous le savez, nous ne sommes pas chrétiens pour être heureux sur la terre, mais dans le ciel."
Le supérieur s'agenouilla et commença le chapelet.
Le P. Bressani entonna ensuite les litanies, auxquelles tous les religieux répondirent. Ce chant très touchant fat le dernier qui retentit entre les murs de Sainte-Marie.
On dégarnit l'autel, on descendit la belle image delà Vierge.
Puis, quatre religieux placèrent le cercueil sur leurs épaules, et précédés de la croix, et suivis de leurs frères, ils traversèrent l'enceinte et portèrent le précieux fardeau jusqu'au canot qui attendait.
Debout sur la rive, le supérieur et Charles Garnier, suivirent le cercueil des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu sur le vaisseau.
— Quand je songe que ceux avec qui nous avons vécu si intimement sont maintenant parmi les apôtres et les martyrs, cela me semble un rêve, dit tout-à-coup le P. Ragueneau.
260 a l'œuvre et a l'éprei \ i
— Ali, murmura ( îharles ( ramier, si 1 >ieu daignait nous accorder une semblable mort !
— Bien probablement, parmi nous, ils y en aura d'autres qui mourront aussi pour la cause de 1 >ieu . . .
Mais quant à moi, je neTespère guère. Pour m'empêcher de baptiser un mourant, un lluron m'a une fois déchargé un coup de hache sur la tête. . . Mais, il ne m'a pas même coupé un cheveu... Voyez-vous, je ne méritais pas «le mourir pour la foi.
Charles Garnier sourit sans rien dire et les deux religieux piirent le sentier qui menait à Sainte- Marie.
Cette maison, que les missionnaires nommait leur paradis — elle représentait bien des années d'héroïque et crucifiant travail, elle était une preuve étonnante «le ce que peut la volonté humaine, et à la pensée qu'il fallait l'abandonner, la réduire en cendres, les deux jésuites ressentirent une amère douleur. Mais ni l'un ni l'autre ne se permit une parole de regrets.
— Les pauvres misérables .' dit le P. Etaguenau regardant les sauvages «pii préparaient leurs provisions de mais pilé. Je vous assure que c'était une grande pitié <!«■ les voir arriver dans la journée du 16 mars... Dans la seule matinée,
a l'œuvre et a l'épreuve 261
nous en reçûmes plus de cinq cents. Vous avez encore beaucoup de ces pauvres fugitifs à St- Jean.
— Oui le gros de la nation s'est réfugié dans nos montagnes, et la famine commence à se faire rudement sentir.
— C'est le rléau universel. Aussitôt rendu à St-Joseph, nous allons commencer les travaux. L'île d'Ekaentoton offrait bien plus de ressources, mais elle est à soixante lieues. Ces pauves Hurons ne peuvent se résoudre à s'éloigner autant ; ils espèrent revenir bientôt au pays de leurs pères .... Vous savez que le P. Chaumonot est déjà rendu à St-Joseph ? Il a t'ait commencer les défrichements.
— Prenez- vous le vaisseau ? demanda Charles Garnier.
— Non. J'ai fait construire un radeau à l'entrée de la rivière — avec des arbres longs de cinquante à soixante pieds — et je vais m'y embarquer avec le P. Bressani et la plupart des Français . . Nos sauvages ont leurs canots.
— Pauvres Hurons ! murmura Charles Garnier, la rage de leurs ennemis n'est pas encore satisfaite.
— Non ... il faut s'attendre à tout ... et vous êtes fort exposés aux visites des Iroquois. Une
262 a l'œuvre et a l*épreuve
fois rendus à St-Joseph, nous allons tâcher <K' mettre nos chrétiens un peu à l'abri . . . quelques P( res iront en canot visiter ceux qui se cochent parmi les écueils et sur le rivage... Le P. Chabapel va être encore votre compagnon à St-Jean. Je comptesur vous pour lui apprendre le huron . . , Lui, si intelligent, c'est vraiment étrange comme il n'avance pas dans la connaissance de la langue.
— Tout ce qui tient aux sauvages répugné à son esprit, comme à son cœur... Leurs habitudes... leur entretien ...tout ce qui vient d'eux lui inspire un dégoûi sans nom . . . De plus, il n'a aucune consolation intérieure. Pourtant, mon Père, il persévère dans sa vocation . . . Sans cesse sollicité de retourner en France, il ne veut pas abandonner sa croix ... il s'est engagé par vœu à ne jamais demander son rappel.
Les deux religieux furent interrompus par
Robert Lecoq qui venait informer le supérieur que tout était prêt pour le départ et qu'on n'attendait plus que ses ordres pour mettre le feu.
— Mettez le feu à la palissade «lit le P. Eagueneau et se tournant vers Charles Garnier il ajouta sans le regarder :
a l'œuvre et a l'épreuve 263
— Vous trouverez tout préparé dans la cave . . allez ... et offez à Dieu notre holocauste.
Le religieux s'inclina en signe d'obéissance et se dirigea aussitôt vers la maison dont toutes les portes étaient ouvertes.
Seule, sa pâleur trahissait la grande et profonde épreuve.
Traversant plusieurs pièces, il s'arrêta dans la salle de communauté.
En ce moment, combien douces lui semblaient les heures passées à ce rude foyer combien délicieuses leurs fraternelles réunions !
Il prit une torche de résine, l'alluma au feu qui s'éteignait dans l'âtre, puis ouvrant une trappe, il descendit dans la cave.
D'énormes fagots étaient préparés sous le plancher.
Le jésuite y mit le feu ... et sans tourner la tête, monta dans la salle.
Là, debout devant la cheminée, il attendit . . .
Une acre fumée ne tarda pas à se répandre et bientôt la flamme perça le plancher.
Charles Garnier sortit.
Les quatre croix de la palissade brûlaient déjà ... le vaisseau descendait ... et les fugitifs,
264 a l'œuvke et a l'épreuve
plus ou moins chargés, commençaient à défiler le long de la rivière.
Certes, pour les Jésuites abandonner Sainte- Marie, c'était l'une de ces épreuves qui brisent les plus fiers courages — Mais chez eux, rien ne trahissait l'intime et cruelle douleur.
Avec la plus parfaite bonté — comme s'ils n'eussent rien souffert — il continuaient de pourvoir aux besoins de ces infortunés qui n'avaient plus d'espoir qu'en eux.
Le P. Garnier et le P. Chabanel embrassèrent leurs frères, puis jetant sur leurs épaules la couverture qui leur servait d'abri, la nuit, dans leurs voyages, ils eurent bientôt disparu par l'un des sentiers de la forêt.
Le feu avait gagné rapidement.
Le fort Sainte-Marie n'était plus qu'un vaste brasier dont la flamme s'élevait jusqu'au ciel.