‹ À l'œuvre et à l'éprouve [par] Laure ConanChapitre 6 sur 7 · VOIX · texte numérisé non relu

VOIX

D'un pas singulièrement léger, le Huron traversa la cabane et resta debout, immobile et sans rien dire, à côté du feu.

Sa taille vigoureuse, ses yeux hardis, la parfaite symétrie de sa tête intelligente avec ses larges épaules, Taisaient de ce sauvage un bel échantillon de la race humaine à l'état de nature.

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Il portait une robe de castor, des mocassins déchirés coin raient ses pieds nerveux, niais malgré la saison avancée, il n'avait pas de coiffure.

— Tu viens d'Aendoë ? * demanda le P. Garnier, avec le plus pur accent des naturels.

Le Huron lit signe que oui.

— C'est Aonderheté f qui t'envoie '.

Pour toute réponse, le messager plongea la main dans sa robe de castor et en tira une lettre qu'il tendit au P. Garnier.

La lettre était du supérieur. Après quelques détails sur la mission : Grâce à Dieu, disait-il, les travaux ont marché avec une rapidité incroyable. Nous sommes maintenant suffisamment fortifiés et en état de mais défendre facilement, si les Iroquois viennent nous attaquer. Mais votre position devient chaque jour plus périlleuse, et j'ai résolu de ne pas laisser plus longtemps deux missionnaires dans un endroit si exposé. Vu la famine si terrible, je crains aussi (pue vous ne puissiez y trouver de quoi vous nourrir tous les deux : que le P. Chabanel s'en revienne donc sans retard à ;St-Joseph, avec mon

* Ile St-Joseph.

t Le P. Ragueneau.

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messager ; quant à vous, il me semble que vous feriez bien d'abandonner votre mission pour quelque temps, afin de venir ici vous reposer un peu. Je serais heureux de vous voir arriver avec le I'. Chabanel, et si vous êtes en 'langer de mourir de faim, je vous ordonne de venir ici nous rejoindre."

Charles Garnier lut la lettre et sans rien dire, la passa à son compagnon.

Après en avoir pris connaissance, celui-ci sourit tristement et remettant la lettre :

— Juste un mois avant le martyre du P. de Brébeuf, dit-il, je reçus ordre <le le quitter et le P. Lallemant vint prendre ma place... qu'allezvous faire ? ajoùta-t-il, regardant le 1'. Garnier.

— Je ne suis pas en danger de mourir de faim, les glands peuvent me mener loin. Je vais dune rester avec nos pauvres sauvag

Le P. Chabanel n'insista pas. 11 savait que t tûtes les prières seraient inutiles.

— Quand veux-tu partir? demanda-t-il au Huron.

— Ce soir.... Moi et mes camarades, nous voulons aller coucher à Ekarennondi. *

— As-tu quelque message pour les Pères '.

' St-Mathiaa, a trois lieues de St-Jean.

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— Oui . . . J'ai une écorce blanche qui parle, répondit le Cerf-Rusé.

Le P. Chabanel fit un paquet de ses pauvres bardes et de ses manuscrits luirons, puis il sortit pour aller prier une dernière fois dans l'église sur laquelle un chêne magnifique étendait ses branches dépouillées.

Pendant ce temps, Charles Garnier tira d'une boîte un encrier et une feuille de papier et> s'asseyant par terre devant le feu, écrivit à son supérieur la lettre suivante que les Relations ont conservée.

" Il est vrai que je souffre de la faim, mais ce n'est pas jusqu'à la mort. Dieu merci, mon corps et mon esprit se soutiennent dans leur vigueur. Ce n'est pas de ce côté-là que je crains ; ce que je craindrais serait qu'en quittant mon troupeau en ces temps de misères, et dans ces frayeurs de la guerre, qu'il a besoin de moi plus que jamais, je ne manquasse aux occasions que Dieu me donne de me perdre pour lui ; et ensuite, je ne me rendisse indigne de ses faveurs. Je n'ai que trop de soin de moi et si je voyais que les forces fussent pour me manquer, puisque Votre Révérence me le commande, je ne manquerais pas de partir, car je suis toujours prêt de tout quitter pour mourir dans l'obéissance où Dieu

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me veut ; sans cela je ne descendrai jamais de la croix où sa bonté m'a mis."

La lettre écrite, Charles Garnier la remit nu messager et reprenant la conversation :

— Mon frère était à la prise du bourg St- Louis ? demanda-t-il au Cerf-Rusé qui fumait assis près du Peu.

— Oui, répondit le Huron, et comme les Robes-Noires j'étais destiné aux flammes, mais je réussis à m'échapper.

— Tu as vu mourir nos Pères '.

— J'ai vu mourir Héchon .... Pendant qu'on tourmentait Atironta,* je parvins à briser mes liens et je fus bientôt hors d'atteinte.

— Q\w mon frère me raconte ce qu'il a vu, dit le missionnaire.

Le Cerf-Rusé tira lentement quelques bouffées de fumée, puis i] éteignit sa pipe et fixant sur Charles Garnier son regard sombre et perçant.

— Les Robes-Noires auraient l>i<'n ]>u se sauver de la mort, dit-il. Quand les trois survivants de St-Ienace vinrent donner l'alarme, les capitaines les pressèrent beaucoup de gagner Sainte-Marie, avec les autres fugitifs : Pourquoi

* Le P. Lallcmaiit.

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rester disaient-ils, puisque vous ne pouvez manier ni le tomahawk ni le fusil '. Nous resterons pour vous ouvrir les portes du ciel, dit Héchon. D'abord, ils coururent aux eabanes où étaient les malades et les infirmes fjiii n'avaient pu fuir. Et pendant le combat, ils furent toujours à la brèche ... auprès des Messes et des mourants. Tu sais qu'ils furent conduits à St- Ignace pour mourir )

— Je sais tout, mais dis-moi ce que tu as vu de tes yeux.

— Héchon était déjà tout brisé par les coups. lorsqu'on l'amena à l'endroit où il devait être brûlé. Il marchait péniblement, mais il avait l'air joyeux.

Il s'agenouilla pour baiser le poteau où on allait l'attacher et fit une prière. Pendant qu'on le liait, nous apercevant autour de lui, il nous dit : Mes enfants, j'ai pitié de vous plus que de moi : levons les yeux au ciel, dans le plus fort de nos douleurs. Souvenons-nous que Dieu est le témoin de nos souffrances et sera bientôt notre trop grande récompense . . .

On lui amena son petit compagnon, qui se jeta à ses pieds et baisa ses plaies. Il était tout couvert d'écorces de sapin : il avait l'air d'un enfant, il semblait trop faible pour supporter la douleur.

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« )n conduisit le jx-t i t à son poteau et les Ii<> quoia le percèrent avec des alênes. Ils lui enlevaient des morceaux de chair et les faisaient cuire sous ses yeux. Mais sa chair n'était pas bonne à leur goût, ils la jetaient avec dédain. On alluma les écorces qui le couvraient : quand il sentit les flammes, il leva les liras au ciel en gémissant. Il ne pouvait s'empêcher de laisser voir qu'il sentait la douleur.

— Le P. Lallemant languit longtemps !

— Oui! les Iroquois le menèrent dans une cabane pour s'acharner sur Héchon . . . Iléchon était un brave, il avait le cœur d'un grand chef et les supplices les plus terribles n'ont pu lui arracher un cri. pas même un soupir. Sa chair fut trouvée bonne par ses bourreaux. Ils la mangeaient avec délices. Les [roquois s'entendent à manier le couteau. Ils savent enlever la chair jusqu'aux os, sans toucher aux organes de la vie. Ils mettaient le feu dans toutes ses plaie-, Héchon souffrait dans un profond silence, immobile et ferme comme un roche]-. De temps à autre, il élevait la voix pour consoler les Elurons et pour prêcher à ses bourreaux. Ils lui coupèrent le nez et les lèvres. Comme Héchon continuait à parler di Jésus-Christ, ils lui enfoncèrent un fer rouge

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dans la gorge. Son regard resta ferme, assuré, et semblait leur commander.

Tu sais que les Iroquois appréhendent de grands maux, quand ceux qu'ils toi turent ne donnent aucun signe de douleur.

Aussi, ils semblaient fous de rage et de désespoir. Des Hurons apostats les aidaient à tourmenter le Père et se moquaient et riaient.

Ils rirent bouillir de l'eau dans une grande chaudière, lui arrachèrent la peau de la tête et le baptisèrent par trois fois, avec de grandes risées. Comme Héchon respirait encore, ils lui arrachèrent le coeur qu'ils dévorèrent pour se donner un peu de son courage. J'ai dit.

Charles Garnier avait écouté avec toute sa puissance d'attention, les yeux toujours fixés sur le sauvage.

Quand le Cerf-Rusé se tut : Ah, dit-il simplement, si Dieu daignait me faire la çrrâce d'une semblable mort !

Apercevant le P. Chabanel qui rentrait, il se leva, descendit la chaudière, retira les glands qui bouillaient dans la lessive, les lava soigneusement dans l'eau pure, et présentant ceux qui lui semblaient les meilleurs au P. Chabanel, il partagea le leste avec le Huron.

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Ed les taisant bouillir quelque temps avec de la cendre, on ôtait aux glands une partie <1<- leur amertume, mais cela n'eu restait pas moins une nourriture horrible.

— Vous souffrez aussi de la faim à St Joseph ? demanda le 1'. < farnier,

— Oui ! depuis que les Français y sont établis, les fugitifs y accourent 'le tous côtés. La douleur et la faim sont les luîtes <le nos cabanes, répondit le Cerf-Rusé, se levant pour partir.

— Mon très cher frère, 'lit le 1'. Chabanel, se rapprochant du I'. Garnier, je pars, puisque l'obéissance me rappelle, mais qu'il m'est dur «le vous laisser seul, exposé à <les dangers si terribles.

Le P. Garnier serra sa main, sans rien «lire.

— Les sauvages ont encore bien de la peine à me comprendre, continua le P. Chabanel, je ne vous soulageais pas beaucoup <lans vos fatigues, niais toujours vous n'étiez [tas seul.

Charles Garnier sourit et mu; flamme passa dans ses yeux qui semblaient voir plus loin plus haut et plus clair que les autres, comme < risèle «lisait aul refois.

— .l'ai cette impression que nous ne serons pas longtemps séparés, ilit-il simplement.

Le P. Chabanel ressentit un frémissement

indéfinissable, et le regarda longuement, comme pour lire dans sa pensée :

— Je ne pourrai l'obtenir, ou je reviendrai bientôt, dit-il enfin. Il faut servir Dieu jusqu'à la mort . , .

Les deux religieux s'embrassèrent fraternellement.

Le P. Chabanel prit son paquet, jeta sa couverture sur ses épaules et serrant encore une fois son confrère dans ses bras : Que la Vierge Marie vous ait en sa garde ! murmura-t-il.

Debout à la porte de sa cabane, Charles Garnier le suivit des yeux à travers la bourgade.

Depuis le départ des guerriers, un grand calme régnait partout dans le village. D'épaisses colonnes de fumée s'élevaient seules des centaines de huttes éparses dans la vallée couverte de neige.

Charles Garnier ne tarda pas à perdre de vue son compagnon qui se retournait pour lui envoyer des signes d'adieu.

Alors il regarda un instant le ciel, où les études commençaient à briller, puis il rentra dans sa cabane enfumée et en ferma la porte sur lui.

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