II. s
— Je ne vous demande (|ue la plus exacte neutralité.
— Soit, dit Bénédiet.
— Capitaine Bénédiet, je vous invite à souper avec la comtesse de La Croix-Sainte- Anne.
Antonin jeta ces mots d'un ton dégagé, salua du geste son interlocuteur, appela une ouvreuse, lui indiqua fièrement du doigt la loge où il voulait entrer ; et il y entra en effet sans se retourner vers Bénédiet, en homme bien résolu à ne pas reculer.
Bénédiet demeura un instant immobile à sa place, près de cette loge où il venait d'être remplacé par ce jeune fou. En ce moment, une ombre de honte passa dans son esprit en songeant qu'il se faisait le complice d'une étourderie si offensante pour une femme qui lui avait tout sacrifié; ma»s ce remords fut d'ailleurs de courte durée. Le beau dandy
secoua vaillamment sa chevelure, chassa ce nuage importun, et, se jetant au milieu de la foule, il se vit bientôt entouré de dominos agaçants qui le lutinèrent, l'enlacèrent et lui firent une de ces nuits rieuses et charmantes qu'un homme à la mode est toujours sûr de passer au bal masqué.
De son côté, la comtesse avait parfaitement accueilli Antonin de Sarons. C'est que ce n'était plus là cette femme timide et craintive, luttant avec les penchants que donne le monde, coupable à demi, pleine d'hésitations touchantes. Deux mois passés dans le déhre d'un amour, si long -temps contenu, avaient développé cette organisation passionnée, au point d'effacer en elle tout souvenir d'un passé plus chaste. Elle aurait dit hautement à cette heure : « Je suis la maîtresse du capitaine Bénédict , » comme elle eût dit, deux mois auparavant : — Je suis la femme du comte de La Croix-Sainte-Anne. »
C'était lin lerril)le professeur, \oyoz-\ous, que ce premier amant. Il n'avait vu dans cette femme que la perfection des formes, les riches trésors de jeunesse et de beauté, les tyranniques séductions de sa personne. Dans les bras de cet homme, sur son cœur, vide de tout hormis du désir, la comtesse n'avait appris que la volupté; la volupté ardente, sans frein , avec ses aspirations dévorantes , mais aussi avec ses rêves inquiets, ses exigences jalouses, ses violences emportées.
Quand elle vit 4ntonin entrer dans sa loge, cette femme, ainsi faite, éprouva une sorte de secousse électrique qui lit jaillir devant son orgueil froissé une subite et terrible lumière.
Si M. de Sarons avait pu lire sous ce masque, il aurait vu dans le regard, dans le sourire de la femme qu'il espérait séduire, plus de la moitié de sa tâche accomplie. Dans ce
regard et clans ce sourire, il y avait en effet une expression significative pour le plus aveugle. Cette figure pâle, ces yeux ardents, cette respiration pressée disaient et ne pouvaient dire que cette menace, triste et dernière satisfaction de la femme dédaignée : — Je me vengerai ! . . .
Antonin ôta son masque. Il était beau lui aussi, jeune , spirituel , avide de nouvelles amours. C'était, en un mot, un complice très convenable pour une vengeance du genre de celle que méditait la comtesse.
Il commença par montrer du doigt à la comtesse Bénédict qui se promenait dans la salle avec un domino d'une élégante tournure, et dont les façons intimes avec son cavalier prouvaient un accord antérieur à cette rencontre. Au moment où Antonin indiqua Bénédict à la belle délaissée, celui-ci baisait tendrement la main de la femme qu'il accom^»
pagnait. A celte vue, la comtesse éclata de rire. Elle se prit dès-lors à agacer si finement son nouvel adorateur, avec des coquetteries si gentilles et un abandon si fianc que celui-ci regretta presque, pour son honneur, de n'avoir pas une victoire plus difficile à disputer.
Cependant Bénédict ne jeta pas une seule fois les yeux de leur côté , soit que sa vanité fût intéressée à ne rien voir, soit peut-être aussi qu'il fût franchement indifférent au résultat de la scène qui s'était engagée. Tout à coup une apparition inopinée vint le tirer de cette indifférente impassibilité : il avait aperçu au balcon la sombre et pâle figure du comte de La Croix-Sainte-Anne. Aussitôt et sans réfléchir bien positivement aux suites d'une idée plaisante qui lui vint à l'aspect de ce mari, assistant sans s'en douter à l'agonie de son honneur, il courut au vestiaire, prit le dernier domino qui s'y trouvait et alla
ensuite s'asseoir gravement auprès du comte. Là, lui frappant mystérieusement sur le bras :
— Hélas! monsieur le comte, lui dit-il d'une voix sépulcrale, vous n'êtes pas le seul !...
Le comte tressaillit et regarda curieusement le masque noir qui T interpellait. Bénédict continua du même ton.
— Hélas! hélas! monsieur le comte, si chaque mari trompé prenait ici la parole pour se plaindre, sa plainte ne fût-elle qu'un murmure, vous entendriez bien un autre bruit; tous ces cris de folle joie, seraient couverts, le galop passerait inaperçu, les timbales de l'orchestre, le cuivre des trombonnes sembleraient bourdonnements d'abeilles, gazouillements de petits oiseaux.
— Monsieur!... s'écria le comte en fesant
un iiiouvcnienl pou»' airacher le capuchon (lu lugubre domino.
Mais celui-ci arrêta le gesle avec une main de fer ci continua avec le plus grand calme. — A quoi sert la fureur, mon frère? Quand vous m'aurez frappé en serez- vous moins... cecjuc je vais être, si déjà je ne le suis?... Daignez m'épargner un mot (jui s'arrête dans ma gorge comme l'enveloppe épineuse du marron.
Le comte lit un effort terrible pour dégager son bras pris comme dans un étau.
— Silence!... dit le domino et suivez la direction de ma main. Yous voyez dans cette loge une fringante espagnole, n'est-ce pas ?. . . Eh bien! monsieur le comte, votre cœur estil donc mort?.. Votre front est-il donc revêtu d'un triple airain, selon l'expression d'Horace.
Et comme le comte se taisait :
— Parbleu ! mon brave homme , s'écria Bénédict du ton le plus enjoué, si ça \ous vous amuse, c'est fort bien fait, et vous m'en voyez tout ragaillardi!.. Vous êtes trompé, nous sommes trompés !.. Bagatelle !.. Or sus, vive la philosophie et allons boire!...
Mais le comte échappa cette fois à la main qui le retenait et s'élança d'un bond de tigre dans le couloir, sans daigner s'occuper davantage de son interlocuteur.
Il avait reconnu sa femme.
— A la bonne heure!... dit Bénédict resté seul ; demain sans doute les grilles d'un couvent, en se fermant sur la comtesse, m'auront délivré d'un amour infiniment trop prolongé. Je suis seulement inquiet de savoir comment ce pauvre Sarons se tirera de là!...
Puis passant brusquement à un autre ordîc d'idées, Bénédict courut rejoindre un
elinrmant domino rose avec lequel il devait souper.
Cependant le comte se fit ouvrir la loge qui touchait immédiatement à celle de la belle espagnole ; avant de faire un éclat , il voulait être bien sûr que c'était là sa femme. En conséquence, il colla son oreille contre les ais delà loge; mais il n'entendit d'abord que des rires confus, peu après il distingua une voix qui ne lui laissa que la plus poignante certitude.
La comtesse raillait en ce moment M. de Sarons sur l'étrangeté de son costume, et M. de Sarons se défendait joyeusement. Enlîn quelques paroles furent échangées à demi-voix, et presque en même temps Antonin se pencha vers la comtesse. Celle-ci fit un mouvement gracieux pour livrer son cou aux lèvres de son heureux cavalier; mais l'audacieux, trouvant sans doute la faveur légère, releva brusquement la barbe de dentelle
noire du masque et prit un baiser rapide sur une bouche charmante (|ui ne se retira que tardivement et pour la forme, La comtesse fit, il est vrai, une petite menace mutine, mais qui promettait bien autrement d'indulgence pour de plus hardis empiétements.
Quoiqu'il dut être préparé d'avance aux incidents de ce tête-à-tête, le comte se sentit frappé au cœur d'un froid mortel. Il resta un instant comme anéanti. Enfin la colère le réveilla ; une colère furieuse qui respirait sang et meurtre. Cependant en sortant de la loge, il eut encore assez de sang-froid pour aller jusqu'au vestiaire demander un costume et un masque, afin de n'avoir pas le public pour confident de son affront dans ce qui allait suivre.
Mais là ce fut un autre embarras. Le costumier du théâtre n'avait plus de dominos; il fallait le temps d'en aller chercher un au
ileliors ; pendant ce relard le comte écumaît de rage.
— Un peu de patience !.. disait tranquillement le loueur ; ça va venir ! . .
Mais le comte ne pouvait plus maîtriser ses émotions; il allait peut-être s'élancer, oubliant toute prudence, et son honneur et le scandale d'un éclat, lorsqu'il aperçut dans un coin du vestiaire un étalage d'oripeaux brillants et chamarrés qu'il indiqua du doigt.
Le loueur se leva et dit avec emphase :
— C'est un superbe costume de Polichichinelle ! . . Monsieur veut-il voir ça , en attendant?
— Je veux le mettre !... répondit le comte en ôtant son habit.
— Monsieur veut rire?..
— Je veux ce costume !.. répéta le comte hors de lui.
— Qu'à cela ne tienne! dit le niarcliand enclianté. Au fait, je ne vois pas pourquoi on a renoncé à cet intéressant Polichinelle... C'est ça qui est du reluisant!... Peut-être cnferezvous revenir la mode!... Dieu! de Dieu! comme ça vous va bien... on dirait que vous avez été coulé dedans!.. Vous pouvez vous vanter d'être joliment farce, allez ! . .
Sur ces entrefaites, Antonin de Sarons était sorti de sa loge dans le dessein de se débarrasser de son costume de Pierrot'*, la comtesse lui ayant déclaré qu'elle ne sortirait à son bras que lorsqu'il aurait repris son habit de ville. Heureusement pour le jeune fou, il avait conservé son habillement sous cette large veste blanche dont il n'avait pu s'affubler qu'après une orgie de bas étage , ainsi qu'il arrivait si souvent à la jeunesse dorée de Paris, en ce temps là, fort prés de nous , où ces messieurs voulaient être pris pour deslaquaisen goguettes, tant à leur lan-
gage qu'à leurs façons. Eh ! n'avait-on pas vu au temps de M. de Uichelieu, sous Louis XV, les grands seigneurs s'étudier à ne point parler français!
M. de Sarons aperçut dans le couloir un jeune drôle assez mal vêtu qui semblait envier le plaisir des autres et n'oser pas y prendre part.
— Ohé! golpeur y dit le jeune gentilhomme, dans l'argot d'emprunt du carnaval, sauras-tu me déficeler mdi pelure,^
— Et le vouloir ! . . répondit l'autre du plus grand sang-froid.
— Et une roue avec? ajouta Antonin fesant briller une pièce de cinq francs.
— Merci, mylord!.. fit le gamin empochant l'écu.
Et prenant le premier coin venu pour ca-
binet de toilette, M. de Sarons se trouva déshabillé en un tour de main.
— Où va le butina*,, demanda le valet de chambre improvisé.
— Je te le donne.
— Bezigue!.. fit le drôle à part lui , il a effarouché le linge ou bien il est pochard!.. Ahben!.. Tiens! tant pire!
Pendant ce soliloque, Antonin était rentré dans la loge. L'enfant de Paris resté seul passa la veste et le pantalon du Pierrot, se couvrit du masque et courut comme un trait devant lui, avec force gambades, sans plus réfléchir sur l'aubaine dont il profitait.
Il n'eut pas fait ainsi vingt pas qu'il se sentit frapper rudement sur l'épaule. Il se retourna après un effroyable juron, et se trouva face à face avec un Polichinelle qui lui bar-
rail lo passngo ol seuiblail L) loisor d'ui» aiinicnaçaiU.
— Oli! e'ite balle!... s'écria PieiroL; bon jour, monsieur...
— Deux mots, monsieur!., dit Polielnnelle d'une voix sourde en se rapprochant de lui.
— J'ai pas le temps!... répliqua Pierrot qui voulait aller danser.
— Mordieu! vous le prendrez !.. poursuivit Polichinelle du môme ton en serrant le bras de l'impatient Pierrot.
— Yeux-tu bien me lâcher?... cria Pierrot.
Polichinelle serra plus fort.
— Ah ! ça quéque t'as donc , vieille nippe du petit Lazari?.. Est-ce qu'on vous doit
qnéqiie chose, que lu m'arraches la peau, vilain chameau empaillé?
Et Pierrot (il de \igoureux efforts pour se dégager ; mais Polichinelle tint bon ; de telle sorte que tirant de ça, tirant de là , ils se trouvèrent en (in devant le vaste foyer du théâtre où ils entrèrent poussés par un groupe de curieux.
Là Pierrot espéra un instant se perdre dans la foule et échapper ainsi à son persécuteur dont il ne pouvait comprendre racharnement opiniâtre. Cette lutte (init par attirer l'attention générale : il y avait quelque chose de si grotesque dans la grave fureur de Polichinelle et dans l'impatience bruyante de Pierrot, que tout le monde en voulut savoir la cause.
Lassé enfin de traîner ce boulet, Pierrot s'arrêta brusquement et s'écria :
— Ah ça! finiras-tu, vieux portier de Bi- II. U
cotre?.. Assez de |)alicnce comme ça pour une fois, je t'en préviens... T'en veux donc Une pchée P.., Suflit!.. on \a vous servir!
A ces mots d'une brutale énergie , la foule fit spontanément un grand cercle et les deux champions se virent entourés d'un mur compact et bourdonnant, aux mille tètes animées par l'atmosphère joyeuse et chaude de la salle et aussi par la curiosité qu'excitait cet étrange incident.
Pierrot se posa fièrement devant Polichinelle dans l'attitude de l'enfant de Paris, joueur de savatte et expert dans l'art distingué, bien qu'un peu vulgaire, de passer la jambe. \
— Bravo Pierrot ! . . . cria tout un mur bariolé de débardeurs, de Suissesses, de marins, de laitières et de postillons de Longjumeau.
Polichinelle, d'abord immobile et comme
étourdi de ce bruit, de ce cercle, de ces regards et surtout de cette gaîté qu'il ne partageait pas, jeta autour de lui un regard qu'obscurcissait un masque évidemment trop étroit. Puis il fit un mouvement au milieu de cette cohue et sembla vouloir se faire jour au travers pour échapper à cette sorte d'exhibition de lui-même qu'on voulait le forcer adonner.
Ce n'était pas le compte de la foule qui avait résolu de s'amuser de Polichinelle et malgré Polichinelle. Les rangs se resserrèrent donc et un cri partit au milieu des huées.
— Polichinelle caponne!,.
Le malheureux Polichinelle haussa les épaules et se croisa les bras.
Alors Pierrot, imitant le cri guttural du Polichinelle de la Foire, se mit à dan ?er de-
vant son adversaire, avec les poses les plus burlesques, les gestes les plus agaçants, la pantomime la plus impertinente qui se pût voir.
Un rire olympien éclata parmi les spectateurs (le cette mauvaise facétie. Encouragé par ce succès, Pierrot se lassa bientôt de ses inutiles cabrioles devant son impassible ad-, versaire , et voulant en venir à un résultat plus positif, il se prit à faire le moulinet avec la longue manche de sa veste blanche, de manière à frapper deux ou trois coups sur l'immense nez de carton de Polichinelle.
Celui-ci ne put retenir un premier mouvement de colère et de son sabot pointu , il atteignit brusquement quelque part le facétieux Pierrot.
Ce fut un hourra d'exclamations et de claquements de mains.
— Bravo! Polichinelle!... bravo!... bien visé I . .
Pierrot chantant de plus belle son petit air guttural, recommença sans s'émouvoir son moulinet ; Polichinelle voulut naturellement redoubler la première correction , mais cette fois Pierrot qui avait prévu le geste , se saisit delà jambe de son adversaire et le fit aussitôt danser furieusement sur un pied, en tournant très vite dans le cercle des masques qui se pâmaient d'aise.
Polichinelle furieux saisit Pierrot aux cheveux; mais Pierrot n'en chantait que plus fort et n'en dansait qu'avec plus d'ardeur.
Les postillons, les débardeurs , les Suissesses et les laitières ne riaient plus ; ils hurlaient en se tenant les côtes.
Tout à coup Polichinelle fit un effort, mais un effort si puissant et si terrible, qu'il tomba à la renverse, entraînant sur lui Pier-
roi, avec lequel il se roula pesamment, tantôt dessus, tantôt dessous, aux pieds du cercle qui s'élargit, mais ne rompit point.
Ce diable de Pierrot chantonnait toujours son air de marionnette; il semblait ne voir qu'un jeu dans cette lutte où son adversaire apportait visiblement un courroux qui tenait de la rage.
Un officier de police s'approcha et allongea la tête par-dessus les curieux ; mais un beau postillon tout chamarré de galons faux le rassura sur cette lutte en disant :
— C'est la comédie!... Vous voyez bien que Pierrot chante !... histoire de rire et de s'amuser en société, avec la permission de l'autorité!...
— Au fait, si ça les amusel dit l'agent avec bonhomie. Je m'en vas souper!...
— Bon appétit I . . . répliqua le joyeux pos-
lillon ; cl il reprit sa place de curieux.
En ce moment justement Policliinclle avait le dessus, et il tenait la tête de Pierrot si bien collée sur le parquet , que celui-ci ne pouvait faire un mouvement -, Polichinelle en profita pour se pencher, sans danger, sur son adversaire et lui dire à l'oreille ce peu de paroles d'une voix sourde et terrible :
— Vous êtes un lâche, monsieur le baron! . .
— Plaît-il?... dit Pierrot en faisant le saut de carpe et reprenant le dessus à son tour. Puis il cria à tue-tête dans l'oreille de Polichinelle :
— Baron toi-même, entends-tu?... Ah!
mais !... vous en êtes un autre !...
Et d'un coup de poing il lui cassa son grand nez pointu; ce qui faillit renverser de plaisir tout un rang de débardeurs, qui cependant n'avait rien entendu du colloque.
Dé(îi(léinciil Pierrot ne clianlait plus, et il s'était mis tout de bon en colère. — Il releva d'abord ses manches jusqu'aux coudes, et se reprit à frapper dru et fort sur la face de Polichinelle, sur sa bosse, sur son ventre, avec une prestesse et un acharnement dont l'expression ne pourrait donner l'idée.
— Pas si fort!... Pierrot; pas si fort!... disaient les plus humains du cercle.
— Va toujours!... dit une laitière charmante qui n'aimait pas les Polichinelles.
— Hou! le vilain bossu!... criaient en chœur toutes les laitières.
Tout à coup Pierrot cessa de frapper, comme s'il eût voulu reprendre haleine; il resta deux secondes environ immobile, puis il étendit les bras et tomba lourdement sur le côté.
Polichinelle se releva lentement; il était couvert de poussière, et son habit de perroquet tombait en loques. Il était piteux à voir.
Cependant Pierrot restait sur le parquet et ne bougeait non plus qu'un terme.
— Que diable a-t-il? dit un Fra Diavolo de l'assistance.
\5i\ débardeur se courba et se releva aussitôt en se bouchant le nez.
— Respect au courage malheureux, s'écriat-il d'une voix solennelle : son souper lui a fait mal!...
— Bah ! firent les autres en regardant à leur tour; c'est donc du vin ce qui coule?...
— Parbleu! que veux-tu que ce soit?...
— Mille tonnerres, c'est du sang î. .. s'écria une poissarde qui avait de superbes favoris noirs, et qui releva avec vigueur le malheu-
lieux Pierrot, lequel était étendu sans mouvement et sans \ie.
Vingt bras s'emparèrent aussitôt de Polichinelle, qui n'avait pas tenté de s'échapper.
— A l'assassin!... crièrent les hommes.
— Au feu!... crièrent les femmes.
Et dans moins d*une minute, ce fut une confusion, un pêle-mêle, un sauve-qui-peut général.
La police arriva trop tard, comme à l'ordinaire, escortée de sergents et de gardes. Polichinelle fut mis entre deux haies de soldats, et conduit au bureau du commissaire, sans qu'il eût dit un mot ou fait un geste qui indiquât qu'il avait la conscience de ce qui venait de se passer.
D'un autre côté, on emporta le cadavre de Pierrot sur une civière.
Puis les valets du théâtre survinrent avec des éponges et de Teau. On lava la place du meurtre; le sang disparut, et, une demiheure après, la danse, ses bruits, ses galops délirants, sa bacchanale échevelée avaient repris leur cours.
Ce n'était point une indifférence inhumaine pour le malheur qui venait d'arriver : on l'avait tout simplement oublié.
Le commissaire était assis dans un grand fauteuil de cuir devant une table fort sale, et dans une pièce étroite et assez mal éclairée, dépendante du théâtre, sur la porte de laquelle on lisait : Bureau de police. Ce commissaire avait un habit fait par Chevreuil, des bottes vernies, des gants jaunes et une canne à pomme d'or ciselée. Il était pour le moment de fort mauvaise humeur : on l'avait arraché au tête-à-tête le plus délicieux pour le forcer à verbaliser. Le crime du meurtrier avait dès-lors pour lui un double ca-
GO
raclure do scélératesse. Aux yeux du magistrat, l'inopportunité môme de l'action était une circonstance aggravante d'une atroce perversité.
On introduisit le prévenu.
Deux agents le tenaient fortement par les bras et le serraient de près, bien qu'il ne fît pas de résistance. Il resta debout et en silence à quelques pas du commissaire.
— Avancez ! ... dit le magistrat.
Et, avant de savoir si l'accusé voulait obéir, un agent lui donna une bourrade qui le fit trébucher contre la table du commissaire.
., — Pas si près ! ... dit celui-ci avec hauteur. Seconde bourrade pour le faire reculer.
— Misérables!... murmura le prisonnier.
— Faut-il mettre les menottes?... demanda Tun des agents à son chef.
— Nous verrons tout à riicurc, répondit celui-ci. Otez le masque de cet homme!...
Le prisonnier, dont l'un des bras se trouvait libre, arracha lui-même le masque, et montra une figure d'une pâleur livide, maïs noble et empreinte d'une énergie remarquable dans la position où il se trouvait.
—Vos nom et prénoms?... dit le commissaire sans le regarder.
Le prisonnier sembla hésiter un instant , puis il répondit d'une voix calme et distincte ;
— Stanislas Alain comte de La Croix- Sainte-Anne!...
Le commissaire leva les yeux froidement ; mais sa physionomie n'exprima aucune surprise 5 l'ennui dominait toujours.
— Le conte est bon, dit-il en jouant sur le mot avec une gaîté de mauvaise humeur.
Toute rescoiiado répondit par un ricanement général à celte saillie du chef.
Et cependant l'incrédulité du commissaire, sur la qualité de celui qu'il interrogeait, avait bien quelque apparence de fondement : rien ne pourrait donner une idée de l'aspect grotesque et misérable de ce costume de Polichinelle fané et en pièces, tout souillé de poussière et reluisant çà et là de paillettes et de clinquant.
— Votre profession? continua le commissaire.
- — Lieutenant-Général en disponibilité ! . . .
Le commissaire leva les épaules; l'escouade se pâma dans un fou rire.
' ■— Trêve à ces plaisanteries !.. dit avec hauteur le magistrat, en continuant de dicter à son secrétaire.
Celui-ci ('(liMî :
(( Lequel inculpé refusant de dire ses vé- « rilables nom et profession , a évidemment « usurpé des titres et ([ualificationsqui ne lui « appartinrent jamais... »
— Plût au ciel ! . . . murmura le prisonnier, interrompant le protocole.
— Silence!... dit le commissaire.
— Silence donc!... cria l'escouade tout entière.
« Usurpation dont on pourra se con-
« vaincre facilement , i> continua le magistrat « en confrontant ledit inculpé avec les « derniers signalements donnés à la Préfec- « ture de police de trois ou quatre forçats « ayant rompu leur ban , et sur lesquels on « n'a pu encore mettre la main. »
— C'est juste, dit un agent. Pour moi, je crois le reconnaître : ou ma mémoire n'est
pas exacte, ou c'est Tiastien, dit Trompc-Ia- Mort!,.,
— Je le reconnais, moi, dit un autre : c'est bien lui!... Il vient de Brest.
— Écrivez, dit le commissaire.
« Confrontation d'autant plus facile, cpic, « dès l'abord, et sans aucune instigation, les « agents de notre service ont parfaitement « reconnu, etc., etc. »
Un sourire d'une expression amère et poignante anima, une seconde, les lèvres du prisonnier.
— Ça t'embête d'être reconnu, mon vieux, lui dit alors le loustic de la bande ; c'est égal, monsieur le comte, on vous traitera avec tous égards dus à votre rang!...
Cette plaisanterie eut un succès prodigieux et dérida le commissaire lui-même,
d'autant mieux que sa besogne touchait à sa fin.
— Sait-on le nom du mort?... demandat-il avant de s'éloigner.
— Biaise Finet , figurant au théâtre des Funambules!... répondit un sergent.
Le prisonnier fit un signe d'incrédulité.
— Qui l'a reconnu?... demanda encore le commissaire.
— Son frère qui joue les Cassandre au même théâtre.
— Un fameux farceur!... dit le loustic. Quand il a reconnu Biaise, il a pleuré d'une si drôle de façon, que j'*ai cru qu'il avait la colique.
— C'est impossible!... murmura le prisonnier.
— Conduisez cet homme!... dit alors le II. 5
GC
commissaiicv sans prendre garde à celle observalion.
Et il sortit en souriant pour rejoindre une belle Suissesse qui venait d'allonger la tête par la porte entrebâillée.
Alors le prisonnier demanda un fiacre.
■ — Et de l'argent, mon \ieux?,.. dit un homme de l'escouade.
Le prisonnier lui donna une pièce d'or.
— Ah î ah ! mon gaillard, s'écria le loustic; il paraît que nous avons fait quelque bon coup cette nuit... Excusez, mon général ! . . .
Puis on fit avancer une voiture, et le chef de l'escouade cria au cocher :