AU DÉPÔT
* On appelle ainsi le bâtiment nouvellement construit dans la seconde cour de la préfecture de police. C'est là que sont retenus provisoirement, sous la main de la justice, les individus arrêtés préventivement, et ceux qui ont été pris en flagrant délit. C'est la première halte que Ton rencontre sur le chemin de la Force ; la Souricière n'est que la seconde étape.
A Tombredu clocher.
Ce jour là, il faisait un temps joyeux dans la petite vallée de Saint-Pierre.
C'était par une belle matinée d'hiver. Le soleil faisait briller chaque brin d'herbe de la prairie comme un épi de diamant. Ce long tapis qui se déroule entre les deux églises de Saint-Pierre et de Saint-Crépin, saupoudré par la gelée blanche, éblouissait l'œil par des myriades de perles de cristal.
Les cloches sonnaicnl à toute volée; ce qui (levait faire trembler pour la sûreté du clocher, passablement décrépit. La place de l'Église était toute couverte de paysans en habits de fôte, ayant des nœuds de rubans blancs et rouges à la boutonnière, et beaucoup de joie sur la figure. '
Tout ce monde avait l'air d'une même famille assemblée dans le but de quelque pieuse et chère solennité. On entendait dans les groupes des rires francs et prolongés; les jeunes garçons et les jeunes filles échangeaient de galants propos , avec mesure toutefois, mais aussi avec la simplicité un peu rustique du paysan périgourdin. Les pères de cette jeunesse allongeaient leurs têtes grises par les fenêtres des cabarets environnants, et semblaient surveiller, avec une affectueuse indulgence, ce pêle-mêle d'enfants dont aucun ne leur était étranger et qu'ils connaissaient tous par leurs noms.
Plus loin on entendait les musettes s'accorder 5 et çà et là, dans la foule, des coups de pistolets tirés à rimpro\iste faisaient crier les jeunes filles, aboyer les chiens et fuir les petits enfants, aux grands éclats de rire des commères, que ces tapages, remplis de souvenirs, rajeunissaient de quelque \ingt ans.
C'était une noce, morbleu! une noce comme au bon vieux temps! M. Merlier^ notre ancienne et respectable connaissance, mariait sa seconde fille Jeanne avec le fils d'un propriétaire-cultivateur du vallon; beau et brave jeune homme qui s'était épris de la jeune fille du maître d'école', en la voyant prier de si bon cœur devant l'autel de la Vierge, toutes les fois qu'il venait à la messe, c'est-à-dire quand les travaux lui en laissaient le temps.
Léonard avait vingt-cinq ans; Jeanne n'en
avail que seize. M. Mcrlier avait bien eu d'abord quelque répugnance à marier sa fille si jeune, mais (|uand il se fut aperçu que Jeanne le désirait, que madame Merlier approuvait ce désir, et surtout enfin quand Léonard, un beau soir, lui eut dit les larmes aux yeux :
— C'est la bénédiction du bon Dieu que vous me refusez !...
Le digne homine secoua la tête, prit son Jâton d'aubépine et s''en alla trouver son curé. Il en était ainsi dans tous les cas difficiles; et la question ne manquait jamais d'être résolue selon la raison du cœur, qui, à tout prendre , n'est pas la plus mauvaise.
Le vieux curé, qui connaissait Léonard et ses parents depuis leur baptême, rassura le maître d'école sur ses anxiétés paternelles par un argument irrésistible.
— Vous reconnaissez, lui dit-il, que ce jeune homme a toutes les qualités nécessaires pour faire un bon et honnête époux-, vous chercheriez Yainement son pareil dans toute la paroisse; il est évident qu'un an ou deux ne changeraient rien à ses qualités ni aux mérites des parents qui l'ont élevé ; confiezvous donc en Dieu, mon vieil ami ; il n'est jamais trop tôt pour faire ce qui est sage.
Alors le maître d'école répondit :
— ^^Au fond du cœur j'étais bien de cet avis, mais à présent que notre 'père a parlé, je suis bien plus sûr du bonheur que je vais faire.
Et il s'en alla porter ces conclusions à la bonne madame Merlier, qui pleura de joie; à Léonard, qui lit des bonds de chevreuil, et à la belle Jeanne, qui se jeta au cou de sa mère instinctivement, comme il est dans l'ordre en pareille occasion.
Apres cette explication, il n'y aura plus rien d'étonnant pour le lecteur dans tout ce tintamarre de cloches , de musettes et de coups de pistolet, véritable révolution en regard des habitudes calmes et silencieuses du petit village de Saint-Pierre.
Cependant une voix cria tout-à-coup :
— - Les voilà ! les voilà ! . . .
Et la porte du maître d'école s'étant ouverte, les nombreux assistants se mirent en haie et laissèrent délUer les nouveaux mariés.
M. Merlier donnait le bras à sa fdle vêtue de blanc et blanche elle-même comme un beau lys. Il y avait bien quelque chose de sérieux dans ces grands yeux bleus si limpides, mais il était facile de voir que c'était là tout simplement l'effet du sentiment religieux qui dominait le grand acte qu'elle allait accomplir. Un dernier sourire n'était pas
encore entièrement effacé de cette bouche fraîclie comme une rose des champs. On voyait enfin qu'il y avait du bonheur dans cette âme candide, mais un bonheur bien doux, bien intime, et surtout une pensée de tendre et pieuse reconnaissance pour ceux à qui elle le devait.
Le marié, dans l'enthousiasme de son triomphe, avait cru devoir manifester son allégresse par des signes extérieurs. 11 avait donc mis un gilet rouge éclatant, une cravate jaune serin et un habit bleu céleste pourvu de boulons, si étincelants au soleil qu'on ne pouvait le regarder. Il faisait l'effet d'un véritable miroir à facettes. Ainsi radieux et resplendissant, le bon Léonard eût été parfaitement grotesque à la ville : au village il fut admiré. Jeanne, qui avait plus de goût peutêtre que beaucoup de ses jeunes compagnes, se contenta de ne point prendre garde à cette recherche de couleurs tranchées; et il faut
bien dire aussi, à l'éloge de Léonard, ([uc ce luxe burlesque ne pouvait réussir eomplèlement à déparer une belle taille assez élégante, môme aux jours ordinaires. Il n'en restait pas moins au jeune liommc, pour se rendre agréable à sa fiancée, ses grands yeux noirs expressifs, ses belles dents et son sourire franc et amical. La félicité de Jeanne éclatait dans son regard; aussi ne fut-on point surpris de lui entendre prononcer au pied de l'autel le oui fatal (ï une \oi\ cldiïre, distincte et de l'air le plus délibéré.
Le \ieux curé fit un discours aux jeunes époux sur leurs devoirs réciproques. Il rappela cet autre mariage qu'il avait célébré, quatre ans auparavant, dans la même famille; mariage si différent par la distance des rôles réservés aux deux fdles du même père et de la même mère. Jeanne ne devait rien envier à Esther : la femme du paysan avait devant elle un chemin plus facile que la femme du
grand seigneur : une vie simple et occupée est déjà une vie heureuse. Il semble aussi que Dieu soit plus souvent parmi ceux qui se meuvent et respirent à Tombre du clocher. En terminant, enfin, le bon pasteur demanda à la paysanne une prière pour la grande dame; Jeanne obéit et pria avec ferveur.
La cérémonie terminée, les convives allèrent s'asseoir au festin nuptial avec redoublement de tapage et de jubilation.
Léonard avait fait les frais de ces magnificences en garçon généreux et dont la récolte a été bonne. Il y avait à ce repas assez dopâtes monstrueux pour suffire convenablement à l'appétit de quatre-vingts personnes. Il n'y avait pourtant que quarante convives à table et tout disparut, grâce à ces admirables estomacs périgourdins que les héros d'Homère eux-mêmes eussent enviés.
Le vin du pays fut versé à pleins brocs.
M. Mcrlicr se mit, pour la première fois de sa \ie, en pointe de gaîté et chanta au dessert. Ce fut le signal des refrains redits en chœur et avec des voix si terribles et si tonnantes que les vitres en tremblaient.
Vers le soir, quand l'heure fut venue de se séparer, les convives radieux allèrent se coucher, presque sourds, fort enroués, et bien convaincus néanmoins de s'être immensément divertis.
L@ souvenir de cette noce resta gravé dans les esprits bien autrement que celui du mariage de l'aînée des filles du maître d'école. Le comte de La Croix-Sainte-Anne avait cependant, à cette occasion, fait beaucoup de bien aux pauvres familles de la paroisse; mais il n'y avait pas eu de festin. Et puis, pour ces bonnes gens, ce n'était plus là un des leurs. Le bienfait s'était effacé peut-être parce qu'il ne s'appujait pas sur leur cœur. Ici, au contraire, cette heureuse journée res-
ta dans la mémoire de tous , parce qu*ellc leur rappelait un plaisir pris en commun, par gens de même taille. Il n'y a là ni ingratitude, ni jalouse envie : c'est la communion de l'égalité.
La maison des nouveaux époux était fort peu éloignée de récolCjCt cependant madame Merlier se sentit vivement émue quand elle vit sortir de sa demeure son dernier enfant. Depuis le jour où sa fille aînée avait quitté le village, hélas ! sans nul espoir de retour, la pauvre mère avait senti comme un trait aigu s'attacher à son flanc. En vain elle avait vu devenir grande et belle sa petite Jeanne si aimante aussi ; dans une injuste mais pardonnable préoccupation, elle ne lui avait pas tenu compte de son humeur toujours égale, de sa piété si douce, de son contentement au sein d'une vîe obscure et simple. Nous sommes ainsi : nous aimons jusqu'aux défauts de ceux que nous avons perdus. Esther,
la rêveuse jeune fille qui avait appelé de tous ses vœux un autre monde que le monde de sa mère, Esther avait bien plus de caprices, bien plus d'exigences -, et précisément pour cela, madame Merlier vivait presqu'exclusivement dans le souvenir de sa fille ainée. Les rares lettres qu'elle avait reçues à de lointaines occasions, de cette enfant de prédilection, ne la quittaient ni jour ni nuit. Elle ne l'aimait tant, sans doute, que parce que son instinct de mère l'avertissait que cette nature inquiète et fiévreuse avait besoin d'une amie attentive et persévérante. Toutefois elle se reprocha souvent cette préférence secrète de son cœur ; c'était peut-être la seule faiblesse dont elle eût la conscience troublée, la digne femme ! Hélas ! si elle s'en accusa auprès de son confesseur, elle dût s'avouer à elle-même que sur ce point elle resterait une pénitente incorrigible.
Jamais Jeanne, il est vrai, n'eut lieu de
s'apercevoir de ce sentiment qui l'eût peutêtre afïligée. Madame Merlier redoublait de soins et de bontés pour cet ange si digne d'être aimé. C'était une sorte d'expiation qu'elle s'imposait lorsque sa pensée avait été trop long-temps loin de sa plus jeune fdle; et cette expiation lui était facile.
Quand donc Léonard se leva pour emmener sa femme, madame Merlier sentit toutes les fibres de son âme se réveiller enfin. Elle comprit alors les mérites angéliques de celle qui ne lui avait jamais donné que bonheur et satisfaction. La pauvre femme entoura sa fille de ses bras tremblants ; des larmes roulaient dans ses yeux. Jeanne sentit son cœur défaillir à ce témoignage plus expressif qu'à l'ordinaire de l'amour de sa mère , et , au fond de son âme, elle se reprocha d'avoir voulu être heureuse autrement que jeune fille. Il lui sembla que c'était un indigne sacrilège de faire couler les pleurs de cette
mère vénérée, et, brisée sous le poids de son chagrin , elle tomba à genoux en poussant des cris douloureux.
Cependant M. Merlier intervint dans cette lutte déchirante.
' — Marthe, dit-il à sa femme avec une onction vraiment chrétienne, Marthe, sèche tes pleurs, et remercie Dieu avec moi de ce qu'il nous a permis d'être là tous les deux pour bénir ce soir notre enfant.
A cette voix, à laquelle elle avait toujours obéi, madame Merlier se dégagea doucement des étreintes de sa fille, et s'agenouilla près de son époux. Le maître d'école se recueilht un instant, et récita la prière du soir au milieu d'un silence profond. Le bon Léonard n'osant pas néanmoins laisser percer son impatience , et s'agenouilla à côté de Jeanne, dont la douleur s'était un peu calmée , quoique son sein fut encore sou-
levé par de gros sanglots. Le père pria longtemps ; la mère et les enfants dirent les relions. Les deux vieillards se levèrent ensemble et bénirent les jeunes époux agenouillés, Enfm Léonard emmena Tépousée, après un salut respectueux adressé à M. et madame Merlier.
Le lendemain, madame Merlier s'en alla à la première messe prier encore pour ses deux filles, et le calme rentra dans son esprit. En sortant de l'église, elle se dirigea vers la nouvelle maison de Jeanne ; et de loin elle aperçut celle-ci qui , de sa fenêtre , lui tendait les bras joyeusement. Alors la bonne mère pressa le pas et se sentit presque gaie, quoique séparée de son dernier enfant.
Léonard embrassa sa belle-mère avec une tendresse respectueuse , et lui dit avec une simplicité pleine d'effusion :
— Mère , venez souvent ; ça nous portera
bonheur a votre fille et à moi !
Un [)eu j)lus tard, madame Mcrlicr redescendait vers le bourg. Sa marclie était plus Icgcrc ; son regard voyait mieux cette vallée où elle avait eu de si beaux jours ; son âme enfin s'ouvrait à de nouvelles espérances , et chantait par la pensée un pieux cantique d'allégresse et d'actions de grâces. Au tournant de la route et au moment de rentrer chez elle, dans cette heureuse disposition, la bonne dame tressaillit, s'arrêta tout à coup et porta la main sur son cœur, qui venait de battre bien fort ; c'est qu'elle avait aperçu le facteur rural, avec son chapeau ciré, ses parements rouges et sa petite boîte de cuir verni.
Le facteur s'arrêta aussi : il avait de son côté aperçu madame Merlier; il lui souriait : il avait une lettre pour elle , et la montrait de loin.
La digne femme retrouva ses jambes de vingt ans, elle accourut, se saisit, toute trem-
Liante, (le la lettre, reconnut récriture, et poussa un cri de joie ; elle eût volontiers embrassé le facteur, qui paraissait enchanté du bonheur qu'il apportait.
— Merci!... dit-elle, mon bon ami, merci !... c'est de ma fille, de ma chère fille!...
Elle porta d'abord la lettre à ses lèvres ; le bonheur brillait à travers ses humides prunelles; puis, tremblante d'émotion, d'impatience, elle ne prit pas le temps de rentrer chez elle pour lire cette bienheureuse lettre. Elle s'assit au pied d'un saule de la prairie, et là elle demeura absorbée dans une profonde méditation.
Hélas! qu'a-t-elle lu la mère chrétienne? quelles désolantes révélations contiennent donc ces pages sur lesquelles son regard reste fixe et glacé ? Mon Dieu ! pourquoi cette lettre n'est-elle pas venue quelques jours plus tard? pourquoi cette pauvre mèren'a-t-elle
pu jouir au ilioins aujourd'hui do sou Ijoiihcur d'iiicr ? Trislcet amùrc déception inséparable des destinées Iiuniaines! On dirait que le ciel se réjouit de ces désappointements cruels qu'il prodigue aux cœurs aimants. Et pourtant on nous a appris que Dieu ne pouvait se réjouir du mal! C'est qu'alors, sans doute, il frappe ses élus sans les maudire, comme il frappa son Fils, notre frère. C'est dans ce sens qu'il est vrai de dire que la douleur est un creuset où s'épurent les sentiments humains qui tendent vers Dieu.
Madame Merlier venait de recevoir la lettre que nous avons donnée plus haut, et que lui écrivait la comtesse de La Croix-Sainte-Anne, sa fille, au plus fort des combats de son cœur contre sa raison. La respectable mère ne comprit pas d'abord cette lettre , car c'était un langage inconnu pour elle que ces cris éperdus de la femme lasse de ses devoirs, enivrée
(le ses rcvcs, épouvanléc de sa faiblesse, égarée par ses sens. Elle n'en eut pas moins peur de ces pages mystérieuses, car elle pressentait d'affreuses vérités sous ce hiéroglyphe obscur. Il lui semblait que ces caractères flamboyaient, que ces mots avaient des ailes et des dards. Dominée par cette fascination fantastique, pleine de terreur et d'une sorte de honte, elle se leva et suivit un petit sentier, comme pour éviter la rencontre de son mari. Elle alla se jeter tout éplorée aux pieds de son curé, car il était pour elle le refuge de toutes ses afflictions.
Le vénérable pasteur prit connaissance de la lettre, et resta lui-même, un instant, accablé sous le coup d'un malheur aussi imprévu.
C'était pourtant un vieux pilote qui a vai vu bien des tempêtes; mais il y avait cinquante ans, au moins, qu'il n'avait plusaf-
faire (jii'à des consciences de village. La lettre de la comtesse réveilla pour lui les souvenirs presqu'elFacés d'un monde ([u'il avait à peine entrevu et qu'il espérait meilleur. L'oreille du prêtre catholique se redressa enlin, comme s'il eût entendu au loin les sons oubliés des trompettes de Satan ; et le vieux soldat du Christ s'apprêta à combattre.
Mais l'afOigée et le consolateur étaient aussi simples l'un que l'autre ; ils méditèrent long-temps, ils prièrent ensemble : hélas ! ils ne purent parvenir à fixer l'irrésolution de leur esprit.
Enlin le curé dit à madame Merher :
— Le cœur d'une mère est un foyer de saintes et efficaces inspirations ; vous serez plus éloquente que moi : écrivez à votre fdle.
— Hélas ! répondit la pauvre mère, je n'ai que mes larmes, pas une parole j pas une
pensée!... Dieu est avec vous; sauvez mon enfant ! . . .
— J^eni Sancte Spiritus!... dit alors le prêtre du fond de son cœur ; et il écrivit la lettre suivante :
« Vos plaintes ont été entendues, pauvre ame, et le vieux confesseur les a recueillies de votre mère sans s'irriter au nom de son Dieu. Vous dites vos peines et vos fautes avec simplicité, et je m'applaudis de ce que l'esprit d orgueil n'est pas avec vous : l'orgueil, le péché des anges rebelles !... Yous avez tendu les bras vers votre mère, comme autrefois, toute enfant, après une chute sur le sable du chemin, vous lui tendiez vos petites mains meurtries qu'elle baisait en pleurant. Il ne faut pas vous étonner, ma fille, de vos combats et de vos épreuves, pas plus que de votre prompte lassitude. La créature n'est que faiblesse ; Dieu seul est fort , Dieu seul ne connaît ni langueurs, ni découragements. De ce
que vous avez juré d'aimer toujours voire époux , n'allez point désespérer de vousmême quand vous ne l'aimez plus : les serments éternels sont moins que rien, par la seule volonté humaine. C'est Dieu qui lixe la durée ; c'est lui qu'il faut prier de fortifier le lien qui s'amincit et qui va rompre. Hélas ! je sais que votre foi est tiède et qu'il y a peu d'espérance dans la prière du bout des lèvres. Cependant vous n'êtes point entièrement déchue pour cela, et votre mal peut guérir. Thérèse, la sainte Espagnole, fondatrice de l'ordre le plus austère, lutta plus de vingt dans contre les tiédeurs et les dégoûts d'un foi chancelante. — Sous sa robe de carmélite, assise au chœur, dans le cloître sombre, elle s'ennuya plus d'une fois de la prière; bien souvent elle maudit les grilles et appela le soleil joyeux qui rayonnait pour la jeune fille libre hors des murs du couvent! . . .Et pourtant Thérèse devint une grande sainte : c'est la persistance qui lit le miracle.
« Toutefois, dans cette lutte du corps contre l'esprit, l'esprit en vous a failli, mais il restera victorieux , le ciel que nous prions venant à votre aide. Ne baissez donc point la tète, en rougissant de honte, parce que l'accomplissenient du devoir vous est, pour le moment, impossible. C'est la marche de notre ordonnance physique contre laquelle vous ne pouvez rien. Voilà bien la preuve que l'homme est un brin de paille devant Dieu, qui seul est grand et fort. Les saints livres n'ont pas dit en vain : « Toutes amours sont périssables, hormisles amours célestes.»
« Peut-être eût-il mieux valu que vous fussiez restée auprès de nous; mais à qui appartient-il de pénétrer le but de celui qui en a décidé autrement? Vous pouvez peut-être essayer encore de notre calme et de notre vie humble, mais abritée contre les tourments du monde!... Vous avez pour motif le mariage de votre jeune sœur qu'elle vous a annoncé, il y a quelques semaines, et qui s'est
acoonipli hier (levant le Seigneur. La vue du bonheur de Jeanne, celle lran(iuille félicité, fondée sur la paix du cœur, qu'elle goûte dans l'innocence de sa vie, sera un baume pour vos blessures et pour vos hésitations un véhicule puissant vers le bien. Jeanne nous promet une sainte femme 1 II est vrai que sa tâche est plus facile que la vôtre. Dieu qui jusqu'ici l'a préservée des rêves et des fantômes de l'esprit, voudra bien étendre sa main sur elle jusqu'à son dernier jour. Mettezvous en route, ma fille, arrivez, et nous prierons ensemble. La modeste maison de votre père ne doit pas vous paraître indigne de vos richesses et de votre grand nom... Dieu habite bien notre église si pauvre, si nue, et dont les murailles donnent passage à la bise. Qu'amiez-vous besoin d'un palais?... Vous n'aurez point peur davantage de mes avis ni de mes reproches. Souvenez-vous que le Dieu que je vous ai appris n'est pas un Dieu de eolère ; c'est en son nom que je vous dis, en
finissant : Venez avec confiance, venez à moi, pauvre ame; je vous pardonne et je vous bénis.
« *f Denis , prêtre, »
Si vous connaissez le théâtre de la Renaissance, vous devez savoir que les deux premières loges d'avant-scène sont précédées de salons assez confortables, quoique sans trop de luxe. Celui dans lequel je vais vous conduire est tendu de satin bleu ; c'est le salon de l'avant-scène de droite : on Tappclle le salon de la reine. Il n'a pourtant rien de royal, à moins qu'on n'ait renouvelé depuis
cinq ans son divan et ses trois ou quatre fauteuils assez mal rembourrés.
Tel qu'il est, le souvenir de ce salon fera peut-être battre le cœur de plus d'un de nos contemporains admis, à une certaine époque, dans rintimité des naïades et des ondines de feu le Théâtre-Nautique.
C'est donc dans le salon de la reine, au théâtre de la Renaissance, que se continuait, pour quelques-uns de nos personnages, cette soirée de bal masqué où un meurtre venait d'être commis. Ceux qui étaient là ne s'en doutaient nullement. Le restaurateur du bal leur avait loué cette pièce, et ils attendaient impatiemment qu'on leur servît à souper.
Ils faisaient du reste grand bruit et joyeuse fête. Il n'y avait pourtant là que trois femmes et trois hommes : Marie l'Égyptienne, Janina, séduisante danseuse de l'Opéra, et Esther, la belle comtesse, étrangement four-
voyée entre ces deux prêtresses des amours faciles et sans voiles. Les trois hommes étaient : le capitaine Bénédict, Antonin de Sarons et le colonel Bertrand de Fossemagne.
Ce dernier, déjà gris comme un lansquenet, ne pensait qu'à boire encore, malgré les agaceries de Marie l'Égyptienne, cette joyeuse fille que vous savez, qui avait changé trois fois de lion dans la soirée.
Janina la danseuse jouait, dans un coin, avec la barbe de Bénédict, tandis que celuici observait, du coin de l'œil, la comtesse assise et muette près de la cheminée. Celle-ci n'avait pas ôté son masque et semblait étrangère à cette réunion dont elle faisait cependant partie de sa libre volonté. Antonin, plus que gai, allait et venait autour de la table en chantant, d'une voix un peu avinée, un refrain qu'il s'était approprié :
« Avez-vous vu dans Barcelone « Mon Andalouse que voilà?,.. »
^— Ah ca! et le souper?... s'écria lout-àcoiip Marie rÉgyplienne qui ne perdait jamais de vue les besoins de la vie réelle.
Le colonel se mit à chercher les sonnettes pour appeler les garçons, oubliant qu'il était
dans un théâtre, et il jura très fort, ne les trouvant pas.
— Oui, oui ! le souper ! ... dit à son tour Janina; j'ai faim moi, d'abord; et s'ils ne vont pas plus vite que ça, allons ailleurs!...
— Ma foi non ! . . . dit Marie ; nous sommes bien ici!...
' — Et moi je veux souper tout de suite, là !... reprit Janina en enfant gâtée.
— Moi aussi ! . . . murmura le colonel.
— Parbleu! moi aussi, dit en riant Antonin ; voyons, Marie, sers-nous un plat de la façon!...
— Oli ! quelle bonne idée !... s'écria Marie, cl d'un bond elle sauta sur la lal)Ie, s'y élcndil tout de son long, avec une certaine grâce de chatte; puis elle ajouta, de sa petite voix mignarde et gentille.
— Allons! vilains ogres, mangez-moi!.,.
— Je retiens cette jambe! s'écria le colonel en s'approchant de la table.
— Retenez-vous vous-même, mon beau soldat, dit la joyeuse fille allongeant un coup de son joli pied, chaussé de satin, dans la poitrine du colonel qui recula en trébuchant.
— C'est Lucrèce! s'écria le colonel.
— Bien trouvé!... dit Antonin.
— Oh! le triste salon 1 fit observer Marie
qui regardait les corniches; il n'y a pas assez
de lumières I
ir. 7
— Pas assez de lumières!... dit le colonel indigné; j'en vois, pour ma part, trente-six mille millions!...
— Hé bien! soufflez dessus , beau guerrier!... Au fait, j'aime autant les ténèbres, pour ce que je vois!... — reprit Marie en bâillant.
Et le colonel se mit en devoir d'éteindre la lampe et de souffler sur les flambeaux.
— Pas encore! dit Janina en l'arrêtant.
— Bien dit! n'anticipons pas; voilà une fdle sage ! s'écria Antonin s' emparant de la taille de la danseuse, qui se défendait modérément.
Pendant ce colloque, Bénédict s'était rapproché de la comtesse, toujours silencieuse et immobile auprès du feu.
— Vous aviez souvent désiré, lui dit-il ^
vivre de notre vie de garçon ; qu'en pensezvous maintenant?..
Mais avant qu'il pût avoir une réponse , Janina, qui s'était dégagée des galantes entreprises d'Antonin , s'élança entre la comtesse et Bénédict :
— Je ne veux pas, dit-elle d'un air mutin, que vous parliez bas à l'Andalouse !.. chacun le sien !.. ce n'est pas trop je pense.
— Décidément , dit Antonin, sous forme d'observation , cette fille est un puits de logique : tout ce qu'elle dit est profond !..
Le souper, qui arriva presqu'aussitôt, lit une heureuse diversion aux idées jalouses de la danseuse.
Marie l'Égytienne quitta la table sur laquelle elle prenait depuis un instant des poses, en pure perte, et fit place avec plaisir
à un service assez bien ordonne pour un souper (le bal.
Le colonel s'occupa d'inventorier les bouteilles, d'accord avec Antonin qui demanda quatre seaux de glace pour le vin de Champagne, au grand bonheur de Janina.
Puis enfin Bénédict, le premier, fit un appel aux convives :
— Mesdames , dit-il , nous sommes à vos ordres !
Mais aussitôt il s'aperçut d'un oubli dans les accessoires de cette fête : on manquait de sièges.
— Tiens!., dit Janina, qui avait l'esprit
inventif; un rien vous embarrasse s'il n'y
a pas assez de sièges, nous souperons sur vos genoux.... et voilà!..
— Vive le génie ! s'ccria Antonin, la danseuse est pyramidale !..
L'idée de Janina fut aussitôt réalisée et la danseuse donna l'exemple en s'installant sur les genoux de Bénédict qui s'y prêta sans opposition. Le colonel Bertrand de Fossemagne attira vers lui Marie l'égyptienne qui hésitait, pour la forme. Il ne restait plus à placer que la comtesse; Bénédict et Antonin, qui seuls la connaissaient, attendaient l'issue de cette épreuve , chacun avec un intérêt particulier. Jusques-là , la comtesse avait semblé ne pas comprendre la part qu'elle prenait à cette réunion si en dehors de sa vie ordinaire. Silencieuse et sombre , étourdie de cette nuit fatale où s'était dévoilé l'homme à qui elle avait tout sacrifié , elle avait une sorte de fièvre causée plus encore par la stupeur que par le ressentiment. Depuis une heure qu'elle se trouvait dans ce salon , elle
n'avait pas eu un seul instant la perception lucide de sa position : elle ne voyait rien , n'entendait rien. C'était pour elle comme les confuses images d'un pénible cauchemar.
Antonin de Sarons lui adressa vivement la parole une première fois : il n'obtint pas de réponse. 11 se hasarda à lui toucher le bras pour l'éveiller de cette léthargie , mais la comtesse tressaillit si vivement et recula avec un mouvement si vrai de hauteur et d'effroi, qu'à son tour, Antonin recula lui-même d'un pas.
Un bruyant éclat de rire de Marie l'Égyptienne accueillit cette timide manifestation.
— Est-elle bégueule, l'Andalouse!.. murmura Janina à l'oreille de Bénédict.
— En voilà un genre!... dit à son tour Marie au colonel.
— Sais-tu ce que c'est? demanda le colonel.
— Une hyppocrite ! . . répondit Marie qui n'aimait pas les prudes ; une femme à principes ! . . . quelque marchande de cols ! . .
Cette supposition fit sourire Bcnédict ; Esther, qui le regardait en ce moment, se sentit indignée. Le ressentiment ranima ses forces et son énergie; son instinct de femme se réveilla :
— Hé bien !.. dit-elle à Antonin en se levant, qu'attends-/M.^..
Cette façon intime de s'exprimer assombrit la ligure de Bénédict 5 Esther, qui le vit, continua plus hardiment. Sa vengeance commençait; vengeance qui devait lui coûter cher, comme toutes les représailles de femme.
La comtesse de La Croix-Sainte-Anne prit
donc place, sans plus hésiter, sur les genoux d'un homme qu'une heure auparavant elle ne connaissait pas; et ajoutant encore au laisser-aller de cet arrangement , elle passa un de ses bras autour du cou d'Antonin , comme pour se soutenir , et lui dit de sa voix la plus douce et la plus enjouée :
— Je garderai mon masque, mon chéri!..
— Elle est laide !.. dit Janina avec une secrète satisfaction.
— Affreuse!., ajouta Marie.
— Eh bien, non !.. reprit la comtesse qui les avait entendues; ce n'est pas commode un masque... ôte-lemoi!..
Et Antonin obéit avec empressement.
Le masque détaché , la comtesse resta vraiment rayonnante de beauté. Janina fit la grimace; Marie chercha querelle au colonel qui s'endormait.
Bénédictéprouva presque un regret; quant à Antonin, il était triouii)hant.
Tout le monde se taisait cependant , et il semblait que cette ravissante apparition eut plus glacé que charmé les acteurs de cette scène.
Ce n'était pas le compte d'Esther :
A boire ! . . dit-elle avec un aplomb et un entrain qui confondirent toutes les idées de Bénédict ; et elle tendit son verre au colonel qui , tout émerveillé , s'empressa de le remplir.
C'était un verre de vin de Champagne qu'elle vida tout d'un trait.
— Allons , ajouta-t-elle gaîment en s'adressant aux deux femmes, votre main , mes chères belles!., aimez-moi : nous sommes sœurs!.. Oh! la belle nuit!., trois femmes
lOG
comme nous !.. trois jolis garçons et du vin à flots!.. Vive l'orgie !..
— Quelle luronne!., dit le colonel.
— Elle est bonne fille, reprit Janina.
— Elle a la main fine et de beaux diamants!., ajouta Marie; c'est la femme d'un notaire ! . .
Antonin et Bénédict se regardaient stupéfaits d'une si soudaine métamorphose.
Mais bientôt le vin coulant à flots et la conversation s'animant jusqu'à l'ivresse, nul ne songea plus à réfléchir ou à observer; toutes les têtes se trouvèrent au même niveau.
Le récit , quelque fidèle qu'il pût être , resterait au-dessous du tableau d'une de ces folles nuits parisiennes où la première loi, tacitement adoptée, est celle qui consacre la liberté absolue du geste et du propos. Dieu
nous garde au surplus de nous faire jamais le peintre d'une débauche, quelqu'élégante qu'elle soit !
— Oh ! oh ! s'écria toul-à-coup Antonin qui avait fait, à ce qu'il semble, un grand pas dans la voie des familiarités; pourrais-tu me dire, ma blanche reine de Gastille, ce qu'il y a là sous ce corset de velours ?. .
— Parbleu! que veux-tu qu'il y ait? dit le colonel avec conviction ; assurément de fort jolies choses.
— Je le crois, dit Antonin 5 mais il y a aussi un papier.
—Un papier! . . fit la danseuse; faut voir ça!
— Respect à la boîte aux lettres !.. s'écria Marie l'Égyptienne, par esprit de corps; mais son observation ne fut pas écoutée.
— Est-ce qu'on respecte?., objecta Anto-
îiin , en riant ; et par une manœuvre plus leste et plus adroite que respectueuse, l'indiscret s'empara en effet du papier qai roffus(|uait et l'agita en l'air d'un air triomphant.
Bénédict fit un mouvement pour se lever, mais il le réprima aussitôt ; la comtesse ne paraissait pas offensée de l'impertinence qu'elle venait de subir.
— Elle est encore cachetée ! s'écria Antonin en examinant la lettre. Vrai Dieu ! noble dame , il paraît que vous tenez peu au correspondant. Par grâce, son nom?... pour qu'on le prenne en pitié.
— Je ne sais! répondit la comtesse qui se sentait affaissée sous le poids de cette fatigue inaccoutumée.
— Je m'offre à te l'apprendre, ma belle
cx>nsteIIallon , rcpril Anlonin, si tu veux mo permettre de rompre le cachet.
— Cela m'est égal!., dit la comtesse que le vertige gagnait de plus en plus.
— Attention : je lis !.. cria Antonin d'une \oix formidable :
Janîna et Marie F Égy tienne s'accoudèrent sur la table pour mieux écouter. Le colonel en profita pour boire plus à son aise ; Bénédict alluma un cigarre et se mit gravement à fumer comme un sergent en goguettes avec des couturières.
La comtesse fermait les yeux dans une sorte de torpeur léthargique : le vin , la honteet la colèreluiavaientfait une ivresse de plomb.
Antonin cependant procédait à la lecture de la lettre.
Il fallait voir, aux premières phrases que débita le lecteur, ces (igures surprises, ces regards émerveillés, ces contractions de tous les nerfs de la face chez les deux joyeuses filles qui écoutaient de si bonne foi ce qu'elles pensaient être une lettre d'amour, une page de leur vie ordinaire, quelque chose enfin d'écrit dans leur langue.
Mais le calme de la surprise ne fut pas long ; il fit place tout-à-coup à un éclat de rire instantané , sympathique , furieux, avec reprises et redoublements.
Ce que lisait Antonin était, il est vrai, fort plaisant.
Si vous vous rappelez la lettre écrite à la comtesse par le bon curé de Saint-Pierre, vous pouvez imaginer l'effet de sa lecture sur l'auditoire que vous connaissez.
La comtesse avait reçu cette lettre au moment de partir pour le bal; elle l'avait mise
dans son corset , sans deviner la main qui l'avait écrite; et maintenant la lecture d'Antonin ne l'instruisait pas davantage, car elle n'entendait rien , ne voyait rien-, ce fut tout au plus , pour elle , une impression fantastique, un murmure mêlé de plaintes.... un malaise fiévreux. Elle resta , tout le temps que dura la lecture, dans un état de somnolence d'où ne purent l'arracher, ni les lazzis des deux courtisanes, ni leurs cris, ni leurs rires effrénés, ni leurs folles et profanes réflexions.
On eut dit, hélas ! un cantique des anges parodié et travesti par toute une légion de Lucifer.
Antonin remit la lettre où il l'avait prise, sans que la comtesse s'éveillât : elle dormait , tout de bon, sur son épaule.
Puis un garçon apporta le punch et ses accessoires 5 il se retira ensuite.
— Il no manque cjn'uno chose à ce piincliî diulaninu lasse de rire de l'inlcrmède que venait de donner M. de Sarons.
— La(|uelle? demanda Rénédicl.
— C'est d'être allumé.
— Dieu me damne! s'écria Antoiiin , ma belle Terpsichore, vous avez trop d'esprit!...
— Au fait, dit Marie, avec quoi l'ailumerons-nous?... A moins que vous ne preniez le nez de mon soldat qui s'endort.,.
— Il est sûr, répliqua Antonin, que le nez du colonel est flamboyant ! . . .
— En attendant, le punch ne s'allume pas! reprit judicieusement Janina.
— Demandez à l'Andalouse sa lettre!...
dit alors Bénédict avec un calme effrayant.
— Oh ! lit Anlonin; qui roserait?...
Il y cul un moment de silence. Tout à coup la comtesse leva la lète, regarda Bénédicl d'un œil fixe et assuré; puis elle retira la lettre de son corset, la chiffonna dans toute sa longueur, et l'ayant approchée avec le plus grand sang-froid d'une bougie, pour l'enflammer, ce fut elle-même qui mit le feu au rhum, au bruit des bravos et des cris de joie de toute l'assistance.
Bénédict resta seul impassible et continua son cigarre.
La comtesse, après cet acte de résolution, retomba tout engourdie sur l'épaule d'Anton in.
— Elle n'est pas gaie, l'Espagnole!...
dit Marie; mais dans l'occasion elle ne boude pas!... C'est queUpie baronne du faubourg Saint-Germain!
— A boire!... s'écria le colonel qui (lairail le punch; et tâchons de rire... Nous sommes funèbres.
— Tiens!... dit Marie, lui présentant son verre.
— Pas ainsi!... dit le colonel qui retrouvait sa verve; je n'en veux que de tes lèvres, ma belle reine d'Egypte...
— A la bonne heure! s'écria la bacchante, dont les yeux lançaient déjà des flammes.
La lampe s'était éteiiile; il ne restait plus que deux bougies à leur Cm , dans les bobèches de cristal. Le colonel d'un revers de main les envoya rouler sur le parquet, au risque de mettre le feu aux teniures.
— Ouvrez ! ouvrez ! . . . cria alors une voix de l'extérieur avec insistance; et on frappait
en mcine temps très riideinent à la porte du salon.
— Qui vive!... demanda le colonel en allant répondre pour tous, mais sans ouvrir.
— Pardieu ! c'est un ami! ne me connaissez-vous point, Bertrand?... Et avez-vous tant bu que ma voix vous fasse l'effet d'une voix de Bédouin?...
— Tiens! c'est Yilîamblard!... dit le colonel 5 entrez, mon cher: qu'y a-t-il pour votre service?...
— Aff'reuse nouvelle, mon brave!... Un des nôtres vient d'être arrêté.
— Bah! Et qui ça?...
— Ce pauvre La Groix-Sainte-Anne !
— Est-ce qu'il a battu la garde?
— • Mieux que ça!,.. Il a tué un homme!
— Tonnerre! dit le colonel, il était donc de bien mauvaise humeur?
— Tout-à-1'heurc... au foyer du théâtre,
un coup de poignard! C'est tout un
drame!...
— Sacrebleu!... que lui avait donc fait l'autre?
— On ne sait pas ! on ne le connait pas!... Un masque, en costume de Pierrot, que j'ai vu emporter.
— Un Pierrot? dites-vous, cher comte?... demanda Antonin du fond du salon.
. — Au diable!... vous êtes donc plusieurs ici?... s'écria le comte de Yillamblard. Je vous croyais en tête-à-tete , colonel , en voyant ces ténèbres, et voilà pourquoi je restais discrètement à la porte. Laissez-moi donc entrer maintenant!...
— C'est nous qui allons sortir!... dit à
son tour Bénédict. Attendez seulement une seconde.
— Quoi! le capitaine ici?... s'exclama le comte de Yillamblard en riant.
— Tu nous enverras de la lumière, chéri... dit la danseuse à Bénédict qui sortait.
— Un peu de silence, ma chère sylphide! interrompit Antonin; que j'adresse encore une question à notre ami. — Dites donc , Yillamblard, vous êtes bien sûr que c'est un Pierrot?...
— Parfaitement sûr ! . . .
— Peste ! . . . murmura le jeune fou 5 je crois deviner que je l'ai échappé belle.
Il voulut se lever pour aller demander de plus amples explications au comte de Yillamblard ; mais comme il cherchait à enlever de dessus ses genoux la comtesse qui ne faisait
plus nn mouvement, la tête de la jeune l'emme heurta contre lui , connne si celleci eût été morte.
Alarmé, il lui toucha les mains et le front, il les trouva glacés 5 il approcha alors sa joue de ses lèvres, et il ne sentit aucun souffle : elle ne respirait plus. Aussitôt, il cria d'une voix pleine de terreur.
— Au secours!... de la lumière!... une femme se meurt ! . . .
Janîna et Marie s'enfuirent épouvantées.
— En un instant on apporta des flambeaux et des secours furent prodigués à la jeune femme évanouie.
Elle avait tout entendu ! !!
Un médecin déclara qu'il était urgent de transporter la malade chez elle ; mais nul dans l'assistance ne pouvait indiquer sa demeure.
MO
— Qu'on la transporte chez moi!... s' écria Anlonin obéissant à un mouvement de son cœur.
Et comme Bénédict semblait vouloir contrôler cet arrangement :
— Faites prendre demain mon cheval de l'Ukraine! ajouta-t-il à voix basse; — je ne veux rien à vous!...
— Soit ! . . . répondit Bénédict, avec son terrible sang-froid et il rentra dans le bal.
Un quart d'heure après le comte de Yillamblard rencontrait, dans un couloir, le prince de la Roche-Mareuil.
— Qu'a donc fait Bénédictde sa comtesse? demanda ce dernier: il est seul ce soir, et gai comme un jeune veuf qui aurait perdu une vieille femme ! . . .
— Il l'a troquée avec Sarons!... répondit le comte négligemment.
— Contre quoi?..,
— Contre son cheval ukranien.
— Ce diable de Béncdict ne fait jamais que de bons marchés!... dit le prince avec son doux sourire de femme et sa voix d*enfant.
— L'habitude!... dit le comte avec distraction.
Et les deux amis se séparèrent ayant déjà oublié le sujet de leur entretien.
La scène représente une Cour d'Assises en séance. Le président en robe rouge est flanqué de ses deux juges en robes noires. — A droite un procureur-général, également rouge. — A gauche , le greffier, avec une barbe qui fait l'eff'et d'un boa mal-propre, une visière verte et des manches de toile. — Audessous du greffier, le banc du jury, avec douze tètes à couler en médailles. — Du côté
do M. lo procureiir-gcncral, un barreau Ircsnombrcux composé d'ctudiaiils en droit, qui ont loué des robes pour venir voir les dames ; partout, dans le prétoire, devant les jurés, parmi les témoins, derrière les juges, presque sur les épaules de M. le Président, une foule de dames plus ou moins élégantes, plus ou moins jeunes, plus ou moins jolies , qui ont acheté leurs places très cher et n'ont pas déjeûné pour voir plus tôt et de plus près.... les étudiants en droit. — L'enceinte réservée est décorée d'une guirlande amoureusement entrelacée de gendarmes et de sergents de ville.
On introduit l'accusé : il est pâle , mais sa contenance est digne ; il est vêtu de noir et ne
porte aucune décoration.
Tout le monde se lève pour le voir, ce qui fait que très peu de personnes peuvent avoir cetJte satisfaction ; les plus grands qui sont
toujours dcvaiit, inlcrccptant nalurcllemenl la vue au préjudice des plus petits qui sont toujours derrière. — M. ie Président ordonne qu'on ouvre les portes au public. — Alors vient fondre avec le bruit du tonnerre , une avalanche de vestes et de blouses , surmontées de casquettes et de bonnets d'apprentis imprimeurs. Le Ilot ne s'arrête qu'à la barrière de l'enceinte réservée qui craque effroyablement.
Cependant, grâce à quelques bourrades des soldats de la ligne, le flux et reflux de la foule est bientôt comprimé et le calme s'établit peu à peu.
Sur l'interpellation du Président, l'accusé se lève et décline ses noms et qualités.
Pendant ces questions préliminaires de peu d importance, on voit MM. les huissiers ot.'cupés à placer leurs maîtresses au premier rang ; ce qui est légitime autant (jue naturel.
L'accusé ayant rclusc de l'aire clioix d'un défenseur, la Cour a nommé d'oiïice, M*' Furiant , \ieille et hargneuse célébrité des tribunaux criminels de l'empire.
Le défenseur range ses papiers d'un air courroucé. Sa toque bien enfoncée sur ses sourcils noirs et touffus, lui donne un aspect à-Ia-fois féroce et burlesque. Il lance des regards de haine du côté de M. le Procureurgénéral 5 il méprise les gendarmes , se soucie très-peu du Président , et sourit aux jurés de la façon la plus galante , chaque fois qu'il se retourne vers leur banc. Il n'a pas encore regardé son client à qui il garde intérieurement rancune de n'avoir pas été choisi par lui.
Le sténographe de la Gazette des Tribunaux , gros garçon , qui rit et tire la langue à ses voisins , s'amuse à croquer, à la plume, M^ Furiant.
On procède à Vaudition des témoins.
Le premier témoin appelé, est le loueur de costumes du théâtre de la Renaissance, c'est un ancien comparse du Théâtre Nauti(jue; il a une figure honnête, une casquette de feutre gris, des besicles et une redingote caca-dauphin ; il se teint les cheveux avec une mixture qui leur donne, vus dans un certain jour, un reflet vert. Le vieux comparse jouait évidemment les fleuves à son ancien théâtre.
— Le Président : Témoin, votre nom ?.
— Le Témoin : Fanfan Grédelin !
— Me Furiant se levant précipitamment (le témoin recule de trois pas): je demanderai la permission à monsieur le président , avant d'aller plus loin dans Tinterrogaloire du sieur Graine de Lin
— Le Président : Grédelin.
— Me Furiant : Peu importe , je demanderai, dis-je, si le témoin, ici présent, ne
s'est point (\\it irformcr l\ répocjuc de la conscription.
Le Procureur-Général : Je ne vois pas de quel intérêt peut être un pareil renseignement dans la cause.
ik/« Furiant a\ec une pose superbe , et un dédain qu'il serait bien fâché de dissimuler : il est acquis à la cause que M. le procureurgénéral net^oiVpas, dès le moment qu'il lui plaît d'en convenir lui-même.... mais la défense y voit, elle, et très-clair, ex-ces-sive-ment clair !... j'insiste donc pour que le témoin Graine-de-Lin réponde à ma question.
— Le Président: A la bonne heure !... répondez, Grédelin,
Le témoin évidemment épouvanté garde le plus profond silence.
— Le Président : Répondez donc ?
Le témoin persiste à se taire.
— M"^ Furiant avec un accent vainqueur : il ne ré-pon-dra pas !... (avec une généreuse condescendance) Vous pouvez continuer l'interrogatoire, monsieur le président. J'espère que messieurs les jurés apprécieront ainsi qu'il conviendra, la déposition du sieur Graine-de-Lin.
— Le Président: Grédelin, que savezvous de cette affaire ?. . .
— Le Témoin qui ne revient pas de sa terreur : je suis un honnête homme!...
— Le Président^ vivement: Je vous demande ce que vous savez?..
— Le Témoin^ pensant qu'il s'agit toujours de la question du défenseur qu'il n'a réellement pas comprise : Je ne sais rien , monsieur le président.
— Le Président : absolument rien?
— Le Témoin crunn voix éteinlo: Al)S()l II ment rien !...
— Le Procureur -Général: Nous ferons toutes réserves de droit contre le témoin Grédelin, aiin ([u'il reste à la disjiosition du parquet, jusqu'à la fin de l'affaire.
— Le Président : La Cour donne acte de ses réserves à M . le procureur-général . — Gendarmes, veillez sur le témoin.
Deux gendarmes s'emparent du témoin et le forcent à s'asseoir entre eux deux 5 il est pâle et semble près de s'évanouir.
Me Furiant promène sur l'auditoire des regards triomphants.
Mais le moyen d'intimidation qu'il vient d'employer n'aura pas, sur les autres témoins à charge, la même puissance, que sur l'innocent Grédelin; l'honnête loueur de costumes du théâtre de la Renaissance, porte
une (le CCS ligures candides, prédestinées à la myslificalion. La (juestion de M*' Furiant ne signiliait rien, mais elle lui fut jetée avec une si fougueuse impétuosité, et tellement à Fimproviste, qu'il ne l'entendit môme pas et que, se croyant victime de quelque odieuse machination , le pauvre diable recula tremblant devant une calomnie imaginaire.
Les autres témoins sont des gaillards autrement résolus; tous les débardeurs et tous les Postillons de Longj umeau des bals masqués du dernier carnaval ont été assignés en masse. Ils sont soutenus par une légion de Pierrettes, d'alsaciennes et de laitières, aujourd'hui en costume de ville, avec le tartan, le petit bonnet et, ça etlà, môme lecachemire et la capote de crêpe rose. Tout cela parle, grouille, s'agite, raconte, sourit, fait des œillades et des mines au public, au barreau, auxhuissiers, et jusqu'à la toque de M. le Président.
Malgré M« Fui iant el ses plus terribles interruptions, les faits s'établissent, les preuves s'aceuniulent, le doute n'est plus permis. L'irritable défenseur s'est fait plus d'une querelle durant les dépositions; et il a, par parenthèse, encore sur le cœur, de la part d'une petite ileuriste au nez retroussé, l'épithète mal sonnante de vieux crocodile!
Le Président^ à l'accusé : Comte de la Croix-Sainte-Anne, vous avez entendu les témoins, qu'avez-vous à répondre? (Mouvement général d'attention. )
L' Accusé [(X mm voix sourde mais assurée) : ils ont dit la vérité ! (Sensation.)
M^ Furiant^ se penchant vers l'accusé : Voulez-vous bien vous taire!.. (Plus haut, parlant à la Cour) : Mon client me fait observer qu'il n'a pas bien compris la question de M. le Président.
M. le Procureur G encrai : Il l'a si bien comprise, qu'il y a catégoi'i(|UCinent répondu.
iV/e Furiant, exaspéré : La défense n'est plus libre!.. Je proteste en invoquant l'appui delà loi... Je demande acte à la Cour de cette interruption brutale de M. le Procureur-Général ! (Il s'assied en frappant sur son bureau.)
Le Président: W Furiant, calmez-vous, vous devez répondre sans inj ure aux observations du ministère public.
M"^ Furiant^ hors de lui : C'est notre tête que vous demandez, c'est notre tète que nous défendons: à chacun sa mission!.. Il ne sera pas dit que j'aurai laissé condamner un innocent....
L* Accusé se levant et interrompant son défenseur d'un geste imposant : Je suis cou-
pabic, monsieur, ne parlez donc point de mon innocence... Je vous remercie de votre intérêt et de vosefforts en ma faveur; mais je ne dois pas, je ne veux pas être défendu.
M^Furiant^ à demi-voix et concentrant sa colère : Par exemple, c'est ce que nous verrons ! Je vous défendrai malgré vous... (Plus haut, à la Cour et aux jurés, d'une voix singulièrement adoucie et presqu'entrecoupée par une émotion poignante) : Vous l'entendez, Messieurs! les faits parlent plus haut que mes paroles... Yoilà bien les suites de cette terrible captivité préventive... les longues heures de l'isolement, la honte et le désespoir ! La fièvre, le vertige, la démence 1 Un prévenu qui s'accuse lui-même !.. La victime qui repousse son défenseur...
L'Accusé : Je ne vous repousse point, monsieur, et je vous dois tout le gré possible de votre bon vouloir, mais je supplie
la cour d'abréger ces débals de pure forme et de hâter le verdict du jury... J'ai répondu ce que je devais répondre : les témoins ont bien vu!.. Et maintenant que prompte et bonne justice soit faite!.. (Mouvement.)
M^ Furiant s'assied, le visage pourpre de colère.
Le Président^ à l'accusé : Pouvez-vous nous dire quelles sont les causes qui vous ont porté à commettre l'action qui vous est imputée?
Ty Accusé: Malgré mon respect pour la Cour, je suis forcé de garder le silence.
Le Président : La parole est à M. le procureur-général.
Le Procureur-Général se lève, se pose, fronce le sourcil de manière à ressendjler le
plus possil)lc à Jiipilcr loniiunt; puis il coruiiiciico d'une voix eniphali([uo et solennelle:
— Messieurs, \e scélérat (juo vous avez devant vous...
M^ Furiant se levant d'un bond : Nous ne souiïVii'ons pas cette injure pour notre client (jui n'est pas encore condamné!...
Le Procureur-Général avec un dédain magnifique : Voulez-vous que je dise : X honnête homme p.., (Sourire approbatif au banc des jurés.)
Le Président : J'invite néanmoins M. le procureur-général à adoucir cette première expression qui a pu échapper, selon toute apparence, à une chaleureuse et élégante improvisation.
Ijc Procureur-Général : 8oit ! . . Messieurs ! le misérable que vous avez devant vous con-
fesse son crime fièrcmciU •, il en tire vanité. Les témoins ne vous ont laissé aucun doute sur le fait en lui-même : noire tache est donc facile.. . Que dis-je? elle est déjà remplie, et l'exécuteur de la justice humaine n'attend plus que l'heure où le châtiment doit s'accomplir.
a Ne vous laissez point préoccuper surtout par la position antérieure de celui que vous allez juger. Que valent en elfet les épaulcttes et les décorations dont la défense ne manquera pas de faire un pompeux étalage?
L'homme qui est devant vous est évidemment un de ces généraux d'antichambre qui n'ont jamais vu le feu des batailles, ei qui sont revenus avec nos tyrans dans les fourgons étrangers. » (Sensation prolongée, j
M^ Furiant de sa voix la plus perçante : Et voilà comme on écrit l'histoire ! . . . Nous étions colonel à Waterloo, monsieur le procureur-
général!... Colonel, après avoir élé soldat, couvert de croix et de blessures!... Nous avons assisté à trente batailles!... Voilà les preuves!... voilà les étals de service qu'on m'a délivrés au ministère de la guerre, à moi, monsieur le procureur-général, à l'insu de mon client qui ne veut pas être défendu cependant. . . et qui a tort, comme vous voyez. ( Bravos dans l'auditoire. )
L'accusé se retourne vers son défenseur et lui serre la main affectueusement.
M® Furiant se rassied radieux.
Le Procureur-Général avec humeur : Si je dois être interrompu à chaque instant, il m'est impossible de continuer l'accusation.
Le Président: J'engage le défenseur à ne pas interrompre 5 il aura tout le temps pour répondre.
JLe Procureur-Général : Qu'importe à la juslicc le souvenir clfacé que met en parade la défense aux abois... Colonel à Waterloo, soit !.. Trente ou quarante batailles, qu'est ce que cela prouve? Que votre client est un de ces sabreurs qui n'ont jamais connu d'autre droit que la force, d'autre moyen que le fer !. . Ah! messieurs, il est bien loin de nous, fort heureusement, ce régime glorieux sans doute, mais pesant comme tout despotisme , sous lequel les citoyens paisibles restaient sans défense aux prises avec une soldatesque insolente et sûre de l'impunité!... ÎNous vivons aujourd'hui, grâce au ciel, avec d'autres conditions de liberté et de protection légale. Il se sont éteints les jours nébuleux de la tyrannie devant l'aurore constitutionnelle de notre affranchissement. (Murmure d'enthousiasme sur le premier banc des jurés entièrement composé de droguistes de la rue des Lombards.) Arrière donc toute
prclenlion féodale, toule oppression parliculièrcî... Plus d'arquebusadcs du haut des donjons sur les timides voyageurs!... Français, dormez en [)ai\ au sein de vos familles ! . . La loi et le jury veillent sur vous!... (Mouvement guerrier au second banc du jury, entièrement composé de bédouins de la banlieue. ) Messieurs les jurés!... en cette occasion, plus que dans toute autre, vous devez frapper juste, vous devez frapper fort. Précisément parce que T accusé est, par son éducation, par le préjugé de la naissance, au-dessus d'un rang ordinaire, vous devez être moins disposés à l'indulgence. Je ne vous ferai pas l'injure de reproduire les charges que vous avez entendues et parfaitement appréciées. J'ai hâte d'en fmir avec ce débat, j'ai hâte de vous rendre à vos occupations honorables et distinguées ; je ne vous dirai plus qu'un mot : L'Europe vous contemple!.*. Prouvez-lui par une sévère con-
damnation que vous êtes hommes à soutenir, sans faiblesse, le principe sacré de régalitc devant la loi!... (Bravos dans l'auditoire.)
— Un Monsieur qui a une longue barbe et un chapeau pointu : La Marseillaise! .,
— Un Huissier d'une voix de soprano :
Silence, messieurs !.. (Le procureur-général se rassied ; il se ren\erse sur son fauteuil, la tête en arrière et s^ évente avec son mouchoir. Peu à peu le silence se rétablit.)
— M^ Furiant se lève, salue la Cour et les jurés , et lance, au banc du ministère public, un regard rutilant : — Messieurs les jurés, dit-il, en saccadant ses premières paroles, après Idifitoyable argumentation quevous venez d'entendre...
— Le Président ; J'invite le défenseur à ne point qualiiier d'une façon blessante les paroles de M. le procureur-général.
1/ÎO
— M^ Furiant s'aiiimanl : ,r(3\})rinic mon opinion...
— Le Président : Vous ne devez pas avoir une opinion semblable , après l'cloquenl ré(juisiloirc que nous venons d'entendre.
M^ Furiant tout-à-fait en colère : Du moment que la Cour se réunit à Taccusation et entrave la défense...
— Le Président : Je n'ai point cette intention.
— 'Nt Furiant bondissant sur ses pointes : Alors laissez-moi parler !..
— Lue Président : Parlez, mais d'une manière convenable.
— M^ Furiant se contenant avec peine : Messieurs les jurés, il ne m'est pas permis de vous dire ce que je pense du système d'ac-
ciisation développe tout à l'heure devanl vous ; mais nulle puissance humaine ne peut vous empêcher du moins de l'apprécier comme il \ous plaira. Rappelez-vous que vous êtes parfaitement libres de le trouver ridicule, absurde, stupide, boursouflé...
— Le Président vivement : M^ Furiant, je vous retire la parole !..
— M^ Furiant feignant de ne pas entendre : Et si vous le trouvez ainsi, Messieurs les jurés, comme ce n'est pas impossible, vous en ferez justice.
— Le Président : La cause est entendue ! . . .
— M^ Furiant : Qu'ai-je dit?., qu'ai-je fait , monsieur le président ? Je n'apprécie rien, je ne discute rien... je suppose une opinion à MM. les jurés...
— Le Président : Vous n'avez pas le droit de faire de semblables sui)posilions ; el j'ai ie droit d'interdire la parole à un avocat (jui s'écarte de ses devoiis. Vous nuisez à votre client, monsieur !.. Dans son propre intérêt, je dois vous commander le silence... (S'adressant au prévenu ) : Accusé , avez-vous quelque chose à ajouter à votre défense ?
— L'Accusé : Rien , monsieur le président !
— Me Furiant qui est devenu violet de colère ; Et moi je proteste !.. oui, je proteste de toutes mes forces, de toutes mes facultés! . . ( Se tournant vers le public en gesticulant et frappant sur son bureau.) Citoyens!., vous saurez que la défense fut muette et c'est à vous que je demande justice!., justice!..
V^oix nùinhreuses dans l'auditoire, partant d'^un groupe d'apprentis imprimeurs ; —
Justice ! . . j iistice ! . . vivo la Charte ! à bas les Jésuites !.. (Ils chantent.)
En avant , marchons !
Contre leurs canons ..
— Les Huissiers : Silence !.. silence!.. Les Apprentis :
A travers le fer, le feu des bataillons...
— Le Président se levant avec dignité : Gendarmes, faites évacuer la salle !..
Les Apprentis :
. Courons à la victoire!... [his).
Une inexprimable confusion règne dans la salle des Assises. Tout le monde est debout. Les huissiers, les jures, la Cour , le barreau, les témoins, parlent, s'interpellent -, c'est un brouhaha , un vacarme tout-à-fait insolite, M^ Furiant en profite pour s'esquiver. L'accusé seul reste impassible et calme
sur son banc, lùnihi on voit ai)|)aiiiîlie des l)aïonneltes dans le fond do la salle: los apprenlis imprimeurs sYcliappenl dans tou- Ics les directions.
— Le Président ; La Cour va se retirer pendant que la force armée fera son devoir!..
Les juges sortent -, l'audience est suspendue. La force armée fait son devoir : Elle arrête un vieillard en béquilles et une bonne d'enfanls.
Pendant que se passaient ces événements, tous les amis du comte de La Croix-Sainte- Anne s'étaient dispersés. Soit que les longueurs de l'instruction du procès eussent lassé, même les plus curieux d'en connaître l'issue, soit plutôt que chacun l'eût naïvement oublié , il ne restait enfin , à Paris, aucun des compagnons de plaisir de l'accusé,
au jour de son jugement.
La Marchosiiia et Julio seuls habitaient encore la capitale; et cependant le comte n'avait reçu , dans sa prison, aucun témoignage d'intérêt ni de l'un ni de l'autre.
La comtesse , sa femme , avait disparu. Quelques-uns prétendaient qu'elle était devenue folle ; d'autres affirmaient qu'elle voyageait avec M. de Sarons; mais personne ne connaissait , en tous cas , le lieu de sa retraite.
La cause du silence de la Marchesina et de Julio était fort simple : ils ignoraient complètement, l'un et l'autre, le fatal événement qui avait placé le comte sous la main delà Justice.
Peu de jours après son arrivée à Paris et sa brusque intervention dans les folles amours du comte , Julio était tombé malade. La Marchesina l'avait appris , et fort peu
soucieuse , comme on le suppose, d'un rigorisme par trop chalouilleux en matière de convenances, elle n'avait pas craint d'aller le visiter dans son humble logement d'étudiant.
Elle le trouva en proie à un violent accès de fièvre chaude ; ayant pour garde-malade un vieux portier asthmatique , bossu et fort cupide. La belle dame fit luire une poignée d'or aux yeux du portier et lui proposa de lui acheter son malade , ce qui fut accepté sans répugnance. Julio , ainsi vendu au prix de quelques pièces d'or , fut transporté dans une dormeuse chez la Marchesina ; laquelle s'enferma aussitôt avec lui dans son petit palais, au fond de ses jardins, et le soigna nuit et jour, tant que dura sa fièvre, sous l'œil d'un des plus fameux professeurs de la Faculté.
Un mois s'était écoulé que déjà Julio avait
recouvré sa raison et ses forces, tandis (|ue de son coté, égarée i)ar ses rêves enthousiastes, la Marchesina était devenue folle d'amour pour le beau ressuscité. Les choses en étaient à ce point que Julio convalescent ne pouvait se soustraire à une vigilance jalouse, active et persévérante de la part de la Marchesina qui ne sortait plus et ne voyait personne.
Cependant Julio avait souvent parlé du comte dans sa maladie , et depuis qu'il était entièrement rendu à T usage de ses facultés, il s' était informé anxieusement de son sort, en même temps que des destinées de la comtesse :
Mais la Marchesina qui se sentait blessée au cœur par ces marques d'intérêt , avait tente de donner le change au pauvre malade, en lui donnant comme certain le départ de M. et madame de La Croix-Sainte-Annepour
des pays lointains. Dans l'amertume de ses regrets, Julio a\ait murmuré tout bas : — Je veux partir aussi!..
Et presqu'aussitôt la Marchesina avait arrêté cet élan soudain par cette interrogation faite de sa voix harmonieuse , soutenue de son regard de fée :
— Oùirez-vous pour être plus aimé?
Julio, selon son habitude, évitait tout épanchement trop intime et résistait encore aux séductions sans rivales dont il était l'objet 5 mais chaque jour le danger croissait, chaque jour sa chaîne semblait se river plus étroitement.
Tant que dura son affaiblissement physique, il en fut ainsi. En effet, le moral, même d'un héros ne vaut pas une feuille sèche, lorsque sa tête a des vertiges et que ses jambes vacillent. Mais que la vie se trouve ramenée
à un juste équilibre, la dignité de riiommc se réveille-, sa volonté reprend son énergie; c'est le vieil Eson qui retrempe dans les enchantements de Médéc la trame de ses jours flétris.
Malgré son organisation privilégiée , ce ne fut que le jour où il put entreprendre seul le tour des jardins de sa belle geôlière, et sous l'influence des brises parfuméesde cet Eden, qu'il sentit se vivifier ses esprits engourdis. Le premier éclair de cette raison ravivée lui présenta sa position comme inacceptable. Ne pouvant distinctement se rendre compte du sentiment qui avait déterminé la générosité de cette femme inexplicable dont il était devenu l'obligé, à son insu, il se prit à redouter ce sentiment, et il conclut à une prompte retraite, préalablement à toute explication.
En conséquence et comme corollaire de cette conclusion, il se disposa à quitter sur-
Ic-clianip CCS lieux où il avait reçu une si singulière liospilaliLé. Touteibis, pénclré d'une \ivc gratitude pour les soins dévoues qui lui avaient été prodigués , il voulut en consigner le témoignage dans le billet suivant qu'il adressa à la Marchesina :
« Je vous remercie, madame, de toutes vos c( bontés pour moi ; elles ont été trop grandes « pour quejepuisseen abuser plus long-temps.
« Votre respectueux et obligé serviteur,
La Marchesina était sortie ce jour-là pour la première fois depuis un mois. Julio arriva donc sans encombre jusqu'à la porte du petit palais, après avoir laissé son billet dans le lieu le plus apparent pour celle à qui il était adressé.
L'Heïduque qui remplissait en outre les fonctions de suisse, s'avança tout ébahi, en
voyoïit le malade si dispos, cl prêt à franchir la dernière barrière confiée à sa garde. Celait un gros cl grave Allemand esclave de sa consigne. Il se planla devanl la grille sans mot dire, mais avec l'intention bien évidente de barrer le chemin. Ce que voyant Julio, il n'en continua pas moins de marcher droit jusqu'à lui ; puis tirant de sa poche un fort joli petit pistolet au canon doré, il ajusta froidement le colosse et ajouta de sa voix douce et argentine, à ce geste si clairement expressif, la formule vulgaire :
— Le cordon s'il vous plaît !..
L'Allemand réfléchit assez prestement pour une aussi lourde cervelle, que s'il était tué, la porte n'en serait pas moins ouverte, et il aima mieux encore qu'elle le fût de son vivant. Ayant ainsi conclu, il entra dans sa loge, tira le cordon demandé etJulio sortit.
Un quart-d' heure après , la Marchesina rentra. En apprenant la fuite de Julio , une bouillante colère s'empara de la belle délaissée, qui, de dépit, soufïïeta sa négresse fa vérité ;
Mit littéralement son portier à la porte ;
Eut deux attaques de nerfs ;
Tordit le coup à sa perruche ;
Jeta Loulou, son chat-tigre, par la fenêtre ;
Et tenta de mettre le feu à la maison.
Mais heureusement la négresse éteignit aussitôt l'incendie avec un verre d'eau sucrée qu'elle préparait en ce moment pour calmer les nerfs de son irrascible souveraine.
A cette vue, la capricieuse personne ne
put retenir un fou rire au milieu du([uel elle demanda ses ehevaux. Une heure après elle entrait moitié^ riant, moitié boudeuse eliez le fugitif Julio.
— Pourquoi m'avez-vous quittée?., demanda la Marchesina d'un ton de voix dans lequel il entrait quelque ehose d'impérieux et de tendre tout à la fois.
— Pourquoi serais-je resté?., répondit Julio avec froideur.
— Qu'aviez-vous donc à regretter ou à désirer, que vous fussiez sitôt las d'une position que tous mes vœux, que tous mes efforts tendaient à rendre heureuse ? poursuivit la Marchesina.
— Que vous importent mes désirs ou mes regrets, répliqua Julio, sans s'émouvoir davantage.
— Ingral ! iiiurmura la jolie despole.
Puis elle se laissa tomJjer sur un fauteuil de paille éehevelée que Julio, à son arrivée, avait cérémonieusement poussé vers elle.
Son regard fixement attaché sur le visage impassible du jeune homme se voila tout à coup de larmes, et débordée par les vives émotions de son cœur, elle éclata en sanglots.
Le jour baissait en ce moment, il fesait une de ces tièdes soirées de juin si belles, môme à Paris. La fenêtre de Julio donnait sur un de ces petits jardins de la rue de l'Ouest, où il y a place tout juste pour le chèvre-feuille qui grimpe le long du mur et pour un ou deux rosiers de tous les mois qui croissent sans culture, et jettent généreusement leurs parfums jusqu'aux mansardes, malgré l'oubli de l'arrosoir. Le bruit lointain des quartiers riches et animés s'en venait mourant jusqu'à cette Tiiébaïde , l'orgue de Barbarie
passait de l'autre côté des grands murs du Luxembourg, et le vent apportait quelques notes de l'instrument : un refrain connu, un de ces souvenirs qui n'ont rien d'amer et qui pourtant serrent le cœur. La Marchesina restait toujours plongée dans cette douleur si vraie qui arrachait des pleurs à sa fière nature.
Quelque contrastante que puisse paraître cette scène avec le caractère connu des deux personnages qui nous occupent, elle devient vraie si nous interrogeons les secrets de l'organisation respective des deux acteurs.
La Marchesina était sans doute une de ces femmes orgueilleuses et tyranniques qui apportent une volonté souveraine jusque dans leurs plus grandes faiblesses; mais par sa nature même, cet empire est essentiellement fragile comme tout ce qui ne s'appuie pas sur
une force réelle. Il devait donc arriver que la Marchesina, heurtée par un obstacle puissant, se réfugierait dans sa propre débilité. Les larmes d'une femme font toute sa force. Au surplus nous ne prétendons pas expliquer une nature exceptionnelle par une loi générale. On comprendra d'ailleurs qu'une intelligence aussi mouvante, aussi variée que celle de la Marchesina ne saurait s'analyser d'unemanière absolue par aucune de ses éma nations : celles-ci ont un caractère de spontanéité qui efface toute trace d'une filiation rigoureuse.
Julio, de son côté, malgré la trempe énergique de son caractère, sentait mollir ses plus fortes résolutions au contact d'une larme de femme. Cette couardise, si je puis ainsi m'exprimer, il la puisait dans les bienveillantes dispositions d'un cœur naturellement impressionnable et tendre. Étrange mystère, qui rend ainsi la force tributaire de la faiblesse!
Julio se promena long-lernps d'un pas inquiet, la main sur le front, clans sa petite ehambre. Les tumultueuses agitations de son âme se reflétaient dans le violent désordre de sa personne.
La Marcliesina rompit tout à eoup ce long silence, s'adressa alors à Julio de cette voix qui avait jusque-là troublé tant de raisons, bouleversé tant d'existences. Ce fut une magie de mots et de phrases à séduire le fiikirle plus austèrement stoïque. On eut dit une simple jeune fdle, esclave d'une indomptable passion et honteuse de ce sentiment jusque dans l'enivrement môme de ses sens... Pauvre enfant, qui aime et qui pleure! qui ne saurait aimer sans pleurer!.. Ange d'innocence qui s'écrie : je suis à toi, mais ne me prends pas, car ce serait un crime!... Lutte ineffable delà pudeur et de la volupté! — L'esprit de Julio s'égara dans une épaisse nuit.
Il s'approcha d'elle et reçut sa tête contre
son cœur; puis il la consola, la remercia de l'aimer, la bénit et lui dit à son tour, qu'il l'aimait; à la vérité ces protestations étaient enveloppées de timides réticences... Il était facile de voir que l'esprit de Julio était absent de ses paroles : il semblait livré à d'horribles tortures.
Enfin il se releva brusquement et parcourut la chambre à pas précipités, comme un homme en délire. Des mots inarticulés ou sans suite s'échappaient de ses lèvres.
;— Pourquoi, s'écrîa-t-il dansleparoxisme de sa douleur ; pourquoi sur mon chemin ? — Fatalité !
En ce moment la Marçjiesina se rapprocha de lui, et le couvrant d'un ineffable regard.
— Pourquoi?... dit-elle: parce que je t'aime...
»WP
A. CCS mois, folle, <''|)ci'(liic, ro'il cl l'Iialeinc en fou, elle se jelaau cou de Julio et iiiipiinia sur ses lèvres un baiser ardent. Un doux frémissement s'empara de tout son être. 8a tôte appesantie retomba sur la tête de Julio, pendant que sa bouche murmurait à son oreille des sons d'une indicible douceur :
— A toi toujours!., mon maître et mon Dieu?..
Julio serra convulsivement cette belle créature contre sa poitrine, et une pâleur mortelle se répandit sur ses traits. La Marchesina put s'apercevoir qu'il chancelait sur ses jambes, et presqu'aussitôt elle le vit s'évanouir...
— Laisse-moi!., murmura Julio en rouvrant les yeux un moment après; un seul instant, au nom de Dieu!., laisse-moi!., et de la main il faisait signe à la Marchesina de s'éloigner.
Celle-ci épouvantée s'enfuit dans une autre pièce.
Quelquesminutess'écoulèrent. Julio reprit peu à peu l'usage de ses sens.
Il écoutait le bruit caverneux de ses artères et le souffle profond de sa poitrine, lorsqu'une voix rauque et avinée retentit dans le silence 5 c'était un crieur public. Par une inconcevable distraction, Julio prêta attentivement l'oreille et il entendit :
— Arrêt de la cour d'assises , qui condamne aux travaux forcés a perpétuité le nomme...
Ici la voix du crieur se perdit confusément dans l'air-, mais Julio en avait assez entendu.
Rendu au monde réel par cette horrible voix glapissante, il se précipita hors de chez lui. Il courut en désordre et comme un insensé. A peine fut-il sorti que la Marchesina II. 11
enlrc-bailla la porte du cabinet où elle s'était réfugiée.
Elle s'attendait évidemment à trouver encore Julio à la place où elle l'avait laissé. Son visage qui exprima d'abord une grande surprise en ne le trouvant plus, se contracta ensuite rapidement et laissa voir toute l'indignation de son cœur outragé.
— Insensé! maudit sois-tu!., s'écria-t-elle, les dents serrées et l'œil étincelant de colère.
Et, bondissant comme une panthère, elle s'élança hors de la chambr^ à ces mots.
Julio courut jusqu'à la porte de la pharmacie la plus voisine, sans s'arrêter. Quand il futlàjil tomba et n^eut pas la force d'articuler un mot : il faut se souvenir qu'il était convalescent.
Des passants le prirent et le déposèrent chez le pharmacien, où on le fit revenir après
une heure, au moins, de soins infructueux. Comme il ouvrait les yeux au jour, il rencontra le regard d'un étranger qui entrait par hasard dans l'officine. Celui-ci le reconnut et vint à lui avec un empressement inquiet. Aussitôt les curieux s'éloignèrent par respect : celui qui venait d'entrer était un savant professeur de la Faculté. Celui-ci se pencha vers Julio et l'interrogea amicalement et à voix basse; ils échangèrent ainsi quelques phrases. Après un instant de réflexion, s'adressant au pharmacien, il lui demanda une drogue d'un nom scientifique tout-à-fait inconnu aux assistants, offrit son bras à Julio et sortit avec lui, suivi de tous les regards. Julio et le docteur n'avaient pas fait deux pas dans la rue, qu'un âne qui renversa une vieille femme, en passant, les avait déjà fait oublier; c'était un tout autre spectacle pour ces bons Parisiens, toujours avides de scènes nouvelles.
Le professeur et Julio s'arrêtèrent comme pour prendre congé l'un de l'autre, à quelque distance de là.
— Ainsi, dit le professeur gravement, en quittant Julio, vous me jurez que ce n'est pas un crime !
— Je le jure î . . dit Julio calme et froid.
— Tenez, poursuivit le professeur en remettant entre les mains de Julio son petit paquet qui paraissait renfermer quelque substance pharmaceutique; Dieu vous voit!.. Et il partit après lui avoir serré la main.
Julio s'en alla du même pas frapper au guichet de la Conciergerie. Il trouva le comte de La Croix-Sainte-Anne assis au fond de son cachot sur un escabeau, le coude appuyé sur une petite table. Sa barbe était longue et devenue blanche comme ses cheveux.
Ses yeux mornes étaient fixés devant lui, et cependant il ne vit pas son gardien. Julio lui-môme fit deux pas sans être aperçu , et fut obligé de lui adresser la parole.
A cette voix, le comte tressaillit et se leva tout d'une pièce. Le gardien referma la porte et s'en alla.
— Julio?... s'écria le comte avec l'accent d'une joie farouche.
— Voici ! répondit Julio à voix basse et en tirant du boîtier de sa montre un brin de papier si mince, qu'il semblait ne pouvoir rien contenir.
— L'effet?... demanda le comte avidement.
— Prompt comme la foudre, répondit Julio d'une \oix grave.
La figure du comte semblait s'illuminer
d'une joie surhumaine. Il tomba à genoux devant son ancien ami, et deux ruisseaux de larmes coulèrent sur ses joues flétries.
— Merci!... dit-il avec une expression dans laquelle toute son âme avait passé. Merci!... Autrefois je t'ai dû la vie; je te dois plus aujourd'hui : tu m'apportes la mort!...
Puis ils s'embrassèrent comme des frères, et confondirent leurs pleurs dans un long et pénible embrassement.
Bénédict à la llarclieslna.
« Je lis un journal et j'y vois que vous êtes à Rome. Vous avez donc assisté, belle et resplendissante, aux courses de Barheri.
« Ces deux lignes m'ont éveillé d'une
sorte do léthargie où je suis -, votre souvenir s'est présenté à moi si vivant , qu'en vérité il m'a semblé que je n'avais qu'un pas à faire pour aller jusqu'à vous et vous demander des nouvelles. Je me suis levé par un mouvement irrélléclii 5 puis je suis retombé aussitôt en baillant.
« Il faut vous dire, ma chère amie, que je m'ennuie horriblement. Mon médecin m'a ordonné l'air natal. Le pauvre homme! il était excédé de moi , comme je l'étais de lui. Ce pays natal , dont la salutaire influence doit produire des miracles , est un horrible petit village au fond du Périgord. Les maisons de ce village sont couvertes en chaume ; les habitants... (Je vous supplie de me tenir quitte du reste de la description.) Je pense que l'air natal fera de moi un crétin.
« En attendant, j'aurais mangé cent mille livres de rente, si, comme Sganarelle, je n'en
avais bu la moitié pour arriver à ce résultat. Car il est bon que vous sachiez que je suis ruiné. C'est comme j'ai Thonneur de vous le dire. En cinq ans !.. — Des femmes charmantes ont commencé cette démolition ; la roulette a fait le reste. — Rien ne va plus!,. C'est le dernier mot que j'ai entendu de l'homme au râteau ; et je le répète souvent, lime semble, en effet, qu'il résume assez fidèlement ma position actuelle.
« J'ai trente-huit ans, ma belle marquise; il me reste juste deux ans de jeunesse à dépenser. C'est si peu de chose , que je me tiens pour vieux 5 de même qu'avec les quatre mille livres de revenu qui me sont échues, il y a huit jours, d'une vieille sœur de mon père, je vous répète que je suis ruiné. Je n'ai jamais compris une abdication: je ne comprendrai jamais la vieillesse ni la médiocrité.
(( Il est vrai qu'il est encore bien autre chose que je ne comprends pas : — Dieu , d'abord, — et ensuite mon voisin Fagriculteur qui n'est pas plus bete qu'un autre , et qui enqjloie trente mille livres de rente à couvrir ses champs d'engrais-, puis ses engrais de trèfles et de luzernes qui nourriront des bestiaux , lesquels reproduiront des engrais... au moyen desquels il recommencera cette innocente récréation , et ainsi de suite , jusqu'à la fin de ses jours. Voilà un cercle d'occupations très agréables !
« Mais voici une preuve irréfragable de ma caducité précoce et que je m'avoue franchement. De mon temps l'air était moins âpre et on ne s'enrhumait pas , pour sortir en pantoufles , après la pluie ; les saisons étaient réglées ; il y avait un printemps, un été, un automne, un hiver 5 quatre époques qui ramenaient chacune son charme et ses
plaisirs. — De mon temps les coteaux du Périgord étaient tout aussi élevés , mais la pente en était plus douce et on arrivait au sommet tout d'une haleine , sans être essou- (lé. La rivière de l'Isle appelait les baigneurs et ne contenait ni fluxions de poitrine, ni pleurésies. — De mon temps les filles de ce pays étaient gentilles....
a De mon temps on aimait d'amour -,
<r Démon temps la musique fesait battre le cœur délicieusement 5
« De mon temps le bal était une chose enivrante 5
« De mon temps on passait de grandes heures à rêver de femmes, de chevaux, de fanfares...
(^De mon temps on avait la fièvre pour une main pressée, pour une robe froissée; la
maîn ne fût-elle pas fine et ambrée, la robe ne fût-elle pas de \elours ou de gaze.
« Ne ferais-je pas bien d'ajouter : de mon temps on était jeune!...
« Englué de ces mille petites misères de l'esprit, je ne sais , je vous jure , ce que je vais devenir. Que puis-je être autre chose que le brin de paille dont se jouent les vents? A qui importe, au surplus, l'avenir du vieillard ?
c( Ne louez pas surtout dans mes paroles la pliilosopliie qu'elles semblent contenir, encore moins la résignation qui n'y est point. J'enrage, au contraire, de toutes ces vérités qui m'échappent.
«J'ai dans mon voisinage un honnête monsieur qu'on appelle du beau nom de chevalier des Bobinelles. Quand j'étais enfant, il était jeune homme et portait un habit bleu
tout neuf, une cravate blanche monumentale et des breloques à profusion. Je l'ai retrouvé ces jours derniers d'une effrayante identité. On l'aurait coulé en habit bleu, cravate blanche et breloques d'or, que l'habit ne serait pas plus neuf, la cravate plus empesée ou les breloques plus resplendissantes. Cette fidélité au costume de ses beaux jours a si bien persuadé au digne chevalier qu'il n'a pas fait un pas dans l'éternité , qu'à mon aspect il s'est écrié , en toute bonne foi : « — Mon « cher monsieur, que je suis heureux de vous « revoir !... Des contemporains ne s'oublient « pas... car, au fait, qu'avez- vous déplus « que moi?... un an ou deux , je gage?... « tout au plus!... »^ — Mon curé me disait hier qu'il avait baptisé ce monsieur il y a tantôt quarante-neuf ans. Cet homme, croyez-moi, est un sage : il s'est refait une jeunesse , comme certaines femmes, en temps utile, se refont une vertu.
(( Il est probable (|ue je ne tarderai pas à m'en aller d'ici. — Si je savais vous trouver encore à Rome, je prendrais, dès ce soir, un de ces nombreux chemins qui y mènent.
Mais n'êtes -vous point déjà au Caire, par aventure? ou à Stockholm? ou... à Pézénas ? volante créature , fée capricieuse aux
ailes rapides Je
laisse ici la place d'un madrigal.
« Hélas! sur une route quelconque, par la pluie ou par la poussière, à pied ou en patache : voilà le sort du voyageur à quatre mille livres de revenu. Or, je ne voyagerai jamais qu'en bonne chaise , à quatre ou six chevaux. — Triples guides, postillons;... vous menez mieux qu'un empereur!...
« Cependant, pour faire ce miracle, il faut quelques petits accessoires : avec un peu de hardiesse et une conscience de conquérant , on ne s'arrête pas à certaines bagatelles morales. — J'y songerai.
« Ce soir encore j'irai comme hier, comme avant-hier, demander un verre de lait à la plus jolie petite puritaine... Deux yeux de velours (quoiqu'on ait bien abusé du mot)
— une taille comme la vôtre : seulement plus de mollesse; une figure, des pieds, des mains... tout ce qui se devine: par ma foi, une déhcieuse créature !.. N'allez pas croire cependant que je suis amoureux de madame Léonard... (la femme d'un paysan qui fait couver ses poules et donne à manger aux porcs , sauf votre respect^ belle marquise !)
« Madame Léonard , mise hors la question (bien entendu!) je vous prie de croire que....
« La peste! j'allais me défendre d'être amoureux 5 — plût au ciel ! Marchesina, ton vieux camarade ferait un marché avec Satan :
— il lui vendrait son âme pour une once d'amour, mais de cet amour de bon aloi , précédé de : Niaiserie ;
no
Suivi de : Jalousie, Frénésie, clc...
« Hélas ! hélas ! Satan lui-même s'y brûlerait les doigts.
« Il faut vous dire que cette petite personne est la sœur d'une femme Mais bali !
ce serait une histoire à vous donner des nausées. — J'ai suivi l'autre soir cette jeune femme qui entrait à l'église. Il n'y avait personne autre qu'elle à cette heure-là. Elle alla s'agenouiller devant l'autel de la Yierge avec son petit enfant auprès d'elle : un chérubin rose et blond... Je restai planté à regarder de vieilles images enfumées et quand elle sortit, elle m'attendait si peu que je lui fis peur 5 puis m'ayant reconnu, elle sourit et à la porte elle me dit : « Gela fait du bien de prier , n'est-ce pas? d Je m'en allai sans lui répondre. Était-ce une méprise?... ou se moquailelle de moi? Je n'ai pas encore résolu ces deux questions.
« Vous qui ctcs une femme supérieure, scricz-\ous d'humeur à en résoudre une troisième pour m'obliger ?
« — Y a-t'il une vertu ? d
La llareliei^iiia ^ Bcnédict.
« Je crois à la vertu, comme je crois à Dieu, sans le connaître.
o Yoilà votre question résolue, mon cher Bénédict. Si vous ne vous contentez pas de cette solution, vous serez difficile et en outre je ne saurais qu'y faire. Quand il y a cinq à six cents lieues de terre et de mers entre deux interlocuteurs, la discussion a bien le droit de languir.
« C'est beau à vous d'avoir songé au vieux
camarade du désert. Je remercie l'obligeant
journaliste ([ui s'est avisé de parler de mon n. 12
liunil)!e personne, faule de mieux sans doute, mais fort à propos, puisque son FAIT ÉTRANGER m'a valu de vous quehpics lignes, telles quelles.
(c Vous voulez certainement que je vous parle franchement, comme toujours ; et alors je vous dirai tout d'un coup et sans précaution que, sauf le plaisir qu'elle m'a fait, votre lettre n'a pas le sens commun. Vous vous êtes tordu l'esprit comme un équilibriste se tord les reins pour faire de la force devant la galerie. — Il y avait^pielque chose de grand et de poétique dans ces gladiateurs qui se donnaient aussi en spectacle et qui s'en allaient gravement au cirque pour y mourir : — César ^ moritwrite salutant ! ,,.
« Mais vous, mon très cher, vous vous poignardez à mes yeux avec une de ces lames de théâtre qui rentrent dans le manche.
« Yous vous ennuyez, dites -vous? Est-
ce qu'un homme comme vous s'ennuie?
« Vous clés ruiné? — Belle affaire! — Est-ce qu'un homme comme vous est jamais ruiné ?
(» Votre maladie, c'est la peur ! la peur de vous-même que vous n'osez regarder en face, à cause du compte que vous avez à rendre de vous-même.
'( Et je vous croyais superbe comme l'archange de l'orgueil éternel ! Je croyais toutes vos chutes volontaires et ti me semblait que vous y puisiez de nouvelles forces, à peu près comme l'anté- classique qu'il fallut étouffer en l'air. Je ne dirai rien de cette faiblesse passagère , mon très cher, à la condition qu'elle ne durera pas. Je ne dirai rien, en souvenir de cette époque fraternelle passée sous la tente africaine côte à côte, en vrais soldats. Et puis je me souviens... Je ne veux point dire que vous m'avez sauvé Thon-
neur, parce que je rue mets pas l'honneur en cela; — mais je me souviens que vous m'avez empêchée d'ôtre violée par un bédouin d' Abd-el-Kader, ce qui eût été au moins aussi ridicule que peu séant.
« Allons! 'allons! mon maître, debout et secouez le manteau chargé de givre qui engourdit vos membres. La route est là, toujours large et belle à qui veut hardiment la suivre; marchez!... Là-bas vous attend un monde de soleils.
« Ne parlez plus de votre âge : — pour un homme de votre trempe, il n'y a ni vieillesse ni jeunesse. Pour vous et pour tous , il y a , comme vous dites, le crétinisme, qui se gagne à l'eau de certaines sources, à l'air de certains cieux. Prenez-y garde! Ne restez pas où vous êtes , croyez-moi ; ce Périgord me semble fort cotonneux,
« Cetle crainte de la vieillesse perce chez
vous, à chaque parole et cela levienl à mon avis : les \ieillards sont laissés seuls avec eux-mêmes!... Vous craignez cette compagnie. Si vous continuez sur ce ton, j'apprendrai quelque jour quand je serai vieillie à mon tour (ce dont je me moque!) que vous teignez votre barbe -, que vous portez à cinquante ans des cravates roses et lilas, un paletot ventre de biche et un lorgnon à demeure dans l'œil. Alors vous chanterez des romances, vous danserez au bal tous les quadrilles et vous parlerez de vos maîtresses à tout le monde .
« Ou bien encore : — \ous épouserez une jeune femme pour faire une fin et vous en serez horriblement jaloux. — Je ne dis pas, remarquez-le bien , que vous serez jaloux seulement.
« Dernière hypothèse : — Vous serez hargneux, mauvais pour tous et surtout pour les
jeunes gens que vous jalouserez. Vous serez la peste d'une petite ville: on vous accusera (Vécrire les lettres anonymes (|ui brouillent les ménages et brisent les liaisons; et vous les écrirez !...
« Consultez-vous et dites si je ne suis pas une habile Bohémienne.
^ Mais non ! vous ne serez rien de tout cela, parce que vous avez une intelligence élevée et un regard d'.aigle qui peut s'être un instant voilé , mais qui tout à l'heure se fixera sur le roi des astres, sans en être ébloui.
« Et d'abord vous ne vieillirez point, par la même raison qu'une femme d'une certaine valeur ne s'avisera jamais de songer à l'âge de Chateaubriand ou de Metternich ?
« Donc, je vous attends à Rome 5 — là nous chercherons ensemble ie point le plus élevé... Là, ayant rajusté vcsaîles, vous repren-
drez votre vol... A moins que vous ne soylez sérieusement amoureux de madame Léonard. — Car on peut aimer deux fois, Bénédict, surtout quand l'objet du premier amour ne nous a pas laissé un digne souvenir. — On peut aimer deux fois, quand même! — J'ai connu une excellente et véridique créature, femme dans toute l'acception du mot, (ce qui veut dire aimable et bonne-,) — qui m'avouait par occasion, un huitième amour, en m'assurant que celui-là était le plus profond et le plus passionné. — Si elle disait vrai, c'était par cette seule raison que toute faculté, souvent exercée , ne peut arriver qu'à un parfait développement. — Et vous dites, vous : je n'aimerai pas !... Et vous appelez Satan !... Et vous faites encore le jongleur pour la galerie !...
« Laissons-le faire!... Il aimera peut-être demain une prostituée... Mon Dieu! faut-il
plaindre ou envier la malhcureust; créalure qui s'en va traversant un monde prodigue de bravos et de fleurs, sans entendre les bravos, sans respirer le parfum des roses?... Elle marehe, elle marche, haletante, éperdue; il ne lui est pasdonné de s'arrêter. Il faut qu'elle porte au but le trait invisible attaché à son flanc, blessure par où la vie doit fuir... Les uns la disent superbe, les autres accusent sa froideur; le plus grand nombre lui jette la boue de la calomnie.
« C'est ainsi qu'il y a des martyrs sous les perles et sous les fleurs!
« Je ne sais pourquoi je voudrais vous voir aimer cette petite porchère, aux yeux de velours.
«A propos, n'avez-vous rien su de votre comtesse ? — Cette femme si timide et si sauvage qui en sera venue à faire les doux yeux
à une botte de cavalier !... Il y a eu quelque chose de lugubre dans la Un de cette histoire et je ne l'ai jamais bien connue : vous me direz cela si nous y pensons.
« Décidément, j'ai dans l'idée que vous ne viendrez pas encore et que vous resterez pour madame Léonard. Dans tous les cas, le résultat de cette nouvelle aventure sera ou fort bete ou dévorant de délices ; — N'est-il pas vrai?
« — La chance vaut la peine d'être courue. »
Bénécllct à la Marcliesina.
« Il faut vous dire que M. Léonard est un butor, ce qui fait que sa femme me plaît beaucoup moins, car je mourrai sans doute avant d'avoir satisfait à un de mes désirs les
plus ardents : celui d'avoir affaire à un roi et de lui disputer sa reine. ■ — Dans de pareils sentiments, avec la meilleure volonté du monde de vous obliger, puis-jc encore être amoureux de madame Léonard ?
« Savez-vous que vous me traitez fort mal, marquise charmante ! Et cependant il se peut que vous ayez raison.
« J*ai ri de vos prédictions de sorcière, tout en reconnaissant qu'elles n'avaient rien d'impossible. — Seulement, quand vient cette ligne où vous me rapprochez si flatteusement de deux grands hommes , au nom de Metternich ma fibre vaine a tressailli. Metternich, ce grand dompteur d'hommes qui a eu tous les triomphes de cabinet, même celui de survivre au Mitre de T^aiençay! — Je vous avoue que je tiens moins à Chateaubriand. — il a eu le sort de tous ceux qui vivent pour
écrire : il a fini par écrire pour vivre; ce qui est la pire de toutes les conditions.
« Encore quelques jours et j'irai vous rejoindre et nous retrouverons ces longues causeries où vous étiez le maître et moi le disciple ; j'en conviens humblement. Je vous laisse le choix de ce point élevé où je dois rajuster mes ailes... dussiez-vous choisir la Roche-Tarpéïenne !.. Je pense que le carré de choux que ce roc célèbre dominait , il y a quelques années, n'a pas totalement disparu. Ne trouvez-vous pas, à ce propos, que l'aspect de ce légume innocent ote quelque chose de son grandiose à l'immortelle culbute du grand Manlius?... — Ainsi de toutes les immensités humaines !
« Je serais presque tenté de vous dire adieu sur cette fade plaisanterie, tant mon cerveau est vide, tant ma plume est de plomb au bout de mes doigts.
« Je crois qu'il vaudrait mieux être franc et vous avouer que je n'ai aujourd'hui qu'une seule idée, mais une idée tyrannique, exclusive et qui me rend honteux. — Aussi bien le devineriez-vous sans mon aveu , car votre vue à qui rien n'échappe , a déjà percé ma cuirasse et sondé le creux profond de mon âme.
< Eh bien! oui, je l'aime!... ou plutôt je la veux ; il me la faut... je l'aurai !...
« Partout , je vois ce grand œil d'un bleu sombre, ces formes si riches, brunies par l'air des cieux, ces reins souples qui se cambrent et se ploient. — Partout j'entends ce timbre voilé qui annonce que le sang est en flammes...
« Et sur cet ensemble de tous les charmes terrestres, imaginez un sourire rêveur et ineffable qui appartient à une autre nature : fleur
mystérieuse aux parfums à la fois suaves et dévorants; — la première de toutes les femmes enfin qui m'ait fait croire à de nouvelles et enivrantes espérances, même après les derniers vœux accomplis!
« Est-ce là de l'amour? Je ne le crois pas. — C'est plus pourtant qu'un caprice et qu'un désir. — C'est peut-être le commencement d'une grande et terrible passion^. En attendant la première scène, je suis cloué a ce rocher , comme Prométhée sur le mont Caucase (pardon pour ce souvenir mythologique) avec des chaînes forgées dans une officine diabolique, espérant bien avoir /??>â? ou aile de mon vautour.
« Vous conviendrez au moins que voilà une confession faite de si bonne grâce qu'elle mérite indulgence et rémission.
«Je suis bien tenté de vous dire, com-
me V Ingénue : « A mon tour muiiite- « liant !... w — Il y a on eirel au fond de votre pensée, d'ordinaire si libre dans son allure et dans son expression, quelque chose de réservé , comme un arrière {>oùt d'amertume, un souvenir mélancolique... que sais-
je?"
a Oli ! si tu as aimé, mon brave camarade^ ce doit être une étrange histoire et ce n'est pas un misérable sentiment de curiosité qui me fera te la demander. — Parle ou tais-toi, selon que ton cœur te conseillera !
« Si vous avez eu des amours, ma belle marquise (ce dont je doute encore !) et qu'il vous plaise de me les raconter , il me semblera, pardieu ! entendre Satan se ressouvenir comme quoi avant de se brouiller avec le ciel , il fesait soir et matin dévotement sa prière,
«La Marchesina amoureuse!... au fait,
poiirffuoi non? Sa sœur, la panthère, Test bien à certain temps. — A ce compte, ma douce amie, celui que je suppose dans vos rêves serait-il mieux ou pire qu'un chacal ?. . . <k Je vous demande humblement pardon de me jouer ainsi à distance dans ces doutes confus qui , à coup sûr, de vous à moi, ne peuvent jamais être injurieux. — Je tiens sur mon honneur, l'homme que vous avez aimé (si vous en avez aimé un/) pour un gaillard diablement heureux ! . . .
« Pour faire ma paix avec vous, au cas où l'arc de vos noirs sourcils se serait froncé sur mon audace, je vais vous livrer encore une de mes faiblesses.
« J'apprends à lire à son fds !... je me suis fait le maître d'école du rejeton de M. Léonard, et j'ai toute la journée un alphabet dans ma poche à cette naïve intention. M. Léonard m'a invité deux fois à dîner et j'ai accepté avec une joie dont je ne rougis plus.
« Ce ([u'il y a do plus liiiniilianl, c'est (jue M. Léonard ne me craint pas le moins du nionde.Il rit même de moi avec ses garçons de ferme, mais en me ménageant de toute la lourde générosité de sa lourde personne. — C'est un pauvre garçon, disait-il hier encore, qui n'aura pas l'esprit de garder l'héritage de sa tante et qui le donnerait bientôt pour rien si je n'étais là pour le lui acheter ce qu'il vaut.
« Un de ses valets que je soupçonne d'être mon rival d'intention (ô néant des vanités!) répondit d'un ton goguenard ; — Ces beaux messieurs de Paris tout sots mangeurs de leurs biens qu'ils sont, ont bien souvent l'esprit de plaire aux femmes ! . . . — J'ai pas peur pour la mienne, reprit le mari du même calme; d'abord elle est honnête!... — Tiens! une surprise, fit le rustre, et un croc-enjambe par là-dessus?... c'est si roué les habits fins ! . . . — Oh ! pour ce qui est de ça , riposta le mari en ricanant, une mauviette
de sa force ne s'y frotterait pas. S'il s'avisait de toucher à une épingle de son lichu, Jeanne l'abattrait d'un coup de poing comme un mioche qu'il est... Un éclat de ri^e unanime accueillit cette grotesque supposition.
« Depuis ce moment j'ai fort hésité, je l'avoue ; et d'abord j'ai voulu renoncer et m'enfuir de dégoût ; puis je suis resté par amourpropre. De Tamour-propre dans une lutte avec ces rustres ! . . . (oh ! pitié ! ) Charles- Quint rusait bien avec les moines : excusez la comparaison !
€ Il vaut mieux, encore une fois, dire toute la vérité : — Elle est si supérieure ! . . . — Savez-vous le livre que ce matin j'ai trouvé ouvert sur sa table devant elle tout en larmes ?. . . — Jocelyn!,,,
« Tout cela flambe et bouillonne dans ma
tête.