II
« Je lutterai donc, je lutterai, coinine dit IcBedfoi'tde Clarisse^ jusqu'à ce que Satan vainqueur emporte mon ame i)ar dessus les toits, et pour l'achever la cogne en passant contre les cheminées. »
I^a Sfarcliesiiia à Béncclicl.
« Ne crains pas que je rie de tes faiblesses,"" ami ; j''ai lu au couvent du Sacré-Cœur, par les soins d'une sous-maîtresse, un roman qui s'appelait, je crois, Manon-Lescaut . C'étaitl'histoire d'une lille perdue, aimée jusqu'à la démence par un jeune gentilhomme plein d'honneur. — Si j'ai jamais rêvé d'un amant selon mon cœur, que j'aurais adoré à genoux et en pleurant, c'est de ce jeune gentilhomme: c'est étrange pour une panthère, n'est-ce pas? Et voilà un singulier chacal/ — Les choses les plus étonnantes, crois-moi, à l'exception
des miracles, ont une explication toute naturelle.
« Il me prend à ce propos l'envie de te conter.... un conte vrai: j'en ai connu tous les acteurs. Aussi bien j'ai quelque peu la fièvre que j'ai gagnée sur le chemin de Naples.
« 11 y a dix ans un duc donnait une fête splendide dans son magnilique palais. (Tu voudras bien te passer des noms et des lieux pour m'obliger.) Le duc était le dernier représentant d'une des familles les plus anciennes de son pays ; il avait une fortune de plusieurs millions. Les fêtes qu'il donnait étaient donc toujours du plus grand éclat et les personnages les plus hauts se félicitaient d'y être admis.
<'0r, un soir, comme le bal finissait, le duc appela sa fille unique et au milieu d'un de ces salons tout à l'heure encore si bruyants et si tumultueux , le père et la fille se trou-
vùrcnl on Icte-à-lôtc; le duc éblouissant de plaques cl de cordons, mais grave cl ini[)0sant comme... un duc; sa (ille avait une simple robe blancbe, pas une perle et l'air irréfléchi comme... une jeune pensionnaire, fille de duc ou de marchand, qui a dansé vingt quadrilles sans plus se souvenir du dernier que du premier de ses danseurs.
« Le père et la fille se regardèrent froidement des deux côtés :
« — As-tu chosi ?... dit enfin le père laconiquement.
« — Non , monseigneur! répondit la fille d'une voix nette et délibérée.
« — Le duc fit une moue d'impatience contenue et il poursuivit :
« — Au moins, lequel te plaît le plus ?
« — Aucun, monseigneur !...
« — Voilà six fois que tu me fais la môme réponse , murmura le duc avec humeur.
« — J'oserai faire observera votre excellence que voilà six fois qu'elle me fait la même question, répliqua sa fille tout doucement et comme si elle eut fait une objection sans réplique.
ce — Assez !... dit le duc dérouté.
« Puis après avoir cherché au plafond un syllogisme qui lui manqua : ]
c< — Allons-nous coucher!... ajouta-t-il gravement. Sur quoi sa fille lui fît une profonde révérence et s'envola.
« N'ayez pas trop mauvaise opinion de cette jeune créature avant de savoir qu'elle avait été fort gâtée comme fdle unique ; qu'en outre elle sentait un peu trop la supériorité de son intelligence sur celle de son père, grand seigneur aussi parfaitement bon que
parfaileiiient nul, prenant la raideur pour la (lignilc, l'emphase pour la logique et le silence pour dernier argument.
<r Toutefois, le lendemain, le duc désespérant de réussirpar lesmoyensdéjà employés, s'en alla avec toute une calvacade de laquais, faire une visite à sa nièce Camarera-Mayor de la reine et la plus jolie coquette de toute la cour. C'était une comtesse au nez retroussé, à l'œil vif, à l'esprit délié qui eût dérouté un ambassadeur lui-même. — La belle dame prit un visage d'étiquette quand la visite du duc lui fut annoncée, ce qui fit que celuici, quoique son oncle, hésita quelque peu avant de s'ouvrir à elle.
« — J'écoute, monseigneur, dit la comtesse avec son grand sérieux.
(( — Comment-vous portez- vous? murmura le duc faiblement.
« — Parfaitement ! lit la comtesse avec solennité.
« — Assez 1... dit le duc impatienté; Ninetta, si tu réponds ainsi, je vais m'en aller.
« La comtesse se mit à rire , sauta sur les genoux de son oncle, défit toute sa grave toilette en l'embrassant, et s'écria :
« — Pourquoi n'avez -vous pas amené ma chère Marietta ?
« — Parce que je viens te parler d'elle, dif le duc avec bonhomie , et que j'ai besoin de ton aide dans une affaire qui la concerne.
« — Parlez I parlez ! mon oncle ! ... un mariage sans doute ! . . . qui aime-t-elle ?. . .
« — Personne ! dit le duc et c'est ce qui me fâche.
« — Ce n'est pas absolument nécessaire ! objecta en souriant la comtesse qui avait bien
pour époux le plus disgracieux des clianibellans.
« — Tu crois? fit le duc sans y prendre garde; à la bonne heure. — Eh bien ! lâche alors de la décider à se choisir un mari, quel qu'il soit, et par ma foi, je le lui donnerai.
« — Vous êtes donc bien pressé de vous débarrasser de ma cousine?
« — Je suis pressé, mon enfant, de lui laisser quelqu'un qui la protège, car je me fais vieux, vois-tu....
a — Vous, mon oncle, vous vivrez trente ans encore, Dieu merci ! . . .
« — 11 faut, te dis-je, que Marietta se ma-r rie...
0 — Et vous 'voulez que je lui donne ce mauvais conseil?...
« — Juste!...
« — Il faudra voir!...
« — Si tu réussis, je te donnerai un collier que j'ai vu chez Zurbino, le joaillier de la cour.
« — De quel prix?
« — De quatre-vingt mille écus romains.
« — Marché fait , monseigneur ! . . .
«—Vrai?...
<L — Vous ne paierez qu'après la noce.
« Et le duc s'en retourna chez lui parfaitement heureux.
« Le soir même les deux cousines étaient en présence.
« — Marietta, dit la comtesse, \eux-tu que j'aie un beau collier de quatre-vingt mille écus romains ?
« — Qu'y puis-je? répondit Marietta en riant.
« — Tu peux me le donner ?...
« — Et comment, je te prie?...
a — En le mariant.
« — Avec qui, s'il vous plaît?
« — Avec le premier venu.
« La maligne comtesse expliqua toute l'affaire à la jeune cousine au milieu de bruyants éclats de rire. Quand elles furent un peu revenues de cette folle joie, Marietta la plus sérieuse dit avec une certaine résolution :
« — Je ne me marierai jamais qu'avec un homme que j'aimerai.
« — Propos de jeune fille ! répliqua étourdiment la comtesse.^
^ — Au fait, tu as peut-être raison, répondit Marietta , je ne me doute pas de cp que peut être l'amour.
« — L'amour, dit la comtesse sentencieu-
sèment, est une passion de l'ànie qui fait régner les faibles et rend les forts stupides.
(( — Je voudrais bien voir de l'amour? dit Marietta naïvement, comme s'il se fut agi d'un tableau ou d'une statue.
« — Tiens ! j'ai ton affaire ! répondit la comtesse en tirant de son sein un chiffon de papier qu'elle tendit à 3a cousine cavalièrement.
« — Qu'est-ce que cela? demanda Marietta étonnée.
{( — Une lettre d'amour.
(( — Bah!... fit la jeune fdle, et elle semblait craindre d'ouvrir le papier.
« — Lis donc!... dit en insistant la cousine.
« Et Marietta émue d'un trouble involontaire lut la li3ltre suivante :
« Étrange position que la mienne! madame, vous ai-je dit ; oh ! oui bien étrange et bien fatale, puisqu'aueune parole ne peut et ne doit venir en aide à l'embarras de ma pensée. Le jour où Dieu a permis que mes yeux se soient ouverts sur vous, tout à coup et par une illumination soudaine de mon âme, j'ai dû vous sembler fou, et en effet j'étais bien près de la folie. Le sentiment qui venait de s'emparer de moi était d'une telle immensité d'admiration et de respect quejemesentais rougir, je me sentais indigne. — Mon Dieu ! et comment vous dire cela? pourquoi? à quel titre?.. Que peut vous faire une justification? Vous n'en demandez pas. — Que vous importe mon passé, à vous, dont la pensée est si loin de s'occuper du présent ou de l'avenir que Dieu me fait?.. — A une autre je dirais : — Vous ne savez pas ce que c'est que les journées oisives de la vie, et à quoi l'on est réduit pour les remplir; vous ne sa-
vez pas que le cœur éprouve quelquefois de tels vicies et de tels découragements, que l'on en vient à cherchera se faire aimer d'un objet inférieur à nous et presque de nulle valeur, plutôt que de vivre seul et sans une ombre, sans une illusion d'amour! Puis il arrive qu'on se repent de ce jour fatal, qu'on y renonce-, mais c'est que ce jour-là les cieux se sont ouverts, un ange s'est révélé qui s'étonne de votre choix et de son erreur. — A une autre je dirais tout cela, madame, à vous seule je ne dis, je n'applique rien. — Oh ! sachez seulement qu'il ne vous reste qu'un droit, celui de me plaindre. Si ma pensée vous suit, si mes rêves vous retrouvent, les anges peuvent vous porter et ma pensée et mes rêves, sans se voiler de leurs ailes. Allez sans crainte, madame, je suis bien loin derrière vous, passant où vous avez passé, cherchant dans l'air, pour toute grâce, le souffle que vous y avez laissé. — Et, malgré moi, je me rappelle
riiisloirc d'un pauvre aiiisle de Fiance, (|ui se prit d'un amour insensé [)Our une de ces madones d' Italie, miracles peints par llaphaël. Il passait les jours et les nuits devant celte divine toile, à admirer et à souffrir; un jour enlin on trouva l'artiste mort sous le tableau : si par un prodige, le chef-d'œuvre, objet de son culte, se fût animé, seulement pour la durée d'un éclair, un sourire l'eût fait vivre 1 . . .
(f— Eh bien!., dit la comtesse ? toujours riant.
« — L'amour est une bien belle chose!., murmura lentement Mariette.
«Puis elle ajouta :
« — A qui fut adressée cette lettre?
« — A moi, répliqua tranquillement la comtesse.
<r — Et qui l'a écrite? demanda plus vivement la jeune lille.
« — Le poète Michaël!.. répondit sa cousine du môme ton de calme parfait.
« — Le poète Michaël ! répéta Mariette de-* venue pensive; et que feras-tu de cette lettre?..
<r — Ce que j'en fais...
« — Qu'en fais-tu donc?
« — J'en ris, comme tu vois.
« —Écoute! dit Mariette résolument, vendsmoi cette lettre.
« La comtesse éclata de rire.
« — Te vendre cette niaiserie? dit-elle, je te la donne et de grand cœur.
«Puis Mariette resta seule avec la lettre du poète Michaël,
«Des semaines, des mois s'écoulèrent. Rien de saillant ne marqua cet intervalle, si ce n'est un poëme sanglant contre les femmes, publié par le Byron de l'Italie. Michaël fut banni de tous les salons. Le roi lui fit défendre l'entrée du palais. Le bruit se répandit enfin que le poète allait partii*, pour ne revenir jamais. On racontait des choses étranges sur sa haine et son esprit de vengeance au sujet d'une femme qu'on ne nommait pas et qui s'était jouée de son amour. La Camarera- Mayor riait comme une folle.
« Un jour elle vint chez Mariette, sa cousine :
(( — Grande nouvelle!., dit-elle, Michaël part ce soir !.. m'en voilà débarrassée.
«Et Mariette reçut cette communication, sans paraître y prendre le moindre intérêt.
« Ce soir-là justement , au premier étage
d'une maison, dans une petite chambre tendue do tapisserie de laine, une jeune femme assise sur un fauteuil d'ébène richement sculpte suivait distraitement les caprices de la flamme qui se jouait dans la cheminée bien garnie , car la nuit était froide. Par intervalle elle prêtait l'oreille avec attention ; quelquefois môme elle se levait et venait écarter les rideaux épais de sa fenêtre en ogive , comme si elle eût pu hâter ainsi , par ces témoignages d'impatience , l'arrivée de la personne qu'elle attendait. Cette femme était belle.... Un portrait plus détaillé n'ajouterait rien à l'intérêt du récit.
« Depuis un instant sa rêverie était devenue plus profonde , ce qui fit qu'elle n'entendit pas s'ouvrir une porte derrière elle , et qu'elle tressaillit quand une voix grave fit entendre à ses côtés ce peu de mots :
« — Vous m'avez appelé; me voici!...
{(Mais elle fut aussitôt rassurée, et se leva promptement pour accueillir le visiteur.
« — Merci!... dit-elle avec un sourire angélique; et elle alla prendre bien vite, dans un coin de la chambre, des carreaux de tapisseries dont elle fit un siège auprès d'elle. Puis elle dit au nouvel arrivé :
« — Ceci est pour vous !
« L'étranger s'assit en silence et attendit.
« — Michaël, dit-elle après un moment de silence , avec un léger tremblement dans la voix, ce n'est pas que je ne sois sincère, mais c'est que je ne sais si je vais faire mal ou bien. Vous le savez, vous, qui savez tout si bien -, et si vous deviez me juger trop sévèrement pour avoir été franche, je n'oserais plus me regarder moi-même , je n'oserais plus me retourner môme vers Dieuî...
« — Marietta , ne me craigne point , dit Michaël avec douceur.
« — Oh! les anges n'ont pas un autre accent! reprit Marietta presqu'heureuse. Mon Dieu î vous seul à qui je Tai dit , vous permettez donc que je le lui répète? — Micliaël, je vous aime ! . . . — Oh ! regardez-moi bien , je ne suis pas confuse, je suis fièrel... — Il n'y a pas de honte, n'est-ce pas , à dire ce que l'on pense, ce que l'on rêve, ce que l'on avoue à Dieu, soir et matin, en le bénissant d'avoir permis ce rêve et cette pensée?...
a — Marietta, répondit Michaël d'une voix sombre, n'avez-vous point lu mes dernières lignes ! Ne savez-vous pas toutes les haines qu'elles ont allumées?...
« — Je le sais, dit Marietta résolument.
« — Mais vous ne savez pas peut-être que ce que j'ai dit, je le pense? qu'aucun raisonnement humain , aucune situation ne changeraient une foi si bien fondée?.,.
« — Je le sais, dit Marietta du même ton.
* — Ahl vous le savez!... Orgueilleuse autant que belle, vous n'en ouvrez pas moins une lutte avec qui ne plia jamais ! Vous avez mis en compte la magie de vos sourires , la musique de vos paroles, et sans doute il y aura aussi quelques larmes comme perles sans prix ! Déjà votre œil, je pense, a marqué sur le cadran l'heure où Michaël vaincu fléchira le genou devant vous... Folle! vous dis-je; vous êtes folle !... Toucher à l'âme de Michaël, enfant! c'est jouer avec une hache qui coupe les peaux de satin.
« — Et vous m'avez dit : Ne me craignez point!,., reprit Marietta avec une douceur de sainte et une résignation de martyre. Écoutez-moi, Michaël : c'est parce que j'ai appris que vous quittiez l'Italie que j'ai osé vous dire ce que vous avez entendu. Je voulais que le souvenir d'une pauvre femme vous accompagnât dans l'exil que vous vous étiez fait : souvenir consolant et doux ! Prcsomp-
tion folle, bien folle! Vous l'avez dit cl vous avez eu raison. Mais ce que vous ne pouvez empêcher, c'est qu'une juste expiation n'ait été accomplie et que je ne m'en réjouisse : une femme vous a méconnu et brisé, et vous venez de rendre à une autreTemme tout le mal que vous aviez souffert. Vous ne pouvez m'empeclier d'être cette femme, Michaël!... Et maintenant, adieu; j'ai été quelque chose dans votre vie, au moins pour un instant.
'< Michaël se leva pour partir ; ses yeux lançaient des éclairs, et son front contracté trahissait les terribles impressions de son âme. Il fit un pas vers la porte, sans regarder Marietta 5 puis il dit en se frappant le front avec violence :
« —Le doute! le doute!... Oh! Satan!...
« Marietta tomba sur ses genoux, éperdue et lui tournant le dos, mais priant toute en larmes et disant :
<i — Il doute!... oh I merci, mon Dieu!.., merci!...
« En ce moment, Michaël jeta loin de lui son manteau ; il vint à Marietta agenouillée, et là, avec son regard de juge inexorable et sans clémence :
« — Femme, dit-il, que me veux-tu?...
« — Rien î . . . répondit Marietta avec toute son âme; rien !... plus rien !...
« Michaël, debout, les bras croisés sur sa poitrine , laissait tomber ses paroles lentement, une à une, comme s'il eût été seul , comme s'il eût oublié Marietta et cette étrange entrevue.
« — Une femme ! . . . des pleurs , des prières!... toujours ainsi!... et partout, dans l'air que je respire!... L'écho de ses paroles... Mort et poison!... Oh! la folie est là!... la haine surtout I... Où ai-je lu qu'un homme se fit bourreau pour tuer celle qui l'avait
trompé?... Ohl je ne sais plus!... Je rôve clans ma lièvre el je me débats en vain contre ce réseau funèbre qui me sépare de mon passé si brillant et si jeune !... Je ne vous entendrai plus, fanfares éclatantes du triomphe, bruyants applaudissements.... Je ne verrai plus la foule s'arrêter à la porte des théâtres, et demander à grands cris une place pour écouter Michaël !... Des larmes de joie n'obscurciront plus mes yeux quand les femmes , se penchant hors des loges avec leurs parures et leurs blanches mains, crieront de leurs douces voix : Honneur I honneur!... Et là où je passerai maintenant, nul ne se retournera pour dire : C'est lui!... — Non, ce n'est plus moi, ce n'est plus Michaël!... C'est une tête vide, c'est un fou qui passe!... c'est une âme morte !... c'est une vivante damnation!... Oh! pitié! pitié 1...
« — Oh ! oui, pitié !... s'écria Marietta qui s'était levée et qui vint joindre ses deux mains
aux mains du poète sans force pour lui résister. Elle l'amena doucement à son grand fauteuil d'ébcne, sur lequel elle le lit asseoir comme un enfant sans volonté.
« — Écoute , Michaël , dit-elle en se penchant sur lui, tu as jugé tout un sexe par ses plus affligeantes exceptions, et Dieu veut te punir de cet aveugle jugement. Aurais-tu bien jugé d'ailleurs, ta science ne t'en serait pas moins fuueste, car elle ne te serait venue que par la colère et l'esprit vengeur. Pauvre poète , tu t'étonnes de ce que ta pensée s'éteint, de ce que ton âme se vide , et tu ne songes pas que c'est toi qui as fermé le temple le jour où tu en as chassé la divinité! Michaël , dis-moi où toutes les grandes actions se passent, où se font les grands noms, d'où vient la gloire?... Pour qui un homme veut-il être puissant et renommé?... Où vont ses paroles? pour qui le sublime de ses pensées?... De qui attend-il une couronne? à
quelles mains dcmande-t-il de la tresser?... Les femmes, vois tu, ont fait toutes les grandeurs, tous les miracles humains, comme elles ont flétri toutes les hontes, toutes les lâchetés!... Entre Dieu et vous, Michaël, il n'y a que la femme , modeste intermédiaire de mille inspirations, qui s'oublie sans cesse et vous proclame toujours I Cet amour que vous lui reprochez pour une nature moins suave et moins poétique que la sienne, ne détruit rien de l'élévation de son âme, y eût-il abaissement matériel. Qui songera, en effet, à méconnaître jamais la grandeur de Dieu à cause précisément de son inépuisable amour pour une créature infirme dont il est si souvent obligé de détourner la face avec autant de dégoût que de douleur?... Michaël, Michaël, je n'en suis point vaine, Dieu m'entend et me juge!... mais lorsque j'ai vu se reproduire dans tes vers ce grief railleur et sans fin qui pèse sur notre mère depuis la
création, oh I j'ai senti qu'il fallait qu'un grand malheur eût obscurci la lumière de ton esprit; car tu venais de perdre, pour tous, l'un des phis nobles attributs de ton intelligence : ta mémoire de poète, ta mémoire de chrétien ! . . . — Michaël , Michaël, comment Favais-tu oubliée cette autre femme, par Dieu choisie entre toutes les femmes pour devenir la médiatrice du genre humain, gage virginal de l'éternelle réconciliation? Comment l'avais-tu oubliée, orgueilleux et superbe, celle qui t'a fait ndiiire/rêre d'un Dieu 1...
« — Marietta , vous êtes une noble créature , dit Michaël après un moment de silence : je vous crois et je vous adrnire.... Et maintenant, qui m'absoudra?...
« — Moi!... chère tête foudroyée !.. . moi, trop heureuse et trop fière !... Michaël, je te consolerai , je te referai grand et puissant , à force de conOance!... car tu ne douteras plus
(lu cœur des femmes, aimé de mon amour!... Oh! Michaël, n'est-ce point unrcve? . . .
« Les six mois qui suivirent cette œuvre accomplie de dévouement et d'amour, ne furent ({u'un enchaînement de délicieuses ivresses, de ravissements ineffables : — la jeune fille crut avoir dérobé la clef de la porte des cieux; le poète oublia la terre. L'un et l'autre ne vécurent qu'en un seul. Si leur amour fut coupable, il eut cela de particulier que tous les deux n'y prirent point garde; et que, s'ils en firent mystère, ce fut moins pour le jugement des hommes que par la crainte d'un tiers dans leur égoïste adoration.
« xMais Marietta, fille du duc, dame de cour, eut des exigences de position à satisfaire. Elle ne put éviter les réceptions du palais et y laisser sa place vide. Le duc
donna encore doft fêtes et sa fille dut y présider, et les prétendants à sa main (pii semblaient augmenter en nombre, en raison de ses dédains et de ses refus, formèrent bientôt une sorte de légion magni(i(|ue qui eût flatté l'amour propre d'une plus \aine, et qui n'apportait à Marietta qu'une plus forte dose d'ennui. Chaque jour, en effet, les persécutions de son père recommençaient; chaque jour il fallait que la pau\re fille défendît sa liberté et son secret pied à pied et rudement.
« Hélas ! là ne finissaient pas ses chagrins et ses tourments : Michaël devint jaloux. — Michaël était excusable, car il était poète et de plus enfant du peuple. — A ce second titre, il avait une telle haine des courtisans et des grands noms, que peu s'en fallait que ce cruel sentiment ne rejaillît sur Marietta. Par une inconcevable et pourtant naturelle contradiction, il était fier de l'amour de cette
fille de l'un des plus nobles seigneurs de son pays, et il lui en voulait en môme temps d'être née sous une couronne, tandis qu'il était, lui, le fils d'un pauvre sculpteur, et l'artisan de sa propre gloire. — Les insensés ! ils sont tous ainsi : ils ont le génie et ils envient quelque chose ! .... ils se ravalent au niveau de la démocratie de la rue, eux les aristocrates favoris de la création !
<r Cependant Michaël avait des retours d'amour qui triomphaient de la jalousie et de toutes ses misères mesquines; mais c'était un continuel flux et reflux de bonnes et de mauvaises impressions. Aujourd'hui il pleurait à genoux devant son idole ; demain il la couvrait de boue et l'insultait indignement.
« Cependant l'idole était lière ! Tantôt Marietta luttait de toute sa puissance, tantôt elle fléchissait à force d'amour; puis elle se relevait offensée et implacable, suppliant et maudissant tour à tour
« Après six mois, cet amour fut pour tous deux un affreux tourment. Marielta avait offert à Micliaël un mariage secret 5 mais Michaël avait refusé. Un mariage secret pour le poète, c'était entrer dans cette famille de nobles d'une manière subreptrice et comme un voleur. Marietta se soumit.
« Cependant la malheureuse fille s'aperçut qu'elle allait être mère et reparla de mariage. Michaël refusa encore, et cette fois durement, parce que la discussion s'envenima. — C'est un miracle que Marietta ne l'ait pas tué ce jour-là, car il se laissa aller à l'outrager jusque dans le sacrifice qu'elle lui avait fait de son honneur, jusqu'à méconnaître cette fleur d'innocence qu'elle lui avait immolée. Une fdle naquit de cette union fatale et Michaël n'en fut pas plus appaisé. 11 ne paya pas d'un jour de calme toutes les ruses pénibles, toutes les anxiétés poignantes qu'il fallut à Marietta pour cacher ce nouveau
mystère de honte et d'amour. C'était perpétuellement un échange de lettres qui aigrissaient ces deux cœurs exigeants, ces deux excentricités sans sympathies possibles-, et cependant Marictta, toute hère, toute absolue qu'elle était, se courba plus d'une fois devant le poète ingrat.
« Je \eux Yous en donner une preuve, Bénédict ; lisez une lettre de cette pauvre âme torturée, que je joins ici :
« J'ai passé une cruelle nuit, mais je n'ai «pas pleuré; j'en suis hère; jamais mes « yeux, mon cœur peut-être, ne furent plus « secs : j'ai la faveur du ciel d'ignorer ce que « sont les larmes de rage; mais j'étouffe.... <r J'apprécie l'alternative de vos sentiments « ou de vos affections que vous confondez « souvent, et je me demande si ce que vous <( prenez pour un amour immense^ sans « bornes^ sans fin ^ (que sais-je encore? vous
<r avez l'expression si riche et si heureuse!) « est bien ce qu'on peut appeler de l'amour. « Croyez-Yous que si ce sentiment encore in- « (lélini était aussi immense^ il laisserait dans « votre cœur autant de place à ce pele-mèlc « de contradictions qui s'y débattent et s'y « heurtent. Vous êtes jaloux, déliant, hai- « neux, orgueilleux comme Lucifer ; l'orgueil « n'est pas de la fierté, et la fierté seule est « une vertu : l'orgueil, un A^hwi absurde! Défi puis que je vous connais, je ne vous ai pas « vu faire un pas pour réparer un tort. a Jamais vous n'avez dit : « Pardonne- « moi ! » Chaque fois je vous ai tendu la « main et je vous ai dit : « \iens, je « t'aime! » C'eut été vous abaisser, vous hu- <r milier devant celle qui aime plus que vous; « c'eut été indigne de vous.... Et se dire c( pourtant que sur des millions de cœurs «c'est peut-être là le plus noble!... Ohl « l'homme ! l'homme ! Mon Dieu ! gardez
« votre ciel si celte créature est à votre
« image.
« J'ai peur de vous; j'ai peur de tout.
« l'olle! qui se disait: «Son amour sera
« mon abri, mon refuge; cet appui ne me
« manquera pas. d Aujourd'hui ce n'est plus
« cela ; l''orage vient de vous ; vous me mal-
4 traitez; vous m'écrasez, Et pourtant si
« vous me manquez, je n'ai plus rien et mon
« courage m'abandonne. J'ai peur de ce tou-
{(jours! « tromper souvent, beaucoup, tou-
{(jours! vous l'avez dit. Et moi, toujours
« vous aimer; je n'aurais su que cela. Quelle
€ religion si vous l'aviez voulu ! Quel dévoue-
« ment je sens là ! Vous ne le comprenez pas,
« vous ? Faites mieux : usez de votre raison
« puisqu'il vous en reste ; usez de vos droits ;
« écrasez la pauvre femme qui vous aime à
« vous donner sa vie. Est-il donc avilissant
« de vous aimer ? Allez! je ne murmure pas ;
« je l'ai voulu. La femme qui oublie tout, Ji. 15
« qui n'est plus ni fille ni mère, qui éteint « tous les sentiments dans un seul eoupable, « a dû se résigner à tout. La femme qui jette « au hasard l'avenir de sa fille, pauvre en- « faut qui n'a ni famille ni nom pour Tapir puyer, et qui ne pourra compter un jour « sur la considération qu'aurait dû lui gar- « der sa mère, la femme qui fait cela est une <t indigne créature, et l'homme qui l'humilie « en a le droit.
« Midi. — Ce que je t'ai dit te fâche-t-il? « Je ne le veux pas. Je t'ai répondu sans « avoir lu tes deux premières lettres, je te le « jure. Je voulais être fière.. . . Eh bien, tiens ! « je suis bonne fille, et je t'avoue humble- « ment que je les ai lues après, et qu'elles « m'ont causé bien du bonheur. »
« Une autre fois, celle-ci : (Ce jour-là, elle se croyait aimée-, parce que, sans doute, depuis vingt-quatre heures , le tyran ne l'a-
\aît pas battue, flagellée de ses doutes, de ses inéprisjt ii y avait relàcliedans son enfer. Elle rcvait encore des rendez-vous d'amour ! . . .)
« Où étais-tu donc, mon Dieu, ces deux « jours ? Où étaient ton intelligence si active, (( ton imagination si prompte, si aimante sur- « tout? Tu n'as donc pas compris la transfor- « mation de ta rêveuse? Ces comptes à régler, « cesbaux à renouveler, cette pôcbe des étangs « à affermer. . . que de prétextes pour être heu- « reuse, une nuit , une heure , un éclair ! Et « tu n'as rien deviné. Je ne veux pas te dire « mes impatiences, mes craintes, mes émo- « tiens , mon attente mesurant les heures par « les fusées de la veilleuse. Pas une souris trot- « tant, pas une araignée respirant qui n'aitfait « battre ce pauvre cœur si rempli de toi à le « briser mille fois. . . tu me diras pourquoi? Tu « n'étaispasprévenu... Tout était sibien'pour- « tant , il me semblait ! J'ai écouté à loisir, je « t'assure, ce vaste silence des nuits. Ce serait
« vraimcntbicnbcauccttcimmcnsitésommcil- « lant, si on n'avait pas peur toute seule, dans « un vieux ( liateau qui date sans cloute de Clo- « vis. Devant tout cela si grand, nous étions si « petits à mes yeux! l'un errant peut-être et « transi , l'autre marchant sans souliers et re- « tenant son souffle pour ranimer son feu et sa < lampe. JeVassure que j'enfourchais solide- « ment la chimère : tous les fantômes du cau- « chemar étaient en rumeur; le vent avait des « plaintes. J'aurais mieux aimé l'ouragan: c'eût « été plus positif et moins triste. Pour m'ache- « ver, un pauvre chien jetait par moments ses « hurlementscommeles mauvais rêves decette « nature endormie. Oh! j'ai vieilli dans cette « nuit d'attentejinutile... C'est ennuyeux pour- « tant! — Aquand?...— M'aimerez-vouslongft temps ! j'ai peur que non. Il n'y a pas assez « de diplomatie chez moi : j'aime, je le dis « trop et trop souvent. >
« L'hiver suivant, à un bal du palais, un aide de camp du prince s'approcha de Ma-
rietta et lui remit un billet; elle passa dans un autre salon et lut rapidement ce peu de mots : « Je sais tout , vous êtes une infâme!... » Après cette lecture , elle se laissa tomber la face contre terre.
« Elle fut folle six mois. Quand elle revint à la raison, il y avait trois places vides autour d'elle ; sa fille était morte , son père était mort , Michaël était parti et nul ne savait où il était allé.
« Alors la fille douce et aimante fil place à une femme inflexible pour tous comme pour elle-même. Sa blessure saignait encore, mais comme la blessure d'une lionne , qui attend le moment de déchirer le chasseur. Tous les hommes furent enveloppés dans sa malédiction vengeresse. Jeune, belle, riche plus que bien des reines , elle usa de sa jeunesse, de sa beauté et de ses richesses pour éblouir et fasciner ce monde à qui elle venait de déclarer la guerre.
« Mariclta, la (illc du duc, s'expatria et commença une grande cliasse aux hommes , si je puis parler ainsi. Beaucoup de victimes se laissèrent prendreelellc tordit impitoyablement le cou à tous ces oiseaux de divers plumages, sans merci comme sans pitié. Son nom devint célèbre enfin 5 je m'en rapporte à ton avis Bénédict : cette femme s'appelle la Marchesîna !
« Je viens de te dire mon histoire ; c'est la première fois, depuis longues années, que la panthère blessée condescend jusqu'à montrer des blessures encore saignantes.
« Cependant je suis lasse et je voudrais dormir... — Je te dois un dernier aveu. — J'ai cru aimer une seconde fois , il y a peu de temps. J'oubliai que je m'étais faite bête féroce et je me jetai au cou d'un enfant. Celui- ^i se rappela sans doute l'histoire du Petit Chaperon, et, ayantpeur d'être dévoré, il s'enfuit. — Dépêche-toi donc d'arriver à Rome , '
car, encore une fois, je suis bien lasse...
« Si le Vésuve était sous ma fenêtre et qu'il ne s'agît que d'une enjambée pour arriver à réternité!
«ÉTERNITÉ !... les huit lettres de ce mot me semblent huit Sphinx qui niet-ienfau nez....))
Bénédict, on Ta vu , était en province po ur y respirer l'air natal, ou plutôt pour s'y faire une philosophie capable de supporter ses derniers revers de fortune. Ses immenses richesses étaient allées s'engloutir dans le s brillants tripots de Bade et de Spa . Les femmes l'avaient ennuyé tout de suite et il était à
craindre que cet ennui ne se prolongeât indéfiniment. Pour faire diversion à la monotonie de cette vie blasée , il s'était aventuré un matin entre la Rouge et la Noire , et il eut en moins d'une semaine ce qu'il voulait : des émotions ! Des émotions un peu chères il est vrai, puisqu'il les paya du prix de sa fabuleuse opu lence. A deux pas du relais de saint Crépin , quelques jours après son arrivée, qui rappelait assez fidèlement la parabole de V Enfant Prodigue/û vit venir à lui un homme, de noir tout habillé^ comme le page du favori de la reine Anne : cet homme était un notaire qui venait de recevoir un testament en faveur du nouvel arrivé. Il s'agissait de quatre mille livres de revenu, léguées par une vieille tante qui promettait de mourir sous huit jours.
liénédict sourit de pitié devant ce legs misérable; il eut volontiers permis à la pauvre testatrice de vivre cent ans et plus. Que lui
feraient, en effet, quatre mille livres de revenu ?...
Il passa les premiers jours de cette sorte de halte dans le désert , à soigner sérieusement sa sanlé (jui avait reçu de graves atteintes. Il espéra un instant qu'il ne survivrait pas à cette magnilique opulence, si vite dissipée, si vite remplacée par une désolante médiocrité... Mais comme tous les prodigues, Bénédict avait, selon l'expression vulgaire, un coffre de fer, des poumons d'athlète, une vitalité réellement désespérante dans la conjoncture présente.
En face de ces contrariétés réelles, se commença la correspondance que l'on a lue entre cette grandeur déchue et la Marchesina , €ette autre excentricité dont le lecteur a vu aussi à nu le flanc tout hérissé de flèches aiguës.
Il s'est mêlé à cette correspondance ,
comme une blanche ligure à peine esquissée, une femme qui vit dans le voisinage de Bénédict, la femme d'un paysan grossier; une paysanne aussi qui a les yeux d'un bleu sombre, qui va prier seule le soir, et qui lit le jour Lamartine.
Cela ressemble à un roman qui commence. Chapitre d'exposition : — Le lion exilé s'avoue amoureux de madame Léonard....
Bénédict cependant voyait bien plus assidûment M. Léonard que sa femme : les deux voisins étaient toujourSj'en effet, en pourparlers d'aff'aires. Le paysan trouvait le dandy si pâle et si étiolé, qu'il lui eût volontiers acheté son bien en viager. Bénédict, d'autre part,'paraissait indécis et d'une grande ignorance en matière agricole ; M. Léonard venait lui faire rentrer son blé et lui apprendre la valeur des nouvelles mesures. Bénédict
était distrait, ne comprenait guère, et le paysan concluait :
— Vous feriez mieux de vendre, voisin!... Les métayers vous auront tout, jusqu'à la semence!...
Bénédict baissait la tête en signe d'assentiment, mais il ne vendait pas. M. Léonard s'en allait donc alléché, et revenait alléché. Ce diable de bien lui allait comme ses sabots de noyer : il touchait à sa ferme; il produisait tous les grains de la création, froment, seigle, maïs, etc., sans compter marrons et châtaignes. L'avide paysan finit par en perdre le sommeil ; il devint l'ombre de Bénédict, son factotum, son maître-Jacques, son nécessaire... Si bien nécessaire, que Bénédict n'eût pas fait tondre un mouton sans envoyer quérir son voisin Léonard, afin de le consulter sur l'opportunité de la tonte.
Quant à madame Léonard, il n'en était
pas ainsi ; Rénédict lui parlait à de si rares intervalles, que c'était comme s'il ne lui parlait point. Il caressait bien toujours ses enfants; mais il semblait ne les embrasser jamais avec plus de tendresse, ni avec des soupirs plus profonds, que lorsqu'il se croyait sûr de n'être pas surpris par leur mère; et, par une singulière chance, il l'était toujours. Cependant la question de la vente n'avançant pas, et Léonard, soupçonnant le voisin d'avoir besoin d'argent, la tactique du rusé fermier dut changer. Au lieu de continuer à se prodiguer, il pensa qu'il fallait maintenant se faire valoir, et dès-lors il se tint coi et parut occupé de toute autre affaire que de l'acquisition tant convoitée. De son coté, le roué de Paris s'enferma dans sa retraite par des motifs particuliers , et ne parut pas se soucier de l'absence de son voisin; ce qui sembla à M. Léonard une sorte de muette défense dont il enragea.
Le brave fermier ne fit point part de cette guerre d'observation à sa femme, parce qu'il eut craint son blâme dans le cas dont il s'agissait. Jeanne, en effet, qui était la conscience délicate par excellence , n'eut pas trouvé parfaitement légale cette sorte de fascination que prétendait exercer son mari sur un propriétaire inexpérimenté, et qui avait déjà perdu une fois sa fortune contre des jouteurs plus habiles que lui.
Léonard, moins scrupuleux, quoique honnête homme, ne se faisait aucun reproche sérieux à cet égard. Il s'agissait simplement, selon lui, d'un bon marché, et le paysan péjâgourdin vous dira partout : qu'il vaut autant bon marché pour soi que pour un autre. — Par le fait, Léonard n'eût pas été fâché de prendre le bien de son voi^n pour la moitié ou pour le tiers de sa valeur; d'abord, parce qu'il aimait mieux profiter de celte aubaine que de la voir passera un autre, en-
suite, parce que sa renommée d'homme entendu et madré ihuîi les affaires y gagnerait un fleuron nouveau dans l'esprit des plus malins.
Hélas! il faut dire que Bénédict, de son côté, faisait également un pacte à l'amiable avec sa conscience, sans croire manquer davantage de probité.
Que voyons-nous autre chose tous les jours? Et avons-nous le droit de nous plaindre?
Il est deux espèces de voleurs que la société ne repousse point s'ils réussissent sans éclat ; au contraire, qu'elle applaudit : le voleur d'héritage et le voleur de femme!...
Bénédict n'avait pas reparu à la ferme depuis huit jours.
Jamais Léonard , bonhomme d'ordinaire , naturellement doux et facile dans son in-
térieur, n'avait été plus maussade, plus sombre, presque querelleur.
Un jour, cependant, un de ses enfants s'avisa de lui demander des nouvelles de son ami Bcnédict, qu'il ne voyait plus, à son grand regret ; Bénédict et les bonbons marchant toujours ensemble.
— Je ne sais pas de ses nouvelles, dit le père brusquement, et ne m'en soucie guère.
Il mentait audacieusement ; il eût donné un sac de blé pour savoir la raison qui tenait ainsi clos et verrouillé le damné Parisien, avec son bien à vendre.
— Il est peut-être malade !... dit l'enfant au hasard.
— Malade ! . . . s'écria le père en palissant; diable, malade!,.. Et il acheva en murmurant entre ses dents :
— Pourvu qu'il n'aille pas mourir avant
de me vendre son bien ! . . .