II
'fU.
Jeanne se sentit tout émue : ce pauvre garçon si beau, si pale, si triste, qui aimait tant les enfants, malade peut-être, et seul 1 — Il lui vint un soupir.
— Baptistou, dit tout à coup Léonard au plus petit de ses bambins, tu crois que ton bon ami est malade, et tu ne vas pas le voir ! . . .
Le linot voulait à tout prix entrer dans la place sans compromettre son système.
— J'irais bien , répondit Baptistou , mais j'ai peur du loup.
— Bah ! ta mère t'accompagnera jusqu'au bordé ra ge , lit Léonard, le rusé diplomate, d'un air dégagé.
Madame Léonard trouva sans doute cet arrangement trop vite conclu, sans son avis.
— Pourquoi n'y vas-tu pas toi-même?
dit-elle à son mari tout naturellement.
— Parbleu! répondit le mari impatienté,
parce que je.... — Et sérieusement fâché de n'avoir pas une raison apparente dont il pût disposer sur-le-champ, il ajouta tout en colère : — N'y vas pas si tu ne veux pas!... qui est-ce qui te force? En voilà une qui est aimable !
— Oh, mon ami ! murmura madame Léonard, surprise autant qu'affligée.
— Ah! bon!... voilà que j'ai tort!... riposta le mari, et prenant son bonnet de coton, il tira la porte violemment sur lui, et s'en alla quereller ses valets.
— Maman î dit Baptistou quand son père fut sorti, irons-nous voir mon bon ami?
— Oui, mon enfont, puisque papa le veut! répondit la femme soumise, dans la parfaite innocence de son cœur.
Par quel aveuglement fatal (grand Dieu!) et dans l'universalité des circonstances données le veulent-ils tous ?
Le lendemain, dans l'après-midi , Madame Léonard fit la toilette du petit Baptistou avec plus de soin qu'à l'ordinaire; elle lui mit son habit des dimanches, un beau col brodé, son chapeau de paille de froment à larges bords et des souliers cirés.
Quant à Jeanne, elle ne voulut rien changer à la simplicité de ses vêtements; elle
était si modeste, si angélique avec sa blouse d'indienne, son petit tablier et sa cravate de foulard 1 D'ailleurs son (ils seul allait faire une visite au voisin ; elle ne faisait que raccompagner.
Ils partirent ainsi. Léonard qui émondait un arbre sur le chemin, témoigna, en les voyant se mettre en route, plus de bonne humeur qui! n'en avait montré depuis huit jours; il leur souhaita un bon voyage, et se félicitant à part lui des résultats de cette visite:
— Enfin, se dit-il, je vais avoir des nouvelles! Et il parut soulagé d'un grand poids.
Bénédict habitait une chartreuse sur la lisière du bois. Au moment où Madame Léonard et Baptistou arrivèrent sous le talus de l'enclos, le dandy dépaysé se promenait seul dans son jardin. Il entendit tout-à coup une sorte de gazouillement enfantin mêlé à une voix plus accentuée, quoique bien douce; c'était la pauvre mère qui ne pouvait obtenir
de l'enfant gâté qu'il fît un pas de plus sans elle. On peut se faire une idée de ses perplexités. Ne parvenant pas à vaincre les répugnances obstinées du petit démon, elle se décidait à retourner en arrière avec lui, lorsque Bénédict, qui avait entendu le débat, se montra subitement par-dessus la haie et salua Madame Léonard d'un air triste et avec une expression de profond respect.
Le cœur de l'excellente femme en fut tout ému. Avant qu'elle eût pu réfléchir au parti qu'elle devait prendre, Bénédict était accouru , avait ouvert la porte du jardin et tenait Baptistou dans ses bras. Madame Léonard les suivit timidement.
Bénédict avait vraiment l'air de n'être occupé que de l'enfant. Cette indifférence et cet oubli de la plus simple galanterie, loin d'offenser la jolie fermière, la mirent tout à fait à son aise.
Ils entrèrent ainsi dans la maison où Bénédict improvisa rapidement une collation pour son petit favori; mais celui-ci, les mains pleines de friandises, les joues gonflées, l'œil brillant de plaisir , ne put rester long-temps en place et s'élança dans le parterre , où il avait vu en passant des myriades de coquelourdes et de coréopsis.
Madame Léonard eût voulu suivre son fils, mais Bénédict ne se leva point et elle n'osa le laisser seul. D'un autre côté , la porte de la pièce où ils se trouvaient donnait sur le parterre et demeura ouverte : madame Léonard resta donc.
Cependant Bénédict ne rompit point le silence. Il sembla pendant un instant absorbé dans la contemplation de cet enfant qui jouait à travers les allées sablées, tandis que son esprit était visiblement livré à une double préoccupation d'idées dont il ne cherchait point à secouer la sombre domination.
Ce silence finit par devenir embarrassant pour madame Léonard. Elle pensa que c'était à elle à le rompre la première , puisqu'elle était en \isite, et, pleine d'hésitation, elle hasarda une question obligeante, faite d'ailleurs du ton le plus naturel.
— J'espère que ce n'est pas votre santé , monsieur , dit-elle , qui vous a tenu éloigné de Saint-Pierre, depuis plusieurs jours?
— Non, madame!... répondit Bénédict,
sous le poids d'une sorte d'accablement
Oh! daignez me pardonner ma distraction. — Je vis dans la retraite, ajouta-t-il amèrement, parce que la retraite convient à la situation de mon cœur et de mon esprit.
— Malheur à l'homme seul ! a dit l'Écriture, murmura madame Léonard avec un doux sourire.
— Pourquoi porterait-il ses afflictions aux
indifférents? répliqua Bénédict presque
sèchement.
Madame Léonard se sentit blessée de cet injuste reproche et des larmes lui vinrent aux yeux.
— Vous jugez bien mal vos voisins, monsieur !... répliqua-t-elle timidement.
— Pardon ! . . . pardon I . . . répondit précipitamment Bénédict ; vous avez raison. Vous êtes de bons voisins ; heureux chez vous , compatissants envers ceux qui souffrent. . J'ai tortl... Vous auriez sans doute de la pitié... assurément vous en auriez I... Mais, voyezvous , ajouta-t-il avec une certaine âpreté , je ne m'accoutumerais que difficilement à être l'objet d'un pareil sentiment.
—Oh! qui vous parle de pitié, monsieur !... s'écria l'ange dont la pensée venait d'être méconnue; ne croyez-vous pas à de sincères affections?...
— J'y crois , madame , répondit gravement Bénédict , comme je crois en vous, no-
ble et chaste femme ; mais je n'y crois pas pour moi... Où sont les cœurs dont j'aie su me concilier le dévouement ? Y a-t-il un être au monde qui puisse m'aimer?...
A ces mots il' laissa tomber sa tête affaissée sur sa poitrine.
— Ne doutez pas de vos semblables!... dit Jeanne alors avec cette harmonie dans la voix que trouvent les femmes qui veulent consoler. Oui , vous pouvez être aimé ; oui , vous devez l'être...
— Mais je ne le suis pas!... interrompit Bénédict , avec un rire amer.
— Vous le serez, si vous le voulez!... répondit Jeanne avec conviction.
— Et de qui ? grand Dieu ! . . .
— De mon mari, de mes enfants
de moi!... de nous tous, bons et simples paysans, qui nous dévouons à qui nous
aime; qui aimons tout ce qui est bon , qui secourons ceux qui souffrent
— Par charité chrétienne !... ditBénédict achevant la plirase de madame Léonard ; et il lit un geste découragé.
— Non I reprit Jeanne avec une angélique simplicité : si vous voulez nous aimer , nous vous aimerons; voilà ce que je voulais dire.
— Vous m'aimeriez, vous!.,, s'écria Bénédict dans une sorte de ravissement , et ses yeux s'emplirent en même temps d'une éclatante lumière.
— Oui, moi!... dit avec calme la jeune femme, en baissant les yeux devant ce regard qu'elle ne comprit pas tout entier cependant.
— Oh ! savez-vous, ajouta Bénédict d'une voix lente , que si vous disiez vrai , je vivrais pour vous bénir, pour vous remercier, pour vous adorer...
— On n'adore que Dieu !... dit en l'interrompant avec dignité la femme chrétienne.
Dans le transport de ses sentiments chaleureux, Bénédict s'était saisi des deux mains de Jeanne et les pressait dans les siennes; il s'était rapproché d'elle et la couvrait d'un regard pénétrant...
Jeanne se sentit troublée 5 son cœur battit plus vite... elle éloigna vivement son siège de Bénédict.
— Mon Dieu ! que je souffre î . . . murmura Bénédict sans paraître s'apercevoir de ce mouvement, et il sembla près de s'évanouir.
Toutes les craintes de Jeanne s'effacèrent. Elle se rapprocha de celui qui se plaignait, et bientôt Bénédict appuya son front brûlant, sur l'épaule de la jeune femme avec un long soupir. Jeanne crut voir des pleurs dans les yeux de Bénédict. Elle pensa que ces larmes seraient un grand soulagement; mais elle n osa plus retirer ses mains de celles de Bénédict
dont elle respectait les douleurs inconnues. Ces longues passions , ces enlacements si nouveaux pour elle l'émurent néanmoins ; comment échapper tout à fait à cette sorte de magnétisme si enivrant? Une ilamme invisible enveloppa la jeune femme jusqu'au front. Bénédict releva peu à peu la tête et plongea ses yeux dans les yeux de la pauvre femme fascinée.
— Vous m'aimez, Jeanne!... dit-il d'une voix tremblante, et moi aussi ,,. je t'aime 1 . . .
Ces derniers mots furent prononcés très bas et presqu'à l'oreille de madame Léonard. Le souffle de Bénédict effleurait déjà les lèvres jusque-là sans souillure de ce pauvre ange pris au piège... L'infâme la serrait contre lui de toutes ses forces au point de l'empêcher de respirer...
— Maman ! . . . maman ! ... je m'ennuie ici. . . je veux m'en aller!... s'écria tout à coup de sa petite voix claire et vibrante Baptistou
qu'on avait oublie jus(juc-là et qui intervenait si lieureusement dans cette scène.
Aux cris de l'enfant , Jeanne se leva tout d'une pièce , dégagée à l'instant des bras de Bénédict; elle regarda celui-ci d'un œil défiant, presque avec haine.
— Jeanne, poursuivit Bénédict doucement , et comme s'il n'eût rien aperçu des impressions de madame Léonard , Jeanne , je vous aime... comme une sœur,
Jeanne respira plus à l'aise. Ces derniers mots venaient de la rassurer. C'est qu'en effet, ils contenaient un leurre, qui, pour être d'un usage fréquent et presque banal , ne manquera jamais cependant son effet.
Jeanne donc, ouvrant ingénuement son cœur aux sentiments d'une douce fraternité, répondit avec une charmante modestie :
— Et moi, je vous aime comme un frère ! . . . Quand madame Léonard fut rentrée chez
elle, elle ne dit pas un mot à son mari de ce qui s* était passé entre elle et Bénédict. Et cependant elle n'avait rien à se reprodier.
Dans le for intérieur de sa conscience, Jeanne néanmoins n'était pas satisfaite d'ellemême. Plus d'une fois, pendant la soirée qui suivit cette entrevue, elle s'inquiéta par instinct de ce traité mystérieux qu'elle venait de conclure. Cette fraternité occulte, promise à un homme jusque-là si étranger à sa
vie et dont ses souvenirs d'enfance lui rappen. Î7
laicnt le passage dans le pays avec des circonstances peu favorables, cette fraternité l'effrayait maintenant.
Elle n'eut point l'idée de consulter son mari: un instinct de pudeur et de prudence la préserva de cette fausse démarche dont un marine sait jamais gré. Elle rêva bien longtemps, et ne trouva aucune solution aux difficultés de sa position précédente. Elle finit par pleurer en songeant qu'elle n'avait plus de mère, plus de père, dans le sein desquels elle pût s'épancher. Le vieux pasteur luimême était mort et son successeur semblait bien jeune pour une confidence de cette nature.
L'heure de la prière arriva.
Madame Léonard s'agenouilla et pour la première fois elle pria du bout des lèvres. — Oh ! alors elle eut peur , et elle regarda autour d'elle, craignant de voir sur la muraille
blanche l'ombre épouvantable de Satan. Son mari, toujours elièrement dévoué à ses travaux rustiques, vaquait en ce moment aux soins de son étable 5 ses enfants dormaient 5 un profond silence l'entourait. Il lui sembla qu'une senteur de souffre se répandait dans l'air et que l'aile du maudit la lui envoyait brûlante au visage.
Elle marcha d'un pas chancelant vers la fenêtre et l'ouvrit.
De cette fenêtre l'œil embrassait dans son ensemble le petit village de Saint-Pierre. La lune éclairait paisiblement le vallon. Sur le ciel doucement lumineux se dessinait la silhouette du vieux clocher au pied duquel reposaient depuis deux ans les vieux parents de Jeanne.
Ce silence, cette tranquillité de la nuit rappelèrent à la pauvre femme le calme jusquelà si profond de sa vie. Ses jours avaient cou.
lé, cil effet, limpides et sans un moment de trouble. Jusque-là, chaque soir elle s'était endormie dans un tranquille bonheur ; jusque-là, chaque matin ses yeux s'étaient ouverts sans prévoir un nuage pour le jour qui se levait. C'est que chaque jour jusqu'à celui-ci, elle avait constamment vécu de la vie humble et pure de la famille 5 chaque jour, jusqu'à celui-ci, elle avait prié dans la vieille chapelle où elle fut baptisée ; c'est qu'enfin jusqu'à ce jour, elle n'était pas encore allée chercher une impression nouvelle hors de l'ombre de son clocher.
Ces raisonnements se présentèrent à son esprit et elle comprit d'où venait sa faute. Elle se jeta à genoux de nouveau devant la croix qui dominait cet humble clocher. Ce vieil ami de son enfance et de sa jeunesse, qui avait salué de ses plus retentissantes volées la naissance de ses deux fils , lui sembla une ancienne connaissance qu'elle revoyait après
une absence bien longue, après un oubli prolongé 5 elle lui sourit à travers ses larmes, el elle se sentit plus forte et presque sûre de son lendemain. Honteuse et repentante, quoique n'ayant point péché, elle demanda pardon au ciel et éleva jusqu'à lui une dernière prière sous l'invocation de sa mère, qu'elle regardait comme une des saintes de Dieu.
— O ma mère, dit-elle, soutenez-moi, éclairez-moi ! . . .
Confiante dans les mérites de cette pieuse oraison, Jeanne se coucha et s'endormit dans une douce sérénité. Les anges, de leurs ailes d'azur, écartèrent de son chaste chevet les songes décevants et trompeurs.
Au point du jour son mari entra dans sa chambre et lui dit :
— Femme!... voici à ton adresse une lettre que le maire vient de m'envoyer par notre gardeur de vaches... Je voudrais bien
savoir ce que lu as de commun avec la municipalité?
Jeanne lui la suscriplîon el dil :
— C'est une main inconnue!...
Puis elle rompit le cachet noir de la lettre, intérieurement émue et inquiète; elle s'écria :
— L'écriture de ma sœur !...
A cette exclamation, le bon Léonard exécuta un quart de conversion sur ses talons. Sa proche parenté avec une comtesse ne l'avait jamais enorgueilli; il était trop franc pour dissimuler sa profonde indifférence quand le cas s'en présentait. Il sortit donc en murmurant tout bas, par égard pour sa femme :
— Plus que ça d'embarras! Madame la comtesse qui prend le maire pour un facteur ! . . . Excusez ! . . .
Voici le texte de la première lettre que lut Jeanne ; car le paquet en contenait deux :
<( Je suis arrivée aux derniers moments de ma vie, ma chère sœur, et quoique bien jeune encore, je trouve que le voyage a été d'une effrayante longueur. C'est que je ne me suis pas reposée un instant sur la route pour bénir ou implorer Dieu, devant qui je vais paraître : peut-être qu'une halte m'eût sauvée ! Mes forces épuisées par la maladie qui me tue avant le temps ne me permettent pas un récit que je t'épargnerais en tout cas , à toi, pure et chaste fille de notre sainte mère que je frémis, hélas! de rencontrer demain au redoutable tribunal de Dieu. Je suis descendue de chute en chute, de honte en honte, dans la dernière ignominie, sur ce grabat d'hospice où je meurs entre deux malheureuses, perdues comme moi.
« Je serais morte ignorée, sans ce dernier mot qui va te porter comme une vapeur de mes misères, mais une voix puissante et inconnue a crié au fond de mon cœur, et je t'a-
dresse, pour lui obéir, ce dernier adieu. Ce ne peut être ni une leçon, ni un exemple: simple et honnête femme, toute dans tes devoirs , sans une pensée, sans un rêve eoupables, tu n'as besoin ni d'exemple, ni de leçon. « Ma sœur, remercie Dieu ! il t'a faite bien heureuse : tu mourras un jour pleurée et entourée du respect de tes enfants. Dieu t'a laissée seule dans cette humble et douce condition où nous étions nées toutes les deux ; Dieu t'avait choisie sans doute comme la meilleure et tu as en partage le toit de chaume, la fraîcheur du vallon , les modestes richesses du cultivateur. Tu n'as peut-être pas manqué depuis ton baptême une seule fois à la messe du dimanche à notre vieille église ; et de la chambre où tu couches tu peux voir les tombes où reposent nos vieux parents. Oh ! pardonne-moi cette parole d'envie !. .. Pourquoi ne suis-je pas restée aussi? La vertu est sifaci/elàoù tu vis!...
« Mais ai-jc bien le droit de murmurer?... Ilclas ! j'étais libre de rester aussi et je ne le voulus pas. Je voulus au contraire un autre monde, d'autres terres, d'autres cieux. Je voulus un titre, une couronne sur mon chiffre, et j'ai traîné le titre et la couronne dans la fange des ruisseaux. Il me fallut un palais, des couches somptueuses, et je meurs dans un hospice sur une couche de misère. Des chevaux d'un prix ruineux me traînèrent dans des carrosses dorés; ils ne m'ont menée que plus vite aux gémonies!..
« Et voilà pourtant ce que c'est que ce gouffre sans cesse rempli , toujours béant , toujours avide, où vont se perdre tant d'innocences, tant de vertus, jusque-là sans faiblesse; Paris, l'horrible capitale que des corrupteurs ou des fous ont pu seuls appeler : le Paradis des Femmes! C'est l'enfer qu'il faut dire : ma sœur, ne l'oublie jamais!..
« Et maintenant voici l'heure!... Jeanne,
je n'en puis douter!... ma vue se trouble... mon front se couvre d'une sueur glacée. El personne pour prier auprès de moi! . . . rien ! . . . le silence, cette lampe qui s'éteint auprès de la mourante qui va s'éteindre... Oh! mon Dieu!... Chassez ces images indignes!...
Pourquoi ces souvenirs?... Satan !... Satan qui m'a perdue ! . . Laisse-moi me repentir ! . . . Jeanne, ma sœur bien-aimée, prie pour moi : en échange je te dirai le nom du démon, et tu le reconnaîtras s'il vient jamais autour de toi pour t'enivrer et te perdre aussi ; il s'appelle.... BÉNÉDICT !... »
Jeanne poussa un cri et s'évanouit.
Quand elle revint à elle, ses forces étaient brisées ; elle avait perdu la mémoire de ses dernières impressions ; elle était encore seule... Peu à penses idées se rassemblèrent , elle pleura long-temps , puis elle lut à travers ses larmes la seconde lettre qui était ainsi conçue :
« Madame,
« La pauvre malheureuse dont je vous adresse les dernières pensées a cessé de souffrir. Elle est morte le ^9 de ce mois, à une heure du matin, à la suite d'une phtisie pulmonaire ci son dernier degré. Elle se confessa vers minuit et reçut les Sacrements. Son agonie fut longue et partagée entre des élans d'un profond repentir et d'épouvantables visions. Au moment de la mort seulement elle se calma; son visage jusque-là contracté par la souffrance et le désespoir, prit un aspect de joie et de calme sérénité. De douces larmes coulèrent le long de ses joues amaigries, et nos sœurs entendirent ces paroles s'échapper de ses lèvres :
« Mère, je te la rapporte ; c'est elle qui m'a sauvée !...»
a Et elle expira.
<t Quand on rcnscvclit, on trouva sous ses mains croisées une petite médaille d'argent de Marie conçue sans péché ^ qu'on ne put retirer de ses doigts crispés.
« On Ta enterrée avec elle.
« Puissent ces détails, madame , adoucir les larmes que vous donnerez à la mémoire de cette pauvre pécheresse et vous inspirer plus de confiance dans les prières de votre pieuse et fraternelle affection pour le salut de votre sœur infortunée !
« C'est le vœu de votre humble servante,
-f Marthe ,
Supérieure des Sœurs de la Congrégation de Nevers, à Thospice de la Charité, à Paris.
Après cette seconde lecture, Jeanne se leva pensive et grave. Elle prij; dans son armoire les vêtements de deuil qui lui avaient servi à la mort de sa mère et elle s'apprêta à sortir. Comme elle allait franchir le seuil de
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sa maison, elle rencontra son mari qui tressaillit de surprise, lui prit la main et la serra sans lui dire un seul mot.
Elle se rendit aussitôt à l'église où elle pria une heure du fond de son cœur. Vers la fm de sa prière, elle entendit du bruit derrière elle, mais ce ne fut qu'en se dirigeant ensuite vers la porte de sortie qu'elle aperçut Bénédict. Le cœur fut bien près de lui manquer. Elle se remit néanmoins, et, prenant une résolution soudaine, elle marcha droit à lui.
Bénédict se sentit frissonner sous son regard fixe et glacé, et comme il considérait a\ec une sorte d'interrogation muette la sombre couleur de sa robe :
— ESTHEREST MORTE!... lui dit-elle d'une voix lente et profonde.
Puis elle ajouta avec un geste imposant qu'elle dirigeait vers l'autel :
— Chrétienne, je vous pardonne... femme, je ne vous crains plus !
Elle s'éloigna à ces mots.
Bénédict resta abattu derrière elle sans une parole, sans un mouvement. Puis enfin il sortit et rentra chez lui en évitant toute rencontre et par des chemins détournés.
De retour dans sa maison, Jeanne trouva son mari et ses enfants en deuil comme elle ; ses fils l'entourèrent 5 Léonard lui tendit les bras. Jeanne se jeta au cou de son mari et pleura doucement sur son sein. — Ainsi s'envola la dernière espérance de Satan.
Le soir on annonça le départ en poste de Bénédict.
S'il y eut quelqu'un d'affligé de ce brusque départ, ce fut ce digne Léonard. En apprenant que M. Lartigue avait laissé au notaire de l'endroit une procuration pour la gestion de ses affaires, il ne put mêmes'em-
pécher de confier les motifs secrets de ses regrets à son maître bouvier :
— Je crains bien, lui dit-il, d'avoir plus mauvais marché du notaire que du Pari^ sien.
Bénédicl était parti pour Rome.
Il se rendait un peu plus tôt qu'il ne l'avait d'abord résolu au rendez-vous assigné par la Marchesina. Cette précipitation, positivement involontaire, avait répandu sur son humeur une teinte fâcheuse que son amourpropre, blessé par un cruel désappointement,
assombrissait encore d'heure en heure. Ce II. 18
n'étail pas réclicc en lui-mcmc qui dérangeait les combinaisons du voyageur; son cœur, il faut le dire, ne souffrait même aucune de ces minces douleurs que l'on ressent en se séparant de l'objet humain le plus médiocrement aimé. — Mais il allait retrouver à Rome une femme impitoyablement railleuse pour les déceptions du genre de celles dont il avait été le jouet.
Ajoutez les confidences trop hâtées sur cet amour de province dont on fesait d'abord si bon marché, et devant lequel on reculait maintenant, pâle d'épouvante, à défaut de remords.
Un instant il fut tenté de tourner bride et de galoper sur Madrid, ou sur Londres, ou sur Copenhague. Il avait affaire également dans chacun de ces pays.
Il allait en effet à la conquête d'une nouvelle fortune plus brillante que la première,
lui tout seul, sans bagage de conscience, sans attirail de scrupules, pointant sa lance contre toutes les dupes de l'univers.
Néanmoins, il continua vers Rome. Au moment où il y entrait, la Marcliesina en sortait dans une belle et bonne chaise, se rendant à Milan, en compagnie d'un médecin et d'un aumônier.
On assura à Bénédict qu'elle reviendrait le mois suivant 5 elle avait laissé ses gens et toute une maison montée.
Bénédict loua donc, dans le voisinage du palais de la Marchesina, un hôtel magnifique sous le nom du comte Bénédict 5 il ht peindre ses armes sur un tableau et accrocher son blason au-dessus de sa porte; puis il ordonna à ses gens de l'appeler: Monseigneur !
Le peuple fut émerveillé de ses airs de grandeur. — Les gens du monde en haus-
saicnt les épaules, mais Bénédict n'en fut pas moins admis dans tous les salons. Huit jours après son arrivée il fit la partie de l'ambassadeur d'Angleterre et perdit contre lui dix mille sequins qu'il paya en souriant.
Le lendemain il gagna vingt mille écus romains à un banquier de Bohême qui lit 1 grimace, mais qui paya à son tour.
Le surlendemain, une nièce du pape lui rafla mille pistolesromaines au baccarat. Bénénédict les lui envoya dans une boîte en vermeil richement ciselée , en priant la dame de daigner garder la boîte.
Peu de jours après, un juif de distinction s' obstina contre une heureuse veine, malgré les avertissements pleins d'égards du même Bénédict, qui finit par le mettre à sec de quatre cent mille francs. — Cette affaire lui fit le plus grand honneur. Une foule de princes du Saint-Empire vint s'inscrire chez lui.
Le Juif fut bafoue selon ses niérilcs.
Six semaines après, la Marchesina se fesant attendre, et le comte Bénédict se lassant de gagner, Rome eut un jour de deuil : l'illustre étranger (selon l'expression du Diario , journal officiel des États Romains), prit un matin le chemin de Milan, avec force promesses de retour. Un poète, grand faiseur de lihretti^ composa sur ce départ trois élégies et six acrostiches du meilleur goût.
Il se trouva, il est vrai, un Anglais qui dit, le soir môme dans un café, que le comte Bénédict, qu'il avait connuà Paris, 'n'était qu'un aventurier ruiné, un joueur fort équivoque. A quoi un Allemand, présent, répondit par un démenti, auquel l'Anglais riposta par un soufflet.
Le lendemain, au point du jour, l'Allemand tua l'Anglais. Le Diario enregistra le fait et voua la mémoire du calomniateur aux dieux infernaux ,
Pendant ces événements , la Marcliesina passait assez tristement de longues journées dans la capitale du royaume Lombard-Vénitien. Toujours escortée de son médecin et de son aumônier , elle avait pris le train de vie d'une princesse dans l'incognito ; rôle parfaitement d'accord avec son caractère. Et, comme ii lui fallait sans cesse tyranniser quelqu'un, le malheureux docteur et l'infortuné chapelain se trouvaient (pour nous servir d'une comparaison quelconque) comme entre deux perpétuelles bordées de bâbord et de tribord.
Ainsi, il arrivait à la capricieuse et fantasque créature d'exiger que son médecin lui fît pendant des heures entières des lectures édifiantes ; et elle força un jour son patient aumônier à lui préparer une purgation.
Elle se lassa bientôt cependant de ce genre de vie, et reprit tout à coup ses ancien-
nés courses à cheval dans les campagnes voisines; exercice qu'elle préférait à tous les plaisirs mondains. Ses deux victimes de tous les jours applaudirent à cette détermination qui leur promettait quelque répit; et en effet ils y trouvèrent une trêve à leur martyre.
Pendant le séjour delà Marchesinaà Milan, il n'était bruit dans toute la ville que de l'arrivée d'un chanteur merveilleux qui remplissait chaque soir le théâtre de La Scala. L'éclatante célébrité de ce virtuose éminent effaçait la renommée des plus illustres ténors du monde musical. Rubini eût paru enroué auprès de ce prodige ; Duprez n'eût pas été digne de lui faire cortège; Mario et tutti quanti devaient en sa présence écouter, rougir et se taire.
La Marchesina ne prit pas garde d'abord à cette rumeur des dilettanti) elle avait plus
qu'un aulrerexpéiienccdc l'exagération italienne : en conséquence à chacjue éloge nouveau du chanteur, augmentaient sa défiance et son peu de désir de le juger par ellcniénie.
Cependant un jour sa curiosité fut éveillée par une conversation qu'elle entendit dans un Casino où elle prenait seule et cavalièrement sa tasse de chocolat. Les deux interlocuteurs étaient Français, artistes selon l'apparence.
— Au diable il Zafarelliî... disait l'un. (Zafarelli était le nom du chanteur en vogue). Depuis que je l'ai entendu, sa voix me poursuit en rêve... Il me semble que si Satan donne des concerts, ce doit être avec des voix de cette trempe.
— 11 est sûr, répondit l'autre, que c'est une terrible voix. Elle fend l'espace et percerait à jour une symphonie de Berlioz.
— Esl-il bien positif qu'il soit ?....
— Chanteur de la chapelle Sixtine?... dit en interrompant le premier interlocuteur; très positif. Je tiens cela de V imprésario, qui l'a connu enfant. Son père le vendit cent ècus romains à l'âge de cinq ans au directeur de la musicjue papale.
— \ ieux scélérat de père !.. dit le plus jeune des deux artistes en riant.
— Pas tant scélérat!., reprit l'autre avec une certaine conviction 5 il a assuré un fort bon état à son fils; Zafarelli gagnera cent mille francs à l'Opéra de Paris, quand il voudra ! . .
— On dirait que tu envies sa position!... riposta avec une nouvelle hilarité le jeune artiste.
— Hum!... fit l'autre, avec une expression de gravité comique; pourquoi pas?.. Et
il se leva en murmurant un refrain très connu de Déranger.
La Marchesina s'était éloignée, au tour que prenait le colloque des deux Français. — En rentrant chez elle, elle envoya retenir une loge pour la soirée.
Puis quand l'heure du spectacle arriva , elle fut bien près de n'y point aller. Elle se sentit prise de dégoût pour ce chanteur.... Une sorte de pudeur la retenait ; elle ne comprenait pas que des femmes pussent aller écouter un pareil homme!... Elle renvoya sa voiture.
Une heure après, il est vrai, seule, sans se? gens, elle revint sur sa première détermination, et elle sortit à pied, à travers les rues de Milan, encapuchonnée comme une ouvrière et se dirigea curieusement vers le théâtre.
Là elle se (it ouvrir une petite loge grillée
et elle aitcndit, un peu émue de son escapade.
L'orchestre jouait romorture qu'elle écouta avec distraction. Puis enfin le rideau se leva et Zafarelli parut aux applaudissements de toute la salle. Le bruit des bravos et des trépignemenls fut tel qu'on n'entendit pas un cri étouffé partir du fond d'une loge; cri de surprise, d'effroi et peut-être aussi de honte et de regret.
La Marchesina avait reconnu le chanteur ; et elle n'avait pas été maîtresse d'une émotion que de récents souvenirs rendaient irrésistible.
— Pauvre Julio!... murmura-t-elle en rougissant, comme si quelqu'un eût pu la voir : chanteur de la chapelle Sixtine !
Et elle sortit aussitôt du théâtre, voilant son visage plus soigneusement encore que lorsqu'elle y était entrée.
PondaiU plusieurs jours elle demeura ainsi pensive et silencieuse : si l'un de ceux qui l'enlouraient eût osé l'observer, il eul vu qu'une terrible révolution s'opérait dans cette âme hautaine et sceptique jusqu'à l'orgueil des démons.
La lutte fut longue, tenace et cruelle pour la pauvre créature; car, à son terme, son visage pâle et amaigri témoignait assez de ce qu'elle avait souffert.
Un matin elle se leva, quand sonna la cloche du couvent des Camaldules et sortit seule. Elle alla directement à l'église de ce couvent, et quand elle fut arrivée devant l'autel de la Yierge, elle se précipita à genoux plutôt qu'elle ne se prosterna. Et là elle demeura plusieurs heures abîmée dans la prière et dans la ferveur de ses nouvelles résolutions.
Près d'elle se trouvait un confessionnal,
où un moine entendait de pauvres femmes du peuple. La Marchesina alla se mettre à la file de ces humbles chrétiennes et attendit son tour. Quand ce tour fut venu, elle prit sans hésiter sa place au tribunal de pénitence. Elle voulut dire les prières de la confession, mais elles s'étaient eifacées de sa mémoire; le moine fut obligé de les dire pour elle et elle suivit ses paroles du moins avechumilité. Puis à voix basse et des pleurs dans les yeux, elle fit l'aveu de ses fautes.
Le moine Técouta et parla à son tour. Ses exhortations dictées par un cœur paternel , sous l'inspiration d'un zèle sublime, étaient remplies de suaves consolations et de saintes espérances.
C'était vraiment un beau spectacle que cette brillante lîUe du monde à genoux devant un humble ministre des autels. Ces deux créatures de Dieu, il y a un instant, si
étrangères Tune à raulrc, s'unissaient maintenant pour prier et pleurer. Il n'est pas une religion qui puisse offrir un bienfait équivalent à celui delà confession du catholicisme.
Pendant l'exhortation du moine, la Marchesina, il faut le dire, avait senti au fond de son âme , quelque chose d'humain se mêler aux effets de la grâce que déposait en son cœur , avec tant de foi , la parole aussi tendre que grave du confesseur. La voix du moine, en effet, avait un timbre particulier, d'une harmonie pénétrante et qu'on ne pouvait oublier lorsqu'on l'avait une fois entendue. Dans son recueillement et jusque dans les ferventes exhortations d'un sincère repentir , la pénitente se sentait émue et troublée, comme si elle eût été en présence d'un homme déjà connu , d'un ami qu'elle allait retrouver.
Enfin, le moine se prépara à l'absoudre 5
elle leva son voile , par respect : en ce moment leurs regards se rencontrèrent.
— Michaël !.. s'écria la pauvre femme, en se renversant en arrière presque joyeuse, pres(|ue anéantie par cette étrange rencontre.
— Mariette !.. s'écria le moine à son tour, en couvrant ses yeux de sa main.
Ce fut un terrible moment.
— Séparée pour toujours !.. dit enfin le moine d'une voix grave et solennelle.
— Réunis pour jamais!., dit après lui la Marcîiesina , avec une douce fermeté. Puis ayant abaissé son voile , elle ajouta en s' inclinant avec respect : — bénissez-moi , mon père, parce que j'ai péché !...
Le lendemain la Marchesina prenait le voile de novice, aux Bénédictines de Milan.
Cette céréirvonie attiro, comme toujours , la foule (les gens pieux , des oisifs , et des étrangers. Parmi ces derniers se trouvait un Français, arrive de Rome la veille. Il sembla d'abord prendre peu d'intérêt à ce spectacle d'une femme renonçant au monde pour se donner à Dieu : il était venu là pour tuer le temps.
Cependant quand la novice se présenta à l'archevêque pour livrer aux ciseaux sacrés sa longue chevelure, l'étranger, parut frappé d'une grande surprise : il prit même son lorgnon pour mieux voir s'il n'était point dupe de quelque illusion. Convaincu enfin qu'ilne se trompait point :
' — Le diable m'emporte, dit -il, si elle n'est pas folle!..
Un suisse qui entendit cette inconvenante observation vint prier l'étranger de sortir.
— Yolontieis!.. répondit celui-ci.
Le soir même, Béncdict, car c'était bien lui, prenant au hasard , dans son excellente berline de poste, celui des quatre points cardinaux qui lui fesait' face , criait aux postillons :
— Triples guides!., ventre à terre!., droit devant vous!...
Et sans but, selon son ordinaire, il brûla le pavé, confiant dans sa patronne : LA FATALITÉ!...