LE CUMUL ET L'ÉDUCATION
Hélas ! Il faut bien le reconnaître : ses préoccupations sont ailleurs. La politique n'est point du tout son fait. Il a bien assez à faire, dirait-il volontiers, de donner vie et efficacité aux immenses programmes dont Texécution lui est imposée. Il faut qu'il apprenne aux enfants latin, grec, allemand, anglais, français même ;• il en doit faire des historiens, des géographes, des moralistes ; sciences mathématiques, physiques, naturelles, philosophie, esthétique doivent, de par son fait, se classer dans leur tête. Faire plus est impossible : le temps lui manquerait.
En réalité, ce n'est pas seulement le temps qui manque. En réalité, pour dire brutalement les choses, runiversité n'a pas encore bien compris son rôle d'éducatrice de citoyens. Longtemps elle n'a pensé à former que des lettrés et des savants ; la pression des nécessités l'a fait descendre à des vues plus pratiques. Mais elle n'a pas encore senti que si la Nation lui confie pendant près de dix ans ce qu'elle a de plus cher, ce n'est pas seulement pour préparer des avocats, des médecins ou des ingénieurs, mais c'est avant tout pour lui rendre des citoyens dévoués et actifs, ayant pour préoccupation suprême d'accroître sa richesse, sa force, et de garder intact son honneur.
Ce n'est pas, tant s'en faut, que l'Université oublie la Patrie. Ce n'est pas qu'elle n'échauffe le sentiment patriotique en vantant les vertus des héros de notre histoire, en glorifiant les nobles exemples empruntés à l'antiquité. Depuis nos désastres même, je le reconnais de grand cœur, elle a donné dans ses
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enseignements une place inusitée à Thistoire contemporaine, et ses discours de distribution de prix nous parlent éloquemment de patrie, de sacrifices et d'espérances.
Mais elle se complaît dans les régions élevées de la théorie. Le devoir patriotique n'est présenté par elle à ses élèves que sous ses aspects héroïques. Elle leur enseignera le dévouement à la -Patrie en danger, et si le tocsin vient à sonner aux frontières, l'ancien rhétoricien pourra retrouver dans sa mémoire les accents généreux de son professeur, l'exhortant à laisser là ses livres pour courir aux armes.
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Mais l'héroïsme n'est qu'un accident dans la vie des nations comme dans celle des individus. Courir aux armes est fort bien — encore faudrait-il avoir appris à s'en servir, — mais accomplir d'une manière continue les devoirs civiques les plus modestes est aussi bien, aussi utile et d'une application plus fréquente. Or, c'est ce dont on ne parle pas assez à nos jeunes gens. Les plus ardents sont tout prêts, nouveaux Cynégires, à se faire couper les poignets et la mâchoire, mais ils se soucient peu d'aller tout simplement voter, de s'informer des candidats, de prendre parti dans les querelles civiques.
Au lieu de montrer à ses élèves le tableau vivant d'une nation libre, et de les préparer aux luttes viriles, l'Université, quand ils tournent la iète de ce côté, leur met pudiquement la main devant les yeux.
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