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LE CUMUL ET L'ÉDUCATION

Ce sont les oies du père Philippe qu'il sera toujours temps de regarder.

Il y a pis. Les Chinois, pour empêcher leurs femmes de courir, les rendent inhabiles à marcher. L'éducation universitaire, sans avoir les mêmes intentions, produit le même résultat.

Le jeune homme qui sort des écoles anglaises ou suisses, est tout prêt pour les combats civiques. Non seulement on a orienté de bonne heure son esprit vers l'idée qu'il doit avant tout y prendre une part considérable, et que ce doit être là une des préoccupations prépondérantes de sa vie ; mais on lui a appris, dans la classe, à parler, à discuter, à disputer même, et nous en sommes encore à la récitation classique !

La plume en main, noire bachelier n'a peur de rien et pourfend l'adversaire ; hissez-le sur une estrade, les yeux braqués le terrifient. Que si, bien préparé, il récite ore rotundOy une interruption, un rire, une huée, le désarçonnent. C'est toute une éducation à faire après le collège, péniblement, au risque de maintes blessures d'amour-propre.

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Rien de plus difficile que de décider ce jeune homme, instruit, honnête, à s'enrôler dans un parti politique et surtout à se mettre en avant, à subir les chocs, à encourir les responsabilités. Voilà la vraie cause, à mon gré, de la pénurie des candidats ; voilà la cause du cumul des fonctions électives. C'est de l'éducation que vient le mal ; c'est l'éducation qu'il faut réformer.

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Gomment ? La place me manquerait aujourd'hui pour le dire. Je veux seulement aller, en terminant, au-devant de l'objection railleuse que je vois se dresser devant moi. Non, il ne s'agit pas, dans ma pensée, de lire les journaux à l'étude, de diviser la classe en montagnards, et girondins, d'illuminer le dortoir au soir des élections triomphantes. Il ne s'agit pas non plus de faire, ex professa, des cours de tactique électorale et des exercices de Hvstings. Non, il s'agit tout simplement, dans toutes les occasions, à tous les propos, de faire penser les enfants aux actes civiques, de les convaincre que leur devoir est d'y jouer un rôle d'autant plus actif qu'ils seront plus instruits ; en un mot, de paraphraser la doctrine de Solon, qui « notait d'infamie quiconque ne prenait pas parti dans les dissensions civiles. »

(16 août 1883.)

C'est la première question dont la Chambre des députés va s'occuper à la rentrée, car la discussion de la loi est déjà commencée. Il n'en est pas de plus urgente. Car, au point de vue administratif, tout est, sous ce rapport, en plein désarroi, et au point de vue de l'équité, il y a là quelque chose d'aflBligeant, pour ne pas dire plus.

En effet, lorsque les Chambres ont diminué les

ressources des instituteurs par la gratuité, augmenté leur travail par Tobligation, rendu leur tâche plus importante par le développement des programmes, leur position plus difficile par la laïcité de renseignement et le renvoi du prêtre de Técole, elles ont pris l'engagement tacite d'améliorer leur situation matérielle et morale.

La Chambre des députes Ta compris lorsqu'elle a bien voulu accorder le bénéfice de Turgence à la proposition de loi que je lui ai soumise le 7 février 1882. D'où vient que deux années se seront écoulées avant que la loi ait été votée par elle 1 Ce serait une curieuse histoire à raconter ; mais j'ai aujourd'hui mieux à faire.

Je dirai seulement qu'une des causes de ce retard a été la légende, fort habilement mise en circulation, des sommes fabuleuses que coûterait Texécution de la loi.

J'ai entendu des collègues me parler, d'un air navré, de 100 millions. Chacun reconnaissait la nécessité de la loi ; mais comment faire face à de telles dépenses? Et Ton ajournait.

Enfin la discussion est commencée ; il va falloir prendre un parti. Voyons donc quelles seront, autant qu'il est possible de s'en rendre compte, les conséquences financières de la loi.

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Mais, examinons d'abord la situation actuelle des 81,000 instituteurs et institutrices qui, comme titulaires ou comme adjoints, exercent dans nos écoles publiques.

Il y en a d'abord 48,043 (20,658 instituteurs et 27,385 institutrices) qui ont moins de 1,000 franco de traitement ! 22,352 ont de 1,001 à 1,300 francs; 5,969, de 1,301 à 1,600 francs ; 2,260, de 1,601 à 1,900 francs ; 1,364, de 1,901 à 2,200 francs ; 786, de 2,201 à 2,600 francs ; 579 seulement, dont 484 instituteurs et 95 institutrices, touchent plus de 2,600 francs.

Arrêtons-nous un instant sur la première catégorie, de beaucoup la plus nombreuse. Il vaut la peine de la décomposer en ses éléments constituants. C'est ce que fait le petit tableau suivant :

Instituteurs et institutrices

ont un traitement

de 1,000 à 901 fr

de 600 et au-dessous

Il est bon d'insister sur ce dernier chiffre. Il est bon de dire bien haut qu'en France, dans l'année 1883, deux mille quatre cent quatre-vingt-sept maîtres de l'enfance reçoivent de la munificence publique une rémunération égale ou inférieure à six cents francs. Et sur ce nombre, il y a 809 titulaires, directeurs et directrices d'école.

Voilà des chiffres qui répondent suffisamment aux personnes qui se figurent que les instituteurs ont beaucoup profité, pour leur compte personnel, des réformes votées dans ces dernières années. Or, c'est là une erreur assez générale. Tant d'améliorations ont été introduites dans le régime de l'enseignement

primaire, on a tant dépensé pour les écoles, qu'on croit volontiers que les instituteurs ont largement bénéficié de ces générosités.

De là une certaine impatience qui se manifeste quand on exprime (Clans une.assemblée politique les justes doléances du corps enseignant. Vos instituteurs ne sont jamais contents, m'a-t-on dit plusieurs fois. Après tout ce qu'on a fait pour eux, ils réclament encore ! A quoi je ne manque jamais de répondre : On a fait beaucoup pour l'enseignement, très peu pour les maîtres ; et la preuve en est que soixante pour cent d^entre eux ont un traitement inférieur à 1,000 francs, quatre-vingt-dix pour cent ont moins de 1,300 francs, un et demi pour cent seulement touche plus de 1,900 francs. Je dois dire que ces assertions sont généralement accueillies par une stupéfaction profonde, avec une nuance d'incrédulité.

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La commission dont j'ai l'honneur d'être le président et le rapporteur propose de diviser les instituteurs en cinq classes : la cinquième ayant un traitement de 1,000 francs, la quatrième de 1,300 francs, la troisième de 1,600 francs, la deuxième de 1,900 francs, la première de 2,200 francs. Les jeunes maîtres seraient d'abord mis à Tessai, pendant deux ans, sous le nom de stagiaires, avec un traitement de 800 ou 900 francs. La promotion de classe aurait lieu à l'ancienneté, de six ans en six ans, jusqu'à la troisième classe inclusivement ; au-dessus, on n'avancerait qu'au choix, après trois ans au moins d'exercice dans la classe inférieure.

Je ne veux pas entrer aujourd'hui dans la discussion fort délicate et fort complexe que soulève le mode de nomination et les conditions d'avancement des instituteurs. Je suppose notre système accepté, et je recherche seulement quelles en seront les conséquences financières.

Cependant, je ne puis m'empêcher de faire remarquer que, au contraire du projet présenté par M. Jules Ferry au nom du gouvernement présidé par M. de Freycinet, notre proposition proclame régalité de traitement entre les instituteurs et les institutrices de même classe.

Nous pensons qu'en équité, l'identité du travail, des grades, des exigences, des responsabilités, des services, entraîne l'identité des rémunérations. Nous pensons qu'en fait, les dépenses de l'institutrice ne sont pas moindres que celles de l'instituteur.

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Ceci dit, revenons aux chiffres.

Un travail extrêmement détaillé, exécuté sur notre demande par le ministère de l'instruction publique, nous a renseigné sur la situation personnelle de chacun des instituteurs. Il en résulte que, si l'on supposait que la loi par nous proposée eût été en exercice depuis vingt ans ; si, par suite, chacun des maîtres occupait actuellement la classe à laquelle lui donnerait droit Tancienneté de ses services avec le traitement y afférent, — la dépense totale serait augmentée de 41 millions.

Voilà donc le maximum de ce que coûterait l'exécution de la loi. Mais nous n'en demamions pas

autant. Il nous a paru excessif, surtout dans Tétat actuel de nos finances, de faire passer d'un coup quantité de fonctionnaires de 7 à 800 francs à 1,600 francs de traitement. Nous croyons suffisant de faire en sorte que chacun des instituteurs actuels se trouvât placé dans la classe immédiatement supérieure à celle à laquelle lui donnerait droit son traitement actuel.

Sans doute, il en est qui, dans ce système, gagneront peu à la loi, au moins immédiatement. Mais, tout d'abord, il est nécessaire de restreindre nos dépenses ; on second lieu la loi offre des avantages d'un autre ordre ; enfin nous autorisons Tadministration à tenir compte des situations particulièrement intéressantes.

Un calcul, auquel il est impossible de donner une précision absolue, montre que, dans ce système, raugmentation immédiate de dépense serait de quinze à dix-huit millions.

Mais nous ne nous en tenons pas là. Il nous a paru juste d'attribuer, comme Tavaient déjà fait des lois antérieures, un supplément de traitement aux instituteurs qui exercent dans les villes, où la vie est plus chère. Ces suppléments (200 francs dans les communes de 3,001 à 10,000 habitants ; 400 francs de "10,001 à 20,000 habitants ; 600 francs de 20,001 à 100,000 habitants ; 800 francs au-dessus de 100,001 habitants), entraîneraient une nouvelle dépense d'une dizaine de millions.

C'est donc, en définitive, d'une somme de trente millions, en chiffre rond, que notre loi grèverait le

budget, car c'est à l'État que nous imposons sans hésiter toutes ces dépenses d'utilité générale.

Les communes n'auront à inscrire à leur budget que les indemnités attribuées déjà par leur générosité à leur instituteur.

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Il est bien clair qu'une pareille augmentation ne peut être compensée par des économies. Il serait imprudent de compter pour y faire face sur les excédents de recette. Il faudra donc chercher des ressources nouvelles.

Où ? C'est ce qu'il appartient au gouvernement de déterminer. Car cet ordre d'initiative lui incombe. Diverses propositions de loi sont déposées, du reste ; entre autres celle de M. de Sonnier et Deniau sur l'entrée des vins vinés étrangers, qui peuvent fournir, et au delà, les millions demandés.

Ce qui ne peut se discuter, c'est la nécessité de cette dépense, et son urgence. Car déjà le recrutement des instituteurs souffre du misérable état de choses qui se prolonge trop longtemps, sans compter les excitations de faux amis, qui aiguillonnent les impatiences et irritent les désirs par des chiffres fantastiques. Il en coûte si peu de promettre quand on n'est pas forcé de tenir !

Le rôle de la commission de l'instruction primaire était seulement de signaler la gravité du mal et d'indiquer le prix du remède. Le reste ne la regarde pas : c'est affaire au gouvernement et à la commission du budget.

{9 janvier i%%^)

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