LES BATAILLONS SCOLAIRES ET L'UNIVERSITIC
La commission d' «Éducation militaire » que j'avais instituée au ministère de l'instruction publique, et qui n'a pas survécu à la chute du cabinet Gambetta, avait décidé que renseignement militaire serait organisé dans tous nos collèges et lycées, qu'externes comme internes devraient y prendre part, que des marches seraient exécutées à certains jours hors de l'établissement, que les compagnies suffisamment exercées figureraient dans les fêtes populaires. Et pour assurer resécution sérieuse de ces mesures, mal vues des administrations, un officier en retraite devait être attaché à chaque lycée, avec pleine autorité sur tout ce qui a rapport aux exei-cices du corps et à l'enseignement militaire.
Qu'est-ii resté de ces mesures t Je ne le sais pas exactement, et je crois que personne ne le sait, car on ne paraît guère s'en occuper en haut lieu. Chaque proviseur ou principal agit à sa guise et suivant son tempérament. Il en résulte l'inégalité la plus singulière et la plus lâcheuse, et l'on m'a signalé des lycées où jamais les élèves n'ont été mis en rang ou n'ont touché un fusil, ce qui vaut mieux cependant que ceux où l'exercice militaire et tout ce qui touche à cette branche de l'éducation publique sont tournés en dérision.
La conséquence fatale a été l'absence des lycéens à la revue des bataillons scolaires.
Mais est-ce seulement l'insuffisance d'instruction militaire qui a déterminé cette abstention! Plusieurs compagnies de nos petits troupiers du 14juilletn'ont
pas (*Tolué d'une manipre irréprochable, et l'on en a vuquelques-uiiess'êjirenerà la conversion. Persoiina n'a pensé h en sourire. On n'aurait pas davantage raillé quelque Inexpérience de nos lycéens, que l'on sait chargés de tant de travaux divers. En tout ca3, (■ si quelques compagnies se fussent trouvées inlérieu-
res, l'émulation se fiit éveillée, et l'année prochaine
1 tout i;ut été réparé.
2 Mais on a donné de cette absence une autre explii (dation. La question de savoir s'il convenait d'amener les jeunes gens des lycées à cotte fête des écoles,
'' de faire marcher à côté des enfants du peuple ceux
de la bourgeoisie, a été, paraît^il, agitée, et les avis I ont été partagés. Le parti de l'abstention l'a em-
/ porté.
■ Les moins francs ont parlé du trouble et du retard
t des études qu'occasionneraient les exercices prépa-
t ratoires, de l'insufBsance notoire de l'instniction
I militaire dans certains lycées, du manque d'équipe-
Iment, et autres prétextes sans valeur. Les plus sincères ont déclaré que cette participation active à la Ifête du 14 juillet serait mal vue des élèves peut-être, des parents certainement. C'est une fête politique, I et l'Université ne doit pas faire de politique ; c'est
' une fête scolaire démocratique, et il convient de
)' garder son rang et de ne pas prêter les mains à cer-
I taines confusions. A coup siir, tels n'étaient point les
t sentiments de l'administration ; mais il fallait tenir
I compte de ceux des parents, de certains parents au
moins, et se mettre à l'abri des protestations.
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Je suis sûr qu'on a calomnié les élèves et je crois qu'on a calomnié les parents. Les élèves ont l'àme généreuse ; c'est l'âge des nobles sentiments; ceuxlà mêmes qui ne sont pas républicains auraient été fiers et joyeux de prendre part a une fête militaire et scolaire à la fois, d'un caractère aussi patriotique. Les plus cléricaux parmi les Saints-Cyriens s'inquiètent-ils de la prise de la Bastille quand ils marchent entête de nos revues du 14 juillets Et quant au < contact » avec la population des écoles primaires, ce^n'est pas a seize ans qu'on songe a ces misères.
Quant aux parents, àpàrt quelques fanatiques dont on ne devrait pas se préoccuper, il n'y avait nulle opposition a craindre. Sans doute, la bourgeoisie a montré qu'elle ne redoute rien tant que le «contact» prolongé pendant trois années, dans les chambrées de la caserne, de ses flls avec ceux des paysans et des ouvriers, — tes obstacles qu'a rencontrés la loi Gambetta-Campenon en sont la preuve. — Mais c'est vraiment railler ou lui faire injure que de prétendre qu'elle protesterait contre une revue d'une journée.
Ce qui peut faire naître ces misérables sentiments de ridicule vanité, c'est de les craindre. En supposer l'existence et y céder, c'est une manière indirecte de les enseigner. Et rien ne serait plus redoutable que de les voir se propager dans nos lycé es; mais j'espère que le bon sens français et notre générosité native en feraient prompte justice.
Ce qui me parait plus grave, ce sont les consé-
quonces de cet isolement voulu, de cette abstention systématique de la part de renseignement secondaire pour tout ce qui fait la vie, la joie et la force de l'enseignement primaire.
Nos enfants des écoles primaires sont tous élevés maintenant dans le respect et l'amour des institutions républicaines et de la démocratie. Tous connaissent la constitution qui nous régit, le fonctionnement de nos principales administrations, nos lois les plus importantes ; à. tous le maître s'est efforcé d'apprendre l'étendue de leurs devoirs et de leurs droits de citoyens. Malgré les mauvaisesvolontéa officielles, la force des choses a fait que l'éducation civique joue le premier rôle dans l'instruction primaire.
Quelle différence avec l'instruction secondaire 1 Combien de bacheliers pourraient faire les compositions qui m'ont tant de fois étonné au certificat d'études primaires î Et, ce qui est plus grave, — car cette instruction de fait sera bientôt acquise par le collégien devenu libre, — le grand souffle démocratique et libéral qui passe sur la France est arrêté par les murs du lycée.
L'Université ne fait pas de politique !
Mais pourquoi cette formule, trop vraie, hélas 1 pour le secondaire, est-elle inexacte pour le primaire ) Ou, pour mieux dire, pourquoi cette éducation civique que les pouvoirs publics ont jugée nécessaire â un peuple souverain n'est-elie donnée qu'à une partie de ses enfants î Et qu'elle contradiction pleine de périls 1
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11 n'y a plus, je le sais bien, — et je ne le regrette pas, — de «classes dirigeantes»; mais il y aura toujours intérêt pour une nation à ce que la masse relativement ignorante ait pour guides ceux qui, pour des raisons quelconques, ont eu la bonne fortune de recevoir une instruction étendue et solide. Mais faites donc que les guides soient élevés de manière à comprendre, à interpréter, à rendre pratiques ot réalisables les désirs légitimes de cette masse, désirs qui sont des ordres dans une démocratie! Faites donc qu'ils apprennent à la conduire, qu'ils aiment à la conduire là où elle veut, là où elle a raison de vouloir aller ; car elle a Tinstinct, la force et le droit !
Rapprochez donc au lieu d'isoler, unifiez au lieu de particulariser. Élevez tous les enfants de France dans une pensée commune. Car si un enseignement discordant arrive à mettre en opposition la bourgeoisie et le peuple, lamluorité à l'esprit affiné avec la masse aux instincts généreux, savez-vous ce que vous risquez î Voici déjà que ce sont les wagons qui poussent la locomotive ; prenez garde à ce que celleci ne soit un jour jetée hors des rails !
(2i jmlkt mi.)