‹ A l'ordre du jourChapitre 30 sur 64 · LA SUPPRESSION DES BACCALAURÉATS · texte numérisé non relu

LA SUPPRESSION DES BACCALAURÉATS

La Chambre des députés vient d'inscrire en tète de son ordre du jour une proposition de mon hono-

138 KDDOATIOX PrBLIQDE

rable et très honoré collègue M. Marcou, « ayant pour objet d'exiger des candidats aux baccalauréats des certificats d'études universitaires. »

Cette proposition est le retour à un état de choses disparu depuis trente-cinq ans, au régime du monopole de l'Univeraité.

■ La Joi de 1850, qui l'a aboli, est l'œuvre de nos ennemis politiques. Elle a été faite en vue de substituer au monopole de l'État, en matière d'enseignement, le monopole tie l'iïglise. Mais elle a dû dis.simuler ses visées derrière un principe dont j'ai toujours pour ma part proclamé l'évidence : la liberté d'enseignement.

Que l'application de ce principe dût être chose dangereuse dans un pays où l'ennemie née de la Liberté devait être presque seule à en profiter, cela paraissait bien évident dès ISoO, et l'événement s'est chargé de justifier les pronostics fâcheux des républicains qui ont combattu la loi.

C'est à son abri, en effet, que se sont ouverts les collèges de jésuites, les élablissements cléricaux où les fils de cotte bourgeoisie française qui a fait 1789 et 1830 apprennent à maudire les actes de leurs pères. C'est là que se sont formées des généralions hostiles à l'esprit de la Révolution française et prêtes à sacrifier à l'Église, le jour où elles ressaisiraient le pouvoir, les libertés dont la conquête a tant coûté à, la France.

Le mal étant la conséquence de la loi de 1850,

SUPPRESSION DES b&ccalat:réa.ts 139

M. Marcou espî^re supprimer l'effet en supprimant la cause.

Il est vrai qu'il ne demande pas que les établissemeats privés ne puissent, comme jadis, s'ouvrir et fonctionner qu'avec l'autorisation de l'Université. Il se contente d'exiger des candidats aux baccalauréats la preuve qu'ils sont élèves de lycées ou collèges de l'État, ou qu'ils sortent d'institutions désignées par l'administration.

Si les baccalauréats ne servEÛent qu'à ouvrir la porte des écoles supérieures où se forment des fonctionnaires publics, de celles surtout d'où sortent les officiers de notre armée, je n'aurais rien à objecter. J'admets parfaitement, pour ma part, que la Nation refusele commandement militaire aux élèves d'hommes qui font passer les intérêts d'une religion avant ceux de la Patrie, et pour qui Rome prime la France. Un «certificat d'études universitaires > serait exigé des candidats à Polytechnique et à Saint-Cyr, que je n'y trouverais rien à redire.

Mais les baccalauréats sont la patte blanche qu'il faut montrer aux Facultés pour pouvoir être médecin ou avocat. Il me semble excessif de refuser l'instruction professionnelle à des jeunes gens auxquels vous ne pouvez reprocher que de ne pas avoir fait leurs études dans les établissements de l'État.

Je sais bien que le vote de la proposition Marcou porterait un coup terrible aux institutions que l'Université refuserait d'agréer sur sa liste- Et cette considération déterminera sans doute un certain nombre de mes collègues à la voter. Mais j'&îmeraia

bien mieux à leur place, décider rranchement et ouvertement le retour au monopole universitaire, que de tenter d'y arriver par nn moyen détourné. 11 y aurait une certaine grandeur à venir déclarer que répreuve de la liberté a été nuisible à ce pays, qu'elle a mis la paix publique en péril, et que décidément l'État seul a qualité pour donner l'enseignement.

Mon excellent collègue avait été, à mon sens, beaucoup mieux inspiré le jour où il a demandé que les professeurs des collèges privés fussent munis de diplômes. J'avais fait de sa proposition un projet de loi gouvernemental, en étendant son application aux petits séminaires. Et, pour le dire en passant, ce projet, voté par la Chambre, dort depuis longtemps dans les cartons du Sénat.

n est hors de doute que, la question politique mise à part, la loi de 1850 a eu pour conséquence un abaissement trfes affligeant des études secondaires. Tout le monde est d'accord sur ce point.

Les partisans de la liberté avaient beaucoup vanté par avance les résultats de la concurrence qui ne pouvait manquer, selon eux, de s'établir entre les établissements privés et ceux de l'État. Enfin, l'antique uniformité universitaire allait faire place à la variété. Méthodes, matières d'enseignement, tout devait être renouvelé.

Mais ces espérances n'ont point été réalisées. Les collèges privés ont copié servilement les collèges publics. Ceux qui ont voulu montrer quelque originalité

SUPPRESSION DES BACCALAUREATS 141

ont dû bien vite rentrer dans le sillon universitaire.

C'est qu'on avait compté sans les baccalauréats. Ces terribles examens, demeurés la seule preuve que l'État ait admise d'une bonne instruction sei^ondaire, sont devenus le point de mire unique vers lequel se sont obstinément orientés les élfeves, puis les parents et enfin les professeurs. Tout leur a été sacrifié.

La liberté d'enseignement n'a plus été qu'un vain mot. On avait bien le choix des routes à suivre pour arriver aux fourcbes caudines des baccalauréats, mais il fallait y passer, et la route tracée par l'Université était encore la meilleure.

Dans les établîssemenls de l'État, les élevés, que ne retenait plus la nécessité d'accomplir le cycle totak des études pour obtenir le certificat, n'ont plus eu comme préoccupation dominante que l'acquisition du bagage nécessaire pour affronter le plus tôt possible l'examen.

Et alors on a cessé d'apprendre, pour avoir plus tôt l'air de savoir.

D'ailleurs, l'institution elle-même des baccalauréats est mauvaise, et le retour au certificat d'études ne la rendrait pas meilleure.

Il existe aujourd'hui trois baccalauréats. C'est-àdire que les 150,000 enfants qui peuplent les collèges privés ou publics sont copiés dans trois moules. L'enseignement consiste à multiplier les effigies de trois types ; le bachelier es lettres, le bachelier es sciences, le bachelier d'enseignement spécial. Qui oserait soutenir qu'on peut ainsi donner satisfaction aux besoins d'une grande nation ?

Je crois inutile d'insister davantage sur ces considérations; elles rencontrent si je ne me fais illusion, un assentiment & peu près unanime, au dehors comme au dedans de TUniversité.

J'ai donc pensé à profiter de la discussion sur la proposition Marcou pour demander la suppression des baccalauréats. Loin de restreindre la liberté de l'enseignement, je lui accorde son plein développement, sa sanction. C'est là l'objet de Tarticle 1" du contre-projet que j'ai soumis à la Chambre.

Mais il est parfaitement légitime — et j'ajoute qu'il est absolument nécessaire — que l'État décerne aux élfeves de ses établissements des témoignages de satisfaction qui puissent leur servir de preuve qu'ils ont profité do l'instruction reçue. Tout chef d'établissement en peut, du reste, faire autant.

Ces satisfecit, je les appelle du vieuxnom de « certificats d'études. » Mais ce ne seront pas des certificats en bloc, constatant d'une manière vague l'instruction générale de l'élève. Tout au contraire, ils seront spéciaux, à chacuno des branches de l'enseignement et feront preuve d'une connaissance suffisante de chacune d'elles.

Ainsi, tel élève pourra recevoir des certificats d'études en langues anciennes, en histoire, en sciences naturelles; tel autre en littérature française, en philosophie, en mathématiques. Et ainsi de suite. Il en sera d'eus comme des mentions jadis inscrites sur les brevets supérieurs de l'enseignement primaire.

Ces certificats seront décernés à la suite d'exa-

SUPPRESSION DES BACCALAUREATS 143

mens subis à la fin des études, et auxquels ne pourront concourir qne les élèves qui auront passé les trois dernières années dans les collèges et lycées de l'État. Le jury sera composé de personnes étrangères à l'établissement d'enseignement secondaire. Il devra être tenu grand compte, le texte même de l'article 2 de mon contre-projet l'exige, des notes et récompenses obtenues pendant ces trois années. Le hasard et la mauvaise chance sont donc réduits au minimum.

La suppression des baccalauréats a pour conséquence nécessaire l'institution d'examens probatoires à l'entrée des établissements d'enseignement supérieur et des administrations de l'État,

Les facultés doivent, en effet, exiger que les élèves qui s'inscrivent pour leurs cours soient capables d'en profiter.

Les baccalauréats leur donnaient cette certitude; 11 faut bien les remplacer. Ainsi, pour prendre un exemple, la faculté de droit fera subir à ses futurs élèves un examen constatant, je suppose, qu'ils sont instruits en latin, en histoire, en littérature française.

Ici, les certificats d'études joueront un rôle important. Les examens sont nécessaires pour s'assurer de la capacité d'élèves que l'État ne connaît pas. Mais à quoi bon les faire subir à ceux qui en réalité les ont déjà subis, et dans de bien meilleures conditions, dans des établissements publics, devant un Jury d'Ëtatt Ce serait taquinerie pure. Aussi, devant

EDUCATION rUBUQUE

la faculté, l'élëve présentera ses certificats, et il de- \ra être dispensé de l'examen pour les parties correspondantes. C'est ce qu'indique mon article 3. . Ainsi, l'obtention des certificats d'étudfs constitue un avantage notable, et cela est bien juste. Mais Us ne Sont rien de moins qu'un monopole. Les élèves des institutions privées et reus de l'État qui n'auront pas mérité de certificats pourront se présenter devant les facultés ; seulement, ils subiront l'examen dans son intégrité.

Je crois quetoutle mondetîrerait profit de ces dispositions si elles étaient acceptées par les Chambres : les institutions privées, qui pourraient en toute liberté modifier et leurs méthodes et les matières qu'elles enseignent, puisqu'il suffirait que leurs élèves pussent subir les examens professionnels; les établissements de l'État, où une variété analogue, sinon égaie, pourrait s'infroduire, et oit les élèves auraient avantage, pour profiter des certificats, à pousser jusqu'au bout leurs études ; les élèves et les professeurs, également débarrassés du cauchemar de l'examen imique et n'ayant plus d'autre souci que les uns d'enseigner, les autres d'apprendre.

J'espère que ces avantages frapperont les esprits non prévenus.

(H novembre 188i.)

SUPPRESSION DBS BiCCALiUREATS 145

Page 1