SUPPRESSION DES BA.CCAL&URE&T
> gent et de temps, est apte k devenir un homme. > Ce que je vous dis, moi, professeur de lettres,
» mes collègues d'histoire, de sciences, de phiioso- » phie, vous le diraient également. Et cette maladie » commence à prendre les élèves dès les basses clas-
> ses! Les gamins de cinquième pensent déjà au
> baccalauréat.
» Délivrez-nous de ce cauchemar ! Rendez-nous la
> liberté des allures ; faites que nous ne soyons pas » de plus en plus réduits au triste rôle de prépara- » teurs d'examen, répétant chaque année les mêmes » lieux communs, n'ayant pas le droit ou du moins » la possibilité de donner à notre enseignement un
> caractère original, de faire des élèves incomplets, » mais personnels, et condamnés à IVapper un cer- » tain nombre annuel de monnaies, or ou billon, à » l'efQgie du baccalauréat I »
Tous les rédacteurs de programmes pour les baccalauréats — quorum parsparva fui — se sont trouvés dans le même embarras. Deux systèmes se sont présentés devant eux, qu'ils ont alternativement suivis.
L'esamen portera-t-il sur l'ensemble des matières professées pendant tout le cours de l'enseignement secondaire? Inlerrogera-t-on l'élève, par exemple, sur toute l'histoire générale, depuis l'Egypte et la Chaldée jusqu'^ la révolution de 1848!
Certains programmes ont été ainsi conçus. Et alors, devant l'immensité de l'effort de mémoire exigé du malheureux candidat, il a fallu se restreindre dans la pratique à des notions élémentaires, & de
us
Saches é numérations de faits, et accepter en lotîtes matifres la preuve d'une médiocrité, pour ne pas dire d'une faiblpssc, de laquelle on n'exigeait que d'être conyenablement harmonisée.
C'était l'égalité de la misère universitaire.
C'était aussi le triomphe du Manuel, du résumé synoptique à apprendre par cœur; et l'on en faisait sur tout, depuis la classification des mammifères jusqu'à celle des facultés de l'âme, jusqu'aux preuves de l'existence de Dieu. Le répétiteur, manuel vivant ; le « colleur, » la « boîte à bachots » prospéraient et vivaient en joie.
On essaya alors de l'autre système. Cette fois, on allait se mettre à l'abri des perroquets bien styles. On n'interrogerait plus sur toutes les matières de l'enseignement, on se restreindrait aux deux dernières années, rhétorique et philosophie. La mémoire ne sufïlrait plus, il faudrait comprendre et savoir réellement. En ce domaine restreint, l'examinateur aurait le droit d'être exigeant.
Fort bien ; mais qu'est-il arrivé ? C'est que l'élève chassait avec soin de son esprit, quand il en avait été quelque peu hanté, tout ce qu'on avait essayé de lui apprendre dans les classes antérieures à la rhétorique. En histoire, par exemple, le résultat était des plus curieux.
L'interrogatoire ne pouvait porter en histoire do France que sur les temps modernes, et les candidats étaient en droit d'ignorer tout ce qui s'était passé auparavant.
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En vain le professeur essayait, pai" une voie détournée, de s"écl<iirer sur leur instruction générais; leur vigilance énergique le ramenait bien vite à l'observation stricte du programme.
J'ai entendu un élève, qui venait de décrire avec de minutieux détails la bataille de Navarin, déclarer qu'il n'avait jamais entendu parler de celle de Lépant'3, et prouver qu'il était dans son droit,
Aujuurd'liui, où ce système prévaut, le candidat ne peut être examiné sur la géologie, que son professeur s'est bien inutilement évertué à lui enseigner en troisième. Mais, en revanche, il est tenu de répondre à tous les détails d'un programme de physiologie dont je ne dirai pas de mal, ayant trop travaillé à sa rédaction, mais qui dans ma pensée n'aurait jamais du être un programme il'examen.
Ainsi, à quelque système qu'on se rattache, le baccalauréat est absolument incapable do faire la preuve d'une éducation bien conduiti?.
Bien plus, son existence nuit ii cotte éducation, lui enlève toute oi-lgiiiaiité, la rétrécit on la domi-
Enfln, et c'est peut-être là le plus grave de ses inconvénients, le baccalauréat étant devenu un but, ce but atteint, tout semble terminé. On a tant travaillé, on s'est tant faiigué, tant ennuyé surtout, pour y arriver, qu'on se jure bien de no plus songer atout ce qu'il a fallu entasser! Combien, pour cent, de bacheliers es lettres relisent les liéorgiqucs ; de bacheliers es sciences s'inquiètent de trigonomé-
EDDCATiON PCBUQUE
trie? Et, si nous prenons la réciproque, quelle horreur le bachelier es sciences ne professera-t-il pas, sa vie entière, pour la version latine ; l'es lettres, pour la chimie?
Et tandis que les bacheliers témoignent ainsi de leur mépris secret pour les causes efficientes de leur promotion, ils en tirent en public vanité, exigeant, non sans apparence de raison, que la société tienne grand compte de ce diplôme si péniblement acquis.
Et la société leur obéit. La plupart des administrations publiques exigent le baccalauréat à l'entrée de la carrière. Les établissements privés suivent l'exemple, et déjà, dans le monde même où les prétendues preuves d'instruction données par les bacheliers sont le plus inutiles, dans l'industrie, l'agriculture, le commerce, on regarde comme inférieurs ceux qui ne présentent pas le parchemin.
Ainsi, de plus en plus, tous ceux qui aspirent, et légitimement, à diriger la nation, se soumettent aux exigences des baccalauréats. « Je sais bien, m'écrit » un père de famille, que la plus grande partie de » ce qu'apprend mon tlls ne lui servirade rien dans > la vie et que touto cette peine amènera peu de » profit. Mais que voulez-vous! Il faut être bache- » lier; on n'arrive à rien sans cela. »
Il en résulte que, de plus en plus, tous ceux qui ont passé par ces épreuves se ressemblent, étantdes copies plus ou moins réussies d'un type'idéal : le bachelier.
On dirait d'un magasin do confection, d'une sorte
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de « Belle Jardinière » intellectuelle, fournissant à tous ses clients le même « complet >. Car, malgré l'apparente diversité des opinions et des caractères, il est facile de voir que la plupart d'entre eus se meuvent dans le même cercle d'idées, raisonnent suivant les mêmes méthodes, ignorent et savent les mêmes choses. Il semble que notre race française, au génie si souple et si varié, tende vers l'uniformité.
Sans doute, il ne faut pas accuser de tout le mal le seul baccalauréat; l'enseignement secondaire, dans son ensemble, en est responsable, et je m'expliquerai prochainement là-dessus.
Mais l'institution du baccalauréat aggrave tous les inconvénients dont se plaignent tant de pères de famille. Il les rend en quelque sorte obligatoires. II paralyse les meilleures volontés parmi les éducateurs.
Maintes circulaires ministérielles ont autorisé, parfois même prescrit des réunions de professeurs dans chaque lycée; elles doivent former une sorte de conseil de perfectionnement, dont certains avis peuvent être directement exécutoires, d'autres ayant besoin de l'approbation ministérielle.
Mais qui ne voit que cette excellente innovation ne peut donner aucun fruit tant qu'existera le baccalauréat? Son programme, c'est le: « Belle marquise, vos yeux me font mourir d'amour, » de M. Jourdain. Le maître de philosophie aura beau
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s'escrimer, il ne pourra rien changer i» la formulo ilu Bourgeois bachelier.
Mauvais pour les études, dangereux pour l'état social, en horreur aux professeurs, aux élèves, aux pères de famille, maudit de tous, des examinateurs surtout, et sana un défenseur, comment se fait-il que le baccalauréat Tive encore î
Lui-même s'est sauvé en imprégnant dans les esprits le respect des habitudes, des conventions.il s'est glissé dans tous les règlements, il est devenn une puissance bureaucratique; et devant celle-là toutes les autres s'inclinent. (Jue mettre à sa place î nous disent avec effarement des gens qui ont vu sans sourciller tomber les royautés et les empires.
Mais, rien du tout, si vous voulez ! Des examens spéciaux, à l'entrée de toutes les carrières, suffiraient peut-être. Copendantj j'ai proposé l'institution de certificats d'études. Ici, beaucoup i correspondants élèvent des critiques. Mais la place me manque pour les exposer et surtout pour y répondre aujourd'hui.
Membre 1884.)
Je n'ai pas ouï dire que ma proposition do supprimer les baccalauréats ait soulevé d'objections
dans la presse ni dans le monde universitaire, et mes nombreux correspondants sont d'accord pour l'approuver.
Si la commission du projet de loi Marcou l'a repoussée, ce n'est pas qu'elle attribue au baccalauréat une influence utile sur les études secondaires. Elle se place à un point de vue tout politique, et cet examen tant décrie doit devenir, selon elle, un certificat de civisme. Nul ne l'obtiendra, dit-elle, qui ne sera pas élève des collèges de l'État, et elle suppose évidemment qu'il ne sort de ces établissements que des serviteurs dévoués de la République et de la démocratie.
Mais l'institution des certificats d'études et celle des examens professionnels n'ont pas eu la bonne fortune d'un assentiment aussi unanime.
Je rappelle d'abord le texte de ma proposition :
Article i". — Sont supprimés les baccalauréats décernes par les facultés des lettres et des sciences.
Art. 2. — Des ccrlidcals d'études pour chacune des brandies de l'enseignement pourront être décernés aux élèves qui auront suifi, pendant les trois dernières années d'études, les cours des lycées et des collèges communaux de plein exercice.
Ces certificats seront donnés en tenant compte, à la fols, des noies et des récompenses obtenues p'ar l'élève pendant les ti-ois années, et d'un examen subi à la lîn des études devant un jury étranger à l'établissement.
Art. 3. — Ces certificats ne seront pas obligatoires pour l'inscription aux facultés de droit et de médecine ou aux licences es sciences et es lettres.
Des décrets détermineront les avantages qui leur seront
EDUCATION PUBUQCE
atlribiiéa dans les eiamens préparatoires à l'admission aux facultés, aux écoles de l'Ëtat, aux diverses admiDistraLions
Passons maintenant en reTue les objections prin-
C'est une chose bien compliguée, ont ditquelquesuns, que ces certificats d'études. Aujourd'hui, on est bachelier ou on ne l'est pas ; cela se dit et se comprend en un mot. Mais qui s'y reconnaîtra parmi ces « certifiés » en latin, en histoire, en physique, etc. !
J'avoue que l'ancienne étiquette est plus simple, bien que sa prétention de diviser la nation en deux catégories : l'une supérieure, les bacheliers ; l'autre inférieure, les non-bacheliers, soit particulièrement bizaire et impertinente. Mais l'intérêt de la question n'est pas là. L'important, c'est que relève puisse se servir de ses certificats pour les occasions où il en aura besoin. Et les principales, mais non les seules, seront : l'inscription aux facultés professionnelles, l'entrée dans les grandes écoles de l'État, Taccès aux diverses adminislrations publiques. Rien de plus simple alors que l'usage à en faire.
Ces certificats disent les autres, ne sont en somme qu'un baccalauréat « inférieur », Ils seront donnés dans le coUùge par un jury composé Je personnes étrangères au collège. e(, sauf le lieu, le baccalauréat actuel n'est pas autre chose.
J'ai été un peu étonné de l'objection. En effet, ce que je propose est juste l'inverse du baccalauréat 1 Actuellement, un programme venant d'en haut est imposé h l'élève ; il faut le subir et tâcher d'obtenir, en y répondant, un certificat d'universelle médiocrité plus ou moins heureusement harmonisée. Bans mon système, c'est l'élève qui fait lui-même son programme, qui désigne les matières sur lesquelles il demande à être interrogé, et à faire la preuve — à laquelle concourent ses notes de trois années — d'une instruction sérieuse.
Rien de comparable, en vérité.
Avec votre organisation nouvelle, m'a-t-on dit encore, les « fours » à chauGfer les jeunes gens auront bien plus beau jeu qu'avec l'ancienne. Et voici comme on raisonne :
L'élève est sorti du collège avec un certain nombre de certificats ; mais il lui en manque un, deux, pour pouvoir se présenter à la faculté de médecine, par exemple ; alors il ira se confier à un de ces orthopédistes experts à redresser les déviations de l'éducation première ; il passera plusieurs mois, toute affaire cessante, à piocher sa chimie ou ses mathématiques, et le « colleur » s'en donnera à cœur joie.
Je ne puis m'empêcher de répondre d'abord qui tel n'est pas Tavis des « colleurs >. Dans l'accor unanime qui a accueilli la proposition de supprime les baccalauréats, une seule note discordante s'e fait entendre; elle est sortie de leur bouche plair tive. Loin de se réjouir du nouveau système, ils s'(
18fl l'jlL'CATlON T'rill.1ljCK
laraenlent, à l'excès peut-être, mais enfin ils s'en iDontrent navrés. Et, l'autre jour, le chef d'une des institutions les plus réputées en ce genre, aux murailles de laquelle des centaines de bacheliers devraient suspendre des ex voio, comme on en voit aux chapelles miraculeuses, s'écriait pour se consoler : < Heureusement, ils n'oseront pas ! Le baccalauréat rapporte tant d'argent I »
Mais je réponds à l'argument en lui-même : il y aurait une différence Immense entre le candidat bachelier, qui aujourd'hui s'efiTorce de se mettre en tète omnem rem scibilem, avec le ferme propos de « se ventiler Tesprit » aussitôt que le président du jnry aura prononcer la formule sacramentelle, et l'élève qui sentira la nécessité d'apprendre, pour subir un examen professionnel, une ou deux matières spéciales dont il voit qu'il aura besoin pendant sa vie entière.
Celui-ci, d'ailleurs, a obtenu des certificats en d'autres matières. Il sait ce que c'est que de savoir, chose inconnue des Pics de la Mirandole de pacotille qu'on fabrique à la grosse sur les hauteurs du quartier latin. Il mettra, à étudier ce qui lui manque et ce dont il comprend l'utilité, le sérieux et l'application qui lui ont déjà valu ses autres succès.
Le grand art du préparateur au « bachot » — et hélas ! il n'y en a pas que dans les usines spéciales, — c'est de surveiller son élève de manière à l'empêcher de « s'emballer ». Il faut que le pauvre garçon sache jusqu'à un certain point, jusqu'aux limites
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des exigences du programme. Aa de!à, c'est peine perdue, temps perdu surtout ; l'examinateur n'ira pas si loin ; sa pierre de touche ne peut apprécier, n'a le droit d'apprécier que les surfaces. A quoi bon l'or, oh le doré suffit?
Ainsi no raisonnera pas le vrai professeur auquel se confiera l'élève qui aura à compléter ses certificats d'études. Il comprendra que celui-ci a intérêt à aller au fond des choses, à savoir véritablement, puisqu'il s'agit de nécessités professionnelles. La pénible et fâcheuse besogne à laquelle sont condamnés aujourd'hui tant de jeunes professeurs intelligents deviendra œuvre agréable et utile.
Soit, me dit-on. Vous supprimez le baccalauréat pour les élèves de l'État qui ont obtenu leurs certificats au complet. Mais pour les autres, et pour les élèves de renseignement privé, vous le rétablissez tout entier.
Que sont, en effet, ces examens préparatoires à l'inscription aux. facultés professionnelles? N'est-ce pas tout simplement, à la faculté de droit, le baccalauréat es lettres ; à la faculté de médecine, le baccalauréat es sciences?
Pas le moins du monde. Je proteste. Ces examens seront professionnels, en ce sens qu'ils ne porteront que sur des matières dont la connaissance est nécessaire à la profession enseignée dans la faculté.
Prenons comme exemple la faculté de médecine. On n'y entre aujourd'hui que muni du baccalauréat es lettres et du baccalauréat es sciences « restreint »,
— ainsi nommé, par parenthèse, parce qu'il cob9 prend dos matières sur lesquelles on n'interroge p au baccalauréat es sciences « complet ».
Mais croyez-Tous que jamais on exigerait, l'examen préparatoire, l'ensemble encyclopédiqm que représentent ces deux baccalauréats? Se trou^ Yerait-il un ministre pour rédiger un programma itù mandant au futur médecin ou au futur pharznaciei de savoir le latin et de connaître les guerres du PéJ loponèseî C'est quand la question est ainsi pos^ qu'on aperçoit l'énormité — et l'inanité — des pri tentions actuelles. Certes, la connaissance du lati^ suppose des études qui pourront, au cours de la tI^ du médecin. lui procurer railla satisfactions et lui donner, aux yeux du monde, un certain brillant^ mais elle est de pur luxe, car on n'écrit plus latin, et il est aussi inutile de lire Celse (si toutefoîd un docteur sur cent l'a lu) dans le texte latin qu'Hip^ ponrate dans le texte grec, ce à quoi bien ; prétendent.
Ce qu'on a le droit d'exiger de l'étudiant en mé^ decine, c'est qu'il soit capable de suivre les cours,] de profiter de l'enseignement. Pour tout le reste, oqI peut souhaiter qu'il l'ait, on ne peut le lui imposer. [
Ainsi, l'examen d'entrée serait bien loin de représenter un baccalauréat.
Lavéï'itable objection, je m'étonne qu'on ne me l'ait i point faite: c'est que cette réforme dans le procédé! de constatation de la valeur des études secondaires!