‹ A l'ordre du jourChapitre 36 sur 64 · MONOPOLE DE L'ECOLE POLYTECHNIQUE · texte numérisé non relu

MONOPOLE DE L'ECOLE POLYTECHNIQUE

IHB

Oh ! je la connais hien cette loi, votée sur la proposition de M, Latrade et du colonel Charras 1 Eilo est excellente d'intention, « X. Tavenir, dit son article 1", le corps des ingénieurs se recrutera en partie parmi les conducteurs emt)rigadés. » « Un sixième des places sera révervé », dit l'article 3; mais à qui? A ceux, répond farticle 2, qui auront subi un concours et des examens publics.

C'est fort bien, — en théorie. Mais en pratique, qu'est-il arrivé ! C'est que les conditions du concours ont été établies sur de telles bases que les conducteurs n'ont pas osé les aiïroiiter. Comme conséquence, de 1850 à 1880, en trente ans, douze conducteurs seulement, — je dis bien douze, — ont été admis au g'rade d'ingénieur. Six cents nominations avaient eu lieu pendant ce temps ; dnnc les conducteurs auraient pu en obtenir cent, si les intentions du lég'islateur de 1850 avaient été respectées.

Mon honorable collègue M. Cantagrel a démontré de la manière la plus saisissante que ce résultat est dû au mauvais vouloir du corps des ponts et chaus-

II a donné la liste, longue et instructive, quoique nécessairement très incomplète, des conducteurs qui, sortis de l'administration pour des causes diverses, se sont fait un nom dans la science de l'ingénieur et ont occupé de hautes situations, soit dans les établissements privés, soit à l'étranger. lîrunnol, si célèbre en Angleterre; Bourdnloue, précurseur du percement de J'isthme de Suez, étaient des cou-

EDUCATION Pl'BUQCE

ducteurs. M. ToUet, l'inventeur du système nouveau et si apprécié de construction des hôpitaux, lycées et casernes, conducteur; conducteurs, tant d'employés supérieurs de nos chemins de fer, ayant rang et titre d'ingénieur, de directeur, declierde sei-vice; conducteur, M. Nordlîng, directeur généra! des chemina de fer de l'empire d'Aulriche, etc.. etc.

Comment se fait-il que ces hommes ôminenta n'aient pu conquérir des positions de cette importance qu'à la condition de quitter le corps des ponts et chaussées ï Ici, nul salut : conducteurs à perpétuité, fatalement iiiférîeursà quiconque est sorti, mi rang voulu, de l'École polytechnique ; autre espèce d'hommes voués à l'obéissance. Là, avanccnieut rapide, domination même sur l'espèce supérieure, — comme M. Tollet, qui fut en 1871 désigné pour commander le corps du génie de l'armée de l'Est, où se trouvaient des ingénieurs et des officiers sortis de l'École polytechnique.

La réponse est si évidente, qu'il semble inutile de la formuler.

Les conséquences du monopole sont connues de tout le monde. La pire de toutes, peut-être, a été la constitution d'un esprit de corps vraiment redoutable, avec ses deux, aspects, la bienveillance exagérée pour quiconque fait partie de la corporation, et la hauteur dédaigneuse vis-k-via du reste du monde.

Nui ii'uufa de savoir, bord ii<js <;ti«r:i cumaradea. Combien de fois les populations et les corps élus se sont-ils plaints de cette souveraine indifférence pour

MONOPOLE DE L'ÉCOLE POLrTECHHIQUB 167

les observations des « pék.ins ». On s'en est vengé par des « mots ». On a parlé de « congrégation laïque », d'infaillibilité, et un homme d'esprit a pu dire : « La France est un pays conquis par l'Kcoie polytechnique. »

L'esprit de corps engendre rirresponsabillté. Elle est k peu près complète dans le corps des ponts et chaussées, comme dans celui des mines, et ses consé-, quences se font fâcheusement sentir sur la fortune publique. Je n'aurai pas l'impertinence de dire avec mon compatriote M. Raudot, qu' * il n'y a pas un seul ingénieur dont l'apprentissage n'ait coûté à l'État ou aux départements des centaines de mille fhincs ». M. de Janzé disait plaisamment en 1837 : « Si Ton faisait passer des -examens pratiques à tous les ingénieurs, il est certain qu'ils ne seraient pas tous reçus conducteurs. C'est aux frais des contribuables que ceux qui passeraient l'examen auraient acquis l'expérience nécessaire. On n'en est plus à compter les fautes lourdes, les erreurs énormes qui ont, dans tant de circonstances, renversé toutes les prévisions budgétaires d'une entreprise. A-t-on jamais vu un ingénieur rendu responsable, sinon dans sa fortune, au moins dans sa position î »

L'habitude du commandement infaillible a, du reste, d'étranges retours. Si l'inspecteur général consent à couvrir les bévues d'un débutant inexpérimenté, il pardonne parfois moins facilement les marques d'une originalité personnelle et créatrice. Si celle-ci n'est pas soufferte d'un simple conducteur, elle est malaisément admise d'un simple ingénieur.

EDUCATION rUBLIQUB

« Jamais, dil un proverbe arabe, le choval d'un caïd n'abattu celui d'un agha. » On pourrait raconter de curieuses histoires sur la peine qu'ont eue de jetmes ingénieurs de grand mérite k faire accepter par Ii^ grands chefs des idées que ceux-ci n'avaient point eues.

Ce que je viens d'écrire est bien connu de tout )o monde. Tout cela a été dit, écrit cent fois, aveo preaves k l'appui, et souvent dans des termes bien pl^ énergiques.

Mais le monopole que je combats k mon tour «, sur l'éducation publique, un retentissementdes plus fâcheux, et c'est là une conséquence qui a été moias généralement aperçue.

Je comparais fort irrévérencieusement, l'aatrejour, l'Université k une sorte de « Belle Jardinière»' intellectuelle, forçant tous ses clients à revêtir l'un i decestrois« complets » : baccalauréats es lettres, h% sciences, spécial. Il faut en ajouter un quatrième : programme de l'École polytechnique.

En effet, dès l'âge du quinze ou seize ans, les élèves qui aspirent au titre de « pipo » sont soumis à un entraînement spécial des plus serrés, des plus pénibles et, ce qui est le plus grave, bien exactement le même pour tous. Le moindre écart de discipline, la moindre velléitë d'indépendance sont soigneusement réprimés; et cela s'explique, tant le programme est chargé, tant rimagination des examinateurs est fertile endifïlcultés renaissantes. L'important est moins de former un esprit véritablement

MONOPOLE DE L'ECOLE rOLYTECHNlQLE 169

E scientifique que de préparer au classement favoratWe dont dépendra l'avenir. Ainsi, les sciences naturelles et des régions tout entières des sciences 'Jjhysiques ne font point partie du programme. Or, J'ai toujours été étonné et attristé du manque de curiosité des •< taiipins » pour ce qui ne devrait rester iudifïérent à aucun esprit scientifique.

Les élèves que leur vocation ou, ce qui devient de plus en plus fréquent, que la profession de leurs parents n'a pas fait entrer dans cette filière avant dix-sept ou dix-huit ans, restent à peu près étrangers à toute culture scientifique. Les«taupins» eux-mêmes que la fortune n'a point élevés au rang souhaité, abandonnent presque tous des études matiiématiques et physiques qui « ne mènent à rien >. Il y a là une énorme déperdition de forces intellectuelles.

Supposez que la réforme que j'ai formulée dans mon dernier article ait force de loi. Supposez que puissent concourir, jusqu'à vingt-six ans, pour les fonctions d'ingénieur des divers services civils, ceux qui ont obtenu les deux licences es sciences mathématiques et es sciences physiques, et voyez quelle transformatioi) dans l'enseignement public.

L'élève chez qui le goût des sciences exactes et de leurs applications ne se sera éveillé que tard, ou qui n'aura été mis que tard en situation de le satisfaire, ne renoncera pas à sa vocation véritable parce qu'il aura dix-neuf ans ? Dix-neuf ans, âge fatal, qui fait frémir de terreur l'apprenti polytechnicien. Non ; il se mettra résolument au travail. 11 viendra, sur les

bancs de nos facultés des sciences, acquérir une instruction solide et variée, et, devant le concours de l'école des ponts, il tâtera les côtes du camarade plus heureux qui aura bénéficié de l'enseignement admirablement organisé à l'École polytechnique.

Un grand mouvement d'études scientifiques s'opérera par suite dans la jeunesse de dix-huit à vingtcinq ans, et cela au bénéfice incontestable de la vigueur intellectuelle de ia nation.

Si le corps, jusqu'ici fermé, des ingénieurs des ponts et chaussées, que j'ai pris comme exemple, et si les autres corps constitués comme lui s'ouvraient & toutes ces recrues nouvelles, quels avantages pour la variété des œuvres et l'émulation des esprits !

Anciens conducteurs, licenciés des quinze facultés des sciences, élèves de l'École normale supérieure qui auraient préféré les applications des sciences & la théorie pure, tous ces éléments divers et nécessairement rivaux s'exciteraient, s 'entr 'aider aient, se compléteraient.

Plus d'infaillibilité, plus d'infatuation, plus de congrégation laïque. Il ne resterait de l'esprit de corps que ce qui est légitime et utile en lui, le respect de la fonction, la dignité professionnelle. Plus de routine, car l'esprit créateur aurait é lé respecté et se développerait même par le contact, le choc de tant d'intelligences également, mais différemment

Et tant d'avantages en faisant œuvre de justice, en

Page 1