MESSIEURS
Dans les conditions oîi j'arrive aux affaires, devant les attaques passionnées dont je suis l'objet, attaques od le ridicule est mêlé à l'odieux, cet entretien doit Stre autre chose qu'un simple échange de démonstrations de dévouement d'un côté, et de hienveillance de L'autre. Certes, mes explications sont ici nécessaires, pour vous, pour moi, pour ceux qui les liront.
On a fait grand bruit autour de mes sentiments personnels : ceux qui ignorent le plus ce qui se passe en moi sont ceux qui en ont parlé avec le plus d'insistance. Le ministre des cultes ne doit être, dans ses fonctions de ministre, ai religieux ni antireligieux. Son ministère n'est point affaire de doctrinesi Si ceux qui m'attaquent avaient été inspirés par un véritable souci de la critique et non par une pensée politique, ce n'est pas mon arrivée ici qui eût pu les effrayer ; c'est mon arrivée au ministère de l'édu-
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cation nationale. Quant & celui-ci, c'est simplement — en donnant au mot n police » son acception la plus élevée, — un ministère de police générale des cultes. C'est à ce point de Tue, non k celui des doctrines, que je me placerai.
Par « police générale des cultes » j'entends lasurveillance de l'exécution des lois qui règlent les rapports des Églises avec l'État. Le manifeste du gouvernement aux Chambres a formulé cette tâche en ces termes : « la stricte exécution des lois concordataires. »
Au commencement de ce siècle, — ce n'est pas pour vous, messieurs, que je rappelle ces principes élémentaires, — un contrat fut librement consenti entre le représentant de la nation française et le chef d'une Eglise immuable, pour qui une distance de quatre-vingts ans n'est qu'un instant dans lepassé : c'est le Concordat. Puis annexés à ce Concordat, faisant corps avec lui et acceptés comme la condition nécessaire du vote parlementaire, furent établis les Articles organiques. Ces articles sont lois de l'Etat ; à leur sujet, les représentants de l'Eglise n'élevèrent sur l'heure que des réclamations sans énergie, Ainsi se trouvaient stipulées les conditions d'existenca de l'Eglise catholique au sein de la société civile. A ce prix elle échappait à un schisme — je ne dirai pas quasi triomphant, par égard pour elle, — mais k coup siir redoutable.
Depuis cette époque, profitant des événement, parfois même de nos désastres nationaux, et toujours des faiblesses gouvernementales, l'Église a réussi
RÉCEPTION DE l'administration DBS CULTES 185
à superposer au contrat primitif, des lois, des décrets, des ordonnances qui sans cesse ont augmenté ses privilèges, et sans cesse restreint les droits de la société et de l'État. Bien plus, cette législation même ainsi modifiée, le gouvernement, dans la pratique, l'abandonnait encore.
Sous ce dernier rapport, messieurs, l'administratlon a récemment ramené les choses à l'état légal et a rétabli l'exécution des lois actuelles. Aujourd'hui, nous avons, au point de vue politique, à faire davantage : il ne s'agit plus d'une jurisprudence à reconstituer. Il faut remonter ce courant où s'en allaient à la dérive les droits de l'État ; il faut dépouiller le pacte concordataire de ces additions, qui n'ont jamais été qu'au bénéfice d'une des parties contractantes. Il s'agit enfin de revenir au Concordat lui-même et aux Articles organiques, qui en font partie intégrante.
Ce n'est pas, messieurs, quoi qu'on en dise, que nous ayons pour le Concordat une espèce de fétichisme : nous n'examinons pas si Bonaparte a eu ou non raison de régler, comme il l'a fait, les relations de l'État avec l'Église. Ici nous ne faisons ni de la théorie ni de l'histoire : nous faisons de la politique. Seulement nous voyons dans le Concordat la garantie la plus sûre contre les envahissements de l'Église catholique qui marche constamment en avant. Nous voyons dans sa stricte exécution la ressource la plus certaine pour ajourner à son temps ce grand mouvement qui commence dans le pays et qui nous porte vers la séparation de l'Eglise et de l'Etat, mouve-
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ment qui a eu pour principale raison d'être le spectacle des faiblesses des uns et des intempérances des autres.
Nous ne projetons pas non plus la constitution d'un clergé national ; ce fut là un rêye\de Bonaparte, rêve dont on trouve dans son œuvre bien des traces, telles que le < catéchisme napoléonien ». Nous ne vouions pas nous faire de l'Eglise un instrument de règne, et de ses ministres une espèce de gendarmerie sacrée chargée de ramener les âmes dans le giron du gouvernement. Nousne voulons pas nous immiscer dans les relations des prêtres entre eux, en dehors de ce qui est réglé par le pacte concordataire.
Et même, s'il y a à abandonner dans la pratique quelque chose des lois concordataires, c'est ce qui touche à la discipline intérieure et aux dogmes de l'Eglise, c'est ce qui peut porter atteinte à la liberté des consciences.
Tels sont nos principes, messieurs. Dans la pratique, nous nous tiendrons à l'abri de deux excès, dont l'un est odieux et l'autre ridicule : la violence et la taquinerie. Tout ce qui s'est dit à cet égard à propos de mon nom s'évaporera : on verra que je ne suis pas un révolutionnaire brouillon, mais un homme élevé dans le culte de la science et de la loi.
Pour mener à bien ma tâche, j'ai besoin de vous. Non que je vous demande une approbation secrète pour tout ce que je pourrai faire; je n'exige de vous que l'accomplissement des devoirs du fonctionnaire, qui n'engagent point l'intimité de la çons-
cience. La Nation, au nom de qui, si chétif que je sois, j*ai l'honneur de parler ici, m'a donné les pouvoirs nécessaires pour faire obéir sa volonté souveraine. J'espère que je n'aurai pas besoin de m'en servir.
(24 Novembre 1884 .)
Au lendemain de la chute du Ministère Gambetta, M. Gastagnary, conseiller d'État, chargé de la direction générale des cultes, ayant envoyé sa démission à M. Paul Bert, celui-ci a répondu par la lettre suivante :
Paris, le 27 janvier 1882.
Mon cher conseiller d'État,
Je vous accuse réception de la lettre par laquelle vous me demandez de vous « relever d*une mission désormais sans objet. » Je vous donne immédiatement toute satisfaction^ en vous priant de rester à votre poste pour l'examen des affaires courantes aussi longtemps que je resterai au mien.
Mais je ne puis me séparer de vous sans vous remercier doublement. D'abord, pour avoir consenti à quitter momentanément les calmes régions où
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délibère le conseil suprême pour tous mêler .aux luttes ardentes et livrer votre nom aux injures des deux camps ennemis; ensuite et surtout — car il importe de ne pas trop insister sur un acte de courage — pour m'avoir apporté le concours d'une science générale profonde, et de connaissances spéciales des plus précieuses en ces délicates matières. Aussi, après avoir réorganisé les bureaux, où régnait un esprit hostile, nous avons pu nous mettre utilement à la tâche, et si court qu'ait été notre passage aux affaires, il n'a pas laissé que de produire quelques résultats.
Dans le domaine des cultes non catholiques, nous avons envoyé au conseil d'État un décret qui devra ramener, au sein de l'Église protestante de Paris, une paix troublée depuis vingt ans par les conséquences d'un décret illégal.
Dans les questions bien autrement nombreuses et difficiles que soulèvent les relations avec le clergé catholique, nous avons été fidèle à l'engagement pris par le gouvernement « d'appliquer strictement les lois concordataires. »
Ressaisissant les rênes trop longtemps relâchées, nous avons exigé et obtenu l'obéissance à des prescriptions justifiées par le respect des droits de l'État, et cependant presque abandonnées, sans jamais tomber, mafgré les sollicitations, les railleries, les menaces, les outrages, dans la taquinerie ridicule ou la persécution odieuse.
Je n'oublierai jamais ce spectacle d'une presse affolée et cynique, inventant chaque jour avec force
injures, au compte du ministre des cultes, une sottise nouvelle: aujourd'hui, défense de porter en public le costume ecclésiastique ; demain, nomination d'un évêque grotesque, interdiction des prédications de l'Avent, que sais-jeîpuis huit jour s après, s*exclamant en triomphe, — et toujours l'injure à la bouche, — que nous n'avions pas osé !
Rien de tout cela ne nous a ébranlés, ni même indignés ou surpris, et, sans daigner répondre, nous avons continué notre travail.
Je ne pourrais tenter d'énumérer la série des actes de détail par lesquels nous avons nettement montré aux représentants de l'Église catholique que le ministère des cultes a pour fonction principale de défendre l'État contre leurs empiétements. Il ne s'est guère passé de jour que nous ne leur ayons donné occasion de constater qu'un grand changement s'était opéré et que nous avions aiguillé dans une nouvelle direction.
Il en était résulté, comme il arrive toujours quand l'Église voit que le pouvoir civil lui tient tête, une grande accalmie dans ses manifestations et, malgré les grossières et ineptes injures de ses journaux, une pacification apparente, dont les plus hauts dignitaires de l'Église nous certifiaient la sincérité en nous offrant, pour la rendre définitive, leur actif et tout-puissant concours.
Nous ne nous sommes pas laissé séduire par cette mise en scène, etnous avons placé notre confiance pour l'avenir non dans des dispositions pacifiques variables avec les circonstances, mais dans la législation même.
Revenant au pacte concordataire, nous avons préparé un projet de loi considérable, qui contient deux ordres de dispositions. Les unes dépouillent l'Église catholique de privilèges et d'immunités que lui a successivement accordés la faiblesse des gouvernements, à commencer, dès 1809, par celui du premier empire (exemption du service militaire; honneurs extraordinaires; traitement des chanoines; bourses de séminaires ; logement des évêques, des séminaires ; imposition d'office sur le budget des communes ; monopole des pompes funèbres, etc.).
Les autres ajoutent des sanctions pénales aux prescriptions qu'en outre de Tarticle premier du Concordat les Articles organiques ont édictées dansTintérêt de la « tranquillité publique » (appels d'abus ; attaques dans Texercice des fonctions contre des particuliers, des fonctionnaires, des administrateurs ; absences non justifiées^ publications non autorisées d'actes émanants de la cour de Rome, etc.).
Ce projet, longuement étudié et mûri, n'a pu être porté au nom du gouvernement devant le Parlement. Je le présenterai en mon nom et le défendrai devant la Chambre. Sans lui, le Concordat continuerait à rester, sur bien des points, lettre morte ; sans lui, rÉglise catholique continuerait non seulement à recueillir tous les avantages du pacte sans en subir l'autorité, mais encore elle accroîtrait d'une manière indéfinie sa puissance en profitant, pour augmenter Ses privilèges, de toutes les oscillations politiques auxquelles elle a Jusqu*à ce jour toujours gagné sans rétrograder jamais.
Jjes personnes qui pensent qu'en doctrine générale on DO p(>ut concevoir au sein d'un grand État catholique l'Église disposant en toute liberté des forces extraordinaires que lui donnent son organisation, son ancienneté, ses affirmations infaillibles, ses menaces et ses promesses, et jusqu'à je ne sais quelles dispositions héréditaires d'un peuple par elle guidé depuis des siècles, tous les partisans d'une politique concordataire, en un mot, devront voter ce projet de loi, parce qu'ils ne peuvent vouloir que le Concorcat soit un vain mot.
Ils devront en voter aussi les dispositions principales, ceux qui aspirent à voir se réaliser la logique conception de la séparation de l'Église et de l'État, parce qu'ils ne peuvent qu'applaudir à des mesures qui diminueront des dangers sur lesquels il est impossible de s'aveugler. Car ans forces immanentes à l'Église que je viens d'énumérer, 11 semble que l'État ait pris plaisir à ajouter des forces d'ordre séculier, provenant des avantages concédés eu honneurs, richesses ou privilèges. Ils considéreront notre projet de loi comme une préparation à la séparation totale.
Quant à moi, je le défendrai avec toute l'énei^ie que donne une conviction profonde, doublée de ce sentiment qu'en dehors de lui, s'il échoue, il faut en venir fatalement, et alors le plus rapidement possible, k la séparation.
Car il n'est pas possible d'admettre que l'Église continue k accumuler, grâce à la complicité de l'État. les forces avec lesquelles elle tente de l'asservir. Et
j'avoue que cette perspective de la séparation immédiate m'effraye tellement, me montre des inconnus si redoutables, que je sens redoubler mon courage à soutenir un projet de loi qui peut conjurer tous les dangers.
Je devais, au moment de livrer cette œuvre considérable à la discussion publique, vous rendre justice, mon cher conseiller d'État, et vous remercier de votre collaboration. Quelque jour, peut-être, nous reprendrons ensemble et plus librement la tâche si brusquement interrompue.
Nous nous entendrons toujours.' Car à une appréciation semblable des droits imprescriptibles de rÉtat, c'est-à-dire delà société laïque, nous joignons l'un et l'autre un profond respect pour la liberté de la conscience, jusque dans ses aberrations les moins justifiables aux yeux de la raison.
Cordialement vôtre
Paul Bert,