LE PROJET DE LOI DE M. JULES ROCHE
L'étendue du pouvoir officiel et de l'influence secrète qu'exerce l'Église catholique dans ce pays, les dangers qui peuvent en résulter pour notre état social et politique frappent l'attention de tous les serviteurs dévoués de la République et de la démocratie. A vrai dire, en ce temps la question maîtresse est celle-ci : Comment hâter la victoire définitive de l'esprit de la Révolution, à savoir la pleine possession de la liberté pour l'individu et le triomphe de la justice, dans la société, sur Tesprit de l'Église»
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qui est Tabsorption de la volonté humaine et le rëgne de la grâce, c'est-à-dire du caprice ?
Avant de songer & combattre l'esprit de TÉglise» nous dit-on, vous devriez commencer par ne plus venir à son aide, par ne plus lui reconnaître des privilèges spéciaux, par ne plus payer des prêtres dont vous considérez les doctrines comma dange* reuses. Si vos craintes sont sincères, demandez d'abord la suppression du budget des cultes, la sépara^ tion immédiate et complète de l'Église et de l'État.
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J'ai relevé, il y a quelque temps les contradictions des hommes politiques qui se réclament de la forr mule que je viens d^énoncer. Je n'insisterai pas sur cette analyse intéressante au point de vue polémique, et je me placerai en face de ceux qui comprennent la séparation comme je la comprendrais moi-même et dont, à vrai dire, je ne diffère que par une question de temps.
Je laisse de côté les philosophes qui ne voient dans cette formule célèbre qu'une satisfaction de leurs théories, et qui veulent, pour Tharmonie générale des choses, laisser à TÉglise la même liberté qu'aux simples associations laïques. Je ne veux tenir compte que des vrais politiques, des hommes pratiques, de ceux qui sentent qu'il est absurbe de comparer des associations d'hommes libres, réunissant leurs efforts pour un but déterminé et pendant un temps fixé, en vue d'en recueillir des avantages personnels qui contribueront au bien-être général <ïe l'État, avec une Église qui absorbe les individua-
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lités et fait servir ses membres, astreints au triple vœu d'obéissance, de pauvreté et de chasteté, à une œuvre de domination et d'accaparement à laquelle elle ne réconnaît aucune limite ni aucune fin.
Ceux-ci se gardent bien de croire qu'ils ont tout fait en dénonçant le Concordat, supprimant le budget des cultes, et abrogeant toutes les lois qui établissent des rapports quelconques entre l'Église et l'État.
Ils se préoccupent du lendemain : ils surveillent cette Église puissante, et s'efforcent de prendre les mesures nécessaires pour combattre son influence redoutable et mettre un frein à cette absorption de richesse et à cette usurpation d'autorité qui inquiétaient déjà nos gouvernants du temps de Grégoire de Tours.
La formule de Montalembert adoptée par Cavour : € rÊglise libre dans l'État libre » leur paraît un péril et un leurre.
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Au premier rang de ces politiques chez qui la hardiesse n'exclut pas la prudence, il convient de placer, de nos jours, mon collègue et ami M. Jllles Roche. Ce travailleur intrépide ne s'est pas contenté de développer en beau langage les arguments philoso-^ phiques en faveur de la séparation de l'Église et de l'État, mais il a proposé une loi dont l'application devrait, selon lui, conjurer les dangers que ferait courir à l'État l'Église laissée en pleine liberté.
Sa proposition a les plus grands rapports avec là loi du 3 ventôse an III et avec la loi mexicaine de
1874. Après avoir supprimé le budget des cultes, aboli les congrégations religieuses, et liquidé la situation actuelle. M. J. Hoche, déclare que « les Français pourront s'associer librement dans un but religieux. »
Ces associations pourront être reconnues par une loi et jouir ainsi de la personnalité civile. Dans ce cas, elles ne pourront posséder chacune que les immeubles strictement nécessaires à l'exercice du culte et dont la contenance ne dépassera pas un hectare.
Si elles ne sont pas reconnues, elles seront régies par les articles 815 et suivants du code civil, c'est-àdire que le partage des biens pourra toujours être provoqué par l'un des associés, nul n'étant tenu de rester dans l'indivision.
Enfin, et ceci est la disposition la plus originale, et en quelque sorte la clef de voûte du système, ces associations, reconnues ou non, ne pourront jamais € se syndiquer entre elles, sous peine de dissolution immédiate. »
Ainsi, plus d'Église catholique possédant directement par l'intermédiaire de ses couvents et de ses menses de biens illimités. Mais une foule de petites associations paroissiales, plus ou moins analogues à nos fabriques actuelles, fondées par les fidèles, et ne pouvant posséder que des immeubles restreints.
M. Jules Roche espère arrêter par ces mesures la reconstitution des richesses de l'Église. Moi, je ne le crois pas.
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L'espace me manquerait ici pour énumérer les mo-
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tifs de mon appréciation. Au reste, ils procèdent tous de cette raison fondamentale : tant que vous serez en présence de l'état mental et social actuel de la nation, vos efforts seront vains, et si vous trouviez moyen de les rendre légalement efficaces, ils deviendraient dangereux.
Je crains que ces efforts ne soient vains, parce que, lorsque le prêtre, dépouillé de son traitement, renvoyé de son presbytère et de son église, viendra demander à ses paroissiens, ou à leurs femmes, ce dont il a besoin pour vivre et pour continuer à dire la messe, à baptiser, marier, enterrer, il trouvera rapidement, dans les plus petits villages, l'équivalent, sinon plus, de ce qu'il aura perdu. A voir ce que produisait le denier de Saint-Pierre, jugez ce que produirait le denier du curé.
Songez que le budget des cultes représente actuellement environ 1 fr. 25, par tête d habitant. Et dans les grandes villes, qui peut mesurer ce que donneraient des quêtes faites, cette fois, non plus pour enrichir quelque couvent ou racheter d'hypothétiques petits Chinois, mais pour permettre aux fidèles, de recevoir les sacrements et d'assister aux offices sacrés ?
Et quelle puissance sur l'esprit du mourant que de pouvoir lui présenter sa libéralité non plus seulement comme utile à quelque œuvre pieuse secondaire, mais comme nécessaire à la liberté même de la religion dont l'intervention va tout à l'heure lu^ donner le salut éternel 1
Sans doute vous pourriez limiter la propriété im-
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mobilière et vous opposer à la reconstitution de la mainmorte. Mais quelle est l'étendue actuelle des biens de 1* Église, en dehors de ceux des congrégations, sur lesquels je suis absolument d'accord avec M. Jules Roche? Les séminaires et les fabriques possèdent quarante-sept mille hectares : ce n'est pas beaucoup plus que ce que leur laisserait, à raison d'un hectare par paroisse, la proposition de loi. QuaAt aux églises, aux cathédrales même, elles seraient certes rachetées avant les cinq années p^idant lesquelles M. J. Roche permet qu'on les loue pour l'exercice du culte.
L'interdiction aux diverses paroisses de « se syndiquer » paraît triomphante. Mais avec quelle facilité elle pourra être tournée I Et Dieu sait si l'Église excelle dans les manœuvres tournantes 1 On ne pourra plus acquérir en commun de biens immeubles, soit; mais l'argent, les valeurs au porteur ne sont-ils pas bien plus commodes à manier, à dissimuler, à faire circuler?
Ces paroisses, vous avez beau faire, sont syndiquées par la hiérarchie ecclésiastique. Sur un ordre du pape, répété par les évêques, les excédents de recettes par quêtes et dons manuels seront recueillis et centralisés. Entre les mains de qui? de la personne ou de l'association laïque qu'il plaira au pape de désigner, entre ses mains peut-être. Et on aura ainsi constitué à l'étranger une caisse noire où viendront s'accumuler des richesses que l'Église fera servir, quand et comme elle le voudra, à ses desseins politiques.
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J'ai dit que ces mesures seraient non seulement inutiles, mais dangereuses pour la paix publique. Car ces dons faits au curé n'iront pas toujours tout seuls. À chaque foyer domestique naîtra la querelle religieuse, et sous sa forme la plus aiguë : faut-il donner, et combien ? Le lendemain, le village est divisé en deux camps : ceux qui donnent, ceux qui ne donnent pas au curé.
Désormais, toutes les discussions publiques, les élections, vont perdre leur caractère laïque pour prendre, comme aux plus mauvais jours de notre histoire, le caractère religieux. Eh 1 qu'on le remarque bien, le curé va y Jouer, et légitimement cette fois, le rôle dominateur. Oui, cette fois, il est entièrement libre. Il ne doit plus rien à l'État ; il n'a plus à redouter la suppression de son traitement. Dans cette église qui lui appartient, dont il pourra fermer la porte, il dira ce quUl voudra, car il est bien chez lui.
Entre les deux clans créés dans le village, la haine religieuse va creuser sans cesse l'abîme. Les enfants de ceux qui contribuent aux frais du culte seront dès le premier âge élevés dans le mépris de leurs camarades flls dUncrédules, qu'aucun sacrement n'aura touchés. Or, ceux-ci seront en minorité, on peut l'affirmer, et bien faible, car la classification nouvelle aura entraîné dans le parti du prêtre, bien des citoyens libres naguère, mais qui ne peuvent se résoudre à laisser leurs enfants sans baptême et à empêcher leur femme d'aller à la messe. C'est à bref délai, presque
partout, la commune livrée aux mains du curé. Et quand cette guerre et ses résultats se seraient généralisés, que deviendrait la République, ou plutôt que deviendraient sous une République cléricale les principes de la Révolution française ? Au lendemain d'une défaite électorale^ la France se trouverait entre les mains de l'Église triomphante, libre cette fois des liens concordataires, et seule juge de la limite de ses exigences. Ce serait la réalisation du rêve par elle depuis si longtemps caressé.
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Je ne saurais insister davantage. Je crois que les mesures proposées par M. Jules Hoche seraient insuffisantes, et je ne crois pas qu'on en ait proposé de meilleures et de plus efficaces.
Mais, dira-t-on, vous repoussez donc en fait la séparation que vous avez admise en principe ? Les dangers pratiques vous font donc reculer devant les conséquences d'une philosophie que vous approuvez ? Quand finira cette contradiction ?
Quand? je Tai déjà dit: lorsque seront changées les conditions de milieu, comme nous disons en physiologie — la plus opportuniste des sciences, — lorsque les modifications qu'il est facile de signaler dans notre état mental et social seront plus accentuées, lorsque par suite auront disparu, ou tout au moins diminué, les dangers qui, je l'avoue sans détours, me font peur aujourd'hui.
Mais comment accélérer ce changement, comment hâter la solution logique, la séparation ? Les lecteurs
du Voltaire me permettront de répondre à cette question dans mon prochain article qui sera le dernier de cette série.
(4 octobre 1834.)
J'ai indiqué dans mon dernier article les motifs pour lesquels la séparation de l'Église et de l'État, dont je suis en principe partisan, me paraît présenter aujourd'hui de graves dangers. Ils s'appuient, disais-je, sur la considération de l'état actuel de la France, de l'autorité qu'y exerce TÉglise sur les esprits, du rôle qu'elle y joue dans la société.
Mais il est de notre dévoir de hâter l'accomplisseraent du mouvement progressif qui, depuis le temps de la Renaissance, conduit les nations et les gouvernements à l'indépendance absolue vis-à-vis des pouvoirs religieux. Il faut donc rechercher les sources de cette influence dont nous redoutons les effets, et agir sur elles, en tant qu'elles peuvent être atteintes par la législation et le gouvernement.
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A entendre l^Église, sa seule force réside dans la foi, sa puissance n'est que le résultat du consentement docile des fidèles.
Il est incontestable que la foi, sous ses aspects et
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avôc ses degrés très divers, en vertu de laquelle le croyant incline sa raison devant d'inexplicables mystères, est le plus puissant soutien d'une institution qui se sert de la religion pour faire triompher ses desseins politiques. Il est incontestable en outre que cette foi est sincère chez un très grand nombre d'individus, qui sont alors tout disposés à se soumettre sans discussion aux ordres du prêtre, c'està-dire du pape. C'est donc là l'origine d'une partie de la force dont l'Église dispose dans notre pays, origine qui paraît légitime et inattaquable.
Mais pour qu'elle le fût en réalité, il faudrait que cette foi eût été enseignée et eût pris ascendant sur les âmes dans des conditions de pleine et entière liberté. Il faudrait qu'elle eût subi l'épreuve des discussions contradictoires. Il faudrait qu'elle n'eût pas été imposée dès l'enfance aux jeunes et malléables esprits, et cela jusque dans l'école publique, où son enseignement primait tous les autres, ou le professeur était le plus souvent un religieux, où toujours le prêtre pénétrait en maître. Il faudrait que les lois ne l'eussent pas protégée contre les critiques, incriminées aussitôt et durement punies comme attaques sacrilèges et outrages à la religion.
L'épreuve se fait en ce moment. L'enseignement religieux n'est plus inscrit au programme de l'école; celui de l'histoire, des sciences naturelles et expérimentales, des droits et des devoirs civiques y prépare des esprits libres et des citoyens ; des établissements publics commencent à s'ouvrir où les jeunes filles de la bourgeoisie pourront recevoir l'instruction
qu'elles sont obligées aujourd'hui d'aller chercher dans les couvents.
D'autre part, la liberté de la presse a fait disparaître les anciennes craintes, et l'Église catholique s'entend dire chaque jour de dures vérités.
Le résultat de cette nouvelle éducation de l'esprit public est certain, et c'est pour cela que l'Église a lutté en désespérée pour empêcher de voter les lois qui la devaient préparer. Seulement, ce n'est pas au bout de quelques mois qu'il est possible d'en constater les effets. Il faudra des générations, mais on commencera à s'en apercevoir dès que les élèves actuellement sur les bancs seront devenus citoyens actifs, car il est démontré que dans le suffrage universel les jeunes dominent et dirigent les vieux.
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Mais il est une autre source de l'autorité exercée par l'Église sur la société, qu'il sera plus facile d'atteindre et qu'on pourra tarir plus rapidement. C'est la situation que lui ont faite dans ce pays, par faiblesse, incurie ou complicité, les gouvernements qui se sont succédé depuis le Consulat.
J'ai énuméré plus haut les plus importantes des faveurs à elle concédées, et que n'avait ni stipulées ni prévues le Concordat.
La première chose à fairiB doit être de Ten dépouiller, et de la ramener aux conditions d'existence jugées suffisantes en 1802 par son chef infaillible.
Cette œuvre est déjà commencée. La direction de l'instruction publique lui a été enlevée, et ceux de
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ses agents qui exercent encore les fonctions d'instituteurs ont perdu les scandaleux privilèges de la lettre d'obédience; bientôt, si la Chambre vote la loi que je lui ai soumise, ils auront tous quitté les écoles publiques.
La commission dont j'ai l'honneur d'être le président et le rapporteur, a indiqué d'autres progrès. Sa proposition de loi réduit le budget des cultes, retire aux évêques la jouissance des palais et autres bâtiments appartenant à la nation, et régularise les conditions dans lesquelles le prêtre qui a violé le pacte concordataire devra être privé des avantages concordataires.
Mais il y a plus à faire. Et parmi les nombreuses mesures à prendre par voie législative, j'indiquerai seulement ici les deux principales.
En premier lieu, l'exemption du service militaire, pour les jeunes séminaristes et les novices des congrégations religieuses, devra disparaître. C'est le plus précieux parmi les privilèges de l'Église ; c'est celui auquel elle tient le plus, et les plus modérés parmi ses évêqùes poussent des cris de désespoir quand on parle soit de le supprimer, soit de le modifier. A les entendre, c'en est fait du recrutement de TÉglise s'il ne fait plus concurrence au recrutement de l'armée. Les jeunes lévites, quelles que soient leur ardeur et leur foi, refuseront la robe sacrée et déserteront le saint ministère, lorsque leur tonsure aura repoussé sous le képi militaire.
Selon certains d'entre eux, il suffira qu'ils mettent le pied dans la caserne pour fuir à tout jamais l'é-
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glise. Je demandais un jour à un haut dignitaire ecclésiastique quelle différence il y aurait à ses yeux, au point de vue du recrutement du clergé, entre le service d'un an, et celui de 3 ou de 5 ans « Oh, me > répondit-il, quelle différence cela fait-il pour un » morceau de sucre d'être trempé dans Teau pen- » dant une, trois ou cinq minutes? Une fois trempé, » il est fondu I »
Peut-être l'Église voit-elle les choses un peu trop en noir. Sans doute elle perdrait ce personnel, assez misérable en somme, de couards qui ne voient dans le service des autels qu'un moyen d'échapper à celui de la Patrie. Mais ceux qui lui resteraient ou qui lui reviendraient auraient une bien autre autorité morale; mais ceci ne mé regarde pas.