DISCUSSION
Séance du 10 Juin 1884
M. Durand, sous-secrétaire d*État au ministère de TinstructioQ publique, avait préseaté, au nom du Gouvernement, l'amendement suivant à Tarticie 20 (i) :
Art. 20 — Premier paragraphe. — Après les mots : « les élèves de Técole polytechnique », ajouter : « les élèves de Técole normale supérieure. »
Deuxième paragraphe. — Après les mots : » les élèves de Técole polytechnique », ajouter : « et de l'école normale supérieure. »
Même paragraphe. — Après les mots : « le temps passé par eux à l'école polytechnique », ajouter: « àTécole normale supérieure ».
Le reste comme au projet.
Art. 20 bis, — Ne sont astreints qu'à une année de service :
i^ Les membres de l'enseignement secondaire et spécial qui, à l'âge de vingt^quatre ans accomplis, justifieront
(1) L'article 20 du projet de la commission était ainsi conça: « Les élèves de l*école polytechnique et les élèves de l'école forestière sont considérés comme présents sous les drapeaux dans l'armée active, pendant tout le temps passé par eux dans les dites écoles. Ils y reçoivent Tinstraction militaire et sont à la disposition da ministre de la guerre.
« A la sortie de ces écoles, et s'ils ont ' satisfait aux examens prescrits, ils sont notâmes officiers de réserve, conformément au paragraphe 5 de l'article 37 de la loi du 13 mars 1875. Les élèves de 1 école polytechnique et de l'école forestière qui ne satisfont pas aux examens de sortie de ces écoles, ou qui refusent les emplois mis à leur disposition dans les services publics, suivent les conditions de la classe de recrutement à laquelle ils appartiennent
Ï»ar leur &ge. Le temps passé par eux à l'école polytechnique ou à 'école forestière est déduit des années de service déterminées par l'article 38 de la présente loi. »
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du grade de licencié et contracteront, en cette qualité, rengagement de se Touer pendant dix ans à la carrière de renseignement dans un établissement d*instruction publique ;
2o Les élèves de Técole nationale des beaux-arts, sous la condition d*ôtre admis en loge avant l'âge de vingt-quatre ans accomplis ;
3® Les élèves pensionnaires de TÉcole des langues orientales et les élèves de l'École des chartes, nommés après examen, à la condition de satisfaire aux examens de sortie desdites écoles et de contracter l'engagement de passer dix ans dans le service public ;
40 Les élèves des Facultés de droit qui, à l'âge de vingtsept ans accomplis, justifieront du titre d'agrégé et contracteront en cette qualité l'engagement de se vouer pendant dix ans à l'enseignement public ;
50 Les jeunes gens qui, au moment de leur inscription sur les listes de recensement de la classe à laquelle ils appartiennentf résident et prennent, en outre, l'engagement de résider jusqu'à trente ans accomplis dans certains pays étrangers à déterminer par décret.
Art. 20 ter, — Ne sont également astreints qu'à une année de service, et ce en qualité d'aide-major, les élèves des Facultés de médecine et des écoles de phamacie qui, à l'âge de vingt-cinq ans accomplis ou après un internai dans les hôpitaux, justifieront du grade de docteur ou de pharmacien supérieur.
M. Fallières, ministre de l'instruction publique, ayant soutenu l'amendement, M. Paul Bert monte à la tribune pour lui répondre :
M. Paul Bert. — Messieurs, en votant à une énorme majorité l'article 2 du projet de loi qui vous est soumis (1), en repoussant à des majorités som-
[1)Get article est ainsi conça: «Le service militaire est obligatoire, personnel et égal pour tous. »
blables les contre-projets de M. le baron de Reille et de M. Tévêque d'Angers, vous avez nettement et fermement affirmé votre volonté de dégafçer la parole que plus de trois cents d*entre vous avaient donnée à leurs commettants lors des dernières élections, vous avez décidé que le service militaire serait obligatoire, égal pour tous, et, suivant les paroles de Gambetta, que tout le monde payerait la même dette pendant le même temps. {Très bien ! très bien ! à gauche!)
Ce principe si solennellement proclamé, un membre du gouvernement vient aujourd'hui vous demander de le violer ! Dans quelles limites et pour quels intérêts? On vous demande de le violer, et on ne vous dit pas avec une netteté suffisante jusqu'où pourra s'étendre la fissure que Ton fait au principe, et ce qui pourra passer par cette brèche ouverte.
Avant d'entrer dans la discussion de l'amendement qui nous est soumis par un ou plusieurs de ses membres, je demande tout d'abord au gouvernement si cet amendement est un amendement ferme, si c'est bien lui-même qu'il faut discuter dans ses termes, — car, enfin, il faut qu'un amendement soit ouvert ou fermé, — si cet amendement est bien le terrain sur lequel le gouvernement veut se cantonner, si c'est le maximum des concessions qu'il entend faire, et si c'est sur ce terrain seul qu'il se maintiendra non-seulement ici, mais devant la Chambre sénatoriale.
Voix à gauche. — Ohl non, bien sûr.
M. Paul Bert. — Voilà ce que je lui demande,
car s'il en était autrement, il ne vaudrait Traiment pas la peine d'entrer dans les détails de la discussion.
Un membre. — C'est une amorce I
M. Paul Bert. — Je suis obligé de poser cette question, puisque ceux qui ont mené cette campagne contre le principe même de la loi, chantent victoire, annoncent leur triomphe, s'écrient que Tamendement qui vous est soumis n'est pas, tant s'en faut> la limite extrême des concessions accordées à ce qu'ils appellent les grands intérêts sociaux. Je vois sur ces bancs un de nos collègues, rédacteur d'un journal considérable, qui écrivait, il y a peu de jours, que cet amendement est un grand triomphe, mais qu'il ne fait qu'entr'ouvir une porte, pour que cette porte soit plus tard ouverte à deux battants. {Très bien ! Très bien I sur plusieurs bancs à gauche).
Eh bien, je demande s'il est vrai que ce soit Tentrebaillement d'une porte, ou si c'est réellement une limite absolument fixée, et si, lorsque vous rendant aux sollicitations du gouvernement, ou de quelquesuns de ses membres, vous 'auriez voté l'amendement en question, vous seriez absolument sûrs que cet amendement deviendrait dorénavant le minimum des concessions qui pourraient être faites ici et ailleurs. (Très bien/ Très bien!)
Je suis d'autant plus obligé dlnsister ainsi que cet amendement est assez durement traité par le journal auquel je fais allusion. Il dit en effet : « Y a-t-il un homme de bon sens qui, à la lecture de l'amendement ministériel, rédigé sans doute aussi
par des hommes de bon sens, nous dise que ce n'est là qu'an commencement ? >
Est-ce là seulement un commencement ?
On me fait signe au banc du gouvernement, signe que c'est une fin. Il est donc bien entendu que cet amendement est Talpha et Toméga des concessions qui pourront, être faites, et que nous pourrons compter sur l'éloquence des membres du gouvernement pour empêcher que ces exceptions reçoivent ailleurs une extension que le gouvernement luimême juge d'ores et déjà dangereuse.
Examinons donc cet amendement.
M. le ministre de Tinstruction publique, au début comme à la fin de son discours, nous a dit que le gouvernement avait à se préoccuper non pas seulement de l'intérêt de l'armée, mais de ces grands intérêts sociaux, dont l'atteinte pourrait compromettre à la fois la richesse intellectuelle et la richesse morale de ce pays. Il a désigné par cette formule ce que l'on exprime couramment dans la presse en parlant des hautes études, du commerce et de l'industrie.
• Et voici qu'examinant l'amendement qui doit correspondre à cette trilogie, nous n'y trouvons, en réalité, que les intérêts de l'Université, entendu dans le sens étroit qui la limite à l'enseignement secondaire et supérieure. Nous les y trouvons dissimulés, pour les rendre plus intéressants, sous le nom d'intérêts de la haute culture intellectuelle, d'intérêts des hautes études ; mais du commerce, de l'industrie, de l'agriculture; pas un mot. {Très bien/ sur divers bans à gaitche.)
M. MiCHOU — Rien 1
M. Paul Bert. — Cette richesse matérielle que vous voulez sauvegarder en paroles, vous ne vous en souciez plus en fait, car il ne psgraît pas qu'un seul des articles qui nous ont soumis puisse lui donner la moindre protection.
Et que répondra-t-on aux réclamations si nombreuses de ceux qui, après les écoles supérieures possédant des internes, comme les écoles normales, et les écoles à externes comme les facultés de droit, de médecine et de pharmacie, veulent ajouter les écoles centrales, d'agriculture, commerciales, des arts et métiers, jusqu'aux <^coles primaires supérieures, ou du moins les écoles professionnelles, car si je ne me trompe, la commission a été saisie d'une pétition de Técole de la Martiniëre, à Lyon, qui demande que ses élèves soient également exemptés ? Comment donnera-t-on satisfaction à des réclamations qui ont été exprimées avec le sentiment de l'intérêt personnel blessé et de Tintérêt national compromis? Quoi? la promesse que « les jeunes gens qui, au moment de leur inscription sur la liste du recensement de la classe à laquelle ils appartiennent, j*ésident et prennent, en outre, l'engagement de résider jusqu'à trente ans accomplis dans certains pays étrangers à déterminer par décret >» ne seront astreints qu'à une année de service !
Résider en pays étranger I Cette formule présente déjà quelque difficulté : les pays européens y seront-ils compris ? L'Amérique et les pays civilisés extra-européens seront-ils portés sur cette liste ; ou
ne devra-t-elle comprendre que les pays demi-sauvages et de conquête récente, ou enfin que les colonies ?
S'il ne s'agit que des colonies, je demande qu^il n'en soit pas question dans la présente loi. Car rien ne sera plus simple que de dire, lorsque nous arriverons à la constitution de Tarmée coloniale : Les jeunes gens qui habitent les colonies seront incorporés dans la portion de l'armée du pays qu'ils habitent. {Très bien ! Très bien!)
L'amendement déclare que la détermination du pays sera faite par décret. J'entrevois dans ceci bien des abus, bien des difficultés, mais enfin j'admets que vous résolviez ce problème difficile ; votre décret pourra être étendu par vos successeurs, s'ils ne partagent pas votre réserve. Mais que devra- t-on faire dans ce pays...
M. Camille Pellbtan — Monte-Carlo, par exemple I {On riL )
M. Paul Bert... pour n'être astreints qu'aune année de service ?
Je suppose que l'amendement est, comme le disaitle collègue que je citais tout à l'heure, rédigé par des hommes de bon sens et de bonne volonté, et par conséquent l'hypothèse de M. Camille Pelletan peut être éliminée de nos préoccupations.
Mais quel engagement prend-on ?
Qu'y fera-t-on dans ces pays ? Y résider ?
Et c'est avec ces mots : < Y résider, » que vous avez la prétention de donner satisfaction aux agriculteurs, aux commerçants, aux industriels qui de-
mandent une situation particulièrement favorable pour les jeunes hommes qui s'en vont à Tétranger soutenir le bon renom de la production française et recueillir des connaissances utiles pour l'époque où ils reviendront dans notre pays?
Résider, mais c'est vraiment à la disposition du premier voyageur venu ; il suffira de s'aller promener pendant dix ans pour être censé résider en pays étrangers I
Non, dites-vous ? nous exigerons que l'on fasse du commerce 1 comment le constaterez-vous ? Faudrat-il, pour être dispensé, ouvrir une boutique dans l'Amérique du Sud ou en Australie, et y être inscrit sur un registre spécial ? Non. Il suffira d'avoir un certain certificat qu'on montrera aux agents consulaires. Alors, toutes les maisons de Paris pourront essaimer, sous le prétexte de commis-voyageurs, tous les jeunes gens qui jugeront utile et agréable de se dispenser du service militaire. {Applaudisse-ments à gauche,)
Mais, si vous ne donnez pas satisfaction aux intérêts du commerce, de l'agriculture, et de l'industrie, je vois bien quel intérêt vous protégerez sans le vouloir peut-être, et ici avec une satisfaction complète : c'est l'intérêt des missionnaires. {Très bien ! à gauche). Il est clair que ceux-là devront, avant tout, bénéficier de votre amendement, car ce sont ceux-là qui résident aux pays étrangers, et souvent dans les pays non civilisés, où il y a quelques périls à courir. Direz-vous qu'il suffira d'être revêtu d'une robe de moine pour ne pas être placé
SOUS le bénéfice de votre amendement ? J'aurais voulu que vous l'affirmiez vous-même, mais il me parait un peu excessif de préjuger de vos sentiments...
M. Raoul Duval. — Ces missionnaires ont été toujours ef partout les précurseurs de l'influence française et des intérêts français.
M. Paul Bert. — M. Raoul Duval me donne la raison pour laquelle ils devraient, dans son sentiment et peut-être dans celui du gouvernement, rester sur la liste d'exemption. Mais je dis que l'amendement, qui semble, en effet, rédigé pour eux, n'a aucune raison d'être. Et je répète qu'il ne peut en rien servir à sauvegarder les intérêts du commerce, de l'agriculture, de l'industrie, et qu'il ne profitera, en réalité, qu'aux missionnaires. {Très bien/ àgauche,)
M. Georges Roche. — Cela peut, cependant, servir aux colonies, d'y avoir des missionnaires. On a décoré l'évêque du Tonkin : cela sert donc à quelque chose ?
M. Clemenceau. — Faites attention ! monsieur le président du conseil, voilà la coalition I Nous la voyons fonctionner.
M. Georges Roche. — Vous vous trompez, mon cher collègue, je ne suis inscrit à aucun groupe.
M. Clemenceau. — Mais vous siégez à droite !
M. le Président. — Monsieur Roche, vous ne pouvez pas dialoguer ainsi avec vos collègues.
M. Georges Roche. — Mon collègue me dit que je représente une coalition. C'est, dans tous les cas, une coalition de la droite et du centre.
M. LE Président. — N'interrompez pas !
M. Paul Bert. — Qu'on ne me fasse pas dire ce que je ne dis pas. La question est assez grave pour que nous ne perdions pas notre temps dans des incidents sans valeur. Je reviens à la discussion sérieuse. Je dis que ce paragraphe est inutile et dangereux, par les raisons que j'ai données et par cette autre encore, que vous régularisez un état de choses qui, malheureusement, existe à l'heure qu'il est, à rencontre de la loi, et malgré les peines graves qui menacent ceux qui se laisseraient surprendre à la violer.
Tout le monde sait qu'il est telle région, l'Amémérique du Sud, où s'en vont un grand nombre de Français sans grand espoir de retour, pour échapper au service militaire. Ils spéculent sur une amnistie que tous les dix ans environ les Chambres ne leur marchandent pas, pour des raisons que je ne veux pas discuter ici. Dorénavant, vous leur ouvrez la porte. Vous déclarez que rémigration sans esprit de retour est une chose bonne, régulière et qu'il convient d'encourager.
Je ne crois donc pas que ce paragraphe, à quelque point de vue qu'on le considère, puisse supporter l'examen.
La partie de l'argumentation de M. le ministre relative aux élèves de l'Ecole normale supérieure prend un caractère quelque peu spécieux à cause de l'assimilation qu'il a faite de l'exception qu'il propose à d autres exceptions que consacre la loi . La loi place les élèves de l'Ecole polytechnique et de
récole forestière dans une situation particulière, et M. le ministre nous dit : Accordez cette situation favorisée aux élèves de l'Ecole normale supérieure ; ils en sont tout aussi dignes, ils la méritent tout autant» et ils n'en abuseront pas d'avantage.
Mais — M. le ministre Ta senti lui-même — il est véritablement excessif d'assimiler les élèves de l'école normale à ceux de TEcole polytechnique. A l'Ecole polytechnique, tout est militaire, l'uniforme, la discipline, le costume, les surveillants, l'éducation générale, la vocation des élèves, et tout cela sous la haute direction du ministre de la guerre, avec la discipline militaire à l'intérieur de l'établissement.
M Paul de Cassagnac. — Mais ceux qui sortent dans les tabacs ne sont pas militaires I
M. Paul Bert. — Je l'ignore pas qu'une petite partie — le sixième ou le septième des élèves — sortent dans les services civils ; mais aucun ne sait, pendant tout le cours de ses études, s'il appartiendra aux services civils ou aux services militaire, car cela dépend non d'un choix qu'il peut faire, mais du rang qu'il aura acquis dans des examens qu'il n'a pas encore passés.
Il en résulte que la préoccupation militaire est dominante dans cette école ; et cela est caractérisé par le fait que les élèves de Tôcole polytechnique forment un bataillon qui figure dans nos revues, qu'ils s'en vont l'épée au côté, astreints à tout ce que le port de Tépée et de l'uniforme français comporte de tenue et de respect de soi-même.
M. Lenibnt. -— En 1848, les élèves de l'école
normale portaient aussi Tépée et le tricorne!
M. Paul Bert. — Comment voulez-vous qu'il en soit ainsi des élèves de Técole normale ? Vous aurez beau leur mettre Pépée au côté, il ne se considéreront pas comme des militaires.
M. le comte de Lanjuinais. — Ils avaient l'épée en 1848.
M. Pieyre. — Les élèves de Técole centrale aussi.
M. Paul Bert. — En 1848, tout le monde portait répée, jusqu'aux maires de village, car Tépée faisait partie de leur uniforme.
Je dis que les élèves de Tôcole normale ne pourront jamais se considérer comme de futurs militaires au même titre que les élèves de Técole polytechnique.
Il faut vraiment bien peu connaître l'esprit qui règne dans cette école pour se âp;urer qu'en faisant descendre ces jeunes gens dans la cour, qu'en les astreignant à quelques exercices, qu'en leur apprenant quelque peu le maniement des armes, vous ferez pénétrer en eux l'esprit militaire, et que vous les mettrez dans la même disposition, dans les mêmes sentiments, sur le même pied que les élèves de l'école polytechnique, dont la plupart doivent servir comme officiers.
Du reste, quant à moi, je serais tout disposé à voter un amendement qui déclarerait que les élèves de l'école polytechnique devraient être astreints, après leur deux années d'école, qui seraient comptées comme deux années de service, à faire une troisième année à la caserne, sous les drapeaux. (Très bien l Très bien ! )
M. Laisant. — Après ou avant !
M. Paul Bbrt. — Après ou avant. Laissons main tenant l'école polytechnique et l'école normale : voyons ce qui fait le fond même du débat.
On vous a dit : Nous voulons sauvegarder les hautes études, protéger ce qu'on a appelé la « haute culture intellectuelle. » Nous le faisons en mettant à part, en n'astreignant qu'à une seule année de service militaire, d'abord les élèves de l'école des langues orientales, de récole des Chartes, les membres de l'enseignement secondaire et spécial qui, à l'âge de vingt-quatre ans accomplis, justifieront du grade de licencié ; les élèves des Facultés de droit qui, à Tâge vingt-sept ans accomplis, justifieront du titre d'agrégé ; les élèves des Facultés de médecine et des écoles de pharmacie qui, à rage de vingt-cinq ans accomplis ou après un internat dans les hôpitaux, justifieront du grade de docteur ou de pharmacien supérieur.
Voilà comment on entend protéger les hautes études ! Examinons de près cette dernière partie de Tamendement, puisqu'elle est le terrain définitif, le projet que le gouvernement considère comme à la fois nécessaire et suffisant.
Voilà des jeunes gens qui se préparent à l'enseignement et qui, pour profiter d'une situation favorisée, pour être, en un mot, des volontaires d'un an gratuits, devront être licenciés à vingt-quatre ans, docteurs en médecine à vingt-cinq ans ou agrégés à vingt-sept ans.
Eh bien ! examinons la situation que vous leur ferez.
hk LOI DU RECRUTEMENT MILITAIRE 273
D'abord, supposons-les reçus à leur examen.
Qu'entendez-vous faire de ces jeunes gens de 24 a 27 ans, d'une grande valeur intellectuelle, qui viennent de passer cinq, six, sept ans sur les bancs des écoles ? Gomment entendez-vous les classer dans le régiment ? Suivront-ils la fortune de la classe qui débute ? Entreront-ils, pour ainsi dire, en première année d'instruction militaire ? Alors, vous les confondrez avec des jeunes gens qui ne doivent pas être préparés comme eux, car ce n'est pas trois ans qu'ils devront rester sous les drapeaux, mais un an seulement. Les tiendrez-vous à part pour les ins truire spécialement ? Alors, comment procéderezvous ? Ils sont, disiez- vous tout à l'heure, 400 environ par an. Les disséminerez-vous dans tous les régiments ? Cela ferait en moyenne quatre par régiment, auxquels on ferait une classe militaire à part, qu'on exercerait d'une façon spéciale pendant un an, afin que cette culture intensive soit équivalente aux trois années de leurs camarades. Ou bien, les réunirez-vous tous ensemble en une sorte de bataillon sacré, en une troupe d'élite ? Leur ferez-vous donner l'éducation militaire en dehors du régiment?
Alors, je demande, quelle sera Fattitude des officiers, des sous-officiers, et je prends la plus grande part à leur embarras, lorsqu'il s'agira de parler avec la vigueur, quelquefois avec la dureté que nécessitent les commandements militaires à ce bataillon de licenciés, de docteurs ou d'agrégés I Je ne vois pas, en vérité, ce que ces jeunes gens feront dans l'armée, et j'aimerais mieux, je Tavoue, que vous les
274 QUESTIONS MIUTAIRKS
jiispensiez définitivement du service: cela serait plus logique et plus franc.
Mais il ne vous suffit pas que ces jeunes gens soient reçus licenciés et qu*ils passent leur année au régiment: vous voulez davantage, pour protéger les hautes études. Qu'avez-vous imaginé ? Vous avez voulu que ces jeunes gens prissent rengagement de servir pendant dix ans dans renseignement public I En d'autres termes, ces jeunes licenciés qui sont restés pendant quatre ans sur les bancs des Facultés des lettres et des sciences, après qu'ils auront passé un an dans la caserne, vous les enverrez pendant un tempâ indéfini professer dans un collège de province. Car ils ne sont pas agrégés et ils ne peuvent entrer dans les lycées.
Je demande si le collège de province est bien le lieu où vous consacrerez ce que vous voulez oon* sacrer, la sauvegarde des hautes études intellectuelles f {Très bien! Très bien!)
Voilà pour les jeunes gens qui sont reçus aux examens que vous exigea ; ils s'en iront passer un an au régiment, dans une situation bien difficile, et ensuite ils prendront le chemin d'un petit collège de sous-préfecture.
Mais s'ils sont refusés! lime semble que vous ave2 oublié complètement cette hypothèse ; elle est grave*
Plusieurs membres. -^ Ils feront 3 ans !
M. Paul Bert. — J'entends bien; mais je dis que dans le développement de la thèse on a oublié d'envisager ce côté de la question. Voilà un candidat licencié de vingt-quatre ans, un candidat docteur en
médecine de yingt-cinq ans, que dis-je ? un candidat agrégé en droit de vingt-sept ans, à qui il sera arrivé quelque malheur — un accident quelconque, une maladie ou le mauvais vouloir d'un juge, et qui aura échoué aux examens.
Voilà ce pauvre garçon qui, à vingt-quatre, vingt cinq, vingt-sept ans, ne remplit pas les conditions exigées. Qu'en faites-vous ? Vous l'envoyez pendant trois ans sous les drapeaux, c'est-à-dire que de vingt-quatre à vingt-sept ans ou de vingt-sept à trente ans, il sera soldat aux côtés des jeunes gens de vingt à vingt-trois ans qui constituent l'armée active.
C'est ainsi que vous protégez les hautes études ? Et que deviendra-t-il ce pauvre garçon — car en vérité je m'apitoie sur son sort, moi qui, dans une circonstance déterminée, pourrait être chargé de l'examiner, — dans quelle situation le placez-vous ? Son avenir est brisé ; comment voulez-vous qu'il revienne à l'école de médecine à vingt-huit ans, ayant oublié — car je ne suis pas aussi absolu que l'on a bien voulu le dire, et je ne me figure pas que la caserne enseigne les mathématiques^ le droit, la médecine, — ayant oublié, à coup sûr, une partie de son instruction première !
Vous voulez qu'il rentre à Fécole de médecine à vingt-huit ans ou à l'école de droit à trente ans, pour courir la fortune de nouveaux examens et de nouveaux concours ? C'est presque impossible ! Et, chose plus gravej vous aurez gardé pendant trois ans dans l'armée un homme dont l'avenir est brisé,
un homme désespéré, un mauvais soldat, un homme à Tespri-t amer, qui maudira votre loi, l'armée, la Nation, le devoir et la Patrie 1 {Très bien ! et applaudissements.)
Voilà ce que vous aurez fait. Et, pendant cette préparation, dans quelles dispositions mentales mettez-vous ces jeunes gens, l'élite de la nation ? L'élite est peut-être trop dire, car je ne crois pas que la valeur des hommes se mesure à la quantité de décimètres carrés de parchemins qulls possèdent... {Très bien ! Très bien ! à gauche.) — mais enfin, dans quelle situation d'esprit mettez-vous ces jeunes gens, qui font partie de l'élite de la nation ?
Pendant quatre ans ils n'auront qu'une seule préoccupation, se soustraire au devoir militaire. Et quoi I vous leur tiendrez ce langage : Travaille, tu ne feras pas ton devoir : travaille, tu seras dispensé de servir ton pays 1 (Très bieni Très bien !)
Pour eux, la caserne entrera dans la série des peines universitaires ; après le pensum, le piquet, le cachot, vous leur montrez la caserne, vous leur enseignez l'horreur du métier militaire. {Très bien ! Très bien! sur divers bancs. — Mouvements divers.) Ils ne considéreront plus le devoir militaire comme un honneur, ainsi que le faisaient les aristocraties d'antan, les aristocraties dignes de ce nom, qui avaient compris qu'une aristocratie ne peut durer qu'à la condition de s'imposer plus de devoirs que les autres classes de la nation ; mais au nom de ces petites aristocraties qui se disputent toutes les pla* ces de la grande, saufsaplaceà l'armée... {Applau-
dissements)y oui, âu nom de ces pseudo-aristocraties, vous aurez fait que le service militaire ne sera plus à leurs yeux un honneur, pas même, selon un mot mauvais, mais vigoureux, un impôt, ce ne sera plus un droit dont il faut être fier, ce sera une punition, une marque d'infériorité, un signe d'insuffisance intellectuelle.
Voilà ce à quoi penseront vos élèves au cours de leur préparation {Très bien! Très bien! — Applaudisse^ ments.)
Et si la guerre arrive pendant ces quatre années, que ferez-vous ? Vous enverrez ces jeunes gens sous les drapeaux? A quoi bon ? Ils n'ont aucune éducation militaire . Ils ont vingt-trois ans, ils ne savent rien.
M. LE Ministre de l'Instruction publique. — Avec le sursis d^appel, c'est la même chose.
M. Paul Bert. — Quand nous arriverons aux sursis d'appel, nous en discuterons le bien fondé. En tout cas, un sursis d'appel n'est jamais un droit ; il est renouvelable tous les ans, on tient compte de la situation politique dans laquelle on se trouve, et je ne serais pas étonné de voir, et j'espère bien voir un jour M. le ministre de la guerre arrêter net les sursis d'appel en prévision de graves événements.
Mais ici c'est un droit, et pendant quatre ans vous ne pourrez pas rappeler le jeune homme sous les drapeaux ; vous ne pourrez le rappeler qu'au moment de la guerre. Qu'en ferez-vous alors? Il ne pourra pas être soldat, et ce que vous aurez de
mieux à faire, ce sera de le laisser à ses chëres études, de le renvoyer, dans quelque classe, prendre la place d'un professeur qui partira lui-même sous les drapeaux, étant suffisamment instruit.
Car cette étrange éducation morale, à qui la donnez-vous ? Vraiment, c'est ce qu'il y a de plus grave dans cet amendement devenu un projet de loi, et ce qui devrait le faire repousser, sans discuter les détails, par une véritable question préalable. (Mouvements divers). Ces jeunes gens que vous élevez dans l'horreur du service militaire en leur montrant la caserne comme une prison, une punition suprême, ce sont précisément ceux qui sont chargés d'élever les enfants de la nation, ce sont ceux à qui vous donnez la noble mission d'enseigner les devoirs civiques... {Très bien ! très bien ! sur divers bancs à gauche) eux, qui n'auront eu pendant quatre ans qu'une préoccupation : celle de leur échapper dans la limite du possible. {Applaudissements sur les mêmes bancs), '
Et quels élèves auront-ils ? Des enfants de cette bourgeoisie pour laquelle vous ouvrez cette échappatoire, et devant lesquels ils auront alors beau jeu pour parler de l'équivalence des services et des subtilités sur l'égalité des devoirs, distincte de leur identité. Ils enseigneront en présence des enfants de ces catégories sociales avides de privilîîges, de celles que beaucoup appellent les classes dirigeantes de la nation. (Rires à Vextrème gauche,)
Mais à côté d'eux, il y a les fils des classes dirigées ? Y avez- vous pensé ? (Vives marques d'approba^ tion à Vextrème gauche,)
A côté, VOUS aurez l'instituteur qui ira pendant trois ans sous les drapeaux. Oh ! celui-là, il pourra, devant ses élèves, parler, avec toute Fautorité morale, du devoir qu'il a réclamé de remplir. CApplaudissements sur divers bancs à gauche, — Mouvements divers sur d'autres),
M. Langlois. — Pas tant que cela I
M. Paul Bert. — Monsieur Langlois, vous n'avez pas reçu comme moi, d'innombrables lettres de ceux qui réclament cet honneur ; ils en déduisent les raisons dans un langage souvent magnifique. (Très bien ! très bien ! ,sur plusieurs bancs à gauche). Je vous en donnerais bien les preuves, mais Theure est trop avancée...
Vota? à gauche, — Lisez ! lisez I puisqu'on conteste !
M. Paul Bert. — Non, et d'ailleurs, on ne peut contester l'évidence (Approbation sur les mêmes bancs) ; J'ai déjà apporté à la tribune assez de preuves de ces réclamations ; M. le ministre de l'instruction publique les connaît; M. le rapporteur en a ses dossiers pleins, et il pourra vous en donner connaissance à un moment plus propice.
Eh bien, vous aurez, d'un côté, la partie dirigeante de la nation, comme on dit d'ordinaire, la classe instruite, celle par laquelle il serait le plus précieux que l'exemple fût donné ; celle-là recevra les leçons d'un professeur qui pendant quatre ans aura eu pour préoccupation principale, pour espérance suprême, d'échapper au service militaire.
De l'autre côté, le reste de la nation, les fils de
l'ouvrier, du petit commerçant, du petit agriculteur, qui seront élevés par des instituteurs qui auront accompli entièrement leur devoir.
Il en résultera que vous aurez créé dans ce pays — ce qui est une étrange façon d'entendre l'éducation nationale — un état de choses dans lequel la supériorité morale sera en raison inverse de la supériorité intellectuelle. (Très bien ! très bien ! et applaudissements sur divers bancs à gauche.)
Je dis maintenant qu'après avoir abaissé le niveau moral de ceux que vous voulez protéger, vous abaisserez étrangement leur niveau intellectuel, et je vais le prouver facilement.
Vous voulez protéger les hautes études, et vous prenez le seul moyen de les frapper de mort, ou tout au moins de les diminuer singulièrement.
Je parlais tout à l'heure de la pitié dont s'inspireront les examinateurs lorsqu'ils recevront devant eux un jeune homme de 24 à 27 ans dont ils ont l'avenir entre les mains. Va-t-il passer trois ans ou un an sous les drapeaux ? Va-t-il rester à la caserne jusqu'à 28, jusqu'à 30 ans? Une boule blanche, il est sauvé ; une boule noire, il est perdu. Comment voulez-vous que l'examinateur ne se laisse pas entraîner par un sentiment de bienveillance, qui est déjà assez général, à un excès d'indulgence ? Gomment voulez-vous qu'il ne tienne pas compte nonseulement du niveau des études, mais aussi de la situation du candidat qui fera valoir une maladie, la pauvreté de ses parents, une famille à soutenir et qui demandera qu'on s'apitoye sur son sort? Et
l'examinateur s'apitoyera. Vous verrez ainsi s'abaisser, par une indulgence excessive des examinateurs, ce niveau des études que vous voulez sauvegarder. (Très bien ! très bien ! sur divers bancs à gauche,)
Que dirai-je pour les études artistiques? Gomment ! Les jeunes gens qui entreront en loge seront seuls dispensés? C'est à eux que vous donnerez cette bonne fortune d'avoir deux années de travail et de liberté, tandis que leurs camarades, qui n'auront pas eu la même chance, passeront leurs trois années à la caserne ?
En vérité, je comprends que dans une hiérarchie organisée, on tienne compte de cet ordre de récompenses. {Très bien! très bien! sur divers bancs à gaU" che.) Mais pouvez- vous sérieusement dire que c'estlà une marque d'un avenir artistique tel, que vous pouvez par cette raison dispenser un jeune homme d'accomplir le service en entier ? Ne savez-vous pas que de tous les concours en général, mais que de ces concours plus que d'autres, il ressort bien plus le reflet du juge que la personnalité de l'élève? (Très bien ! très bien ! et applaudissements sur divers bancs à gauche.) A toutes les intrigues, à toutes les sollicitations, à tout ce qui fait que tant d'artistes demandent que ces concours soient supprimés, vous ajoutez ce qu'il y aura de pis, l'ardeur de se sauver de la caserne et de fuir le devoir civique? (Nouveaux ap^ plaudissements sur les mêmes bancs à gauche, — Rumeurs sur d'autres.)
Est-ce tout? Il s'en faut de beaucoup. Je n'insiste pas sur les détails : je pourrais vous jciter de bien grands noms dans les arts...
Une voix à gauche. — Meissonier !
M. Paul BERT...et vous rappeler que ceux qui les portent ne sont pas entrés en loge et n'ont pas passé par récole des beaux-arts. Mais je reviens à la question générale. Je soutiens que le système du Gouvernement porte une atteinte singulièrement grave à ces hautes études qu'il veut protéger.
En etTet, dans Tétat actuel des choses, parmi ces jeunes gens qui suivent les cours des facultés, qu'il s'agisse des facultés des lettres ou des sciences, c'està dire d'études purement théoriques, ou des facultés de droit et de médecine, c'est-à-dire d'écoles mixtes où une profession est au bout du diplôme, il y en a bon nombre, et ce ne sont pas les plus mauvais, je pense, qui s'égarent, ou du moins qui s'attardent quelque peu en route. Ceux-là, (»n les trouve dans les bibliothèques, lisant quelque livre intéressant, poursuivant et discutant à part eux quelque thèse curieuse; on les rencontre dans des cours qui n'ont pas souvent de rapport direct et nécessaire avec le diplôme qu'ils poursuivent, et auxquels ils assistent par curiosité de l'esprit, par simple désir d'étendre leurs connaissances, de se réjouir d'une science clairement exposée. Nous les trouvons, nous autres, dans nos laboratoires, où ils viennent, soit assister à des expériences, soit en faire eux-mêmes, saas que ce séjour soit exigé pour Tobtentiou du diplôme.
Il faut bien reconnaître qu'au point de vue de la date à laquelle ils arrivent à conquérir leurs grades, ces jeunes gens perdent leur temps; ils perdent un an, deux ans ; ce n'est pas à vingt-cinq ans — ce
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qui est la limite absolument rigoureuse — c'est à vingt-sept, vingt-huit, vingt-neuf ans, qu'ils arrivent au doctorat en droit ou en médecine. Ils ont passé une bonne partie de leur jeunesse à se former Tesprit en étudiant précisément tout ce qui n'est pas exigé dans les examens.
M. Camille Pelletan. — Très bien I très bien I
M. Paul Bert. — Eh bien I à ceux-là, vous donnez un étrange enseignement, vous leur dites : Ne hante pas cette bibliothèque, ne lis pas ce livre qui t'intéresse...
M. Camille Pelletan, M. Clemenceau et d'autres membres à gauche. — Très bien ! très bien ! — C'est cela!
M.Paul Bert... ne suis pas ce cours, n'assiste pas à cette expérience ! Prends-y garde 1 Tu vas perdre ton temps ; tu vas risquer tes trois ans de caserne 1 Tiens-toi strictement cantonné dans les limites de ton programme ; apprends exclusivement ce qu'on te demandera à l'examen, et alors, à vingtquatre ou vingt-cinq ans, tu seras libre.
Qu'aurez-vous fait alors ? Vous aurez, au livre, substitué le manuel. {Très bien ! très bien I et applaudissements sur divers bancs à gauche) ; au professeur, vous aurez substitué le répétiteur. [Nouveaux opplaudissements sur les mêmes bancs,)
En vérité, vous vous êtes jetés dans une impasse, vous vous êtes posé un problème insoluble. {Très bien ! très bien ! sur divers bancs à gauche et à droite. — Interruptions sur d'autres bancs à gauche,)
M. Maroaine. — Des deux côtés.
Plusieurs membres à droite. — C'est vrai.
Voix à gauche. — C'est la faute du Gouvernement.
M. Paul Bert. — Oh! je ne généralise pas. Je parle des rédacteurs de Tamendement et non de la loi tout entière.
Je dis que vous êtes dans une erreur complète. Vous avez voulu sauvegarder les hautes études, la culture intellectuelle, ce grand développement de l'esprit qui fait Thonneur et la gloire de ce pays, et vous vous êtes figuré que ce serait assez de demander des preuves universitaires sous la forme de parchemins blancs revêtus du fameux cachet rouge, et qu'avec cela vous détermineriez nettement la valeur des esprits, que vous auriez le signe et la preuve du devoir intellectuel.
Eh bien, non ! l'histoire des arts, des sciences et des lettres^ dans ce pays et dans tous les autres (très bien ! très bien ! sur divers bancs à gauche)^ est là pour vous montrer que tous ceux qui ont créé, innové, fait des œuvres considérables, n'ont pas passé par ces filières.
M. Camille Pelletan et d'autres membres à gauche. — Très bien ! très bien I
M. Paul Bert. — Est-ce que Proudhon, est-ce que Balzac étaient des licenciés?
Voix à V extrême gauche. — Et Quinet ?
M. Paul Bert. — Ils n'étalent même pas des bacheliers, mais de simples owyvÏQV^, {Très bien ! très bien ! sur plusieurs bancs à gauche) je crois, des prêtes d'imprimerie. ^
M. LE COMTE DE Lanjuinais, ironiquement. — Alors, il faut supprimer tous les collèges et tous les diplômes.
M. Paul Bert. — Est-ce que Delacroix était monté en loge ? Non ! Presque tout ce qui est véritablement original et inventeur échappe à votre formule, ne passe pas du tout par la hiérarchie administrative et universitaire, mais vit d*une vie spontanée et absolument libre.
M. Camille Pelletan et M. Clemenceau, — Très bien ! très bien !
M. Paul Bert. — Par conséquent, si la caserne est réellement ce lieu que vous redoutez, où doivent se flétrir les fleurs intellectuelles élevées en serres chaudes par runiversité,ehbien,cette caserne, il faut trouver un moyen de l'interdire à ces jeunes hommes dont Tavenir doit être la gloire du pays, et qui seront plus intéressants pour lui que ceux qui ont pris rengagement de fabriquer pendant dix ans des bacheliers. (TVès bien! très bien! sur divers bancs à gauche,]
Mais alors, où allez-vous ? Vous avez dit que vous resteriez fermes et cantonnés sur le terrain de votre amendement. Je vous mets au défi alors de répondre à ceux qui viennent déclarer qu'il faut dispenser du service militaire tous ceux qui montrent une valeur, une hauteur de vues, une faculté particulière. Vous êtes amenés logiquement à dispenser tous ceux qui se préparent aux professions libérales. C'est ce qu'on demande, au moins d'un certain côté. Je sais bien que M. Lenient, quand les intérêts universitai-
res sont satisfaits, est lui-même satisfait.. . (Sourires.)
M. Lenient. — Je ne demande pas cela.
M. Paul Bert mais vous n'êtes pas seul, monsieur Lenient. D'autres demanderont que tous ceux qui doivent recruter les professions libérales soient exemptés également ; on vous fera valoir les raisons, qu'on apportera peut-être à la tribune, qu'on a indiquées dans la presse, où l'on a versé des flots d'encre pour démontrer la nécessité d'éviter le contact de la caserne pendant trois ans aux futurs magistrats, aux futurs avocats, aux futurs médecins^ aux futurs journalistes, aux futurs professeurs.
M.Camille Pelletan. — N'oubliez pas les futurs députés. (Sourires.)
M. Paul Bert. — On vous dira tout cela, et vous aurez beau répondre, comme répondait à l'Assemblée nationale M. Beaussire, qui, quoique universitaire, a fait un discours remarquable pour combattre le volontariat d'un an : Des professions libérales, mais il y en aura toujours assez. Vous aurez beau dire : Ne faites pas que les industriels, les agriculteurs n'aient qu'un souci : faire de leur fils un homme de carrière libérale {Vives marques d*appro^ bation sur divers bancs à gauche) car, lorsqu'ils seront bacheliers ou même licenciés, ils trouveront que le barreau et les autres carrières sont bien encombrées. Il y a des geas qui disent, c'est sans doute une impertinence : Il y a déjà beaucoup d'avocats. D'autres disent : Il y a déjà beaucoup de médecins ; ceci, je suis sûr que c'est une impertinence. {Sourires.) Et, comme il y a beaucoup d'avocats et de médecins,
que les carrières sont encombrées, ious ces déserteurs de l'agriculture, du commerce et de Tindustrie viendront au Gouvernement, lui tendront les deux mains en disant : « Donnez-nous une place. (Rires et marques d'approbation sur divers bancs à gauche). Et, tout d'abord, donnez-nous des privilèges. Metteznous à l'abri du service militaire. Nous sommes les bons élèves de vos lycées, la fleur intellectuelle de la nation, protégez-nous, protégez les carrières libérales. >
Et alors vous trouverez devant vous des réclamations bien autrement autorisés, les réclamations de ceux qui diront: «Pourquoi accordez-vous des privilèges, pourquoi faites vous une situation exceptionnellement favorable aux consommateurs sociaux, et pourquoi n'accordez-vous pas une situation analogue, égale, aux producteurs ? » {Très bien ! très bien et vifs applaudissements sur plusieurs bancs à gauche,)
Et alors, au nom de l'industrie, au nom du commerce, au nom de Tagriculture, au nom des vrais producteurs, on vous demandera d'autres exceptions.
Où allez-vous ? Je vous mets au défi de vous arrêter; il est impossible, aussitôt que vous aurez ouvert une fissure, si légère qu'elle soit, au principe égalitaire de la loi, de la fermer ; vous êtes en présence de deux systèmes également impraticables.
Avez-vous la prétention de reconnaître que tel jeune homme de vingt ans, au moment où il va entrer dans la caserne, possède une valeur intellectuelle qui en fera un jour une des gloires de son pays ï
A quoi reconnaîtrez -vous cette supériorité future f Qu'est-ce qui vous indiquera que la langue de feu de l'esprit saint est descendue sur lui! Est-ce parce qu'il sera bachelier ? Je pense que la chose est absolument jugée.
Ou bien attendrez-Yous qu'il soit devenu un homme, comme vous faites dans le projet ; qu'il ait atteint 24, 25 ou 27 ans, et risquerez-vous, soit de le mettre dans la situation étrange que j'ai décrite, soit de le livrer, à cet âge^ à la caserne, au minotaure des intelligences ?
Je dis que vous êtes en présence d'une situation dont vous ne trouverez pas le moyen de sortir.
Je considère donc que Tamendement, même réduit aux termes où il est libellé par vous, est d'une part absolument insuffisant, puisqull ne donne aucune satisfaction à ces intérêts sociaux d'ordre matériel que vous vouliez protéger et puisqu'il laisse de côté l'immense armée des instituteurs. Je dis, de plus, qu'il est inutile, car il ne met pas à Tabri de la redoutable caserne les hommes d^élite qu'il en veut écarter. Je dis qu'il est dangereux, car il place une quantité considérable d'hommes de valeur dans une dispositon mentale des plus funestes, alors que ces jeunes hommes devront être précisément les éducateurs de la nation. La conséquence est que ne pouvant trouver — et cela est bien heureux — un moyen raisonnable et logique de violer le principe d'égalité, il faut Taccepter tout entier. (Très bien! — Cest cela ! et applaudissements sur plusieurs bancs à gauche,)
Il faut dire que VOUS aurez l'égalité, non pas seulement devant les risques du champ de bataille, mais devant les ennuis de la caserne.
Mais cette caserne, est-elle donc aussi redoutable qu'on le dit?
Déjà M. le ministre de la guerre Ta vengée, dans un noble langage, des attaques dont elle a été l'objet, et, tout à l'heure, M. le ministre de l'instruction publique a dit qu'elle était une grande école de devoir, de discipline et de patriotisme. Mais si son organisation actuelle prête à certaines critiques, s'il y a, dans cette caserne, des pratiques à corriger, des remèdes à apporter à un état de choses fâcheux, que peut-il arriver de plus heureux que d'y voir séjourner pendant trois années tous les enfants de la bourgeoisie? Qu'est-ce qu'il peut arriver de plus heureux que d'y voir sur le même pied, à côté des paysans et des ouvriers, vivant dans les mêmes conditions, partageant les mêmes exercices, couchant dans la même chambrée, soumis aux mêmes corvées,, astreints à la même discipline, risquant les mêmes punitions, vos futurs professeurs, vos futurs médecins, vos futurs avocats, vos futurs millionnaires 1
Je dis que c'est heureux de deux façons : parce qu'ils donneront autour d'eux des exemples excellents, d'où résultera une meilleure éducation pour tous^ et ensuite parce que les parents se préoccuperont davantage de la caserne où vivront leurs enfants.
Ils ne seront plus en présence du volontariat d'un an, où des recommandations habiles adoucissaient
pour Tônfant chéri rannée de séjour à la caserne : de ce volontariat qui n'était, en réalité, qu'une année supplémentaire de collège, un peu plus rude, mais moins ennuyeuse, hélas ! que les autres. (Sourires,)
Mais ces parents, influents parleur position sociale, s'occuperont de la caserne, de la vie militaire, et travailleront aux améliorations nécessaires, parce qu'ils y seront intéressés.
Quelle sera Tinfluence réelle de la caserne sur ce jeune homme d'élite dont vous vous inquiétez tant ? Oh I je le reconnais, — car je ne suis pas aussi absolu qu'on l'a prétendu ici, — un jeune professeur, un élève de l'école normale, un médecin, un ingénieur, qui ira passer trois ans à la caserne, y perdra quelque chose ; je suis loin de le nier ; il y perdra de l'acquis, et, au sortir de ces trois ans de caserne, il sera, cela est certain, moins apte à répondre à un examen ; il aura oublié des dates d'histoire {Rires approbatifs); il sera quelque peu embarrassé dans certains problèmes de géométrie ; il serait bien possible, horresco referens^ que quelque texte latin ou grec lui présentât des difficultés. C'est là le passif; je ne le nie pas. Mais n'y a-t-il que le latiniste, l'helléniste, le physicien, le mathématicien, qui perdent au passage de la caserne î N'y a-t-il que l'avocat, le médecin, Tindustriel, à qui ces trois années nuiront dans le développement de leur carrière ?
Croyez-vous que l'ouvrier ciseleur^ Touvrier horloger, que les ouvriers d'art, en général, ne perdront |)as de leur habileté manuelle, de leurs aptitudes
artistiques pendant ces trois années? (Très bien! très bien I et applaudissements à gauche,)
M. LE BARON Rbille. — O'est pour cela que nous demandons qu'il y ait de bons numéros.
M. Paul Bert. — Puisque vous vous préoccupez, et avec raison, du bon renom artistique de la France devant l'étranger, et de la concurrence que nous font certaines nations dans les industries d'art qui semblaient être le monopole exclusif de notre pays, je vous demande si vous donnerez satisfaction à ces craintes en dispensant quelques fils de commerçants millionnaires, tandis que vous enverrez les ouvriers sculpteurs et décorateurs sous les drapeaux pendant * trois ans? (Très bien! très bien! et nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs,)
Eh bien, si les ouvriers y perdent leur habileté manuelle, si vos futurs médecins, avocats ou professeurs y perdent également de leur préparation professionnelle, c'est qu'il faut que tout le monde participe au sacrifice suprême. Userait bien étrange que ce fussent ceux-là qui ont le plus d'intérêts à défendre, le plus de dettes à payer à la société, qui pussent s'en tirer au meilleur compte. {Très bien ! très bien ! et vifs applaudissements sur divers bancs à gauche.)
C'est là le passif. Mais il y a un actif aussi dans le séjour de trois ans à la caserne. Et, d'abord, au point de vue corporel, il y a un bénéfice pour ces jeunes gens élevés pendant huit ans sur les bancs de l'école, et qui se développeront, qui grandiront, qui prendront cette force physique, qui est une des oondi-
tions de la force intellectuelle. {Nouvelles marques d'approbation sur les mêmes bancs.)
Cela n'est pas discutable et n'est discuté par personne, et, cependant, assez volontiers laissé de côté. Vous me permettrez donc de faire entrer en ligne les appréciations physiologiques, et de dire que vous rendrez assurément un grand service à cette classe bourgeoise à laquelle manque l'éducation corporelle, en l'astreignant pendant trois ans à des exercices salutaires.
M. LB COMTE deDouville-Maillefbu. — Certainement, c'est dans son intérêt même. {On rit,)
M. Paul Bert. — Et, au point de vue intellectuel, l'honorable M. Freppel, que je regrette de ne pas voir à son banc, — c'est la formule qu'il employait l'autre jour vis-à-vis de moi, — M. Freppel, qui, a-t-il dit, me faisait l'honneur de suivre avec soin tous mes discours, ad castigandum sans doute, m'a reproché un mot un peu physiologique. J'ai dit en effet que, pendant ces trois années, il se fera chez ces jeunes gens comme une sorte de digestion intellectuelle.
Messieurs, je sacrifie volontiers l'expression, mais je demande s'il n'y a pas dans cette idée, une part de vérité ; je demande si l'enseignement secondaire, tel qu'il est organisé, ne jette pas dans le monde des jeunes gens surmenés, surchauffés, sursaturés de toutes sortes de connaissances accumulées prématurément, chez qui la mémoire a été développée à l'excès, aux dépens de la plupart des autres facultés intellectuelles? {Très bien! très bien! et applaudisse-ments sur les mêmes bancs.)
Et alors», n'y a-tîl pas avantage à donner au jeune homme un certain temps de repos, pendant lequel tous ces faits agglomérés se classeront, pendant lequel il se fera dans son esprit comme un recul, une sorte de mise au point, comme disent les artistes. (7Vè5 bien ! très bien! et applaudissements à gauche,) En telle sorte qu'il aura bien pu oublier ce qui est contingent, mais qu'il conservera ce qui est fondamental ; qu'il sera moins affiné, mais plus mûr; moins prêt pour les examens, mais plus prêt pour la vie pratique. [Très bien! très bien!, et applaudissements à gauche.)
M. LE COMTE DE Lanjuinais. — Au bout de trois ans, il aura si bien digéré que ce sera comme s'il n'avait pas mangé. {Rires à droite.)
M. Paul Bert. — L'absorption suit la digestion» vous le savez, mon cher collègue.
Je ne nie pas quela valeur de l'argument que j'emploie diminue au fur et à mesure que la durée du séjour dans la caserne augmente. Il est vrai que, pour le service de sept ans, que vous regrettez de ce côté... (L'orateur indique la droite.)
M. le baron Reille. — Du tout! nous avons proposé le service d'une année et demie en moyenne.
M. Paul Bert. — Vous avez regretté, je crois, dans une précédente discussion, l'ancienne armée, qui faisait le service de sept ans.
M. LE baron Reille. — Oui, mais nous la reconstituons par le service volontaire.
M. Paul Bert. — Je dis que, vis-à-vis du service de sept ans qui était établi par l'ancienne loi, avant
la République, il est bien clair que Targument n'aurait aucune valeur ; vis-à-vis du service de cinq ans, il ne vaudrait pas encore grand 'chose, car cinq ans sont encore trop longs, mais il est hors de doute que le service d'un an est favorable et que la thèse que je soutiens ici s'y applique ahsclnmeni, {Marqiies d* assentiment sur plusieurs bancs à gauche.)
C'est donc une question d'appréciation et de mesure; vous appréciez que trois ans sont plus dan^ gereux qu'utiles, je puis apprécier qu'ils sont plus utiles que dangereux.
Ce qui est incontestable, c'est qu'il y a de ce côté un actif considérable à mettre en présence du passif que vous voulez seul montrer à la Nation.
Mais, d'abord, rien ne dit que, dans cette caserne, on laisse l'esprit aussi immobile qu'il vous plaîtrde supposer ; je veux bien croire qu'on n'y enseigne: pas les mathématiques spéciales, ni le grec, mais on y donne un enseignement qui ne laisse pas l'esprit dormir et se charger, comme vous le croyez, de toiles d'araignées.
Le jeune homme retrouvera, à la sortie de la caserne, son instrument intellectuel aussi prêt, aussi discipliné, et peut-être singulièrement impatient de rattraper, par une activité nouvelle, le temps qui aura été passé en dehors des études Spéciales.
M. Laroche-Joubert. — On voit bien que vous n'avez jamais passé par la caserne.
M. Paul Bert. — Et vous, y avez- vous passé?
M. Laroche- JouBERT. — Mais, certainement.
Un membre à gauche. — Il y a longtemps tout au
moins ; et puis c'étaient de vieilles casernes, (On rit.)
M. Paul Bert. — M. Laroche-Joubert me reproche de n'avoir pas passé par la caserne, et déclare y être passé lui-même. Je ne sais quel rapport cela peut avoir avec l'argumentation que je viens devons présenter. {Sourires.)
Mais, messieurs, ce jeune homme de vingt-trois ans n'est pas un homme fini. Quelle idée se fait-on, en vérité, des conditions du développement intellectuel, pour se figurer que même trois années de repos, d'immobilité, seraient suffisantes pour arrêter, en ce pays, Téclosion et Tessor de tout ce qui a fait sa fortune et sa gloire, et pour compromettre, — c'e ^t le seul souci que vous ayez, je pense, car sans cela quel serait donc l'autre? — le développement des lettres, des sciences et des arts.
Je dis que tout n'est pas fini à vingt-trois ans, qu'à vingt-trois ans le jeune homme d'élite, d'avenir, gardera son élasticité intellectuelle et sa vigueur créatrice, aussi complètes qu'elles Tétaient trois ans plus tôt.
Sans doute, un certain nombre de médiocrités auront pu sombrer en route; mais je vous demande si c'est dans l'intérêt de ces médiocrités que vous voulez violer le principe que vous avez consacré tant de fois par votre vote.
Non, l'obstacle véritable n'est pas là, messieurs, il faut voir clair au fond de ces oppositions qui sont faites à la loi. Eh bienl une interruption que j'ai entendue tput à l'heure me facilite la transition.
Est-ce vraiment de Tintérêt des hautes études que l'on a eu souci ? Je le crois pour un certain nombre d'esprits d'élite, parmi lesquels je compte les membres du Gouvernement qui ont proposé l'amendement. Mais ne se préoccupe-t-on pas davantage encore d'intérêts matériels? J'en suis sûr, et personne ne le niera. Certes, c'est une légitime préoccupation pour le père de famille de voir son enfant s'en aller à la caserne pour trois années, laissant là la clientèle, l'industrie, la maison de commerce paternelles. Oui, c'est quelque chose ; mais permettezmoi de VOUS dire le fond de ma pensée, ce n'est pas là tout ce qui motive, je ne dis pas qui justifie, l'ardeur de la campagne menée contre la loi qu'attend impatiemment le pays.
Ce n'est pas le souci de la haute culture intellectuelle-, ni du commerce, ni de l'industrie, ni même la préoccupation personnelle d'une position un peu compromise; ce qui met en défiance, ce qui irrite un certain nombre, un grand nombre de personnes en ce pays, c'est de penser au contact intime et quotidien pendant trois années... {Vives protestations sur divers bancs. — Applaudissements à l'extrême gauche.)
M. EDOUARD LocKROY. — Très bien ! C'est la vérité I
M. Laisant. — Qu'on essaye de le contester, nous le prouverons à la tribune.
M. Paul Bert. — Je suis heureux de ces protestations indignées, elles prouvent que personne ici ne partage ces sentiments, et j'en prends acte pour
rhoimeur de la Chambre. Mais mes honorables collègues MM. Laisant et Ballue se chargeront de vous montrer, par les pièces qu'ils ont dans leur dossier, que ces tristes préoccupations hantent d'autres esprits.
Et cela me suffit. Je disque la préoccupation d'éviter à son fils les fréquentations inférieures. . {Nouvelles interruptions,)
M. Bourgeois. — Nous vivons aussi bien que vous avec les ouvriers.
M. Paul Bert. — Puisqu'on conteste, je prie M. Laisant de me communiquer une des pièces en sa possession.
M. Laisant. - Volontiers, il m'erf restera bien d'autres.
M. Paul Bert. — Je demande pardon à M. Laisant de lui emprunter cette pièce, mais ces dénégations persistantes, alors que je me suis empressé de dire
que tous les membres de la Chambre étaient, cela est bien entendu, dégagés du débat, me forcent à vous fournir une preuve que mes allégations sont fondées.
Écoutez ceci :
4c Soyez persuadés qu'on ne fait les bonnes armées « qu'avec du peuple. Cette misérable chair à canon « que la sauvagerie humaine rend nécessaire, ne doit « pas être de la chair trop raisonnante ni trop intel- « ligente, parce qu'elle deviendrait vite de la chair
< révoltée. Vous ne pouvez empêcher qu'il y ait dans « le monde des castes privilégiées. Or, si vous mêlez « dans l'armée ces castes avec les autres, vous ferez
< un mélange mauvais et dangereux.
€ Tout aristocrate, je veux dire tout jeune bomme « de nature âne... »
M. LB COMTE DB Maillé. — C'ost un radical qui a écrit cela, ce n'est pas un aristocrate.
M. Paul Bert. — Il est évident que ce n'est pas un aristocrate, si Ton entend Taristocratie dans le sens que j'indiquais tout à l'heure, de ces grandes aristocraties du passé qui gardaient pour elles le maximum des devoirs envers la Patrie.
M. LE COMTE DE MAILLE. — Les aristocratos de uos jours ont prouvé leur patriotisme pendant la guerre.
M. Paul Bert. — Je ne Tai jamais nié ; je n'ai jamais manqué une occasion de rappeler tous les dévouements patriotiques, et de leur rendre hommage.
M. Marius Poulet. — Il ne manquait pas non plus de plébéiens dans Tarmée, j'imagine.
Plusieurs membres à droite. — Qui a écrit cela I
M. Paul Bbrt. — Je ne connais pas l'auteur, mais je vous donnerai tout àTheure le nom du journal.
Je reprends : « Tout aristocrate, je veux dire tout « jeune homme de nature âne que vous jetterez « dans le troupeau des lignards, que vous forcerez, « pendant trois ans, à cette existence odieuse de la « caserne, aux promiscuités qui répugnent, — je « n'avais pas osé dire le mot tout à 1 heure, — à « toutes les choses qui révolteront son instinct, sou < éducation, sa délicatesse native, deviendra un en- « nemi, un ennemi de la République, et surtout uzi « ennemi de Tarmée. »
M. PxEYRB et d'autres membres à droite, -^ Nons voulons savoir d'où vient cet article I
D'autres membres sur les mêmes bancs. — Laissez donc, cela nous est bien indifférent !
M. Paul Bert. — C'est extrait du Figaro du 21 avril dernier. (Exclamations et rires à gauche et au centre. — Interruptions.)
A droite. — Quelle importance cela peut-il avoir ?
M. Paul Bert. — Oh I Timportance est pour moi fort médiocre.
M. LB Président. — Laissez parler l'orateur, messieurs.
M. Paul Bert. — On me dit : quelle importance cela a-t-il ? Une importance bien minime à mes yeux, mais peut-être très grande pour certain d'entre vous. Je n'ai du reste voulu prouver qu'une seule chose, c'est que, dans un très grand nombre d'esprits — je vous demande de ne pas protester et de songer à ce que vous avez entendu dire autour de vous — la préoccupation grave de laisser son enfant trois ans dans une caserne, soumis aux mêmes conditions que les enfants du peuple et vivant côte à côte avec eux, est pour beaucoup dans la campagne si énergiquement conduite. Cela n'est pas douteux. Si vous voulez discuter, on est toujours libre de le faire...
M. Raoul Duval. — La preuve du contraire, c'est ce grand nombre d'engagés volontaires de cinq ans sortis des familles auxquelles vous faites allusion.
M. Paul Bert. — Monsieur Raoul Duval, vous avez trop l'habitude des débats parlementaires et trop d'autorité à la tribune pour prolonger la discussion par des interruptions.
Messieurs, n'a-t-on pas dit ailleurs, puisque vous niez ces choses, qu'il n'était pas supportable de voir traiter sur un pied d'égalité l'étudiant de Sorbonne et le pâtre de Bretagne ?
Et n'a-t-on pas prétendu que cet étudiant perdrait, à ce contact inférieur, ce que vous voulez sauvegarder en lui, la dignité intellectuelle ? Cela n'a-t-il pas été répété sur tous les tons et sous toutes les formes ?
M. Ballue. — Oui ! cela a été dit même ici I
M. Paul Bert. — Eh bien, je dis que ces protestations sont précisément à l'inverse de la vérité.
Mais, revenant à mon raisonnement, je dis qu'il y a dans le service obligatoire pour tous un passif que j'ai indiqué, et un actif.
Je dis que dans cet actif vous devez mettre un élément que je ne veux pas oublier. C'est que ce jeune soldat, ce jeune homme de nature fine dont parlait l'article que j'ai cité, qui, peut-être, entrera à la caserne avec certaines répugnances, avec certains préjugés, en croyant y devenir un ennemi de l'armée et de la République, en sortira, je ne dirai pas en ami de la République, car la caserne n'est pas un lieu où Ton doive faire de la politique, mais en ami de l'armée et de ces enfants du peuple qu'il ne connaissait pas. {Très bien/ très bien !)
Messieurs, il y a un élément qu'on oublie trop quand on parle de celte Éducation nationale pour laquelle vous montrez tous le même dévouement et la même ardeur. On oublie que notre éducation publique en réalité, cette nation démocratique en deux .parties, en deux catégories.
A l'école primaire, aujourd'hui, à peu près aucun enfant de la bourgeoisie ne va s'asseoir sur les bancs.
Dans renseignement secondaire, pendant huit ans, ces jeunes enfants que vous voulez dispenser du service militaire sont isolés du peuple, isolés de leurs camarades du même âge. Dans la vie, ils ne se rencontreront plus avec ceux-ci qu'en qualité de supérieurs et d'inférieurs. Ils n'auront nulle part pu apprendre à s'estimer réciproquement, je veux dire à s'apprécier à leur véritable valeur. Et, si vous ne les mettez pas ensemble dans la caserne sur le pied d'égalité, si vous constituez un privilège pour ceux qui ont été déjà des privilégiés par l'éducation, vous attisez ce sentiment de jalousie et de dédain réciproques qui peut aller jusqu'à mettre en péril la paix publique. Que si, au contraire, ils vivent ensemble dans la caserne, ils apprendront à se connaître et à s'estimer, et vous aurez obtenu, comme le disait si éloquemment M. ,1e ministre de la guerre au banquet de Cahors, « l'union de tous les jeunes Français sous le drapeau de la République! >
Oui, vous n'avez qu'un seul moyen d'établir véritablement dans ce pays Tunité des esprits : ce moyen, c'est le séjour, uniforme et dans des conditions absolument égales, sous les drapeaux.
Je sais bien qu'on a dit que cette égalité n'était qu'un leurre. Eh bien, s'il y a des différences, ce n'est pas dans le sens où vous l'enteridez. S'il y a inégalité entre ces jeunes gens, dont vous avez défendu la cause, et la masse des fils d'ouvriers et de paysans, ce n'est pas celle que vous pensez. L'iné-
galité est au profit des enfants de la bourgeoisie, car il n y a pas parité entre le fils de Vagriculteur, de l'industriel, de l'avocat, qui quitte pour trois ans la maison paternelle, au risque de compromettre seulement l'avenir de sa clientèle ou son éducation personnelle, et le fils de l'ouvrier ou du paysan, qui laisse derrière lui une famille ayant besoin de son secours. (Très bien ! sur divers bancs à gauche.)
Je dis de plus qu'il n'y a pas parité, parce que le fils de l'ouvrier, habitué aux privations et aux fatigues, sera plus vite un soldat fait que le fils du bourgeois, plus tôt prêt pour la théorie.
Je dis qu'il n'y a pas parité entre celui qui doit tant à la société et dont vous voulez diminuer les charges, et celui dont la dette est moindre et à qui vous voulez imposer des charges plus lourdes.
M. LB Baron Reille. — Nous voulons diminuer les charges pour tout le monde I
M. Paul Bert. — Je dis que vous ne pouvez pas continuer à déclarer à ce pays que la part la plus lourde des sacrifices sociaux retombera toujours sur les épaules des déshérités sociaux.
On nous a reproché de faire une loi politique. Or, M. le ministre de la guerre s'expliquant sur cette loi, montrait la nécessité, au point de vue militaire., de garder dans Tarmée tous ces jeunes hommes pour encadrer les masses que vous fournira le peuple. Je n'ai pas l'autorité nécessaire pour le suivre dans cette démonstration; mais je déclare que j'ai bien le droit de m'occuper de politique à propos d'une loi militaire, et des intérêts généraux et sociaux.
Eh bien, messieurs, jusqu'à ce jour, le temps vous a manqué pour accomplir une grande partie du programme que vous vous étiez tracé. Dans le domaine de l'économie politique et des finances, vous n'avez pas pu faire ce que vous désiriez. Je vous demande au moins d'accomplir la partie de ce programme qui tient le plus au cœur de la Nation ; je vous demande de dégager la parole que vous avez engagée, et de ne pas vous laisser leurrer par ces intérêts qu'on fait briller devant vous, pas plus ceux de la haute culture intellectuelle que ceux de la richesse matérielle ; je vous demande de ne pas vous livrer à ce leurre, car il est certain que la France ne s'y tromperait pas et ne vous le pardonnerait pas. {Applaudissements à gauche,)
Messieurs, pour parler ainsi et pour paraître combattre des intérêts qui me sont aussi chers qu'à aucun d'entre vous, pour m'exposer ainsi à bien des colères, et ce qui me touche davantage, pour contrister beaucoup de mes amis, il faut que je sois soutenu par une conviction bien profonde. Elle est en effet très profonde, cette conviction ; j'ai la certitude que ce n'est pas seulement l'intérêt purement et étroitement militaire qui est en jeu ; ce n'est pas seulement l'intérêt politique, ce n'est même pas seulement l'intérêt social, c'est l'intérêt de la Patrie elle-même qui est attaché au sort de cette loi, qui est attaché à ce qu'il n'y ait aucune violation du principe d'égalité que vous avez voté.
M. Raoul Duval. — Je demande la parole.
M. Paul Bbrt. — Je dis qu'aucun esprit clair-
voyant ne peut se dissimuler que la France traverse une période plus périlleuse que toutes celles qu'elle a traversées depuis un siècle. Non, ni après Waterloo, ni même avant Valmy, elle ne s'est trouvée dans une situation aussi grave. Il ne s'agit pas seulement d'honneur militaire compromis, il ne s'agit pas seulement, comme à Valmy, de la Révolution qu'on veut étouffer : il s'agit, à mon sens, de l'intégrité même de la Patrie suspendue au sort d'une bataille. {Très bien ! sur divers bancs.)
Eh bien, si vous voulez prouver au monde que vous pouvez bien passer par une phase de défaites, mais que vous n'êtes pas, quoi qu'en ait dit je ne sais quel blasphémateur, dans la phase du démembrement, que vous n'abdiquez aucun droit, que vous ne renoncez à aucune espérance légitime, déclarez qu'il n'y a rien au-dessus de la Patrie, et montrez à l'Europe, par des mesures viriles, que vous êtes prêts pour tous les sacrifices, et que l'intérêt même des lettres et des sciences, du commerce et de l'industrie, n'est rien pour vous, lorsqu'il s'agit du sort, de l'honneur, de l'intégrité de la France. [Applaudissements sur divers bancs,)
M. Langlois. — Alors ne dispensez personne.
{Bruit,)
M. Paul Bert. — Messieurs, la situation est assez grave, et ce que je dis doit éveiller dans vos âmes des préoccupations assez sérieuses, pour que vous vouliez bien ni'accorder encore quelques instants d'attention. {Parlez ! parlez !)
L'autre jour, au cours de sa harangue, M. l'évêque
d'Angers a fait une antithèse entre la Grèce amoureuse du beau, éprise .du vrai et du bien, et Rome la batailleuse. {Interruptions à droite,) Il s'est livré à un parallèle éloquent, qui a depuis longtemps séduit bien des rhétoriciens. il n'a pas eu de peine à montrer que ridéal de la Grèce était supérieur à Tidéal de Rome.
Voix diverses à droite. — Il n'a pas parlé de Rome! — Il a parlé de Sparte et d'Athènes.
M. Paul Bert. — Alors, c'est M. Lenient qui a parlé de Rome.
Vous avez, mon cher collègue, opposé Athènes, l'artiste et la savante, à Rome, la guerrière. Vous auriez pu encore opposer à Rome, Carthage, flère de son commerce et de son industrie. Mais ce qu'il ne faut pas oublier, c'est la fin du parallèle, c'est que Rome, la batailleuse, a subjugué Carthage la commerçante et la Grèce artistique.
Aussi, lorsque je vous entends parler de ces intérêts des sciences et des arts, je vous dis : Primo vivere, deindephilosophari. Et j'ajoute: Souvenez-vous, quand vous évoquez ces souvenirs classiques, de Memmius à Corinthe, de Scipion à Zama..., et de de Moltke à Versailles ! (Très bien I très bien I et vifs applaudissements à gauche. — L'orateur y en retournant à son banc^ est félicité par ses amis,)
Dans la séance du 16 juin, la première partie de TamendementdeM. Durand, relative aux élèves de l'école normale supérieure, a été repoussée par 288 voix contre iOo.
Le Gouvernement retira aussitôt le reste de l'amendement.