RECRUTEMENT ET ECOLE POLYTECHNIQUE
Presque aussitôt après, la Droite, le Centre et les universitaires se sont réunis dans yn vote singulier, par assis et levé, sans débat, qui a enlevé à TÉcole polytechnique la situation favorable que lui faisait le projet de loi. Et cette coalition a amené ce résultat bizarre, dont se réjouissaient en riant ses auteurs, que les sous-lieutenants du génie et de Tartillerie devraient faire trois années de service en qualité de simples soldats.
On a espéré ridiculiser ainsi la loi et prendre la revanche de l'échec de TÉcole normale. Mais rira bien qui rira le dernier.
En effet, la conséquence pratiique de ce vote, c'est rassimilation, au point de vue militaire, des élèves de rÉcole polytechnique et des élèves de TÉcole de Saint-Cyr. Il n'est pas question de ces derniers dans la loi de recrutement ; les premiers sont maintenant dans la même situation. Le vote de la Droite et du Centre a transformé ipso facto l'École polytechnique en école exclusivement militaire.
Cette conséquence n'est point faite pour me déplaire. Je m'efforcerai même probablement, lors de la deuxième délibération, de la faire formuler nettement par la Chambre. L'École polytechnique fournirait alors seulement des officiers du ^énie et de l'artillerie; il n'en sortirait plus d'ingénieurs des mines, d'ingénieurs des ponts et chaussées, d'ingénieurs maritimes, d'employés du télégraphe, des manufactures de tabac, etc.
La situation exceptionnellement favorable que faisait la loi à ces jeunes gens destinés aux carrières
civiles avait assez justement excité la susceptibilité de certains membres de la Chambre. On avait comparé les élèves-professeurs, astreints à trois années de caserne, avec les élèves-ingénieurs, qui s'en tiraient au prix de deux ans de séjour dans les beaux bâtiments de la rue Clovis, et l'inégalité de traitement avait frappé beaucoup d'esprits. Seulement, au lieu d'en conclure à l'identification par le régime d'exception, la Chambre a ramené ces jeunes civils au droit commun. C'est, à mon sens, fort bien jugé.
WVWVWV«A/S
Mais, s'écrie-t-on déjà, où se recruteront ces élèves-ingénieurs nécessaires au service de l'État? Quoi I N'avons-nous pas les Écoles d'application, l'École des ponts et chaussées, l'École des mines, PEcole du génie maritime, où se fait cette éducation spéciale ? Dans l'état actuel des choses, ceux-là seuls peuvent y entrer qui sont élèves de l'École polytechnique et sortis dans les premiers rangs. Il n'y aura qu'à supprimer cette clause restrictive, dont les conséquences sont des plus fâcheuses.
Voyez en effet. Pour pouvoir être ingénieur des ponts ou des mines, il faut avoir été un des meilleurs élèves de l'École polytechnique. Pour entrer à cette école, où il trouverait porte close dès vingt ans, il faut que l'enfant ait rencontré un ensemble de conditions exceptionnellement favorables ; il faut que le goût des sciences mathématiques se soit développé chez lui de très bonne heure, dès l'âge de seize ans environ, que des professeurs de mérite aient pu le cultiver, que la situation et les volontés de sa famille
RECRUTEMENT ET ECOLE POLYTECHNlOUE 311
lui aient permis d'en tirer parti. Toutes conditions bien rarement réunies.
En d'autres termes, l'État s'est fatalement privé des services des hommes les plus éminents, s'ils n'ont pas pris, dès seize ans, la résolution de se préparer à l'École polytechnique, s'ils ne sont pas alors élèves de quelque grand lycée ou si quelque maladie les a arrêtés en route.
Les vocations tardivement éveillées, celles qui n'ont pu recevoir de bonne heure le secours d'une culture suffisamment intensive, sont perdues pour l'État et trop souvent pour la nation elle-même. Un Stephenson, un Fulton, un Watt, qui, à vingt ans, n'aurait pas réussi au concours, ne pourrait plus prendre place parmi les ingénieurs de l'État.
Bien mieux, les chemins de fer lui refuseraient toute situation importante ; les grands établissements industriels eux-mêmes le laisseraient végéter dans les rangs inférieurs. Car l'École ne s'est pas bornée à accaparer au profit exclusif de ses élèves les fonctions qui leur étaient primitivement destinées. Elle a étendu son monopole sur d'autres auxquelles elle prépare même très insuffisamment : les tabacs, les poudres, les télégraphes. De plus, l'État a favorisé l'entrée de ses ingénieurs dans les chemins de fer. Et il est de notoriété publique que, partout où pénètrent les élèves de l'École, Tesprit de corporation qui est si naturel à l'homme, les pousse k absorber le plus de places possible au profit des « chers camarades. »