ALSACIENNE
Mesdames, messieurs, et vous surtout mes enfants,
C'est bien malgré moi que je vous inflige un discours. Mais vous avez pu juger, par les paroles de votre excellent directeur, qu'il m'en a fait Tinj onction formelle. Au moins, je tâcherai que ce que je vais vous dire ait le moins possible la forme solennelle du discours. Un vrai discours, avec exorde et péroraison sonores, ordre médité, gradations savantes, périodes éloquentes, serait ici mal à sa place.
Vous êtes venus, en famille, vous réjouir d'un grand succès de famille, dont vous êtes tous auteurs, fauteurs, coopérateurs ; et il convient de garder à cette fête ce je ne sais quoi de discret et d'attendri qui sied aux fêtes de famille, et caractérise leurs joies intimes.
Et vous avez raison de vous réjouir! Pour ceux qui vous ont connus dans votre petit berceau de la rue des Écoles, que de progrès! que d'agrandissements ! quelle marche en avant I C'est votre rêve
INAUGURATION DE l'ÉCOLB ALSACIENNE 23
réalisé! Hoc erat in votis; plus, peut-être, et vous diriez volontiers avec Horace : Nous n'espérions pas tant,
Modas agri non ita magnas.
Mais les dieux ont fait davantage ; c'est bien. Ne demandons rien de plus, sinon de savoir en jouir :
Auctius atque Di mellus fecere : bene est. Nil ampliasoro, Maia nate, nisi ut propria baec mihi muaera fazis.
Et cependant, ainsi est faite Thumaine nature, que, au sein de votre succès, je ne sais quelle trace de mélancolie douce se laisse deviner. Elle perçait tout à l'heure, dans le discours de votre cher et sa» vant directeur. Si heureux qu'il se promette de l'être en ce petit palais, il ne parlait pas sans un soupir de ces modestes maisons, de ces « oasis de verdure », où l'École a, sous sa direction, grandi, lutté, triomphé. Et votre sous-directeur, dont Texcessive modestie cache mal une âme si tendre et si chB.\ide, .. {Applaudissements. ) Ohl ce n'est pas fini, vous allez applaudir encore — ... un esprit si fin et si sûr, demandez-lui, à M. Brœnig, s'il ne rêvera pas toujours à cette humble boutique où il a fondé TÉcole Alsacienne, où il Ta, toute petite, bercée et choyée, et où il l'a entendue dire : « Père, la maison est trop étroite; il faut sortir d'ici et chercher un logis plus vaste. » Demandez-lui si, lorsqu'il passe dans la rue des.Écoles, il ne jette pas de ce côté un regard attendri . C'est la première chambrette du jeune ménage ; la fortune est venue, la famille a grandi ; on habite une bonne, vaste, commode et un peu luxueuse
ÉDT
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INAUGURATION DE l'ECOLE ALSACIENNE 25
-^ge aux expériences efficaces, exemplaires, proban-
^> tentées et réussies par un établissement libre,
^Ors,. comme je me sentais très honoré de l'offre,
^ïtime je ne cherchais qu'à me laisser convaincre,
^î accepté, non pouç les raisons qu'on m'a données,
^^ais pour celles que je me suis données à moi-
■^ême. Voilà comme, avec un esprit un peu inventif,
^U arrive toujours à accorder aux autres ce que Ton
désire soi-même. {Ri7rs,)
Car, cet hommage, je suis heureux de vous le Tendre comme homme public d'abord, et- ensuite comme membre et comme défenseur de renseignement de l'Étal, de notre grande Université.
Oui, vous êtes un établissement d'enseignement véritablement libre. Vous êtes de ceux, si rares, qui, avec votre aînée l'École Monge, fournissez un actif au bilan de cette loi funeste de 1850, dont le passif formidable se résume en un mot : réparation en deux camps hostiles de la jeunesse française. Oui, vous étiez de ceux dont le souvenir et l'exemple gênaient et retenaient dans l'expression complète de leur pensée les hommes publics qui s'écriaient dans des discussions récentes : « La liberté d'enseignement, elle n'a produit en politique que la discorde, en pédagogie que l'abaissement des études I »
Car, bien au contraire de ceux qui s'efforcent, d'un effort qui serait criminel s'il était conscient, de couper la France en deux, vous, vous avez voulu rejoindre les deux moitiés de cette France, séparées par une opération sanglante. Au lendemain de nos
désastres, vous avez voulu recueillir les enfants qu'avaient chassés Torage, offrir un nid à ceux qui chantaient jadis sur le rameau brisé. {Émotion.) Aux triomphateurs qui croient qu'il suffit de tracer sur la carte, d'une main victorieuse, une ligne jalonnée de sentinelles et de forteresses pour changer les cœurs et faire oublier la patrie, vous avez répondu en créant cet asile où des exilés volontaires entretiennent et attisent un feu sacré, et d'où vos regards, lorsqu'ils quittent le livre, se tournent tout d'abord du côté de rOrient :
Et dulces vivens remioiscitur Ârgos.
Et il est arrivé, chose merveilleuse ! qu'en faisant œuvre de patriotes vous avez fait œuvre de pédagogues. Car, cette École Alsacienne, dont l'exemple a été de tant de poids pour déterminer la réforme de notre enseignement secondaire, elle a pris précisément pour modèle votre vieux Gymnase libre de Strasbourg. Si bien que notre chère Alsace, ne pouvant plus nous donner son sang ni sa richesse, nous donne encore sa pensée et son exemple. Ainsi votre œuvre a peut-être dépassé vos prévisions, sinon ;vos désirs. Tant il est vrai qu'à ceux qui aiment profondément la Patrie tout le reste est donné par surcroît! {Applaudissements.)
Oui, vous avez fait œuvre de pédagogues. Et avec quelle utilité, quelle efficacité I Ah I l'Université a besoin d'établissements semblables aux vôtres. Vous n'êtes pas des concurrents voulant, comme on a osé le dire, lui disputer l'âme de la France I Vous n'êtes
pas, — VOS statuts et vos actes en font foi,— des spéculateurs attirant et séduisant la jeunesse et les mères par de beaux ombrages, des réfectoires plantureux (Sounré's.) Vous êtes des auxiliaires de l'Uni" versité, faisant pour elle des expériences qu'elle ne ,peut et peut-être ne doit pas tenter elle-même.
L'Universitô est comparable à un vaisseau de haut bord, portant sous pavillon tricolore l'avenir et rhonneur de la Patrie. Quand il s'agit de manœuvrer parmi les hauts fonds et les récits des méthodes nouvelles, elle ne saurait s'aventurer, car elle tire beau" coup d'eau, et la responsabilité du commandant est trop grande. Elle a besoin de bateaux-pilotes légers et calant peu, qui peuvent aller partout, tâtant et jetant la sonde, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé le chenal navigable où peut s'engager la grande nef. Voilà l'office que vous avez fait, et, — vous pouvez le dire avec orgueil, — l'Université vous a suivi. Vous avez, elle et vous, fait votre devoir.
Maintenant, les chaloupes exploratrices, quand le chenal est trouvé, le navire les rappelle, les hisse à son bord et reprend ses matelots. Vous, vous ne voulez pas être hissés (Sourires), et vous avez raison. Vous voulez encore naviguer librement, et vous avez raison, doublement raison : d'abord, parce que si l'Université vous doit beaucoup, vous ne lui devez pas grand'chose, car elle ne met guère de bonne grâce à vous fournir vos équipages. Et puis, votre voyage n'est pas terminé, vos découvertes ne sont pas finies; vous n'êtes pas au bout de vos progrès, et vous cherchez encore, et vous trouverez encore, et vous chercherez toujours I
Et cependant, tous avez déjà beaucoup trouvé, beaucoup innova. M. Rieder vient de vous faire, et avec une autorité sans pareille, l'histoire de vos découvertes, de vos tentatives heureuses. La reprendre après lui serait une imprudence, peut-être une inconvenance. Je m'en garderai bien. Mais il est quelques points sur lesquels je crois devoir insister.
La plus importante de vos réformes pédagogiques, à coup sûr, c'est le retard apporté dans le début de l'étude des langues anciennes. Les enfants de neuf ans ne voient pas chez vous se dresser devant eux, dès l'entrée aux classes, le Rosa. Rosie et les conjugaisons rébarbatives. Avant de demander à vos élèves d'apprendre une langue qui n'existe plus, acte de résurrection qui exige de leur part ou le plus extraordinaire effort, ou le plus docile abandon de l'esprit, vous avez voulu que cet esprit fût déjà préparé et mûri par l'âge, par des études antérieures et surtout par celle d'une langue parlée. Car les langues sont faites pour être parlées; et vouloir intéresser un enfant, dès ses débuts, à l'étude d'une langue qu'il ne parlera jamais, qu'il n'entendra jamais parler, dont il n'aura jamais d'autres témoins que les livres endormis aux rayons des bibliothèques, c'est comme si, en histoire naturelle, on voulait, avant de lui enseigner quoi que ce soit sur les animaux vivants, l'intéresser aux squelettes et aux fossiles qui peuplent les vitrines des musées! Commencez, au contraire, par lui décrire les mœurs des animaux vivants, donnez-lui des notions sur leur
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anatomie, et tous ces restes informes s'animeront et sembleront aisément revivre sous ses yeux, [Bravos,)
Vous avez donc bien fait, TUniversité a bien fait de vous suivre dans cette voie. Mais voici ce qui me frappe surtout dans cette réforme. Je vous disais tout à rheure qu'en faisant œuvre de patriotes vous aviez fait œuvre de pédagogues. Eh bien, ici, en faisant œuvre de pédagogues, il se trouve que vous avez fait œuvre de patriotes, je veux dire de démocrates. Tant il est exact que les grandes vérités sont placées sur des sommets d'où elles embrassent les horizons les plus divers !
Oui, vous avez fait œuvre de démocrates. Car, savez-vous quel a été, dans le Conseil supérieur de l'instruction publique, l'argument dominateur, l'argument vainqueur, je puis le dire, développé par les hommes qui considèrent particulièrement l'éducation publique au point de vue social et gouvernemental ? Le voici : l'introduction du latin, dès le début des classes du lycée, creuse un abîme entre renseignement secondaire et l'enseignement primaire, entre la masse des enfants du peuple et ceux de là bourgeoisie. Comment l'élève distingué de nos écoles de village, lorsqu'il est au bout de ses études primaires, pourra-t-il entrer au collège et évoluer vers des régions sociales plus élevées ? Il a douze ou treize ans ; son âge le désigne pour la sixième, et là il rencontrera des" camarades qui, depuis deux ans, font du latin et même du grec. Peut-il les rattraper et marcheri dorénavant avec eux d'un pas égal? Non ; il lui faut redescendre, lui, grand garçon déjà,
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auprès des enfants de neuf ans, et il recule avec raison.
Ainsi, dans votre société démocratique, le recrutement des classes moyennes et supérieures est privé de ce contingent fourni par l'immence majorité de la nation : contingent formidable et par le nombre et par la valeur, et dont, à bref délai, on va pouvoir apprécier la force.
Car, grâce à la réforme dont vous et l'École Monge, que je vous associe en tous ces éloges, êtes les précurseurs, la forte instruction primaire de ces enfants d'élite leur permettra de prendre rang d'emblée avec les élèves de leur âge, et ensemble ils pourront commencer Fétu de des langues mortes. Vous aurez comblé le fossé et rétabli les vraies conditions de régalité sociale, laquelle consiste non pas à promettre, mais à donner efficacement à chaque citoyen les moyens d'occuper dans la société le rang auquel il a droit par son intelligence et sa conduite. Et com" ment serait-elle satisfaite si vous n'avez pas tout grand ouvert Taccès à l'instruction, en proportion des mérites?
Voilà donc un grand point, et c'est une bonne fortune que de voir les avantages pédagogiques coïncider ainsi avec les avantages politiques. Je m'en réjouis et m'en félicite avec vous.
Il est une autre réforme sur laquelle je suis d'ac* cord avec vous, et que l'Université a également empruntée à votre programme : c'est la,grande part donnée aux sciences dans l'enseignement, même, — je dirai surtout, — dès les classes de début.
Vous avez parfaitement défini, Monsieur le Directeur, le côté utile et pratique de renseignement des sciences. Vous dites, avec une haute raison, dans votre dernier rapport annuel :
« Nos élèves doivent être prêts à entrer immédiatement dans la vie pratique, ou du moins dans les études spéciales qui pourraient les y mener en peu de temps. Sans cette base solide ils risqueraient d'être inférieurs, une fois arrivés au terme de leurs études classiques, aux jeunes gens de leur âge qui seraient allés à un but moins élevé par la route plus simple de l'enseignement primaire et de renseignement spécial. Combien, en effet, n'a-t-on pas vu de ces bacheliers de l'ancien système, qui, faute d'avoir acquis dans leur enfance des notions usuelles nécessaires à tous, n'ont été que des hommes inutiles et déclassés? »
Et vous ajoutez avec non moins de sagesse :*
« Pour avoir en eux l'étoffe d^hommes utiles et pratiques, nos élèves n'en seront pas moins prêts à aborder les études supérieures qui, par un chemin plus long et plus difficile, les conduiront à cette culture générale, plus haute et plus délicate, qui doit former l'élite intellectuelle de la nation. »
Tout cela est très bien. Mais, pardonnez-moi de le dire, cela est incomplet. Si l'étude des sciences n'avait d'autre avantage que de permettre au jeune bachelier d'être plus tôt prêt pour les exigences de la vie pratique, et de ne se pas laisser tout d'abord distancer dans le commerce, l'industrie, les finances, par les concurrents qui n'auraient pas reçu l'éducation
classique, ce serait quelque chose, à coup sûr, mais le bénéfice serait médiocre. Et, en tout cas, ce n*est pas sa recherche qui a soutenu les défenseurs de renseignement scientifique dans une lutte qui n'a été ni sans difficultés, ni sans grandeur.
Non ; en plaçant Tétude des sciences naturelles et expérimentales au début de l'enseignement secondaire, en exigeant que les jeunes intelligences, dès leur éveil, contemplent le splendide spectacle des découvertes scientifiques, nous n'avons pas eu pour but principal de leur aplanir les difficultés pratiques de la vie. Non, ce que nous avons voulu, c'est perfectionner leurs sens, discipliner leur esprit, exercer leur raison. Apprendre à bien voir, à voir juste, à ne voir que ce qui est, et à voir tout ce qui est, n'est pas chose facile; or, c'est là ce qu'enseignent, au plus haut degré, les sciences d'observation. Mettre de l'ordre dans les idées, placer chaque chose selon sa valeur, dans sa perspective vraie, n'est pas chose facile non plus; or, la méthode des sciences naturelles y habituera l'enfant. Prouver aux autres tout ce qu'on affirme soi-même, exiger des preuves pour les affirmations des autres, savoir même ce qu'est une preuve, est chose plus difficile encore : attendez tout, dans ce domaine, de la forte éducation des sciences physiques et chimiques, et ne craignez rien d'elles : car c'est leur grandeur et leur force d'enseigner la non-crédulité sans enseigner le scepticisme, ce suicide de la raison ! {Applaudissements.)
Voilà pourquoi nous avons voulu que l'enseignement des sciences pénétrât en toutes ses régions notre
enseignement secondaire. Il ne s'agit pas seulement de préparer plus vite etplus tôt des industriels ou des agriculteurs ; il ne s'agit pas, surtout, de faire de nos enfants des compteurs d'étamines, de pattes ou d'antennes, des nomenclateurs de réactions chimique^; il s'agit de leur donner,[si Ton peut ainsi parler, un instinct intellectuel particulier, qu'ils appliqueront dans toutes les circonstances de leur vie et qui résistera aux crédulités séduisantes, aux entraînements soudains des sentiments et des passions.
Et cela sans détruire, je dirai même sans affaiblir le sentiment et la passion. Quel triste perfectionnement ce serait que de fabriquer un homme dont le cœur ne battrait plus! C'est pourquoi l'étude des sciences seules serait insuffisante et dangereuse; et c'est ici que l'étude des lettres reprend sa puissance et son rang suprême. Les sciences ne sont qu'éducatrices de l'esprit ; les lettres sont moralisatrices. Celles-là enseignent le vrai ; celles-ci le beau et le bon. Il faut leur alliance à toutes deux.
Si vous me permettez de me rappeler que je suis physiologiste, je vous dirai : Les sciences sont comme le squelette dont la savante mécanique donne à la fois solidité et souplesse. Les lettres sont les muscles et la peau qui apportent la force, la forme, la beauté, la sensibilité. Sans les muscles et la peau, le squelette n'est qu'une sèche et inerte architecture ; sans le squelette, les muscles manquent de point d'appui et les formes s'affaissent. Os, muscles et peau font l'être vivant supérieur, vigoureux, agile et délicat. Sciences et lettres formeront un esprit fort et disci-
plinéy une imagination hardie et pondérée, un cœur généreux et prudent. {Applaudissemenls,)
Mais c'est trop insister sur ce point, et le temps me manque pour vous parler de vos autres réformes dans le domaine de l'enseignement. Cependant, il est un problème pédagogique que vous avez résolu avec trop de succès pour que je ne vous en félicite pas du fond du cœur.
Je veux parler de vos relations avec vos élèves, de votre discipline et de ses conséquences, vos récompenses et vos punitions. Ici vous êtes bien en avant de l'Université, et je ne sais vraiment quand elle vous suivra.
Et cependant qu'avez-vous donc fait, sinon introduire la méthode scientifique dans la discipline, à la place de l'empirisme dogmatique? A l'absolu, qui s'impose par l'autorité et devant lequel l'élève se courbe, souvent avec de secrètes révoltes, vous avez substitué le relatif, qui démontre et se fait accepter par la raison. Votre discipline est fondée non sur la crainte du maître ou l'obéissance passive à la règle édictée, mais sur le culte du devoir, le respect de soi-même, le sentiment de la responsabilité et de la solidarité, la salutaire préoccupation du jugement des hommes sages. Et vous avez eu raison, car le maître passe, la règle s'efface, mais le souci de la dignité personnelle ne disparaîtra pas.
Aussi, plus de punitions barbares et ridicules; plus de retenues, de piquets, de pensums. La suppression des bonnes notes, la réprimande du directeur, accentuée s'il est nécessaire dans la famille qui se confond.
INAUGURATION DE l/ÉCOLE ALSACIENNE 35
ainsi avec l'école, Texclusion temporaire, enfin le renvoi pour les incorrigibles, voilà votre hiérarchie pénitentiaire. Et, Texpérience a prouvé combien elle est efficace, car vous n'avez eu que bien rarement recours à l'éventualité dernière.
Mais ce que j'admire le plus en tout ceci, ce sont vos récompenses. Plus de concours, plus de prix I Dans cette France où l'éducation publique semble prendre à plaisir de cultiver et de développer nos défauts naturels, vous avez eu les premiers le courage de supprimer tout cet appareil vaniteux et sonore. Vous ne vous livrez pas à la fabrication de ces petits monstres scolaires {Sourires)^ habiles à conquérir le prix de vers latins ou de thème grec, et incapables en toute autre matière. Chez vous, le héros au jour des récompenses ne sera pas celui qu'auront favorisé des qualités brillantes ou des hasards heureux. Les dons spontanés de la nature ne suffisent pas, et il faut encore l'assiduité au devoir quotidien. L'ensemble des notes s'applique à toutes les branches du savoir, à tous les incidents de la vie scolaire. Vous ne vous efforcez pas d'établir une hiérarchie trop souvent illusoire, parfois injuste, toujours puérile. Et quand arrive le jour du jugement public, vous dites, avec une simplicité qui a sa grandeur : Ceux-ci ont très bien fait, ceux-ci ont 6iVn, ceux-ci ont assez bien fait leur devoir.
Et vous atteignez ainsi un double résultat. D'abord, vous n'habituez pas Tenfant à croire qu'il suffit d'une rencontre heureuse, d'un effort passager, d'un succès d'un Jour, pour mériter d'être honoré entre tous;
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mais vous lui enseignez qu'il faut l'action suivie et persistante, le bon vouloir et le bon agir de tous les instants. Ah! si nous avions le temps et si c'était le lieu, combien il serait curieux de montrer comment et pourquoi votre méthode est celle des pays protestants, tandis que les concours et les prix, comme aussi la discipline autoritaire, appartiennent essentiellement au génie catholique I Mais en passant sur ce point délicat, je demande à tout esprit sincère laquelle des deux méthodes est la plus juste, laquelle est la plus propre à former des citoyens laborieux et joyeusement serviteurs de la loi, laquelle constituera une société où le vrai mérite, où la vertu, pour prendre un mot qui a vieilli, conquerra le plus sûrement sa place?
En même temps, vous avez fait autre chose. Chez vous, Tenfant laborieux ne se sent pas, comme ailleurs, fatalement dépassé par l'élève brillant. Il sait que son mérite sera mesuré en partie à la peine qu'il se donne. lisent qu'il est traité suivant la justice; il ne se croit plus abandonné; il s'efforce, il arrive.. De là, — comme aussi sans doute de votre discipline basée sur la raison, — de là résulte, je pense, cette allure joyeuse, cet air de gaieté et de santé de l'âme que j*ai souvent constaté et admiré chez vos jeunes enfants. Hélas I j'ai tant vu d'écoles où Ton s'ennuie I Mais la vôtre est là pour montrer que le bonheur vient du sentiment de la dignité, se développant au sein de la liberté et sous Tégide de la justice. {Bravos.)
Que de choses j'aurais encore à vous dire! Mais
c'est déjà trop abuser. J'aurais aimé cependant à insister sur ce grand fait que vous, parmi lesquels on peut compter, je le sais, tant d'âmes profondément religieuses, pieuses même, vous avez été les premiers à éloigner résolument et entièrement de votre École l'enseignement religieux. Vous avez laissé à chacun son rôle, sa compétence, sa responsabilité : au professeur laïque les vérités scientifiques et démontrables, au prêtre celles où la foi devient nécessaire. Et cette laïcisation que nous réclamons pour les écoles de rÉtat, vous n'y avez vu, comme nous, qu'une marque de respect pour la liberté de conscience et la sincérité des croyances. {Assetitiment.) Je voudrais que les hommes honnêtes et convaincus qui, à quelques pas d'ici, dans la salle dorée du Luxembourg, se sentent anxieux et hésitent à voter la loi si sage et si libérale déjà adoptée par la Chambre, vinssent visiter votre école, interroger vos élèves et surtout leurs parents. Je voudrais que ma voix eût assez de force pour traverser l'espace, pour les adjurer de ne pas écouter de bruyantes protestations où les convictions religieuses sont pour peu de chose, et d'apprécier à sa haute valeur l'expérience faite par l'Ecole Alsacienne.
J'ai terminé, messieurs, bien tard sans doute à votre gré ; mais votre bienveillance a été ma complice. Je ne voudrais cependant pas me taire sans relever ce qu'a dit votre excellent directeur du désintéressement des fondateurs, actionnaires et obligataires, de votre chère École. J'espère qu'elle n'aura pas besoin de faire longtemps appel à ces
sentiments généreux. Je le désire, car il est nécessaire qu'une bonne action ne soit pas une mauvaise affaire. Cela est nécessaire, pour l'exemple d'abord, pour la durée ensuite : car si Ton fonde avec le dévouement, on n'entretient qu'avec l'intérêt.
Mais quoi qu'il advienne, je veux les féliciter et les remercier, car ils ont bien mérité de ceux qui profitent de rinstruction ici donnée; car ils ont bien mérité de l'Université, et, j'ose le dire comme homme public et représentant de la Nation, ils ont bien . mérité de la.Patrie. {Applaudissements prolongés.)
(9 juin 1881.)
DISCOURS Prononcé a la distribution des prix des écoles
COMMUNALES DE FILLES DE LA VILLE D'AUXERRE Mes ENFANTS,
Je vais commencer par vous faire une confidence* Mon vieux camarade, M. Claude, excellent adjoint de notre excellent maire, est venu avant-hier me prier de faire, en son lieu et place, le discours fatal de la distribution des prix. Comme il se trouve que je n'ai rien à faire (rires) et que je le sais très chargé de besogne {nouveaux rires), j'ai accepté. J'ai même accepté avec plaisir, non seulement parce que je le débarrassais d'un surcroît de travail, mais surtout parce qu'après m'être adressé Tannée dernière, à
cette place même, à vos frères et cousins (1), je n'étais pas fâché de m'adresser à vous. Seulement, j'ai changé de batteries, de méth.ode.
En parlant aux jeunes garçons, j'avais cru pouvoir être familier, il y en a même qui ont dit amusant, ce dont je m'excuse, car c'est tout à fait contraire aux principes et à la tradition. Cette année, parlant à vous, jeunes filles, je ne serai pas-amusant, au contraire, je vais être sérieux, ennuyeux peutêtre. {Rires.) Et comme Tennui est bien supérieur à l'amusement, étant chose grave, ce sera ma manière d'exprimer tout d'abord ma conviction, à laquelle va être consacré ce discours, que non seulement la femme est égale à^Thomme, mais que les petites filles sont supérieures aux petits garçons. {Rires et applaudisseme7its.)
Voilà une vérité qui, jusqu'à ce jour, n'a pas été souvent exprimée, que je sache, sijamaiselleTaété, dans le langage officiel. Voltaire a bien dit, il y a plus de cent ans : « Les femmes sont capables de tout ce » que nous faisons, et la seule différence qui est entre » elles et nous-, c'est qu'elles sont plus aimables. > Et une femme d'un charmant esprit et d'un grand cœur, M"*' de Girardin, renchérissant sur Voltaire, n'a pas craint de s'écrier : « Sur cent hommes, vous » en trouverez deux spirituels ; sur cent femmes, » vous en trouverez une bête. » {Rires.) Ce qui est sans doute vrai pour les femmes, mais paraît un peu exagéré pour les hommes.
Bien d'autres apôtres, éloquents, spirituels, sé-
(1) Voir LeçonSf Discours et Conférences. Paris, Charpentier.
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rieux — et même ennuyeux — de la cause féminine, ont eu beau apporter en témoignage et dos raisonnements et des faits, la femme est restée inférieure à Vbomme rlans toute notre organisation sociale. Moins de droits et plus de devoirs, telle est la situation que nos lois lui ont faite. Incapable et mineure pour le Code civil, elle ne retrouve l'égalité que devant le Code pénal. (Applaudissements.)
Dans le dumaine de l'instruction publique, cette iniquité sociale s'est traduite jusqu'à ce jour d'une façon criante. Nous avons pour les garçons des écoles de tous degrés, des collèges, des lycées, des facultés, des écoles professionnelles, des écoles normales, entretenues aux frais de la nation. Pour les fliles, tout s'arrête au degré primaire. Et encore, ces écoles de filles, on les fonde, on les organise, on" les dote comme on peut, et l'école des garçons jouit déjà du superflu quand on a commencé à accorder à l'autre le nécessaire.
« L'éducatisn des allés, disait Balzac, comporte " des problèmes si graves — car l'avenir de la nation » en dépend — que, depuis longtemps, l'Universitéde » France s'est donné la tâche de n'y point songer. »
Presque rien n'est changé depuis le temps où Fénelon s'indignait qu'on ait « une si haute idée de » l'éducation des garçons, tandis que, pour les filles, » il ne faut pas qu'elles soient savantes; et la curiosité » les rendant vaines et précieuses, il sufllt qu'elles > sachent gouverner leurs ménages et obéir à leurs » maris... sans. raisonner. » {Rires.)
La République, qui doit être en toutes choses la
mise en œuvre de la Justice, a décidé de mettre fin à cette injustice, aussi absurde que dangereuse ; et rUniversité de France ne méritera plus, désormais, le reproche que lui jetait à la face le célèbre moraliste. La législature qui vient de finir a décrété deux grandes choses, deux grandes créations : celle des Ecoles normales de filles, celle de TEnseignement secondaire des filles. C'est sur les raisons et les conséquences de cette révolution, — car c'en est une qui se prépare, — que je voudrais, Mesdames et Messieurs, attacher pendant quelques instants votre attention .
Gomment se fait-il qu'un pareil état de choses ait si longtemps duré ? Comment l'ignorance de la femme a-t-elle pu être systématiquement organisée dans une nation où la femme a joué de tout temps un si important rôle ?
Ce serait là une ancienne et étrange histoire, et qui nous amènerait à demander des comptes bien sévères à la puissance qui, jusqu'à ce jour, a dominé notre enseignement public. Les dédains des docteurs de l'Église pour celles dont Bossuet disait : « Les > femmes n'ont qu'à se souvenir de leur origine, et, » sans trop vanter leur délicatesse, songer, après » tout, qu'elles viennent d'un os surnuméraire » (Rires) ; les paroles méprisantes du livre sacré : « Du » vêtement vient la mite, de la femme le mal de » l'homme », ont établi et consacré dans la société et, par suite, dans l'enseignement, l'infériorité des filles d'Eve, de celle qui, la première cependant, avait eu le courage de goûter le fruit de l'arbre de
science. Si bien que Fénelon lui-même, le révolutionnaire auteur de YÉducation des flUes, s'excuse de ses hardiesses et dit :
« Retenez Tesprit des filles le plus que vous pourrez » dans les bornes communes ; et apprenez-leur qu'il » doit y avoir, pour leur sexe, une pudeur sur la » science presque aussi délicate que celle qui inspire » rhorreur du vice. »
Et sur quoi, cependant, — si nous laissons de côté la malédiction au sortir de i'Éden, — sur quoi se base cette thèse de rinfériorité féminine, dont on a fait un dogme social ? L'observation des faits journaliers, les enseignements de l'histoire, qui nous montrent si grandes presque toutes les femmes qui ont régné, la place prise par les femmes dans la littérature et les sciences, ne sont ce pas autant de protestations? Et cependant, suivant la juste remarque de Montesquieu : « Nous avons employé toutes sortes » de moyens pour abattre leur courage. » El le grand homme d'État ajoutait: « Les forces seraient égales > si l'éducation rétait aussi. Éprouvons les femmes y> dans les talents que l'éducation n'a point affaiblis, » et nous verrons si nous sommes forts. »
Cette épreuve. Mesdames et Messieurs, a été généralisée déjà dans les collèges d'Amérique, de Suisse et de Russie (car nous avons des leçons à recevoir sous ce rapport, même de la Sibérie), et elle a été favorable aux femmes. Grâce à la République, on pourra la faire en France d'ici à peu d'années. Car, avant qu'il soit dix ans, la France, j'en ai la ferme espérance, et il ne dépendra pas de mes efforts que
cette espérance se réalise plus tôt encore, comptera des collèges de flUes aussi nombreux que ceux des garçons. Et j'espère bien que notre ville d'Auxerre va donner l'exemple I Elle a eu l'honneur de se placer au premier rang, quand il s'est agi, il y a quelques années, d'ébaucher dans des cours publics l'enseignement secondaire des filles. Je l'exhorte à s'y maintenir en fondant, Tune des premières, un vrai collège de filles — internat ou externat, il m'importe peu — mais un vrai collège, organisé et doté en locaux, en budget, en professeurs, comme son collège de garçons, prêt, en un mot, pour donner renseignement que vient de décréter la loi récemment votée par les ChSLmhves. {Applaudissements,)
J'exhorte également notre municipalité à ouvrir gratuitement ce collège de filles, comme elle Ta fait pour son collège de garçons, aux élèves de nos écoles primaires, à celles d'entre vous, mes enfants, qui se seront distinguées dans leurs études. Et le nombre de ces élèves-filles devra bientôt être plus grand que celui des élèves-garçons. Cela, pour deux raisons.
La première, c'est que le fils de l'artisan est bientôt réclamé par les nécessités de l'apprentissage, et souvent doit quitter de bonne heure la maison paternelle, ce qui empêche le père de famille de profiter des avantages offferts par la bourse municipale ; tandis que la fille reste dans la famille, généralement beaucoup plus libre de son temps, et pendant une période plus longue. La seconde raison, c'est que l'instruction donnée dans les collèges de filles, n'ayant pas à tenir compte des routines classiques,
sera, bien plus que celle des collèges de garçons, de nature à satisfaire aux justes exigences de la majorité de la Nation.
Car, débarrassée du souci de cet enseignement du latin et du grec, qui devrait ne s'adresser qu'à une minorité et que les programmes universitaires imposent à la majorité, cette instruction comprendra renseignement de la morale, de Thistoire, de la littérature et des langues vivantes, c'est-à-dire de ce qui répond aux nécessités de la vie pratique et du développement intellectuel.
Si bien que les classes aisées de la société compteront autant de femmes instruites que d'hommes instruits, et les autres classes plus peut-être,au grand bénéfice de la famille et de la nation, s'il est vrai, comme je le crois, et comme l'a dit il y a longtemps Shéridan, que <r de la culture de l'esprit des femmes » dépend la sagesse des hommes. > [Applaudisse-' ments,)
Je sais bien que les partisans de l'ignorance des femmes se déguisent en champions des vertus féminines et s'écrient: Tant de science va gâter la femme ! Vous allez en faire une pédante, dédaigneuse du ménage et des soins quotidiens de la famille ! Elle perdra, sur les bancs, parmi les livres et les expériences de physique, cette grâce suprême, ce charme délicat qui fait sa vraie puissance. Sous prétexte d'une égalité qui n'est qu'un leurre, vous la faites descendre du trône sur lequel nous l'adorions. Et ils reprennent les lamentations du vieux Chrysale des Femmes savantes, qui, lui, du moins,
était sincère et ne voulait dans sa femme qu'une servante économe et obéissante.
En vérité, il semble inutile de répondre à ces banalités. L'expérience dans tous les pays où l'on s'est occupé d'instruire les femmes, et en France même, a suffisamment prouvé que l'étude ne leur fait rien perdre des qualités par lesquelles elles se distinguent du sexe laid. Elles portent fort bien Tinstruction, comme elles portent toutes choses. Le pédantisme est trop disgracieux pour être commun chez les femmes, et trop souvent ceux-là mêmes qui la leur reprochent par hypothèse sont là pour prouver que c'est un vice tout masculin. {Rires et applaudissements.)
Mais enfin, quand il en serait ainsi ? Quand la femme instruite arriverait à ne plus attribuer la même importance à des préoccupations que l'homme admire chez elle et trouverait ridicule chez lui; quand elle se dirait, avec un moraliste, qu'il vaut mieux avoic une robe mal faite qu'une tête vide; quand même l'étude la rendrait aussi gauche, aussi laide et aussi pédante que l'homme, serait-ce une raison pour la lui refuser ? N'y a-t-elle pas le même droit que l'homme ? Le devoir de la famille vis-à-vis de l'enfant, de la société vis-à-vis de ses membres, change-t-il suivant le sexe? Et accepterionsnous donc la parole de ce sauvage qui, interrogé s'il avait des enfants, répondit : « Non, je n'ai que des filles?» Qu'on ose le dire alors: mais qu^on ne se pose pas en défenseurs des prétendues supériorités féminines et qu'on n'affecte pas un respect qui n'est que le déguisement du mépris.
Et que feront, disent d*autres sages, que feront les femmes de tant d'instruction ? — Mais que faitesvous vous-même de celle que vous avez reçue aux frais de la Nation? D*abord, elles y trouveront, comme vous, ces jouissances intimes et continues, qui dans les épreuves de la vie sont un soutien et peuvent devenir une consolation. Et puis elles en tireront bon parti dans toutes les situations où les placeront les hasards de l'existence : vous leur aurez donné une arme, la plus puissante de toutes, pour les combats de la vie : elles s'en serviront comme vous vous en servez vous-mêmes. Mais, s'écrient les alarmistes, les femmes vont venir exercer les professions des hommes, faire concurrence aux hommes! Oui et non. Soyez tranquilles ! Elles ne feront concurrence aux hommes que là où les hommes ont pris leur place en vertu du droit du plus fort. L'égalité n'est pas Tidentité : si elles sortent de leur rôle, réchec les attend ; mais elles réduiront Thomme à rentrer dans le sien. Et, en vérité, dans une société où des hommes se sont faits couturières et modistes, il est au moins bizarre d'entendre parler de la concurrence des femmes ! On a dressé l'ignorance des femmes comme une barrière, comme un droit protecteur de l'industrie des hommes ; la République est libre-échangiste: il faut que cette barrière tombe. {Applaudissements.)
Et quand elle sera tombée, grâce au développement donné aux écoles primaires de filles, grâce à la création des collèges de filles, ce n'est plus seulement l'égalité dans l'accession aux professions di-
verses, c'est une part plus considérable de Tégalité civile que les femmes seront en droit de réclamer au législateur. Ouvrez notre Code civil, si admirable pourtant. Partout, il fait de la femme une mineure, une incapable ; il lui enlève même la tutelle de ses enfants, s'il plaît ainsi à son mari mourant ; pour les autres tutelles, pour les conseils de famille, il lui en interdit l'accès et la place sur le même rang que « les incapables, les infidèles, les gens d'une incon- » duite notoire, les condamnés à une peine afflictive » et infamante. »
Ce sont les termes mêmes des articles 442, 443 et 444.
Puis, par une contradiction étrange, cette femme à qui son incapacité légalement pfoclamée devrait garantir un certain degré d'irresponsabilité, le Code pénal ne la distingue plus de Thomme quand il s'agit de la frapper : ses crimes, ses délits, sont punis des mêmes peines que l'homme, et l'on inscrit même pour elle des délits et des crimes spéciaux. [Mouvement,)
Cet incroyable illogisme n'a pas d'excuses. Si la femme est inférieure à l'homme, ayez pour ses fautes une indulgence particulière. Si elle ne Test pas, rendez-lui l'égalité des droits en lui imposant celle des devoirs. — Mais, dit-on, ces droits, elle ne saura pas s'en servir. — Et nous répondrons triomphalement encore : Apprenez-lui à s'en servir, instruisezlà. Ne laissez pas croire qu'après avoir fait de l'ignorance de la femme une excuse, vous en voulez faire un moyeu.
Ainsi pressé, le moderne Chrysale s'échappe et s'exclame : « Vous voulez donc que les femmes fassent de la politique?» — Mais, ô monami^ est-ce que vous croyez qu'elles n'en font point aujourd'hui? (Rires.) Et peut-il se faire qu'elles n'en fassent point dans un pays de suffrage universel, où leurs pères, leurs frères, leurs amis s'agitent incessamment dans la participation aux affaires publiques? Sous un gouvernement personnel et autoritaire, les femmes peuvent s'isoler de la politique. Sous un gouvernement démocratique et libéral, cela est impossible, parce que la politique vient les chercher jusqu'au foyer domestique.
Et d'ailleurs, n'est-il pas légitime qu'elles en fassent ? Ne ressentent-elles pas autant que l'homme les joies et les douleurs de la Patrie ? Elles, qui tiennent la bourse du ménage, n'apprécient-elles pas le poids de l'impôt? Dans l'incendie et le bombardement, Tobus prussien les distingue-t-il des hommes ? La faim, le froid, la misère des villes assiégées leur sont-ils moins sensibles ? Et si l'homme risque de se faire tuer à la frontière, n'est-ce pas leur propre sang à elles, et le plus précieux, que leurs fllsy vont verser ? (Applaudissements . )
Vous n'y échapperez pas : les femmes font de la politique, et il faut qu'elles 'en fassent! — Mais, dit Chrysale, elles en font de mauvaise ! — Je vous raccorde, mais à qui la faute ? Qu'avez- vous fait pour l'instruire, pour chasser de son esprit les crédulités et les fantômes ? En quoi l'avez-vous associée à votre vie, à vos aspirations ? Vous l'avez abandonnée à
rennemi, et vous vous étonnez que Tennemî s'en ^erve contre vous ? Car il la guettait, et ce que vous ne faisiez pas, il le faisait, lui. L'instruction que vous refusiez à la femme, au nom de TÉtat, il là lui donnait, au nom de qui, vous le savez ; et quelle instruction, vous le savez aussi !
Les légitimes désirs d'activité extérieure et de sage indépendance, comprimés par votre Code civil, il les flattait, il les satisfaisait par ses mille associations et confréries. Vous n'avez pas même su faire entrer la femme dans les conseils de vos hôpitaux; il lui a mis en mains, lui, ses sociétés de bienfaisance et de politique mêlées, utilisant avec une merveilleuse habileté cette admirable et infatigable bonté qui est le fond même de sa nature. Il l'honore, lui, au moins dans les manifestations extérieures, car, en son particulier, et lorsqu'il écrit pour les siens, vous ne sauriez croire avec quel mépris jaloux il en parle ! Vous, vous l'avez dédaignée î Et vous dites : elle fait de mauvaise politique ? Il fallait lui apprendre à en faire de la hounel (Applaudissements,)
Nos collèges y pourvoiront. Car ces choses vont changer. Ainsi le veulent et lajustice républicaine et l'intérêt de la République. Car la femme seule pourra vaincre la femme. A ses débuts héroïques, la religion chrétienne eut pour principal appui, pour ressort le plus puissant, l'influence des femmes. C'est qu'elle les affranchissait de la servitude antique, et leur promettait, comme à l'homme, les béatitudes de l'autre monde.
La République veut la faire sortir d'une condition
sociale injuste, et lui promet, comme à Thomme, Taccession à la liberté en ce inonde sublunaire. La femme s'est faite chrétienne parce qu'on lui annonçait régalité céleste par la foi. Elle se fera républicaine parce que nous lui donnerons l'égalité terrestre par rinstruction. (Applaudissements,)
C'est dans cette espérance que je me suis dévoué à cette grande cause de renseignement des femmes. Je suis sûr, en y travaillant, de faire les affaires de la République, puisque ce seront celles de la justice.
Mes enfants, je vous avais promis d'être ennuyeux. J'ai la conviction d'avoir, comme toujours, bien tenu ma parole. Mais si quelque jour, devenues grandes, ce que je vous dis aujourd'hui vous tombe sous les yeux en lisant quelque ancien journal, vous vous direz, j'en suis sûr : « Ce vieux monsieur-là {rires)^ je me le rappelle, il nous a fait passer un bien mauvais quart d'heure ; mais c'est égal, il avait raison, et il nous aimait bien. » (Applaudissements prolongés,)
&0 août iSSi.)
M. Paul Bert, au moment de quitter le ministère de Tintruction publique, reçut la visite des directeurs chargés des divers services de cette administration.
En réponse à leurs adieux, il leur adressa ralloculion sui- / vante :
Messieurs les directeurs.
Je dois TOUS adresser à mon tour, en vous disant
NEUF SEMAINES DE ^nNISTERE 51
adieu, des paroles de regrets et des remerciements. Je regrette de n'avoir pu pousser plus loin Tétape que nous avons commencée ensemble ; je vous remercie du concours que vous m'avez prêté pour notre commune entreprise, et qui plus d'une fois a eu le caractère d'une initiative véritable. C'est grâce à cette convergence de nos efforts qu'il nous a été possible, en deux mois de travail, de marquer la trace de mon passage ici par des mesures qui sans doute sont en elles-mêmes surtout des mesures de détail, mais qui suffisaient déjà à fixer les lignes générales de notre plan de conduite.
Ici, dans ce domaine de l'Éducation nationale, je n'avais pas, comme dans l'autre département ministériel que M. le Président de la République m'avait fait l'honneur de me confier, à remonter un courant ou à en rectifier la direction. Il suffisait de poursuivre sur une route déjà ouverte, en imprimant à la marche des affaires une allure active et invariable, qu'elle ne perdra pas désormais, je l'espère.
C'est dans cet esprit que j'ai dû d'abord me préoccuper du personnel de l'administration centrale. Il importait d'en assurer la bonne composition, la fidélité absolue et profonde à nos institutions, en même temps qu'il était nécessaire^de l'accroître par la création de bureaux nouveaux destinés à répondre à des besoins et à des développements nouveaux. J'ai satisfait et aux exigences d'une saine politique et à vos légitimes demandes par une épuration sévère et une réorganisation totale de vos services. Du même coup, j'ai pu procéder à une amélioration
depuis longtemps reconnue nécessaire et toujours Jugée impossible, de nos fonctionnaires, si laborieux et si dignes d'intérêt. Tous ces perfectionnements se sont, au surplus, exécutés sans qu'il en coûtât rien au budget ; bien plus, il nous a paru, en dernière analyse, que le crédit supplémentaire réclamé des Chambres par mon honorable prédécesseur devenait moins nécessaire, et nous étions résolus, vous le savez, à proposer aux Chambres d'en faire l'économie, au moins pour partie.
Dans la distribution des faveurs diverses dont dispose l'administration, j'avais résolu d'introduire des règles précises, propres à donner aux faveurs ellesmêmes le caractère d'un acte de justice. Pour les décorations universitaires, je n'ai pas hésité à exécuter d'emblée une réforme sévère : il m'a paru que, si jamais les distinctions honorifiques devaient disparaître, toujours importait-il que ce ne fût point sous le discrédit. J'ai réduit de plus de deux tiers le nombre des collations de palmes académiques, et j'ai rétabli pour toutes les nominations une stricte observance des décrets en vigueur.
Pour les secours à accorder aux gens de lettres, j'ai procédé à un examen rigoureux du titre de tous les'pensionnaires. Sans faire brusquement table rase, sans méconnaître la valeur de certaines considérations d'humanité, je me suis appliqué à enlever à ces secours le caractère d'aumônes pures et simples qu'ils avaient trop souvent. Prenant exemple sur la Société des amis des sciences^ j'ai tendu à faire de notre liste de pensionnaires littéraires une véni-
table liste d'honneur où chacun dût se trouver fier d'être inscrit. C'est grâce à ces règles que j'ai pu, bien qu'en présence d'un crédit obéré jusqu'au dernier centime, soulager des misères qui étaient une honte pour notre pays, et laisser disponible pour mon successeur une part importante du crédit.
Nous n'avons pas procédé autrement pour les bourses. Pour la première fois, on a vu les noms de nos boursiers nationaux publiés au Journal officiel; avec l'indication des notes de concours, et de la situation de famille. La Nation a le droit de connaître ceux dont elle fait ses pupilles, et les raisons qui déterminent le gouvernement à les choisir.
Dans la sphère des services généraux de ce ministère, je pourrais encore rappeler ici la création d'un Observatoire populaire destiné d'abord à initier aux utiles curiosités de Pastronomie les élèves de nos lycées, de nos écoles primaires, plus tard le grand public ; celle d'une Commission chargée de classer les documents relatifs & l'histoire de Tinstruction pendant la grande Révolution ; celle enfin de cette Commission de l'éducation militaire qui me tenait tant à cœur. Il me suffira, pour les caractériser, de vous rappeler ici les travaux de cette dernière commission, qu'on a vue — fait unique peutêtre dans l'histoire des réunions de ce genre — naître, se constituer, dresser son plan et formuler des conclusions pratiques sur une partie de ses travaux, le tout en moins d'une semaine.
Si maintenant j'entre dans chacun de vos domaines particuliers, je n'ai pas à vous apprendre quelle
activité extraordinaire y a été déployée dans tous les sens, pour assurer & la fois une plus rapide expédition des affaires et une réforme de nombre d'institutions.
Dans renseignement supérieur nous avons ouvert auprès des Facultés des sciences une enquête sur les modifications à introduire dans la licence ès-sciences naturelles; auprès des Facultés de droit, une enquête sur les réformes à apporter dans Torganisation de Tagrégation ; auprès des Facultés de médecine, une enquête sur les moyens de simplifier matériellement les concours d'agrégation, de manière & ne point arracher à leur vie ordinaire et & leurs villes de séjour les candidats pendant des mois entiers. J'ai également, par une circulaire, enjoint aux chargés de cours des Facultés de droit de ne point laisser passer un concours d'agrégation sans s'y présenter. C'est par des mesures ainsi conçues que nous avions résolu de vivifier les études et d'exciter l'émulation de nos jeunes professeurs de Facultés.
Dans le domaine de l'enseignement secondaire, j'ai vu avec la satisfaction la plus vive le conseil supérieur accepter à V unanimité le projet de décret par lequel je demandais qu'on respectât la liberté de conscience du père de famille qui confie son enfant à nos internats. Désormais l'enseignement religieux ne sera plus obligatoire dans nos collèges et lycées, pas plus que dans nos écoles normales primaires. Le père de famille déclarera sa volonté, et elle sera en tout état de cause, scrupuleusement respectée. D'autre part, j'avais pris les mesures nécessaires pour
faire disparaître de nos établissements certaines pratiques qui témoignaient d'un excès de zèle et d'un véritable empiétement de la part des aumôniers professeurs d'instruction religieuse. La suppression de leur logement, décidée en principe, et qui allait être réalisée au fur et à mesure des extinctions, devait, selon moi, mettre fin à un abus fatal d'autorité.
L'amélioration matérielle et morale de la situation de nos fonctionnaires a été et devait être un de mes premiers soucis. Déjà nous avions pu améliorer considérablement la situation des fonctionnaires du service économique des lycées, mener à bien le classement des professeurs de nos collèges et la régularisation de leurs traitements encore insuffisants d'ailleurs, rétablir des conditions équitables dans le traitement des agrégés de l'enseignement spécial, supprimer enfin l'usage barbare de la retenue imposée aux professeurs momentanément absents pour raisons de santé.
Dans le même esprit, j'ai attribué aux assemblées de professeurs le droit de choisir les livres à Tusage des classes, supprimant ainsi le choix préalable dont Tadministration avait accepté la lourde responsabilité. Presque aussitôt après, des mesures étaient prises pour assurer le fréquent renouvellement des livres classiques aux mains des élèves, condition indispensable pour maintenir les études à la hauteur des progrès de la science.
Les maîtres répétiteurs avaient été jusqu'ici trop négligés dans les réformes dont l'Université a béné-
ficié depuis plusieurs années. Je n'ai eu garde d'oublier les mérites' de ces serviteurs modestes, leur situatioa précaire, abaissée, -en butte parfois à de véritables tyrannies ; j'ai pensé que sans un maître d'étude considéré et autorisé nous n'aurions jamais l'étude respectueuse et disciplinée. J'ai voulu qu'à leur tour ils fussent entendus dans leurs doléances, et dans leurs vœux : une circulaire a organisé pour eux des réunions où Us pourront librement parler ; puis, une commission, où ils auront leui-s représentanls élus, réunira tous ces éléments et en tirera enfin la vérité sur le régime intérieur de nos établissements d'internes.
D'un autre côté, j'ai organisé l'inspection des écoles secondaires ecclésiastiques, régie jusqu'ici par la circulaire du 10 mai 1851. Elle était dérisoire. J'ai rendu enfln sérieux et efficace l'exercice du droit de surveillance de l'État.
Enfin, nous avons, avec l'aide des lumières du Conseil supérieur, donné une organisation d'ensemble à l'enseignement secondaire des filles. Les programmes des études ont été dressés; un système de bourses familiales a été institué, de façon à n'^duire au minimum les difficultés du problème de l'internat des jeunes filles. Une circulaire, en outre, est venue commenter toutes ces créations, donner des directions précises et détaillées aux fonctionnaires d'ordres divers qui seront chargés de le» mettre à exécution. Résolu à ne point laisser se ralentir le grand élan qui se manifestait dans nos municipalités en faveur du nouvel enseignement, je n'ai pas
seulement prêté le concours de l'État à toutes les créations de collèges dont on est venu m'entretenir ; j'ai insisté pour que partout, sans attendre une installation définitive parfois coûteuse et toujours longue à établir, on créât d'abord et d'urgence des collèges provisoires; enfin j'ai établi dans Tadministration centrale un bureau spécialement destiné à étudier toutes les questions se rattachant à l'éducation secondaire des filles.
C'est à ces mesures que nous devons la certitude de voir d'ici à la fin de Tannée scolaire l'enseignement secondaire des filles s établir et prospérer dans plus de trente villes,
Dans l'ordre de l'enseignement primaire, nous avons attaqué de front la grande question de l'instruction manuelle, et organisé les bases de l'ensei gnement primaire supérieur. Une commission a été créée pour étudier les conditions si complexes d'une bonne hygiène dans les écoles ; une autre pour organiser l'enseignement du chant; une autre pour étudier l'organisation d'un système d'enseignement par des maîtres ambulants qui iront faire des conférences dans nos campagnes les plus reculées. En même temps, une circulaire sévère mettait fin à la présence trop longtemps tolérée de ce'nombre excessif d'auxiliaires sans brevet dont regorgent les écoles congrôganistes. Les tempêtes que cette mesure a soulevées dans la presse cléricale m'ont assez prouvé que le coup avait porté juste.
Bien d^autres projets avaient été préparés par nous ; les uns n'étaient qu'à l'état de simple esquisse :
ainsi Tintroduction régulière des femmes dans l'enseignement des classes inférieures de nos lycées et de nos collèges ; la séparation morale du lycée considéré comme lieu d'enseignement et de rétablissement où logent et mangent les internes, d*où devait résulter pour rassemblée des professeurs, dans les limites de leur compétence naturelle, une extension considérable d'autorité et d'attributions. D'autres projets étaient arrivés à maturité : ainsi une réorganisation des conditions de Tavancement pour le personnel de Tadministration centrale, qui devait permettre de reconnaître par des augmentations plus marquées les services rendus et les grades universitaires obtenus, et qui, en substituant à des promotions fréquentes mais peu sensibles une ascension vers le maximum par des degrés plus rares et beaucoup plus marqués, aurait assuré mieux la dignité de vie et l'indépendance morale des fonctionnaires.
Tel était encore notre projet pour la suppression des Facultés de théologie catholique entretenues par rÉtat: établissements égalementsstériles aux yeux de l'État, qui n'en voit sortir qu'un nombre insignifiant de gradués, et aux yeux de l'Église, dont le chef s'est refusé constamment à reconnaître aucune valeur aux grades ainsi conférés.
Telle, enfin, notre grande loi, aujourd'hui complètement rédigée, sur l'administration de l'enseignement primaire ; nous y avons posé des règles fixes pour la nomination, le classement, l'avancement, le traitement des instituteurs. Nous y avons organisé les conseils départementaux; nous y avons établi
cette innovation, que désormais nn instituteur ne serait îplus puni sans être écouté, sans être averti des motifs de la punition : seul, un jugement rendu par un tribunal régulier pourra le frapper disciplinairement. Il y aura enfin des juges en France pour tout le monde, même pour les maîtres d'école. Enfin et surtout, nous avons dans ce projet posé le principe de la laïcité du personnel enseignant et fixé les moyens propres à faire entrer rapidement ce principe dans la région des faits.
Cette loi, vous le savez d'ailleurs, est absolument prête. J'allais la déposer sur le bureau de la Chambre au nom du gouvernement. Je l'y déposerai demain comme député. Son vote, je l'espère, ne sera pas retardé d'un jour.
Je ne vous rappellerai pas, Messieurs les Directeurs, tant de projets qui faisaient le sujet .de nos conversations du soir. Il y avait là de la besogne taillée pour bien longtemps. Chacun de notre côté, nous reprendrons notre œuvre : moi, par l'initiative parlementaire ; vous, par la collaboration active que vous prêterez à mon successeur comme vous l'avez fait pour moi. En nous séparant, nous pouvons nous rendre cette justice» que nous avons fait ensemble, pendant ces deux mois de collaboration, tout ce que nous imposait le devoir.
(3 février 1882.)