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DU COLLÈGE D'AUXERRE MES CHERS CAMARADES

Voici venu le moment d'épreuve qui termine fatalement chaque banquet, où le monologue du président fait taire les dialogues des amis.

J'aurais bien voulu pouvoir échapper à cette règle, ne point vous interrompre dans vos épanchements, dans vos souvenirs. Je ne me suis pas senti l'autorité nécessaire pour cette innovation révolutionnaire. Et pourtant je le désirais pour vous et pour moi.

Pour vous, car je sens que je vais vous ennuyer pendant dix minutes, et j'en suis tout navré.

Pour moi, car je vous jure que ce n'est pas chose commode qu'un discours en pareille circonstance. Je m'en rapporte à vos anciens présidents, que je salue & cette table : Munier, Ribière, Lepère, Cotteau, Duplan, Vézien, qui en ont passé par là, et dont les succès mêmes rendent ma tâche plus difficile. (fîrayos.) Que dire qui n'ait été déjà dit? De quoi parler, qui ne soit devenu un lieu commun ?

J'avais pensé, dans cette réunion extraordinaire, la première de son genre depuis 1868, où plus de deux cents trente de nos camarades représentent toutes les générations vivantes des élèves de notre vieux collège, à vous faire une histoire complète des hommes célèbres sortis de nos rangs, et qui ont fait le bon renom de notre cité bourguignonu'e. Mais cette

énumération, qui aurait dû commencer par Lothaire, fils de Charles le Chauve {Sourires), continuer par le célèbre mathématicien Fourrier, par le maréchal Davoust, et finir par maints contemporains moins illustres, m'a paru devoir être aussi fastidieuse à préparer qu'à entendre. Il nous suffit de bien savoir et de proclamer que, dans tous les temps, les enfants de nçtre collège ont fait bonne figure dans toutes les branches de l'activité humaine. (Applaudissements,)

L'histoire matérielle du collège, de ses agrandissements successifs, de ses embellissements récents, ne vous eût pas séduits davantage. Une simple visite vaut mieux qu'un discours; et vous n'avez pas manqué, j'en suis sûr, à ce pèlerinage. Depuis peu d'années, vous l'avez vu, des bâtiments neufs se sont élevés de toutes parts. Et ce n'est pas fini, car le CoQseil municipal actuel, digne héritier de ses généreux prédécesseurs, vient d'engager des dépenses qui ne s'élèveront pas à moins de 400,000 francs. {Applaudissements.)

Remercions, saluons et passons, — non sans soupirer un peu en songeant à nos vieilles classes enfumées, & nos tables noires, boiteuses et couvertes d'hiéroglyphes, et surtout à ces inscriptions si péniblement et si profondément gravées dans les murs, qui devaient, bravant le temps, transmettre nos noms à la postérité la plus reculée, et qu'a fait disparaître le marteau du maçon jaloux ! {Bravos,)

Oui, passons, car ce n'est point pour entendre de l'histoire, ce n'est point pour nous occuper de budgets et d'architecture que nous sommes ici réunis.

Et celui qui parle devant tous et vous contraint par vos ordres à vous taire, ne peut se faire pardonner qu'en répétant tout haut ce que tous vous disiez tout bas. Or, que disiez-vous, tous, et quel mot, toujours le même, courait, comme un frémissement, tout autour de cette table, éveillant ici de gais éclats de rire, là quelque sourire attendri, ailleurs même amenant quelques larmes aux paupières? Quel mot, sinon le doux et éternel : « T'en souviens- tu? »

Oui, nos bons souvenirs d'enfance; oui, nos amitiés si chaudes, nos illusions si douces, nos espérances si ardentes, nos indignations si généreuses, nos admirations si enthousiastes, et tous les nobles sentiments qui sortaient de nos jeunes âmes comme les primevères sortent de terre aux premiers beaux jours; oui, nos grandes joies, nos petits chagrins, nos aventures héroï-comiques, nos enfantines misères, notre esclavage sous le joug des dictionnaires, des rudiments et des gradus, entre ces murs noircis, sous ces quinquets fumeux, mais tout cela doré, éclairé, vivifié, ensoleillé par notre gaieté et par notre jeunesse; oui, notre front sans rides, notre cœur sans défaillances, notre vie de collège, enfin, voilà ce dont il faut parler! (Longs applaudissements.)

Ah! le sujet n'est pas neuf, je le sais, et chaque année, à chaque banquet des innombrables associalions semblables à la nôtre, on révoque, on lavante, cette vie tant regrettée. Mais quoi! le printemps non plus n'est pas neuf! Chaque année en raipène un nouveau ; mais ce n'est pas une raisonpour se fatiguer des rossignols et des lilas [Bravos.]

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€ T'en souviens- tu? »

Et les plus jeunes le disent en faisant un peu la grimace. Ce qu'ils ont surtout en mémoire, c'est la prison collégiale,

Carcerem muniunt undique parieles;

c'est la soupe maigre du vendredi et la maigre soupe du dimanche (Rires); ce sont les haricots rouges du vendredi matin, les haricots blancs du vendredi soir, les haricots verts du samedi matin, les haricots panachés du samedi soir {Rires et bravos) ; c'est le petit lit, si dur le soir, si doux le matin, quand résonnent cloche ou tambour; le dortoir bien froid, l'eacalier qu'on descend à grand bruit de sahots en soufflant dans ses doigts ; l'étude, mère du sommeil, avec le pion, père du pensum ; et, par-dessus tout, la grande impatience et l'amour de la liberté.

Ils comparent ces temps qui leur semblent amers avec leurs libres travaux d'aujourd'hui, comme ils comparent les vins fins quevous leur serviez si gracieusement tout à l'heure, mon cher principal, avec Taffreuse piquette dont vous les avez si longtemps abreuvés (iîtrcser^rauo^). Aussi, ils n* éprouvent pas grand regret, et quand ils parlent des épisodes qui ont égayé ces huit mornes années, il semble que ce soient de vieux prisonniers parlant des rats et des araignées qulls ont apprivoisés dans leur cachot. {Sourires,)

C'est qu'ils sont tous jeunes encore, ardents et vibrants. Et pourquoi voudriez-vous qu'ils regrettent le passif, ayant gardé l'actif?

Mais les années s'éconlent, et nous voici, nous autres, gens d'un certain âge. Car, en vérité, nous pourrions nous classer ici, et Tarai Cotteau, notre savant paléontologiste, nous dirait doctement que nous représentons quatre âges, quatre périodes :

La période primaire ou de dom Laporte ;

La période secondaire ou du père Lacombe;

La période tertiaire ou du père Munier (1);

La période quaternaire ou des révolutions, qui a déjà vu quatre ou cinq principaux. {Rires et applaU" dissements.)

J'ai le bonheur de voir à côté de moi un représentant de rage primaire, un élève du vieux et vénéré dom Laporte. Je causais tout à l'heure avec lui du père Blin et du père Paulvé, ce légendaire maître de pension qui^ quand il mettait un élève au pain sec, lui restituait douze sous, pour ne pas avoir l'air de spéculer sur le crime {Rires). Je salue en votre nom, avec une déférence affectueuse, notre respecté camarade Alban Monnot, si vert et si gaillard, avec ses 82 ans. {Applaudissements.)

Mais nous, gens de la deuxième et troisième période, qui avons subi les bourrades amicales du brave père Lacombe et les harangues moralisatrices du père Munier (Rires), nous qui sommes ici en grande majorité, nous ne traitons pas à la légère, comme tous ces jeunes gens, le « T'en souviens-tu? » Rien qu'à le prononcer, les années accumulées sur

(1) Dom Laporte a été principal de 1808 à 1825; M. Lacombe, de 1829 à 1848; M. Manier, de 1848 h 1868.

nos têtes s'enfuient comme une bande de corbeaux croassant. Et, comme Ta dit Un poète :

Poar avoir évoqué l'ancien temps du collège,

magie ! G pouvoir divin du souvenir !

Jeunes gens, hommes mûrs, vieillards au front de neige,

Pendant quelques instants nous allons rajeunir.

(Bravos.)

Mais, avouez qu'il nous faut une bonne dose d'imagination pour nous revoir aujourd'hui ce que nous étions hier.. . ou avant hier. Il nous faut laisser au vestiaire bien des bedons bedonnants, et repiquer sur notre crâne, d'où ils semblent être descendus, tous ces poils parasites qui touffent sous notre menton {Rires et bravos) ; il nous faut combler nos rides et reteindre nos tempes blanchies. Eh bien! tout cela nous le faisons, et nous voici... oui, je nous vois, courant, sautant, jouant dans la grande cour, à la balle, aux barres, aux billes, où j'étais le plus fort de mon temps, ou au cavalier-voleur sur les sables de Saint-Georges; cultivant nos petits jardins, aujourd'hui disparus; élevant au fond de nos pupitres des versa soie, des souris, des moineaux, que protégeaient des remparts de livres contre le regard jaloux des Ginesty et des Caillât. {Rires.)

Puis, rangés deux à deux, les livres sous le bras, partant pour écouter, — car il faut bien écouter, les oreilles, hélas ! n'ayant point de paupières (Sotmres), — pour écouter les leçons de ces braves gens dont la mémoire nous est chère, dont le nom nous fait sourire et, pour un rien, nous ferait pleurer. Perdrix, Harant, Baleine, trilogie souvent signalée, et Pom-

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pier, et les deux Rousseau, et Dondenne, et Bonamy :

Ambo pares œtale^ pares et criniàus ambo,

a dit un versificateur du temps. {Rires et bravos,)

Puis, bien en ordre dans le fond de la cour, nos amis des célèbres pensions Bazot et Duthel, avec Messieurs les externes, les modèles de l'inexactitude I {Rires). Et, pendant les récréations, les promenades, deux à deux, les bras sur les épaules, avec les confidences premières, les rêves d'avenir, et l'éternel « quand je serai grandi » que devra remplacer le bien plus réellement éternel < quand j'étais petit! » N'est-ce pas, camarades, que dans ce temps-là les oiseaux chantaient mieux, le soleil était plus brillant, Tair plus doux, les fleurs plus enivrantes, les femmes plus jolies? {Rires et applaudissements.) N'est-ce pas qu'il n'y a plus de prunes aussi bonnes que celles des pruniers du principal {Rires), de crème aussi blanche que celle qu'on mangeait en Preuilly, de galettes valant celles du père Fatet, de saucisson comme celui que nous vendait, au poids du cuivre, le père Pivot, flanqué de ses deux fils Martial et Civil? {Rires et bravos.)

Oui, je revois tout cela, et vous le revoyez aussi. Oui, cela vous réjouit :

Hœc olim meminisse juvabit,

à moins que dans le clair obscur de ces souvenirs ressuscites, ne passe Tombre d'un absent, et hélas I ils sont nombreux.

De plus en plus nombreux chaque jour, car c'est la loi de nature. Et il est dans Tordre qu'à chaque

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banquet le Président adresse l'adieu des amis qui restent aux amis qui s'en sont allés. Boutillier n'y a pas manqué l'autre jour. Eh bien! deux mois à peine se sont écoulés, et ce triste devoir m'incombe de nouveau. Car il ne serait pas bon d'attendre jusqu'à Tannée prochaine pour dire adieu à notre vieux camarade Lalement, ce fidèle de nos réunions annuelles, qui vient de mourir, léguant à notre association une somme de 2,000 francs. Nous en ferons bon usage, et ce sera le meilleur remerciement à notre vieil ami. {Assentiment.)

Ce sera aussi obéir à sa pensée que ne ne pas nous attarder en ces mélancoliques souvenirs. Revenons donc au tableau qui revivait tout à l'heure sous nos yeux. Complairons-nous à nous revoir jeunes, ardents, gais, généreux. En ce temps-là, nos amitiés étaient chaudes, et si quelque nuage apparaissait en leur beau ciel; bientôt il était dissipé. Nos querelles, car nous en avions, delà langue et du, poing, étaient bien vite oubliées, et jamais nos plus grandes colères ne résistaient à un sourire ou à une main tendue.

Que n'en est-il de même aujourd'hui! Et pourquoi les colères semblent-elles d'autant plus durables qu'il nous reste moins de temps à durer nousmêmes? Je sais que c'est là aussi une loi de nature, et je ne voudrais pas essayer de la combattre.

C'est déjà quelque chose que d'obtenir à nos banquets, aux jours de fête familiale, la Trêve de Dieu. Mais cette réminiscence du moyen âge ne me suffit pas : laissez-moi, mes amis, veus dire ma pensée.

Oui, nous sommes divisés. La politique est venue, et, de ces compagnons de travaux et de jeux, elle a fait des antagonistes, des rivaux, des ennemis. Eh bien ! ces dissentiments sont légitimes, parce qu'ils puisent leur origine dans ce qu'il y a de plus élevé au monde^ l'amour de la Patrie. Nous nous querellons, nous nous combattons parce que, réciproquement, nous croyons nos idées et nos actes funestes pour la tranquillité, la richesse, la gloire de notre France tant aimée. Le salut public est notre souci, non de misérables questions personnelles. Et c'est pour cela que nos luttes sont saines, que leur passion même est louable, et que nous ne pouvons transiger pour des intérêts qui ne nous appartiennent pas. (Applaudissements,)

Je ne vous demande donc pas de désarmer, ô camarades I Vous n'en avez pas le droit. Mais je vous demande, quand les doctrines ennemies s*incarnent en vous, de vous ressouvenir du passé lointain et des jeunes années. Je vous demande, au moment où vous allez parler, où vous allez agir, de fermer un instant les yeux, pour, en pensée, revoir dans la prison collégiale votre adversaire jeune et rieur, qui joue aux billes avec vous ou vous souflBle la leçon mal apprise. Et alors, frappez vigoureusement l'idée, mais épargnez la personne, et vous n'en serez que plus forts, parce que vous serez bons et justes. {Applaudissements.)

Quant à moi, car j'irai jusqu'au bout, les ardeurs de la parole m'ont parfois entraîné bien loin, je le sais, dans des discussions théoriques : je ne le re-

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grette pasi Mais je ne crois pas. qu'elles m'aient fait, avec quelque canfarade de collège, dépasser la mesure. S'il en était autrement, voici ma main ouverte : je l'offre au camarade inconsciemment blessé ; qu'il la serre et oublie. Nous ne cesserons point pour cela de combattre {Bravos),

Voilà mes sentiments, mes chers camarades. Je voudrais, dirai-je en terminant, que dans les emportements de la lutte, nous pensions à notre banquet annuel, et que l'idée d'y retrouver, non plus l'adversaire politique, il n'y en a pas ici, mais le camarade inutilement offensé, nous arrête tous à temps. Que ce banquet, en un mot, fasse l'effet de la confession, bien plus efficace, disent les théologiens, pour prévenir que pour corriger.

Voyez quelle importance prendrait votre réunion annuelle, si ce souhait était exaucé ! Puisse-t-il vous engager à vous y retrouver chaque année plus nombreux ! Et permettez-moi, en tous cas, de lui donner un corps et de vous y associer de cœur et d'action, en buvant, en votre nom et avec vous, au souvenir TOUJOURS VIVANT DE NOS JEUNES AMITIES. {Applaudissements répétés.)

(20 mai 1882.)

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