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d'énormes boutons de rose. Au sommet du premier degré, un rocher est suspendu en arrêt ; regardant au-dessus de l’abîme, levant sa tête à travers les flots furibonds qu'il divise, voyant ses flancs lavés et pressés par deux courants impétueux qui semblent vouloir le déraciner pour l'entraîner avec eux, couvert des baves de la vague écumante, enveloppé des vapeurs qui s'elèvent en nuages épais des profondeurs du gouffre, pendant que, tout à l’entour, le sol tremble et les échos murmurent sourdement, lui demeure inébranlable. J'ai souvent entendu parler du rocher de l'Eglise battu par les passions humaines, jamais je n’ai mieux compris la vérité de cette comparaison. Et ce sapin verdoyant, nourri d'humidité, qui paraît sourire au danger, et dont les fortes racines se cramponnent aux fissures de la roche, n'est-ce point l’image de Pierre, voyant les siècles couler à ses pieds, toujours jeune, toujours vivace ?
A 3 heures, nous passons au pied du Rocher de la Vieille, Cogomisassinanabic. C'est une roche, haute de 40 pieds, au front chauve et sombre, ridée d'anfractuosités profondes, les flancs couverts de sapins rabougris. La tradition rapporte que, quatre générations passées, une vieille femme, aveugle, fut abandonnée en cet endroit par ses enfants. Avant que la charité chrétienne eût pénétré dans ces forêts, le fait était coutumier chez les sauvages ; ils se débarrassaient de leurs infirmes, de leurs malades ou de leurs vieux parents par la mort ou l'abandon. Dans son désespoir, la vieille, s’aidant de son bâton, se traîna en titubant sur le Sommet du rocher, d'où elle se précipita tête baissée dans les flots. La terreur s'empara des peuplades voisines et ce lieu devint plein de mystères. Autrefois, jamais les sauvages n'auraient osé passer outre, sans faire un sacrifice aux mânes de cogomis. Les habitudes, bonnes où mauvaises, se déracinent bien difficilement, et il faut des siècles pour changer complètement les mœurs d'un peuple. Aujourd'hui encore, par un reste de superstition, sans ajouter trop de foi à l'efficacité de la cérémonie, tout en riant, notre équipage ne put s'empêcher de jeter un bout de tabac à la rivière, en prononçant une phrase qui veut dire : “ donne-nous bon vent, grand’mère.”
La nuit nous arrêta au MVissotek où Deux-Portages. Les
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62 A LA BAIE D'HUISON
tentes furent dressées sur l’herbette, au frais et au murmure d’un sault babillard et gentil. Le soleil s'apprêtait à faire descendre au-dessous de l'horizon son grand disque rougeâtre et il étendait sur les eaux, dans le sens de la rivière, une longue trainée de paillettes d'or.
Le lendemain, 26, la nappe du déjeuner fut tendue, à la Chute-aux-Iroquois, sur un tapis de Turquie. Grâce à la brume légère qui s'élève de la chute et qui retombe en rosée continuelle, le sol est couvert d’une couche de mousse, épaisse d’un pied, au fond jaunâtre, fleuri de rouge, de vert et de blanc, ouvragé de dessins variés qui défient l’art de l'aiguille la mieux exercée.
Le paysage ici a quelque chose d’exceptionnellement saisissant. La rivière, encadrée d’une forêt vigoureuse et noire, formant deux ilots, de même épais boisés, sans donner avis de sault ni de rapide, tombe perpendiculairement de la hauteur de trente pieds. Vous diriez, d'en bas, à une certaine distance, trois rideaux de mousseline blanche, enjolivée de frisons, de falbalas et de flocons de neige, suspendus entre quatre trémaux tapissés de verdure. Mais comment cette chute a-t-elle emprunté son nom aux Jroquois ?
Du temps que les terribles guerriers des Cinq Cantons faisaient la chasse, non pas aux bêtes, mais aux hommes, jusqu'aux confins les plus reculés de l'Amérique, ils surprirent, sur le lac Abbitibi, un parti de sauvages de cette contrée. Les hommes furent scalpés et brûlés à petit feu, les femmes égorgées, les enfants empalés comme des lapins au bout de pieux durcis au feu, puis rôtiset mangés. Seule une femme fut épargnée, afin de servi: de guide anx vainqueurs dans la poursuite de leurs ravages vers la baie d'Hudson. Les farouches guerriers, à demi-nus, couverts de sang, peints de figures bizarres, les chev-ux relevés, ressemblant à des espèces de démons, dans i:urs frêles embarcations glissaient sur l'onde. Ils souriaient à l'espérance de nouveaux massacres.
La captive est assise dans le canot qui marche en avant, silencieuse, À quoi songe-t-elle ? repasse-t-elle dans sa mémoire les scènes d'horreur, où elle a vu périr tous les siens ? se réjouit-elle dans son cœur d'avoir échappé à la mort ?
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pense-t-elle au triste sort qui l'attend à son arrivée dans les cantons iroquois ? sa figure est impassible. Les avirons travaillent en cadence, pas une parole ne s'élève des canots, le silence règne sur les rives. Déjà on approche de la chute, et l'on n'entend qu'un murmure faible et voilé. En effet, les eaux ici ne se brisent pas sur les cailloux, elles tombent d’aplomb comme du haut d'un mur ; la forêt environnante, avec son épais feuillage, éteint la sonorité du bruit, et à trois ecnts verge: sernlement de distance, on croirait à un courant d'une importarice secondaire. “ Le rapide est-il difficile ? ” demande l'Iroquois.—Non, répond la femme, l’inclinaison est douce, le chenal est sans roches, mais il est étroit, serrez de près le rivage.” Le canot effleure un galet plat, que l'on voit encore sur le côté gauche. La femme saisit une branche qui lui tend la main, et d'un bond elle saute sur la grève ; du pied elle a poussé le canot au large, il descend tête baissée dans le gouffre. Le autres arrivent à la file ; en vain, au prix de mille efforts, veulent-ils rebrousser chemin, il est trop tard, la force irrésistible du courant les entraîne. Debout sur sa roche, souriante, elle voit ses ennemis pousser des cris de désespoir, passer devant elle en la menaçant de la voix et de la main, glisser l’un après l’autre dans l’abime, disparaître au milieu des bouillons, reparaître un instant, disparaitre encore, enfin flotter à la dérive avec les débris de leurs canots. Elle est toujours là, immobile, elle jouit, elle est vengée.
À un arpent de la chute, sur le sommet d'un tertre, au piel d’une colline, on voit la tombe d'un jeune homme, mort dans ce portage il y a quelque trente ans. Elle est entourée d’une clôture de douze pieds sur huit; à la tête du tumulus est plantée une croix noire sur l1quelle on lit l'inscription suivante : “ Sacred to the memory ouf Toseph Thomas Beads, who departed this life on the fifieenth day of may 1850, aged 18 years and five months,” En français : ‘ À la mémoire de Joseph Thomas Besds qui est parti pour une vie meilleure, le quinze de mai 1860, à l’Age de 18 anset cinq mois.” Nous ne pûmes nous défendre d'une impression de tristesse à la vue de cette tombe isolée ; combien pensent à celui qui dort, perdu dans l’immensité de la solitude ! Nous récitâmes
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trois Pater pour le repos de son âme. Repose en paix, enfant des bois, au murmure des eaux bouillonnantes, sous le couvert de tes grandes épinettes, sous ton lit de mousse toujours verte, embaumé qu'il est des senteurs de ces fleurs sauvages que ia main de la Providence a semées sur ta tombe,
Pour le reste du jour, nous ne rencontrons plus de portage, et nous sommes installés sur nos siéges aussi confortablement qu'on pourrait l'être dans un cabinet d'étude. La rivière, large de 200 à 250 pieds, coule entre des côtes basses et bien boisées ; vous diriez une avenue princière, l'allée d'un immense parterre, qui s'étend et circule à longsreplis à travers une riche plantation. La hache meurtrière n’a jamais dévasté ces forêts vierges, qui étalent à nos yeux leur végétation exubérante et leurs gloires printanières. Nous voyageons entre deux haies d'épinettes grises soyeuses, d'épinettes blanches hérissées de leurs dards plus sombres, de trembles à la chevelure frissonnante ; de temps en temps, les frênes viennent ajouter aux teintes multicolores du tableau la richesse et la vigueur de leur feuillage ; les cèdres penchés font boire l'extrémité de leurs rameaux aux eaux courantes. Le soleil revêt cet éclat et cette variété de verdure de sa lumière et de sa gaieté ; une brise légère tempère les ardeurs du jour, l'air est saturé de parfums forestiers. C'est un vrai plaisir, au milieu de ces splendeurs de la terre et du ciel, de lire, d'écrire et d'étudier.
En effet, plus d’une fois le jour, notre canot est converti en uñe véritable salle d'étude. L'un parcourt la “ Vie du P. Brébeuf,” un autre “Les Martyrs jésuites en Canada” ; ils découvrent, sur le théâtre même de leurs travaux, les secrets de l'existence crucifiée des missionnaires, et, en soulevant le voile qui recouvre les dévouements obscurs du passé, ils retrouvent l'histoire des dévouements non moins cachés du présent, Un troisième s'amuse dans les “ Pionniers Français,” par Parkman, et revoit dans nos errements actuels l’image affaiblie, mais réelle, des romanesques aventures de ces premiers découvreurs. Un quatrième étudie la “ Grammaire sauteuse ” de Mgr Baraga, et un autre livre inappréciable pour ceux qui veulent apprendre l’Algonquin, parce qu'il
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ne leur donne pas seulement des mots et des règles, mais leur révèle le génie particulier de cet idiome, si riche et si savant quand on en pénètre bien la structure et l'économie, je veux dire les “ Etudes philologiques sur quelques langues sauvages de l'Amérique,” par M. Cuoq, de St-Sulpice. Aucune étude ne peut être plus à propos ; nous voyageons en pleine sanvagerie, et tout, autour de nous, nous parle anichinabe. Un cinquième est plongé dans la “ Géologie ” de M. Laflamme, et, en relevant la tête, il constate sur les rivages l'application des principes qu'il vient de voir exposés dans son livre. Un sixième, amateur des beaux arts, nourrisson d’Orphée, tourmenté par le dieu de la musique, tourmente les échos de ses vibrantes harmonies, et unit les accords de son cuivre au chant des petits oiseaux dans la forêt. Rien de plus agréable que :5: lectures faites sans contrainte, interrornpues sans scrupule pour donner place à une réflexion ou pour admirer un point de vue de la belle nature.
Le doux sommeil vient clore une journée si tranquille, à la tête du Long Sault, au milieu de framboisiers, de gadelliers et de groseilliers, dans un bois d'épinettes résineuses et odorantes.
Ici la rivière s'élargit, la couche d'eau diminue, ça et là les cailloux montrent leurs têtes arrondies ; les bouillons sont nombreux, mais peu considérables ; la rivière paraît fiévreusement agitée, vous diriez dans nos champs une pièce de guérets mal tournés, Seuls nos hommes avec le bagage, le 27 au matin, sautent : tête du Long Sault ; pour soulager le canot, nous marchons sur les grèves et dans les bois, par des endroits où il n’y » point de sentiers tracés : travail affreux, exercice horrible ! A part les piqûres des maringouius, c'est la première fois, depuis notre départ, que nous mangeons du pain noir ; il paraît que ce n’est pas la dernière ; en cet endroit commencent les vraies difficultés du voyage. Je vous parlerai quelque bon jour des agréments de ces marches imprévues par des lieux sans chemin, per invia locorum, comme dirait Virgile.
Nous nous rembarquons pour sauter les autres rapides
du Long Sault, passant comme une flèche à travers les
écueils qui puilulent autour de nous ; une seule de ces pierres peut mettre notre écorce en morceaux, c'est à donner la fièvre. Aussi je connais à mes côtés un noble voyageur qui l’a attrapée bel et bien ; du reste il ne s’en cache pas. Mon cher ami, vous êtes tenté peut-être de rire de notre peu de hardiesse, Eh bien! venez, si vous l'osez, sauter avec nous le Rapide de l'ile. Ce rapide prend son nom d'un îlot
charmant, une vraie corbeille de verdure, qui semble amarrée.
à la tête du courant ; vous craignez à chaque instant que la corde invisible ne casse, et que la corbeille ne soit entraînée par la violence des flots comme l’est actuellement votre canot. Les vagues irritées vous menacent de toutes parts, #lles vous attaquent, elles clapotent et rejaillissent sur les flancs de l’esquif au galop ; une, plus hardie, saute par dessus bord et, sans aucun respect, crache sur Sa Grandeur ; une soconde, plus alerte encore, le baptise des pieds à la tête, Oui, Horace avait raison quand il disait : Z{4 robur et aes tripleæ circa pectus erat, qui fragilem truci commisit pelago ratem primus. “Il avait autour du cœur nne triple cuirasse de chêne et d'airain celui qui le premier confia à la perfidie de la mer un vaisseau fragile.” Que dire de celui qui ima. gina d'y lancer une écorce de bouleau ?
Tout-à-coup la rivière se rétrécit et fait un saut entre deux parois de granit rougeñâtre. Au bas, une partie des eaux revient sur elle-même et forme un tourniquet puissant, qui attire et englontit ce qui passe à la surface : c'est la Chaudière, Il faut être habile comme Okouchin pour passer, comme il vient de le faire, sur la crête d'un flot, entre deux courants, entre le zist et le zest,
Plus haut que le Rapide de l'ile, nons avons passé sur la droite la rivière au Menton qui apporte à l'Abbitibi troublé, sale et blanchâtrs, le tribut de ses eaux limpides et noires. Elle est double, unissant ses deux branches à quelques arpents seulement de son embouchure ; la pointe du delta, qu'elle se trouve à former, ressemblant plus où moins à un menton, lui a valu cette appellation singulière,
À midi, nous saluons sur la gauche la rivière Frédérie, dont les eaux aussi claires que celles du Menton, presque aussi volumineuses que celles de l'Abbitibi, viennent doubler la
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