VIII : ; DES TROIS-PORTAGES A NEW-POST
Le Tort aux marifgouins.—-Le rapide de l'Ile.—Qu'est-ce que sauter un rapide ?— Habilelé des sauvages.— Presqu'un naufrage.— Un bureau de poste.—Honnèêteté du public.—Le royaume du castor.—Une dégr'1golade—Le Grand Portage —Un bain.—Le Père Laverlochère.— New- Post-—-M. McCloud.—Le lièvre.— La population de la paroisse. —L'église.— Jean-Baptiste, —Epoque de lu mission —Sermon de Monseigneur.
NEew-Posr, 29 juin 1884.
Mon cher ami,
Je vous écris de New-Post, un poste de l'honorable compagnie, qui n’est pas si neuf pourtant, puisqu'il a bien seize à dix-huit ans d'existence, mais il est nouveau, comparé à Moose, qui compte ses années par deux siècles, Les sauvages l'ont baptisé d’un nom propre, tiré des circonstances locales, Sagiméwalkuigon, “ le fort aux maringouins,” et je puis vous assurer, expérience faite, que le nom ne ment pas à la chose.
Hier matin, à 4 h, nous quittions les Trois-Portages ; un fort courant nous entrainait entre deux rives élevées et sauvages ; la nuit avait été courte et le lit dur, je continuais paisiblement au fond du canot le sommeil interrompu, lorsque soudain un violent coup de coude me réveilla au milieu des bouillons irrités; nous sautions le Rapide de l'Ile, second du nom, mais de beaucoup le premier par la hardiesse de ses bonds, et les terreurs qu'il nous a causées.
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D'abord, savez-vous ce que c’est que sauter un rapide ? Je vais vous le dire une fois pour toutes : c'est une course effrénée, cffrontée, qui n'a pas le sens commun, à travers les écueils et les dangers. Votre canot s’élance, avec la rapidité de la flèche, au milieu des flots écumants, il effleure les récifs, il contourne les rochers. Instinctivement, vous saisissez, avec force et des deux mains, les bords de l’esquif, le regard se fixe sur l’abîme ; les lèvres, muettes, se serrent sur les dents, et le cœur palpite d'émotion. Vous diriez que l’embarcation, emportée à l’épouvante, va aller se briser sur une batture ; déjà elle n’en est plus qu’à quelques pieds, mais promptement, Okouchin, d’un coup d’aviron, l'a virée bout pour bout et elle continue sa route, sautant, bondissant, longeant un autre abîime, montant, descendant sur le dos des vagues qui l’emportent comme des chevaux au galop.
Nos guides alors deviennent d'autres hommes, ils ont perdu leur allure lente et un peu nonchalante. L'œil dominateur, la tête haute, la chevelure au vent, l'air inspiré, ils sont solides à leur poste. Leur commandement est bref, leurs mouvements vifs et saccadés. Ils se lèvent, ils se penchent, ils s’asseoient, ils se servent successivement du grand avirou, du petit aviron, ou de la perche ; ils nagent tantôt d'un côté, tantôt de l’autre, faisant tous ces mouvements avec une vitesse et une précision toute militaire. Puis, quand le pas périlleux est franchi, quand l’abime est laissé loin en arrière, il faut voir comme ils se redressent dans leur fierté, une main sur l’aviron, un poing sur la hanche ; triomphants, ils sont sublimes.
Cette fois, Okouchin, indisposé, n'était pas à son poste. Poadji, bon rameur, mais pilote indécis, tenait le grand aviron. Notre canot allait bondissant, comme un taureau blessé, sur la plaine bouleversée ; le guide ne sut pas frapper juste dans le joint, c’est-à-dire monter sur la crête d'un flot entre deux courants et y maintenir l'équilibre ; le nez du canot est frappé par un remous, et nous voilà charroyés à l'envers, sens devant derrière, au beau milieu du rapide. Nos hommes, déconcertés, se dressent ébahis. ‘ Tournezvous,” crie Okouchin; ils se retournent sur leurs siéges, mais déjà la fureur du courant nous a saisis et nous ballotte à la
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dérive dans les caves mouvantes, entre des collines écumantes et furibondes. L'un est pâle, l’autre blême, l’autre livide, l’autre ouvre de grands yeux effarés, personne ne parle. Monseigneur de la main bénissait les flots, ils reçurent au moins une dizaine de bénédictions ; nous pouvons dire que nous avons navigué dans l’eau bénite. Cependant les avirons travaillaient avec rage. Okouchin, revenu subitement à la santé, avait repris la direction ; enfin, haletants, défaits, soulagés, nous arrivons, tant bien que mal, au bas du rapide. Nous essayons de rire, le ris expirait sur nos lèvres. C'est bien le cas de répéter avec l'Écriture : estote parati, “ soyez prêts.” Pour ma part, il ne m'est pas venu à l’esprit de songer au salut éternel ; je ne pensais qu’à une chose : saisir, au moment où nous serions renversés, la barre du canot, et crier à mes compagnons de faire de même.
‘“ Arrête, arrête, une lettre sur le rivage.” En effet, au bout d’une perche inclinée au-dessus des eaux, pendait un paquet en écorce de bouleau, attaché par une corde faite d'une racine d’orme. Dans le paquet était enveloppée, avec soin, une lettreécrite au moyen d'un charbon noir sur une écorce de bouleau; sur l’enveloppe,aussi en écorce de bouleau, était couchée l’adresse en ces termes : ‘“ André sa lettre.” La missive se lisait comme suit, mot pour mot : “ 11 mai 1884—-Je t’écris, André. Elle n’est pas bien, ta mère ; nous en avons eu soin, nous autres. Voilà que ma grand'mère et nous, à Potonokikac, nous irons. Nous autres, nous nous portons bien.” Signé, Icha, manière abbitibaine d'écrire et de prononcer Jean. C'est ainsi que, dans ce pays reculé, sans ministre du gouvernement, sans courriers, sans maîtres de poste, comptant seulement sur la bonne volonté et la discrétion du public, se fait le service de la malle.
Un peu plus loin, André prit une chemise qu'il avait laissée, l'hiver précédent, dans un sac de bouleau, suspendu aux branches d’un liard ; il fixa sa hache dans les flancs du même arbre,pour la reprendre au retour,au bout de cinq semaines, Dans un autre endroit, nous apercevons, au sommet d’une épinette, trois paires de raquettes, grandes et petites, qui attendent là la neige prochaine. À l'embouchure d'une petite rivière, nous voyons sur un échafaudage élevé, afin
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