‹ A la baie d'Hudson ou Récit de la première visite pastorale de Mgr. N. Z. Lorrain [microforme]Chapitre 14 sur 41 · HR TE · texte numérisé non relu

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auraient emportés, ni dans les tourniquets qui les auraient engloutis, mais dans un bain long et large, creusé dans la pierre par la main de la nature, alimenté par les eaux de la rivière, tout aussi commode que les cuvettes en zinc, qu'on achète chez M. Yon, à Montréal, rue Saint-Laurent. Plus d’une fois, dans le cours du voyage, nous avons ainsi retrempé, dans les ondes fraîches et pures, nos membres fatigués ; puis le sommeil descendait sur nos paupières, suave, profond, réparateur.

C'est dans ce portage, qu'au mois d'août 1851, l’apôtre de la baie d'Hudson, le Père Laverlochère, tomba frappé de paralysie, soldat qui succombait sous le poids et les fatigues de la campagne. Il fallut le transporter dans des co ivertes, avec peine et misère, jusqu'à Ottawa, alors lieu de la résidence la plus rapprochée ; la distance était de plus de six cents milles. Que de souffrances le pauvre malade dut endurer, lorsqu'il se rencontre tant de difficultés, même pour la santé la plus robuste, sur cette voie pénible, étroite, semée d’épines, qui est vraiment le chemin du ciel. En 1848, le Père se rendait à Moose pour la première fois ; il pénétrait jasqu’à Albany en 1849, 1850 et 1851; et là, il jetait les bases de cette chrétienté modèle, qui est devenue si florissante. Le bon Père ne s’est jamais relevé complètement de ses infirmités ; il a passé les dernières années de son existence méritoire à Témiscamingue, sur les confins de ces pays où il a porté les bonnes nouvelles de l’évangile, aidant encore ses chers néophytes de ses vœux, de ses prières, de ses souffrances. Au moment où j'écris ces lignes, un fil de vie seulement retient dans l'exil ce faible corps, épuisé ; l'âme ardente, la colombe, soupire vers la Patrie,

Il nous restait cinq milles à parcourir, pour arriver à New- Post. Ce matin, le 29, fête de la Saint-Pierre, nous partons à 5 heures. AGh., au détour d'une pointe, nous apercevons dans une clairière, qui a reculé le bois de huit arpents du rivage, sur une côte en amphithéâtre, derrière une rangée de hauts liards, ce qui lui donne un air d’aristocratie, une maison lambrissée, avec galerie sur le devant, une vraie ferme canadienne, c’est la résidence du bourgeois. A droite, on voit la maison des hommes ; à gauche, le magasin, le

hangar, un jardin où les patates et les betteraves sortent de terre, et un champ cultivé où l'avoine a six pouces, les pois trois pouces et le foin un pied dehauteur, Uu peu au delà, sur un second côteau qui forme l'arrière plan, sont dressées neuf tentes en toile blanche, et s'élève la grange, où s'entasse le foin qui nourrira les deux vaches de l'établissement, Après avoir voyagé si longtemps à travers la nature à l’état sauvage, c'est pour nous une jouissance que de voir un brin de culture, ane apparence de civilisation, même d'entendre la voix, pourtant en soi bien ennuyante, d’urie vache qui beugle avec désespoir après son veau.

Trois coups de fusil, à un mille de distance, avaieni donné avis de. notre arrivée. M. McCloud était au rivage, pour nous souhaiter la bienvenue. Vieillard de 0 ans, après avoir parcouru le monde et voyagé sur les côtes d'Afrique, il soigne aujourd'hui les intérêts de la compagnie, et élève une famille patriarcale dans le calme et la retraite du “ Fort aux Maringouins.” L’hospitalité nou: a été donnée, franche, honnête. Aimez-vous le civet ? Jamais le lièvre ne m'a paru plus délicat et plus succulent qu’à la table de M. McCloud.

Le lièvre est un mets local, Ce petit animalse multiplie avec une fécondité prodigieuse, il fourmille dans ces forêts. Une famille en consomme vingt et trente par jour; on tend des collats le soir, et le matin le déjeuner est pris ; une ou deux personnes par cabane sont chargées ainsi de fournir la table, et 1l est rare qu'il y ait disette, pourvu qu'un trop grand nombre de wigwams ne soient pas réunis dans un même lieu. Quand les autres chasses manquent, celle du lièvre reste comme dernier recours, et bien des fois elle a sauvé la vie à la nation, C’est ce quiexplique pourquoi les Indiens, avant leur conversion, portaient un respect si profond au Grand-Lièvre et lui attribuaient la création et le soutien de l’homme.

Ce fort est visité par dix familles, sept catholiques et trois protestantes. De plus, comme il se trouve sur le grand chemin, qui est la rivière Abbitibi, et comme le bourgeois est très-estimé, plusieurs chasseurs des environs y apportent leurs pelleteries. Les sauvages, ici, sont très-bien habillés, les gens de nos campagnes ne le sont pas mieux ; nous fai-

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sions la même remarque à Abbitibi. De tous les sauvages, qui habitent par delà la hauteur des terres, on peut dire que ce sont les habitants de cette zône qui paraissent être les plus riches, ce qui ne les empêche pas d’avoir faim plusieurs mois duraut l’année ; mais, pour couper la disette dans sa racine, il faudrait commencer par changer le caractère imprévoyant des enfants des bois, et ce changement ne s’opèrera pas ayant dessiècles, En attendant, ils vivent heureux, contents, satisfaits comme pas un peuple sur la surface du globe.

La maison des hommes est convertie en église, la table devient autel. Il y a trois messes ; chacun voulait s'ef acer devant le Père Pierre Gladu, dont c'était la fête, L'assistance se composait d’une trentaine de catholiques de l'en. droit, de notre équipage et de cinq ou six protestants.

Un sauvage du nom de Jean-Baptiste, malade depuis trois jours d’une inflammation d'intestins, malgré ses douleurs, se fit transporter à l’église, afin d'entendre la messe encore une fois avant de mourir. Il ne put communier en viatique, à cause d'une toux fréquente qui l'oppressait ; mais il eut le bonheur de recevoir, des mains de Monseigneur, les sacrements de confirmation et d’'extrême-onction. Il paraissait tout-à-fait heureux de ces deux grâces insignes, reçues en un même jour par l'entremise de son premier pasteur, et il se déclarait prêt à entreprendre le voyage de l'éternité.

Le Père annonce à l'auditoire que la mission aurait lieu à New-Post à la fin de juillet, à notre retour de la Baie d'Hudson ; il invite tous ceux qui sont présents à se trouver am poste à cette époque, et il les charge de faire parvenir la bonne nouvelle à leurs amis qui sont absents au fond des bois ; nous aurons, alors, plus de temps à mettre à leur disposition. Pour le présent, il nous importe de nous rendre le plus vite possible à Albany, afin de ne pas compromettre, par des retards, le succès de cette mission éloignée.

Comme plusieurs dans l'assistance comprenaient l'anglais, Monseigneur leur adressa en cette langue, après la messe, une petite allocution : ‘“ Pour arriver jusqu'ici, dit-il, en naviguant sur ces lacs pittoresques, en descendant le cours de ces rivières superbes, en traversant ces forêts si riches en

essences variées, en contemplant ce royal manteau de verdure qui enveloppe ce pays sans limites, je n'ai pu m'empècher de répéter avec le Psalmiste : Quam magaificata sunt opera tua, Domine ‘“ Que vos ouvrages, Seigneur, sont grands et magnifiques !” Cependant il est une œuvre plus haute encore, sortie de ses mains toutes puissantes, son chefd'œuvre, l'homme. Il l’a doué d'intelligence et de sensibilité, pour qu'il puisse en être connu et aimé. L'homme sera-t-il un ingrat? L'oiseau de ces bois solitaires, dès l'aurore, chante son créateur ; la fleur sauvage répand devant lui son parfum ; les cataractes écumantes, par la voix des grandes eaux, publient sa puissance, À combien plus fortes raisons, les créatures raisonnubles doivent-elles reconnaitre et proclamer ses bontés. Vous n'avez pas de temple matériel pour y venir ployer le genou et l’adorer, mais votre âme n'est-elle pas ce temple du Saint-Esprit, où, selon le langage de l'apôtre, il habite comme dans un sanctuaire, comme dans un tabernacie. Ce vaste univers lui-même, si vous savez vivre en la présence divine, vous est un temple, où vous l'adorez en esprit et en vérité. Mais pour trouver ainsi Dieu partout, il faut éviter le péché et ses occasions, il faut prier, et prier souvent.”

Monseigneur insista sur ces deux grands devoirs du chrétien, la prière et la fuite des occasions dangereuses ; on l'écoutait, bouche béante, avec une pieuse avidité. Pour ma part, j'étais heureux d'entendre Sa Grandeur donner une voix à ces miile beautés de la nature qui, depuis trois semaines, parlaient à nos cœurs un langage, muet il est vrai, mais plein d'élogence et de suavité.

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