‹ A la baie d'Hudson ou Récit de la première visite pastorale de Mgr. N. Z. Lorrain [microforme]Chapitre 16 sur 41 · POS · texte numérisé non relu

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et sa femme s’approchent avec dévotion pour recevoir le pain de vie, ou, comme ils disent dans leur langue, /a médecine qui rend fort. C'est Wennir, Le Sifleux, qui nous a suivis de New-Post jusqu'ici, avec sa moitié et ses deux petits enfants, pour avoir le bonheur de faire ses pâques : voici bien le temple qui convient à ses goûts agrestes, à sa vie errante et nomade.

Ici la rivière s’élargit considérablement, les eaux sont excessivement basses, et les côtes s'élèvent à la hauteur de cinquonte ou soixante pieds. “ Anomalie, me direz-vous ; eaux peu profondes et rivages élevés, expliquez cela.” Voici : La rivière Abbitibi coule, en direction générale, du sud au nord. Au printemps, quand les neiges de la hanteur des terres se fondent sous les ardeurs d'un soleil plus ardent, quand les réservoirs des grands lacs méridionaux ouvrent leurs écluses, la glace est encore solide sur les parties septentrionales de la rivière. Le torrent arrive, l'obstacle l’arrête ; le torrent grossit, l'obstacle résiste ; le torrent, toujours grandissant, devient irrésistible ; et, dans sa puissance furibonde, glaces brisées, lit de la rivière, arbres déracinés, côtes de glaise Aéboulées, il empurte tout pêle-mêle vers la mer. Puis quand le calme se rétablit et que la saison des sécheresses est arrivée, le volume d'eau, devenu petit et insuffisant, s'épand entre deux rives trop éloignées, à travers les cailloux à la tête arrondie et les rescifs au taillant tramchant ; il court, s'agite, se précipite ici et à, sans chenni xe, au milieu des écueils ; il forme ce qu'en appelle dus Rapi : s plats

Ah! quelle navigation ennuyeuse ! Nos hommes quittent l'aviron pour prendre de longues perches armées de pointes de fer, ils sont debout dans le canot, tâtonnant, reculant, avançant, cherchant un chemin assez profond ‘ Kech, kech, prends garde, prends garde.” Un courant trop fort les entraine malgré eux, à chaque instant l'esquil menace de se crever les flancs sur des pointes cachées Enfin M. Okouchin nous déclare solennellement qu'il n'y a plus moyen de naviguer, et que fout bagage qui peut marcher doit mettre pied à terre, Nous partons à Ia recherche d'une voie quelconque, pendant que les hommes à l'eau

jusqu'aux genoux.quelquelois jusqu'à la ceinture,conduisent

le canot comme par la bride, et au besoin, à force de bras, Jui font sauter les battures.

Il a été écrit, je ne sais trop par qui, un roman intitulé : “ Les coureurs de grèves.” Je ne l'ai jamais lu ; mais si ces pauvres coureurs ont eu autant de misères que nous, le roman doit être fort pitoyable. Pendant deux jours, nous avons goûté les agréments de marches imprévues, à travers des endroits impossibles, où les sauvages, voyageant avec des embarcations plus petites que notre éléphant de canot, n'ont pas l'habitude de marcher. Ces portages ne sont pas dans le programme, aussi n’existe-t-il point l'ombre d’un sentier. Ici vous courez sur la grève, sur un fond de glaise boueuse, vous enfergeant, vous emberlificotant dans les embarras de hautes herbes ; sans vous en douter, vous tombez dans un ventre de boeuf, où vous vous trouvez embourbés jusqu'à mi-jambe. Là, comme à l'aide d'une perche, vous allez sautant de caillou en caillou, si le pied vient à vous glisser, vlan, vous voilà au fond de l'eau, et vous prenez un bain ‘orcé. Plus loin la grève n’a plus de marge, impossible même à une chèvre de s'y trouver un chemin ; si vous avez de grandes bottes, décidez-vous à marcher dans le lit inégal et raboteux de la rivière, L'eau passe pardessus vos bottes, alors grimpez sur la côte, les branches vous tendent les bras ; vous aidant des pieds et des mains, hissez-voussurle sommet.Dansle boisvousattendent des fourrés épais comme les pampres entrelacés d'une vigne, des mousses spongieuses où vous enfoncez jusqu'au genou, des savanes où vous vous frayez un chemin wrguibus et rostro, des ravins profonds que vous traverserez sur un pont fait d'une épinette renvessée, des abatis d'arbres enchevètrés les uns dans les autres d'une manière inextricable, où vous ne pourrez ni sauter par dessus ni vous glisser par dessous. Que faire ! je ne sais trop, faites comme moi : de fatigue et de désespoir jetez-vous sur um tronc dénudé, et là, perché comme un aigle royal, attendez que le P. Nédelec vienne à votre s&ours, [l rira bien un peu de votre mésaventure, il se réJouira de ce que vous voyez par vous-même le fond des choses, mais à la fin son expérience des lieux et des circonstances vous tirera d'embarras. Ki le soleil darde ses

rayons ardents, la sueur ruisselle sur votre figure enflammée, et, comme dit la chanson, “ elle dégoutte jusque sur vos talons.” Votre sort n’est pas amélioré, s’il se déclare un orage subit et si les nuages crèvent au firmament ; les branches chargées de pluie, secouées à votre passage, laissent tomber sur vos épaules une averse continuelle, c'est un déluge, vous ne seriez pas plus inondé sous le tuyau d'une dalle. Nous avançons toujours, fatigués, harassés, altérés ; heureusement que, de distance en distance, la Providence nous ménage des ruisseaux frais, clairs et limpides, qui descendent de l'intérieur des terres, tout comme dans Horace, cum molli susurro, avec un doux murmure : qu’il fait bon de se désaltérer dans le courant d’une onde pure ! Nous comprenions la vérité de cette comparaison de l’Ecriture sainte : “ Comme le cerf soupire après la fontaine d'eau vive, ainsi mon âme vous désire, Seigneur! mon Dieu. “ Quemadmodum

desiderat cervus ad fontes aquarum, îta desiderat anima mea ad te, Deus.”

Certes, si dans les pays civilisés où les évêques, entourés du respect que leur attire leur caractère sacré, jouissent du confort et des commodités qu'exigent les habitudes et les convenances de la société, on voyait ainsi un haut dignitaire de l'Eglise traîner les grèves, charroyer sur son dos dans les portages sa chapelle épiscopale, on ne pourrait se défendre d'un sentiment de surprise et de profonde commisération. C'est la manière d'aller de saint François-Xavier : pas d’autres montures que ses jambes, d'autre serviteur que soi-même, d'autre hôtel que la calotte des cieux. Il faut avoir de la force dans la constitution, de la vigueur dans les nerfs, de la jeunesse dans le caractère, de la gaieté dans le cœur, de la résolution dans l'esprit, pour supporter longtemps, sans s'affaisser, un tel genre de vie. Monseigneur est heureux de connaître par expérience du moins pour un temps, ce qu'ont à endurer de privations et de labeurs les missionnaires qui passent leur vie dans l'évangélisation de ces forêts lointaines,

Nous arrivons au rapide Sextant, le plus dangereux de tout le voyage, à raison des cailloux effilés qui hérissent le fond de la rivière et qui semblent tourner, menaçants, vers le

canot, la pointe de leurs alènes. Nous portageons le bagage, l’'embarcation saute allégée.

Au bas du rapide, nous avons remarqué des côtes de marne rouge-brun hautes de trente et quarante pieds, vous diriez des bancs de chocolat. On y trouve en quantité une pierre à chaux tendre, poreuse, d’une couleur gris-rougeâtre. De distance en distance, on rencontre aussi des lits d’ardoise, soit brune, soit grise, qui se feuillette ; je suis porté à croire qu'il existe dans le voisinage des dépôts considérables de ce précieux article minéralogique. Le pyrite de fer paraît abonder dans le flanc du rocher qui surplombe audessus du rapide, mais il n’est pas facile d'y arriver, la rive est coupée trop à pic.

Un peu plus loin, nous sommes à Clay Fulls, nom qui tire son origine des hautes écores en glaise qui bordent la chute de chaque côté, comme les murailles de deux citadelles.

Ici nous avons pu étudier, comme dans un laboratoire, le œavail de la pétrilication. En effet, de ces couches de glaise superposées, tantôt lavées par la vague, tantôt chauffées par les rayons du soleil, les unes sont encore flexibles et malléables comme une pâte d'argile, les autres peuvent se travailler aisément avec le tranchant du couteau, les autres sont durcies et solides comme un carreau de brique. Des champignons entiers, enveloppés de glaise, sont devenus pierre, ayant conservé très bien leur forme primitive. Bien plus, toute une forêt de sapins, déboulée ou entrainée là, je ne sais trop comment, est passée du règne végétal au règne minéral ; vous distinguez clairement, dans ces espèces de tronçons de colonne, les linéaments du bois, le contour des fibres, les couches de la croissance annuelle et la forme des cellules qui ressemblent aux cases vides d’un gâteau de miel. Dans le voisinage, nous buvons à plusieurs sources d'eau minérale ; la plupart sont chargées d'hydrogène sulfuré, ayant, comme à Calédonia, un goût très prononcé d'œuf pourri ; elles laissent en dépôt, sur les lèvres du filet par où elles s'écoulent, un long ruban d'albumine blanc et bleu.

La journée avait été rude. Comme pour nous dédommagcr, la Providence nous ménageait un coucher de soleil

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empourpré, et un souper délicieux sur l'herbe en face d’une baie verdoyante, formée par une île coquette : le P. Paradis crayonna, à la hâte, le plus beau croquis de son carnet. Le repas terminé, nous reprenons nos places au fond du canot ; le temps est couvert, l'air calme ; les eaux sont lisses comme uve glace, nous glissons emportés par le courant. Lesgrives chantent sur les rives silencieuses, les forêts nous envoient leurs arômes, les ombres descendent lentement ; nous nous reposons avec délices des chaleurs et des fatigues du jour. Le chapelet et la prière du soir, comme une douce musique de l'âme, sont récités, psalmodiés à la cadence des avirons ; puis en silence, an milieu des ténèbres qui vonts'épaississant, dans une molle tranquillité d'esprit, nous méditons. Après la peine vient le plaisir, après les labeurs le repos ; ainsi après les labeurs et les peines de cette courte vie, viendront les repos et les joies de l'éternelle félicité.

Nous passons, sans l’apercevoir, l'embouchure de la petite rivière Abbitibi, qui prend sa source près du lac du même nom ; nous pourrions également retourner par cette voie, mais les eaux seraient encore moins abondantes et les rapides plus nombreux.

Le canot s'arrête à 11 h., et, à la lueur d’un brasier flamboyant, nous dressons nos tentes dans l'obscurité d’une nuit noire et d’une forêt dense. La nuit fut courte. À 3 h., “ lève ! lève !”” Nos hommes espéraient se rendre à Moose aujourd'hui, mais ils comptaient sans les cailloux et les bas-fonds de la rivière.

Cette journée est la copie, traits pour traits, de celle d'hier: mêmes fatigues, mêmes sueurs, mêmes marches sur la grève et dans les bois.

Nous dinons da” une île, où s'élèvent fièrement des pins qui mesurent hui: eds et demi de circonférence sur leurs bases ; mais ces géants, perdus en dehors du pays ordinaire de leur naissance, font exception. Depuis une vingtaine de milles, les épinettes qui forment presque exclusivement la population forestière de ces rives, diminuent graduellement en grosseur et en hauteur ; si la progression descendante se maintient, bientôt la forêt n'aura plus que des arbres nains

Les côtes s’abaissent et so couvrent de hautes herbes ?

des baies circulaires présentent à gauche et à droite les contours les plus gracieax. Il est six heures, nous sautons un dernier rapide, et notre canot, comme une gondole vénitienne, s'engage dans des lagunes tortueuses ; nous nous promenons dans des allées superbes, qui circulent à travers un véritable parterre, entre des ellipses de gazon, entre des tertres ceinturés de plates-bandes de rosiers sauvages, surmontés de riches bosquets d'arbres ressemblant à d'énormes pots de fleurs : ce sont les chenaux de la Mattawan.

La rivière Moose, où viennent se perdre les eaux de l’Abbitibi, a toutes les allures d’un fleuve. Elle arrive de loin, de la hauteur des terres, des environs du lac Supérieur, et, sur son parcours de près de trois cents milles, elle a reçu le tri but de plusieurs lacs et rivières subalternes. En cet endroit, elle a bien un demi-mille de large ; une de ses nombreuses iles nous donne ce soir l'hospitalité sur une belle grève de sable. Tous les mariigouins de la baie, indignés sans doute de notre invasion dans leur territoire, se sont donné la main, je crois, pour venir nous arrêter à la frontière ; ils nous font un bourdonnement'aigu à nous crisper les nerfs : c'est la seule musique que nous ayons pour fêter le Dominion Duy.

Maintena it que, sept jours durant, nous avons navigué ensemble sur la rivière Abbitibi et que nous l’avons parcourue dans toute sa longueur, avant de la quitter pour visiter d’autres parages, je vous donnerai, si vous le désirez, une appréciation générale de la contrée qu'elle traverse, une petite vue d'ensemble. Pour ce faire, je diviserai le parcours en trois sections : la première s'étend depuis le lac jusqu'aux Trois Portages, une distance de 100 milles ; la seconde des Trois- Portages à Clay-falls, 80 milles ; la troisième de Clay-falls à la rivière Moose, 36 milles, ce qui donne un total de 216 milles. Je ne garantis rien pour les distances ; je mesure, sans chaines d’arpentage, au meilleur de mon jugement. Vous comprenez que mes remarques ne peuvent s'appliquer qu'aux rivages et à leurs environs immédiats, comme je n'ai pas eu le temps de pénétrer bien avant dans l'intérieur. J'ai toujours trouvé absurde la méthode de certains voyageurs confiants et décidés, qui jugent de tout un pays par l'étroite lisière qu'ils en ont visitée.

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La rivière, pour la première section, coule vers l’ouest, puis tourne vers le nord, direction qu’elle tient ensuite jusqu’à sa jonction avec la Moose. Les côtes sont basses et bien boisées. Les arbres qui dominent sont l’épinette et le tremble ; ensuite viennent le liard, le bouleau et le cèdre. La végétation augmente en vigueur au fur et à mesure qu'on s'éloigne du plateau de la hauteur des terres ; nous avons mesuré, sur la souche, des trembles de 7 pieds de circonférence et des épinettes de 9 pieds, qui atteignaient une hauteur, les premiers de 80 pieds, et les secondes de plus de cent pieds. Cette vigueur de croissance n’est pas une exception ; à tout bout de champ, nous rencontrons des bouquets d'arbres de cette dimension. Les cédrières, transplantées dans le haut de l'Ottawa, ne feraient pas honte à nos plus belles forêts québecquoises. La carcasse minéralogique du sol appartient aux terrains laurentiens et huroniens, avec granit, gnéiss, felspar et quartz de toutes descriptions et de toutes couleurs ; mais, cette structure osseuse est recouverte presque partout d’une couche épaisse de terre grise, de terre noire oude glaise sablonneuse ; rarement le squelette du globe apparaît à découvert.

Dans la seconde section, la forêt, quant aux espèces de bois, est à peu près la même ; seulement les proportions de grosseur et de hauteur diminuent quelque peu en approchant de Clay-Falls. La rivière, considérablement accrue, s’est creusé un lit profond, et descend entre des côtes qui ont une élévation de cinquante et soixante pieds ; on voit, sur le flanc de ces remparts naturels, le travail des inondations du printemps et le ravage des glaces à la saison de la débâcle. En plus d'un endroit, les articulations et les côtes granitiques du globe sont mises à nu, et l’on peut étudier la composition en même temps que constater la solidité de la charpente terrestre. Généralement, pourtant, les rivages sont taillés dans des bancs de glaise bleue ou grise, recouverts de quelques pieds d’une marne jaune, riche, graisseuse, qui pelotte sous la main, dans le genre de celle qu'on rencontre dans la Rouge à M. le curé Labelle. Il n'y a pas de montagnes ; mais, ici et là, de légères collines élèvent leurs têtes, des mamelons présentent leurs croupes arrondies:

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