A MOOSE.—LA COMPAGNIE DE LA BAIE D'HUDSON
Moose ! Moose !—Navigation pénible.—Don signor Monsoni.—La capitale de la Baie,—M, Cotter.—L'ile de Moose.—Les magasins.—Les deux voiliers annuels — L'agriculture.—-L'élevage des bestiaux.— Un fin conteur. Les Esquimaux.—Une galeri: de tableaux.—Premiers temps de la compagnie de la Baie d'Hudson.—L'occupation française. L'âge d'or.—La compagnie du Nord-Ouest.—Lutte entre les deux compagnies.—Leur ui:ton.—Ëre de prospérité..…—Un bon marché.—Fidélité des employés.—L'évêèqus anglican. —Les ports de Morphée,
Moose, 2 JUILLET 1884.
Mon cher ami,
Les croisés, au terme de leur long voyage, en apercevant les dômer et les coupoles de cette ville qu'ils cherchaient depuis si longtemps, à travers tant de fatigues, s'écrièrent dans les transports de leur joie, avec larmes : “ Jérusalem, Jérusalem !” Ce matin, à 9 h., au détour d'une pointe, en découvrant tout-à-coup, à une petite distance, la capitale de la baie James, avec ses airs de culture et d'opulence, nous ne pûmes nous empêcher de nous écrier : “ Moose, Moose ! Enfin nous avions traversé assez de forêts pour atteindre los eaux d'une autre mer, nous allions naviguer sous d'autres cieux, et, dans quelques jours, nuus aurions atteint la dernière étape de nos errements.
Depuis 5 h., nous descendions le courant, de temps en temps arrêtés par les cailloux, les hésitations et les tâtonnements des rapides plats. Qui l'aurait cru ? En entrant
sur ce fleuve si large, nous pensions en avoir fini avec ces petites misères de navigation ; mais il parait que, sous ce rapport, l’eau ressemble à l'esprit humain et à ses connaissances : souvent elle perd en profondeur ce qu'elle gagne en étendue et en superficie,
À 6h. nous rencontrâmes trois canots sauvages qui remontaient la rivière en se faufilant le long du contour des baies avec leurs petits chiens de chasse, à la tête et aux allures de loup, t'ottinant sur la grève. Le P. Gladu les salua, bêtes et gens, par un air de tiombone. C'était merveille de voir les barbets s'arrêter tout court, mettre le nez au vent, dresser les oreilles, et écouter cette harmonie nouvelle pour eux, avec le plus grand étonnement ; ils paraissaient avoir, beaucoup plus que leurs maitres, l'oreille musicale. Ce fut alors que l'on proposa de donner à notre artiste en fanfare un nom retentissant. “ De même que Madame Emma Lajeunesse a bien voulu prendre son nom de diva de Ja ville d'Albany, théâtre de ses premiers succès, et s'appeller Dona signora Albani, ainsi il est proposé par monsieur un tel, secondé par monsieur un tel que, dorénavant, en souvenir de son succès près du fort Moose, autrefois appelé Monsonis, le musicien du parti soit connu, dans le monde artistique et les hautes sphères musicales, sous le nom de “ Don signor Monsoni.” Adopté à l'unanimité.
Une côte longue, droite et élevée ; une rue unique longeant la dite côte ; sur la dite rue, alignées d'un seul côté une cinquantaine de maisons toutes appartenant à l'honorable compagnie, parmi lesquelles sont en proéminence la résidence du bourgeois, grande, élégante, bien psinturée, couverte en zinc, l'église épiscopalienne avec sa tourelle carrée surmontée de la flèche et du poisson traditionnels, la domeure de l'évêque anglican, de nombreux magasins et hangars, un chantier pour la construction des bateaux, une poudrière construite en pierre, et un moulin à scie, marchant par la vapeur, flanqué de sa haute cheminée en briques; sur nne pointe descendant en talus, disséminées ça et là, cinquante tentes en toile blanche où grouille, comme dans une fourmilière, le peuple des Monsonis ; et, en face de la maison du borgeois, sur Ja rivière, une quinzaine de bateaux et
devx brigantins avec leurs mâts, leurs vergues et leurs cordages, qui se balancent sur leurs ancres : c'est un port de mer, c'est une ville en embryon, c'est la perle de la baie, Moose, une surprise qui nous sourit au milieu de la solitude.
Les pavillons flottent au haut des mâts, en signe de réjouissance ; le bourgeois est sur le quai, pour tendre à Monseigneur la main de l'hospitalité. M. Cotter, entre les ofliciers de l1 compagnie, occupe un des plus hauts grades dans l'échelle des promotions ; il est chief-factor, “ traiteur-en-chef,” et, de plus, surintendant d'un vaste district qui comprend toute la partie orientale et méridionale de la baie ; il a sous son contrôle les Forts de la Petite Baleine, de Rupert, d'Albany, de Mariin's Fall, et une vingtaine d'autres dans l'intérieur, Le bourgeois non seulement est un homme d'affaires, mais encore un esprit cultivé, parfaitement renseigné en matière de science et de littérature. ‘“ Vous ne vois ennuyez pas dans cet isolement ?—Point du tout, ditil. M'ai des livres, deux ou trois fois par année la malle m'apporte des masses de journaux et de revues. La lecture embei!it mes loisirs ; les livres sont des amis ; quand un homme le veut, il so crée, autour de lui, un monde intellectuel plein de calme où il trouve autant de plaisir que dans le monde des va-et-vient et des agitations, Puis, dans ce pays où les écoles nous manuquent, l'éducation de mes enfants occupe le meilleur de ma journée.” La bénédiction de Jacob est descendue sur cette maison, où grandit, dans la joie, dans la santé et dans l'affuction mutuelle, une nombreuse et intéressante famille, gouvernée par la femme forte, qui est elle-mêrne à la tête des soins domestiques, et qui sait, au besoin, faire les honneurs de son salon avec autant de grâce que de noble simplicité.
Le bourgeois, avec la plus grande obligeance, nous fit visiter son domaine. L'ile, sur laquelle est bâti l'entrepôt du commerce de ces contrèes, peut avoir deux milles et demi dy long sur une largeur d'un demi-mille ; elle est couverte d'un beau bois d'épinettes, entracoupé de sentiers qui forment de jolies promenades ombreuses et odoriférantes, Moose se trouve à dix-huit milles de la mer ; plus bas sur la rivière,
les côtes sont trop à fleur d'eau pour y asseoir un établissement.
Les magasins renferment une quantité de belles pelleteries empaquetées par balles de cinq à six cents livres ; toutes les peaux du district se réunissent ici, pour prendre leur passage pour l'Angleterre ; puis, de là, devenues capots, casques ou mitaines, elles reviennent en Amérique, à Montréal, chez Dubuc, où le gros chien blanc est à la porte. Il reste emmagasinées, sur les tablettes et dans les caves, des marchandises et des provisions pour un an, au cas que les vents ot les glaces empêchent les vaisseaux d'outre-mer d'arriver à, destination.
Deux voiliers visitent la baie chaque année, l'un arrête à Moose, l'autre va approvisionner les forts de Churchill et d'York. Le vaisseau jette l'ancre à huit milles en aval, le chenal s’Stant pas assez profond pour lui permettre de monter jusqu'à la ville. Pendant une quinzaine de jeurs, tous les bateaux de l'établissement, montés par des sauvages, sont occupés à faire les transports, des bâtiments aux magasins, des magasins aux bâtiments : c'est le beau temps de l'année à Moose, jours d'activité, de joie et d'abondance. Comme la cargaison de pelleteries se trouve trop légère, on est obligé d’entasser, dans le fond de cale, quantité de cailloux pour lester le navire. Dans deux siècles, les savants de ce temps-là, ignorant ce petit détail, se creuseront le cerveau et imagineront les théories les plus ingénieuses pour expliquer, sur les côtes d'Angleterre, la présence das cailloux de la baie d'Hudson.
Les jardins sont dans toute leur gloire, les divers légumes ont la plus belle apparence, les gadelliers sont chargés de leurs grappes encore vertes, les plates-bandes brillent nuaucées de pensées aux couleurs les plus fraîches et les plus diverses. Chaque année, le bourgeois récolte plusieurs centaines de minots de patates ; l'orge parvient aisément à maturité. Est-ce à dire que les bords immédiats de la baie James sont propres à devenir un pays agricole ? je trouve hardie l'opinion de ceux qui se prononcent carrément pour l'affirmative. J1 faut remarquer que l'ile de Moose, par son élévation et ses facilités d'égouttement, se trouve dans des
conditions de culture beaucoup plus favorables que toute la contrée circonvoisine. Quand bien même la saison serait assez longue, les nuits pas trop fraiches, les gelées pas trop hâtives, est-ce que, pour payer les travaux de l’agriculteur, le sol n’est pas trop froid, trop humide et trop exposé aux inondations printanières ?
Il n’y a pas de doute que le pays, dans ses conditions actuelles, se prête admirablement à l'élevage des bestisux. La compagnie a en main un choix d'animaux domestiques de la plus belle race ; deux îles en face de Moose s'appellent, à raison de leur destination, l’une l’îile-aux-veaux, l'autre l’ile-aux-cochons. Cette dernière fournit chaque année une centaine de pièces aux saloirs des forts. Les taureaux sont robustes, vigoureux et puissants, les chevaux fiers et superbes ; une trentaine de vaches laitières donnent un beurre de qualité supérieure ; il n’en sort pas de meilleur goût de nos beurreries canadiennes. Ce qui fait le fond de la nourriture, pour l’hivernement de ces troupeaux, est un foin sauvage, riche, succulent, qui croît dans des prairies naturelles, sur les rives de la baie, on le coupe aux mois de juillet et d'août, à la marée basse, et on le transporte tout de suite. avec des chalands, sur les côtes de l’île pour le faire sécher. Maintenant, si des colons nombreux se mettaient à exploiter l'élevage sur une échelle considérable, ces prairies fourniraient-elles assez de fourrage pour rencontrer les besoins de la population herbivore ? Y aurait-il moyen d'en créer d'autres dans l’intérieur ? La coupe et le charroyage du foin, s'ils continuaient à se faire sur le système actuel, ne mangeraient-ils pas tout le profit ? C'est là le problème à résoudre, j'en laisse la solution à de plus sages ; en attendant, je continuerei à croire que, dans quelques cents ans, les côtes de Ja baie d'Hudson pourront nourrir une certaine population de Canadiens, mais peu nombreux, mais endurcis et déterminés, comme ceux de Betsiamis ou de Mingan.
M. Cotter est un grand causeur et un fin conteur. Il connait à fond le passé de sacompagnie, ainsi que toutes les histoires et toutes les légendes de la Baie. Les pieds tournés au feu, assis dans de larges fauteuils, devant la cheminée flam-
bloyante, dont les flammesirrégulières éclairaient et égayaient l'appartement, nous avons passé une bien agréable soirée.
En écoutant le bourgeois, je croyais entendre un poête arabe, nous relatant, dans un style imagé et biblique, quelques-unes des féeries orientales. Il a vécu de longues années sur les confins des Esquimaux ; il nous parle, avec beaucoup d'intérêt, de leurs mœurs, de leurs coutumes, de leurs habits de peau qui les enveloppent chaudement des pieds à la tête, de leurs huttes ingénieusement construites en blocs de neige, de leurs Xayaks, curieuses embarcations en peau de phoque. Voici une légère charpente en bois ou en os, longue et étroite, dans le genre des bateaux de Hanlan, est recouverte tout entière, à l'épreuve de l’eau, de peaux de veau marin, n'ayant au milieu qu'une ouverture circulaire. L'Esquimaux s’y assied avec ses jambes étendues, et il attache autour de ses reins une espèce de sac, si serré que, même dans les grosses mers, pas une goutte d'eau ne peut entrer dans le bateau. Il tient par le milieu une longue rame, qui a une palette à chacune de ses extrémités, et il la plonge alternativement à droite et à gauche ; maintenant son équilibre avec toute la dextérité d'un danseur sur la corde, il effleure la surface des vagues, rapide comme une flèche.
À ses titres d'homme d'affaires et d'homme de lettres, M. Cotter ajoute encore celui d'artiste. Il a appris la photographie, afin de pouvoir graver sur le papier les souvenirs topographiques que la mémoire serait tentée de laisser s’effacer. [1 fit passer sous nos yeux, avec des explications tout-à-fait attrayantes, toute une collection de points de vue les plus curieux, que présentent les côtes du Labrador et de la Baie d'Hudson. C'était une galerie de tableaux, peints d'après nature par les palettes et les rayons du soleil, variés, pittoresques, grandioses, rustiques, sauvages.
Je lui dis : “ Le fort de Moose est bien ancien ?—Oui, il remonte aux premiers jours de la compagnie, et la compagnie a été fondée en 1668.”
“ Quels en étaient les premiers actionnaires ?—Un corps d'aventuriers et de marchands, sous le patronage du Prince Rupert, cousin issu de germain de Charles II.
“ On dit que les dispositions de votre charte étaient on ne peut plus libérales ?—En effet, l’acte royal non seulement accordait aux associés le monopole du commerce, mais encore concédait, en propre et pour toujours, la possession territoriale de cette vaste étendue de pays, arrosée par les eaux qui coulent dans la Baie d'Hudson
“ La compagnie, je suppose, commença de suite ses opérations ?—Sans perdre de temps, elle bâtit quelques forts sur les côtes de cette mer intérieure, à laquelle elle doit son nom, et elle ouvrit avec les sauvages un commerce des plus lucratifs. Les dividendes payaient de plus en plus, lorsque d'Iberville, tantôt avec ses coureurs de bois, tantôt avec ses loups de mer, tomba sur nos traiteurs, et, pour plusieurs années, réduisit à néant leurs efforts, leurs espérances et leurs profits. Mais j'entre sur le domaine de l’histoire du Canada ; sur ce terrain je suis votre élève, c'est à vous de m'instruire.’
Le bourgeois, par cette dernière phrase, voulait se montrer gracieux, car il savait comme moi que, vers 1680, il se forma à Québec une association commerciale qui prit le nom dé “ Compagnie du Nord ;” que cette compagnie envoya en 1685 une expédition militaire pour s'emparer des forts anglais ; que, pendant dix ans, ce fut entre les traiteurs, puis entre les couronnes de France et d'Angleterre, une guerre continuelle avec des alternatives réciproques de succès et de revers ; qu’en 1697, par le traité de Ryswick, la baie d'Hud son resta aux mains de la France, qui fut seule à exploiter ses richesses pendant l’espace de seize ans ; enfin que, par le honteux traité d'Utrecht arraché à la vieillesse et aux malheurs de Louis XIV, le pays retomba, pour ne plus en sortir, sous la puissance de l’Angleterre. D'Iberville n'était plus là pour veiller sur ses conquêtes.
“ De 1718 à 1774, continua M. Cotter, la compagnie fit des affaires d'or. Cependant elle conduisait son commerce avec une certaine indolence ; elle n'avait que quatre forts sur le rivage de la mer, et elle attendait là que les sauvages vinssent lui apporter d'eux-mêmes le produit de leur chasse. Ce ne fut que devant la compétition et les hardiesses de - Com-
pagnie du Nord-Ouest, qu'elle secoua sa torpeur, et qu'elle résolut de s'avancer dans l'intérieur du pays.
—“ Quelle était cette compagnie du Nord-Ouest ?—Sons la domination française, les aventureux coureurs de bois avaient poussé, comme vous le savez, leurs explorations et la traite des pelleteries, par de là le lac Supérieur, jusqu'aux pieds des Montagnes Rocheuses. Après la conquête, ils continuèrent leur commerce ; plusicurs marchands anglais de Montréal, nouveaux arrivés dans l'arène, entrèrent en lice avec eux ; leur rivalité leur faisait un tort mutuel. En 1783, unissant leurs efforts pour l'avantage commun, ils se constituèrent sous le nom de “ Compagnie du Nord-Ouest du Canada,” en une société, composée d'abord de seize, ensuite de vingt actionnaires, dont les uns vivaient dans la Province de Québec et les autres étaient répandus dans les différentes stations de l’intérieur. En peu de temps, la nouvelle compagnie prit d'énormes développements ; ses agents étaient infatigables ; is exploraient en tous sans les rivières, les lacs, les forêts, les plaines, les montagnes, et ils établissaient, sur tous les points convenables, de nouveaux postes de commerce.
“Bientôt l'énergique compagnie du Nord-Ouest dominait en souveraine sur tout le continent, depuis les grands lacs jusqu'aux Montagnes-Rocheuses ; même, en 1806, elle traversait les obstacles que lui opposait cette barrière de rochers, et elle établissait ses forts sur les tributaires septentrionaux de la rivière Colombie. En même temps, elle étendait ses opérations vers le nord, empiétant de plus en plus sur les terres et les privilèges de la compagnie de la baie d'Hudson. Celle-ci, réveillée de sa torpeur par le sentiment du danger, poussait de son côté des pointes vers le sud ; et,en 1812, elle établissait une colonie sur la rivière Rouge, enfonçant, pour ainsi dire, l’épine dans le flanc de sa rivale. Mais un pouvoir comme la compagnie du Nord- Ouest, qui avait à ses gages pas moins de 50 agents, 70 interprètes et 1120 voyageurs, et dont les principaux directeurs se montraient à leurs réunions annuelles, au Fort William, sur les bords du lac Supérieur, avec toute la pompe et tout l'éclat de barons féodaux, n'était pas prêt à tolérer
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cet empiètement. Aussi, après b.:n des querelles et des escarmouches, une guerre ouverte éclata. En 1816, le gouverneur Semple tomba sous les coups des Métis qui étaient au service du Nord-Ouest, et, pendant cinq ans encore, la solitude des forêts et des prairies fut témoin de bien des actes de violence.
—“ On ne peut pas toujours se battre. Comment cette querelle prit-elle fin ?—Par là où elle aurait dû commencer. Les finances des deux partis belligérants tombèrent dans un état également déplorable ; le produit de la chasse diminuait, et les dépenses augmeniaient d'année en année. A la fin, devant ler arguments de l'intérêt, la sagesse l'emporta sur la passion. On résolut d'enterrer le tomahawk, y ur fumer le calumet de !: paix : les deux compagnies rivales s'amalgamèrent, en 1821, sous le nom de “ compagnie de la Baie d'Hudson,” gardant, dans toute leur étendue, les droits et privilèges de la charte primitive. Puis le gouvernement britannique, comme une Got au couple appauvri qui venait de contracter uuion, lui fit présent d'un perm'; exclusif de traite par toute la longueur et la largeur de ce pays qui, sous le nom de territoires de la Baie «'Hndson et du Nord-Ouest, s'étend depuis le Labrador jus: :'A l'océan Pacifique, depuis la rivière Rouge jusqu'à la mer giaciale. Le privilège n'était que pour vingt-un ans ; mais en 1838, il fut renouvelé pour la même période. Enfin,.en 1849, le gouvernement impérial, craignant que Vancouver ne fût annexée aux Ftats-Unis, mit cette île sous le contrôle administratif de la puissante compagnie.
“ Ce fut alors l'époque de sa grande prospérité. Elle régissait, en maîtresse souveraine, une contrée de 4,000,000 de milles carrés, un royaume plus grand que toute l'Europe. Elle importait chaque année, en Angleterre, des pelleteries pour la valeur de 1,000,000 de piastres, sans compter celles qui étaient exportées directement en Russie et en Chine. Les profits annuels s'élevaient à 400,000 piastres sur un capital payé de 400,000 louis sterlings. Elle possédait 150 postes, dont les ramifications s'étenäaient de tout côté, comme une toile d'araignée, enveloppant toutes les tribus sauvages du Nord et de l'Ouest. Outre les principaux officiers,
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qui s'appellent chief-factors, elle employait, en 1860, 5 médecins, 86 commis, 67 bourgeois de poste 1209 serviteurs permanents et 500 voyageurs, sans compter les employés temporaires de toute classe, ce qui portait le nombre de ses engagés à une petite armée de pas moins de 8000 hommes. En outre, on peut dire que toute le population sauvage de ce territoire, qui comptait plus de 50,000 guerriers et trap- k peurs, était en réalité au service actifde la compagnie. Près è de mille hommes étaient employés sur les vaisseaux, voiliers ou steamers, qui transportent ses pelleteries, ses marchandises et ses approvisionnements de toute sorte.”
Tels sont quelques uns des renseignements, que nous e donnait M. Cotter dans un langage plein d'intérêt, et les
heures de la veillée s’écoulaient agréables, inaperçues. La 5 campagnie de la Baie d'Hudson est, sans contredit, l’associa- £
tion mercantile la plus extraordinaire des temps modernes. Elle n’a pas dit encore son dernier mot dans les opérations financières. En 1869 elle cédait au gouvernement du Canada, le droit qu'elle aurait pu avoir sur les terres de ses territoires, et elle renonçait à ses prétentions au commerce exclusif des pelleteries ; mais en revanche elle se faisait assurer la propriété personnelle, franche et libre, de la vingtième partie du sol, par toute l’'étendne de ses anciens domaines. Qui pourrait prévoir les sources immenses de revenus que recouvrent les clauses de ce contrat ? la vente actuelle des terres, le long de la ligne du Pacifique, enlevées fiévreusement par l'émigration européenue, en donne une faible idée.
Ce qui frappe l'observateur qui entre en contact avec les ofliciers de la compagnie, c’est le sentiment de leur zèle et de leur dévouement inaltérable aux intérêts de leur association, ce sont des hommes sûrs : aussi, n’arrivent-ils aux différents grades qu'après les épreuves d’un noviciat, long, dur et pénible, Il s'exerce, dans tous les rouages de l'administratisn, une surveillance et un contrôle, qui ne paraissent pas d'abord à la surface, mais qui sont d'autant plus sévères et serrés qu'ils sont plus cachés. L'organisation est parfaite. Un des principaux traiteurs-en-chef, protestant de religion, me disait, il y a quelques années, sur un ton demi-sérieux et demi-badin ; ‘ il y a dans le monde trois sociétés, constituées
pour résister aux coups du temps, l'Egliso, la compagnie de Jésus et la compagnie de la baie d'Hudson ! ”
Mais assez sur le chapitre de la Hudson Bay Company, que des affemés de voyageurs avaient baptisée, dans l’ancien temps, Hungry Belly Company, la “ Compagnie qui crie famine,” et revenons à Moose.
Je laisserais dans l'ombre un des traits caractéristiques de ce village, si je fermais ma lettre, sans vous dire qu'il est le siège d'un évêché anglican. La maison du bishop, construite d’après un style antique, est la plus fashionable de l'endroit, après celle du bourgeois ; la cathédrale, devenue trop étroite, doit être allongée dans le cours de l'été, puis recouverte en tôle galvanisée. Ce diocèse protestant comprend toute l’incienne terre de Rupert ; il est divisé en six districts, à la tête desquels préside un ministre: York, Albany, Moose, Mattawakumma, Rupert's river et East Main. Le right reverend John Horden est un des plus anciens prédicants de la Baie ; il y était du temps du Père Laverlochère. Il a été élevé à la dignité qu'il occupe aujourd'hui dans sa secte vers 1874, je crois. La majorité des sauvages chrétiens de cette contrée professent l'anglicanisme. Les prédicants ont pris les devants presque partout ; les circonstances et les facilités de communication les ont favorisés ; les sociétés bibliques ne leur ont pas ménagé les secours en argent ; ils ont eu le bon esprit d'établir dès le commencement des résidences permanentes, et il n’y a pas à nier qu'ils n'aient déployé du zèle et de l’activité.
Ici le pasteur anglican a ses brebis réunies autour de son bercail, une bonne partie de l'année ; car le bourgeois de Moose, à l'encontre de ses confrères qui renvoient leurs sauvages aussitôt après les affaires de latraite et de la mission, garde les siens durant tout l'été, Il a besoin de leurs bras, pour le déchargement du navire, la coupe des foins, et mille autres travaux que nécessite l'importance de son poste, qui est le point central, d'où partent tous les approvisionnements et où convergent toutes les cargaisons de pelleteries. À Moose, donc, une école est possible ; il y est plus facile qu'ailleurs d'instruire la population indigène dans les rudiments de la science ; mais cet état de choses est-il un bien
pour la morale? Le sauvage généralement se conserve mieux dans l'isolement et les courses des forêts que dans les réunions et le repos d’une villégiature en commun. Enfin, nous voyons poindre à l'horizon le but extrême du voyage. Demain matin, jeudi, nous nous embarquerons pour Albany,et nous y coucherons samedi soir, si les éléments nous favorisent. Cependant voyager sur mer en canct d'écorce, ce doit être quelque chose de bien casuel. J'ai de singuliers pressentiments, mais laissons l'avenir recouvrir ses secrets et, profitant de la chance qui nous échoit d'avoir un bon lit, allons goûter en paix les pavots de Morphée.
Bonsoir !
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