‹ A la baie d'Hudson ou Récit de la première visite pastorale de Mgr. N. Z. Lorrain [microforme]Chapitre 19 sur 41 · LA DAIE D'HUDSON ET SON BASSIN · texte numérisé non relu

LA DAIE D'HUDSON ET SON BASSIN

Arrêt forcé.—Choum Excursion do botanique.—Une grève en caoutchouc. Etendue de la Boie d'Hudson.—Son bassin.—Composition géolozique du sol.Navigation sur la baie..Les optimistes. —Route de l'avenir.--Les pessimiste», — L'expédition du Neplune.—Une humble opinion.æUne perspeclive qui n'est pas gaiv,

Hay CREEK, 5 suizcer 1534.

Zion cher ami,

Voici trois jours que nous avons quitté Mooso, us de: vions ce soir entrer dans l: port d’Albany voiles déployées, et nous n'avons fait que dix milles de chemin. Nous sommes à l'ancre sur une côte déserte, interrogeant la marée, le vent et les nuages. C'est démontant. Mais il ne sert de rien de se lamenter. ‘“ Ce que l’homme ne peu corriger, dit l’auteur de l'Imitation de J ésus-Christ, il doit le supporter avec patience, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu d'en ordonner autrement."

Jeudi, 3 de juillet, à 9 h. du matin, nous lançons derechef notre canot et nos personnes à l'inconstance des ondes, Okou-

chin passe à la poupe : à la proue, s’assied solennel, un nou-

veau pilote engagé pour la circonstance, Choum, un vieux loup de mer, qui ne parle pas, mais «vironne dru, le nez au vent, l'air un peu sorcier, avec sa casquette La visière sur l'oreille. A 11 h, sans dire mot, il pique à terre, nous fait signe do descendre, jette le bagage sur la grève, tire le canot à sec, le couche sur le flanc, et se met à faire du feu comme un

homme qui veut établir son camp pour longtemps. “ Or ça, vieux manitou, parle ; pourquoi arrête-t-on ici ?”—" Parce que la marée est trop basse, parce que bientôt il va venter trop fort pour s'aventurer sur la mer.” En effet le nord commence à souffler, son haleine augmente d'heure en heure, maintenant il rage et tempête.

Nos quatre tentes sont dressées dans un beau désordre, autour d’un feu, d’une crémaillère et d’une chaudière qui bouille sans cesse ni relâche, dans nne prairie, plate et unie, revêtue d'une herbe d’un pied, large d'une demi-lieue, bordée à l’intérieur par une ceinture d'arbres nains, s'étendant le long de la mer à perte de vue, une vraie plaine du Manitoba. D'un côté, à une petite distance, coule un ruisseau, sur les bords duquel la compagnie a coutume de faire ses foins, de là son nom de Hay Creek ; de l’autre on aperçoit, à huit milles environ, l'observatoire de High Bluff, d'où l'on peut signaler l'arrivée du vaisseau d'Angleterre, et qui sert en même temps à indiquer aux pilotes l'embouchure de la rivière.

Jeudi et vendredi, le temps était pur, frais, plein de gaité, de senteurs et de lumière. Pendant que nos hommes festoient, font bombance, se reposent, dorment et s'étendent comme des lézards au soleil, assis sous nos tentes à la sauvagesse, nous lisons, nous écrivons ; ou bien, faisant une excursion dans la prairie, nous allons à la cueillette des plantes rares et des fleurs aux mille et une couleurs, qui étincellent à travers les foins odorants. Je suis à presser une flore variée, et, si mon cahier ne fait pas naufrage, je vous apporterai tout un petit trésor des richesses botaniques de ces lieux : des rosacées dicotylédones polypétales à corolle périgyne ; des rubiacées dicotylédones monopétales à corolle épigyne et à anthères distinctes ; des ombellifères dont les pédoncules partent tous d'un même point pour diverger comme les rayons d'un parasol ; des g'éranoïdes aux étamines hypogynes ; des violacées, des araliacées, des caprifoliacées, des primulacées, des lilacées, etc ; franchement, sans calembour, est-ce assez ?

La grève est d’une glaise bleue, solide, compacte, flexible sous le pied, élastique comme un caoutchouc ; les trottoirs

en asphalte de la rue Sherbrooke, à Montréal, ne sont pas plus propres et plus unis, à chaque retour de marée la grande eau les lavant et les polissant. C'est une longue promenade où, trois fois par jour, allant et venant comme dans l'allée d'un parterre, nous faisons une marche bienfaisante, donnant de l'exercice à nos jambes, de l'air et des délices à nos poumons. Notre esprit erre, en souvenir, à travers les hauts faits d'armes accomplis dans le mystérieux du passé et dans le silence de ces parages solitaires ; notre bouche les rappelle ; notre regard se promène, à perte de vue, sur les flots qui en ont été les témoins étonnés.

La baie James, sur les bords de laquelle nous sommes campés, du cap Jones à l'est au cap Henriette à l'ouest, a une largeur de 850 milles, et elle s'avance dans les terres à une profondeur de 150 milles, Elle n'est elle-même qu'un golfe de la grande baie d'Hudson, la mer Méditerranée du Canada, dont l'étendue égale plus de la moitié de la vieille Méditerranée d'Europe, qui baigne les bords enchanteurs et les souvenirs classiques de la Grèce et de l'Italie : longueur plus de trois cents lieues, largeur deux cents lieues, superficie 55,000 lieues carrées. Plusieurs détroits la mettent en relation avec la mer glaciale, et elle communique avec l'océan Atlantique par le détroit d'Hudson, une bagatelle de canal mesurant une longueur de 500 milles, une largeur en moyenne de 100 milles, et une profondeur de 100 à 800 brasses.

C'ést le fond d’un immense bassin âe 8,000,000 de milles carrés ; les eaux, comme autant de rayons d'une vaste circonférence, y convergent vers un centre commun, partant à l'est de la ligne faite qui sépare en deux versants la péninsule du Labrador, au sud de la hauteur qui divise la terre de Rupert des vallées du Saint-Laurent, de l'Ottawa et des grands lacs, au sud-ouest et à l'ouest des environs des sources du Mississipi, du grand désert américain et du pied des Montagnes Rocheuses. En effet, le grand lac Winnipeg, qui reçoit, par la rivière Winnipeg, la rivière Rouge et les deux Saskatchewans, une grande partie des eaux du Noïd-Ouest canadien et américain, n'est qu'un réservoir secondaire qui déverse son trop plein dans le réservoir principai de notre

baie d'Hudson, par une artère de première grandeur appelée la rivière Nelson. Trente des nombreuses rivières, qui lui apportent le tribut de leurs ondes claires et brunes, mériteraient, partout ailleurs qu'en Amérique, le nom de fleuves ; entre autres la rivière de la Grande Baleine sur la côte du Labrador, les rivières Rupert, Moose et Albany qui arrivent en trépied à la partie méridionale de la baie James, les rivières Nelson et Churchillsur la côte occidentale, La Moose a un mille d'une rive à l'autre ; l'Albany promène son cours sur un espace de plus de deux cents lieues ; la Ve/son roule un volume d'eau quatre fois plus considérable que l'Ottawa, et la Churchill pourrait rivaliser avec le Rhin allemand. A l'est les côtes, composées de rochers granitiques, dénudées ou recouvertes d'un bois rabougri, sont élevées, hardies, dentelées de pics qui atteignent la hauteur de 2000 pieds ; au sud et à l’oust, elles sont généralement basses et unies, avec des grè es plates, que baignent des eaux peu profondes.

Pour parler géologie, le bassin proprement dit de la Baie d'Hudson, si on excepte les prairies du Nord-Ouest, appartient au terrain laurentien. Au sud-ouest de la baie, des lits de roches remontant à l'époque cambro-silurienne reposent sur le laurentien pur, et, dans les vallées de quelques rivières, ils s'avancent dans l’intérieur à une distance de cent à deux cents milles ; à plusieurs endroits la couche cambro-silurienne est recouverte par le dévonien. Les longues chaînes d'îles, qui, comme une frange en dentelle de pierre, bordent la côte est, sont composées de bancs et de couches volcaniques. Au nord de Churchill, on trouve en quantité le quartz et tous les riches et précieux minéraux du système cambrien. La région considérable de pays plat, qui s'étend au sud et à l’est de la baie, est recouverte d'une épaisse couche de glaise, où se sunt accumulés, avec les années, des amas de détritus charroyés par les courants de la ner, ou provenant des débris végétaux. Maintenant si vous désirez avoir quelques explications sur les systèmes laurentien, silurien et cambrien, j'aurai soin de ne pas trop m'avancer, gardant de Conrad le silence prudent, de peur de m'embarrasser dans les couches et les profondeurs du globe. Je vous

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renvoie au professeur Dana qui, dans son Manuel de géologie, dit là-dessus de fort belles choses.

Que pensez-vous, vous me demanderez peut-être, des facilités et des possibilités de la navigation sur la baie d'Hudson ? En vérité, après mûre réflexion, je pense que je ne pense rien du tout. Je sais que, sur lo sujet, les docteurs sont fort divisés. Les officiers de la compagnie qui habitent ces côtes depuis nombre d'années, en général, n'y ont aucune confiance. Leur opinion est d'un grand poids dans la balance.

Très bien, disent les optimistes, mais l'opinion de ces messieurs est intéressée ; ils ulent décourager l'émigration et éloigner la compétition du commerce des terres de chasse de leurs sauvages. La baie est libre de récifs et de bas-fonds, les eaux y sont d'une profondeur moyenne de 70 à 100 brasses. Le fond est composé de boue ou de glaise, offrant partout un ancrage facile. Les tempêtes y sont rares, et nullement redoutables ; il ne s'y rencontre jamais de banquises ou icebergs ; les brumes sont peu fréquentes et ne durent guère. Seuls, jusqu'à maintenant, des voiliers ont visité ces mers ; des steamers, gréés de toutes les améliorations modernes, offriraient bien d’autres conditions de sécurité et de rapidité. Depuis plus de 250 ans, les traiteurs comptent sur une navigation de deux mois et demi à trois mois, et, cela, sans cartes marines, sans connaissance parfaite des courants, sans phares, sens télégraphes, sans le secours de la vapeur :; il est donc permis de croire qu'avec tous les moyens dont dispose aujourd’hui la science nautique, cettenavigation pourra se prolonger de quelques semaines de plus.

C’est la route de l'avenir, ajoutent-ils, entre l'Angleterre et les immenses récoltes de blé que promettent les prairies de l'ouest. York-Factory et Montréal sont à peu près à une égale distance de Liverpool ; Churchill en est de 64 milles plus rapproché. Or, la distance à franchir entre Winnipeg et Montréal est de 1400 milles, tandis qu'elle n'est que de 700 avec York-Factory. Il en coûte aujourd'hui 14 cent de la tonne par mille pour expédier le grain de Saint-Paul à New-York, ce qui, appliqué à la distance à franchir de Winnipeg à Montréal, donnerait un taux de $21.00 par tonne,

et seulement de $10.50 de Winnipeg à York-Factory, soit la moitié. Si maintenant on estime la tonne comme équivalant à 83 minots de grain, la différence du fret en faveur de la route de la baie d'Hudson serait une économie de 82 cents par minot, ou, en d’autres termes, un profit additionnel de $6.40 par acre rendant une moyenne de 20 minots. Une grande partie de l'immigration européenne prendrait cette voie, et verrait par là s’abréger, de 700 à 800 milles, les ennuis, les délais et les frais du voyage. L'expédition des viandes de boucherie formerait, seule, une partie considérable du chargement, et cette route attirerait une fraction importante du commerce d'importation et d'exportation des Etats du Nord-Ouest américain.

Ce calcul est magnifique, répondent les pessimistes ; on oublie seulement d'y faire rentrer en ligne de compte un tout petit détail qui a bien son importance, le détroit d'Hudson et ses glaces. Les icebergs qui, durant les mois d'avril, de mai, de juin et de juillet, descendent des grandes mers polaires par le détroit de Fox, rencontrant les banquises charroyées par le détroit de Davis, se trouvent arrêtés dans leur marche vers l'Atlantique, et ensemble ils obstruent le détroit Hudson. Cette future route du Nord-Ouest, la plus courte par la distance, sera toujours la plus longue par les retards, et la plus dispendieuse par les accidents,

Verra qui vivra. Attendons encore quelques années, et la lumière se fsra sur ces questions controversées, embrouillées par des intérêts divers et des espérances peut-être chimériques. Le gouvernement doit envoyer dans le présent mois de juillet un vaisseau, le Meptune, pour établir, pour une période de trois ans, six ou sept postes d'observation sur les côtes du détroit, dans les îles, et sur le littoral de la baie, afin d'étudier sur place les phénomènes météorologiques, la direction des courants, la température des eaux, la hauteur des marées, le mouvement des glaces, etc, Deux Canadiens d'Ottawa, MM. DeBoucherville et Laperrière,se trouvent au nombre des chefs de station. Je leur souhaite bien de l'agrément pendant les longs jours de leur solitude et leurs longues nuits d'hiver. La science a ses ermites.

Si vous me forcez absolument de donner mon avis, sur le

sujet, je vous dirai que, dans mon humble opinion, il finira par s'établir quelque ligne de steamers entre Liverpool et Churchill dans le cours des temps, et que par cette voie s'écoulera une certaine partie, plutôt petite que grande, des productions du Manitoba, d'Alberta et des autres provinces à naître au pied des montagnes Rocheuses ; mais Montréal et New-York resteront toujours les grands centres d’attraction pour le commerce de l'ouest. Il ne pourra se faire, pendant une courte saison de navigation, assez de voyages, entre la baie et l'Angleterre, pour détourner un courant d’affaires régulier et puissant, qui roulera toute l’année dans une même direction, Du reste, les glaces fermeront le détroit avant que la moisson du Nord-Ouest soit toute engrangée ; et les blés de cette année n'attendront pas les appoints des vaisseaux de Churchill, exposés qu'ils seraient pendant tout un hiver aux ravages des rats et de l'humidité ; mais ils prendront auparavant la route des élévateurs de New-York, de Portland ou d’Halifax.

En me voyant deviser sur la géographie de la baie comme si j'en avais fait le tour, lire dans les conjectutes de l’avenir comme un philosophe dans les astres, sans doute vous êtes surpris de ma science, ne m'ayant jamais connu pour un savant. La chose est bien simple, je vous assure. Avant de partir, pour mieux jouir de ce voyage, j'ai lu les travaux si intéressants que le professeur Bell a publiés dans les rapports de la commission géologique ; j'ai lu un rapport d’un comité de la Chambre des Communes, rédigé par l'honorable M. Royal, sur la navigation Ge la baie d'Hudson ; j'ai lu Ferland et Garneau ; et maintenant je vis de mes notes et de mes souvenirs : ce n’est pas plus malin que cela.

Une chose que je désirerais bien savoir, et que je ne puis trouver dans les livres, c’est quand il plaira à Dieu de nous laisser partir d'ici. Il pleut depuis ce matin à plein ciel, Virgile dirait que les nuées se fondentet que les eauxen descendent par torrent : Præcipitesque ruunt liquefactis nubibus imbres. Si cette ayerse continue, bientôt la prairie, avec sa surface plane et sa glaise qui boit l'eau difficilement, sera convertie en un vrai lac, et nous flotterons sur nos lits. Le vent souffle à jeter les chiens à terre, et notre tente se tord

sur ses piquets. Si Borée finit par la renverser, qu'allons nous faire ? nous ne coucherons même pas à la belle étoile, car d'étoiles, par cette nuit d'orage, on n'en parle point. Il fait noir dehors comme chez le loup. Le froid est cru, humide ; depuis vingt-quatre heures le vent et la pluie nous ont empêchés de faire du feu. Pour réchauffer mes pieds g'acés, mes membres transis et mes doigts engourdis, je vais aller me fourrer sous les couvertes jusqu’au cou, après avoir eu soin d'enfoncer ma tuque de Jaine sur mes oreilles, établissant ma position entre Sa Grandeur qui veille, et le P. Nedelec qui ronfle comme un bienheureux. C'est le cas de dire, d'après Horace, que la fureur de la tempête et la colère des éléments n’ont rien qui puisse effrayer l’homme juste. Si fractus illabatur orbis, impavidum ferient ruinae. Ne trouvez: vous pas qu'on m'a donné pour la nuit une place d'honneur, et je l'ai depuis le commecement du voyage ; seulement parfois, pris comme dans un étau, vos mouvements deviennent un peu gênés et vous êtes exposé aux coups des deux côtés. Mais n'importe, faisons contre fortune bon cœur, et

En uttendant l'heau temps, Vivons contents, Dormons contents.

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