‹ A la baie d'Hudson ou Récit de la première visite pastorale de Mgr. N. Z. Lorrain [microforme]Chapitre 2 sur 41 · DE PEMBROKE A MATTAWA · texte numérisé non relu

DE PEMBROKE A MATTAWA

Le d'part sous d'heureux auspices —Fcrivez-nous.—Entre Pembroke et Mattawa.—Une illuminetion.—La Fourche.--La rivière Mattawa.—Le chemin des pays d'en haut,—La ville de Mattawa.—Cailloux roulés, Pros. périté,— L'éducation. L'hôpital, — L'église.—Lo presbytère, — Le cime. tière.—La patronne de ces lieux.—Prière à Sainte-Anne,

Mattawa, 12 juin 1885.

Mon cher ami,

Pour aller, dans ces régions lointaines, annoncer la gloire du Très-Haut et proclamer l'amour du Verbe fait chair, Pouvions-nous partir sous de meilleurs auspices? Volontiers, en ce jour où l'Eglise, par tout l'univers, célèbre la grande Fête-Dieu, nous répétons avec St. Thomas : “O victime salutaire de nos autels, an milieu des dangers qui nous pres-

seront de toutes parts, donnez-nous le courage, portez-1ous secours,”

O salutaris hostia,

Quæ cœli pandis ostium, Bella premunt hostilium, Da robur, fer auxilium.

Comme vous le savez, à 4 heures, cette après-midi, après la récitation des prières de l'itinéraire, accompagnés de vos pieuses ouailles, nous prenions le chemin qui conduit de l'Eglise à la gare. Le cheval de feu, impatient, avançait, reculait, en quelque sorte piaffait ; la vapeur hennissait, Le cocher, baigné de sueur, barbouillé de charbon, secoue sa rêne de fer. Al! aboard! nous n’eûmes que le temps de

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vous presser la main, et nous voilà emportés vers d'autres cieux, avec la rapidité de l'éclair, La tête à la fenêtre, au milien des vœux de cette population empressée qui, avec une certaine tristesse, disait adieu à son premier pasteur, j'ai distingué votre dernière parole : “ Ecrivez-nous.” M'avezvous entendu vous répondre : “Soyez tranquille, je n'y manquerai pas ? ” Voyez si je suis fidèle à ma promesse, déjà je mets la main à la plume, pour vous faire assavoir de nos nouvelles, qui sont très bonnes, Dieu merci.

Le pays, entre Pembroke et Mattawa, distance de 94 milles, ne manque pas de points de vue pittoresques, d’aspects grandioses et sauvages ; mais en général la forêt n'est pas très riche, le sol est maigre, sablonneux ou couvert de rochers : la colonisation prendra du temps pour en faire une campagne riante, tapissée de verdure, habillée de moissons. Nous traversons la Petawawe, autrefois si abondante 2n pins de toute proportion, aujourd'hui grandement épuisée par la hache des chantiers. Puis, pour ne parler que des principales stations, nous passons Chalk River, où la compagnie du Pacifique a fait construire pour ses locomotives, au milieu d'un désert, un grand hangar demi-circulaire long de 180 pieds, un hôtel pour les voyageurs et une dizaine de maisons pour ses employés; Bass Lake, petite nappe d'eau claire et noire, entourée de hautes montagnes, d’une apparence vraiment mystérieuse et féerique aux pâles rayons du soleil couchant; Mackey, où l'on voit plusieurs fermes qui paraissent tout-à-fait confortables; Rocklif, où nous saluons au flanc de la colline, une jolie petite église solitaire, isolée, qui fait briller son clocher et son coq gaulois au milieu de pins odorants, qui la pressent et l'étouffent comme dans un demi-cercle trop étroit ; Bessetl's Creek, petit village que l'on dit être plein d'activité et de mouvement ; Deux-Rivières, mission assez ancienne qui possède sa chapelle depuis une douzaine d'années ; Ælock's Mills, où M. Klock d'Aylmer a bâti tout un village de moulins à scies. Enfin, à 10 heures et 40 minutes p.m., nous arrivons à Mattawan, si vous suivez la prononciation ancienne et véritable, ou, d'après la prononciation moderne qui est plus euphonique, à Mattawa.

Une foule nombreuse, de la gare à la ville, distance de

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vingt arpents, accompagna Sa Grandeur, clopin-clopant, à travers l'obscurité. Hier soir, on voyait ici un bien autre spectacle. Aussitôt que le sifflet de la locomotive eut annoncé l'arrivée du train, en un clin-d'œil, comme par enchantement, toutes les maisons de la ville s'illuminaient ; le feu était mis au pied de hauts amas de sapins qui s'élevaient de distance en distance le long de la route, et la flamme en pétillant grimpait au sommet des branches résineuses, projetant, sur la campagne environnante, un grand cercle de lumière; deux cents hommes, rangés en procession, au milieu de la foule, allumaient leurs flambeaux : le jour était revenu au milieu, de la nuit. Par un malentendu, dont la responsabilité parait-il, ne revient à personne, on attendait l'évêque : ce fut un vrai désappointement qui laissa tout le monde figé, le cœur serré et la figure longue.

Mattawan, en langue algonquine, signifie rencontre des eaux ; les anciens voyageurs auraient dit : La Fourche. C'est un nom qui revient souvent dans le vocabulaire topographique des Sauvages ; car, en voyageant en canot, rien de plus commun que de rencontrer un cours d'eau qui se jette dans un autre; ainsi s'appelle, entre mille, la rivière qui traverse la colonisation de M. Brassard, en arrière de Joliette.

La Mattawan a sa source dans le lac à la Truite, près du lac Népissingue; et coulant de l'ouest à l'est, elle vient mêler ses eaux à celles de l'Ottawa, après une course de cinquante milles. Elle roule un volume d'eau assez considérable, disons comme la Lièvre; mais elle est navigable seulement pour les vaisseaux que l’on peut porter à dos d'homme, vû que son cours est interrompu par deux hautes chutes, et une quinzaine de rapides. Généralement, ses rives sont bordées par une muraille de montagnes, et couvertes de forêts de pins altiers, qui fournissent les plus belles pièces de bois de construction aux bourgeois de chantier, En plus d'un endroit cependant, entre autres au lac Talon, les montagnes s'abaissent, et le pays est riche en bois francs de toutes sortes.

La Mattawan était le chemin des Pères Jésuites, se rendant au pays des Hurons. La route était plus longue que

par la voie du Saint-Laurent, mais elle était plus sûre, se trouvant plus à l'abri des incursions des Iroquois, quai infestaient le grand fleuve ; en sus, les rapides, quoique plus nombreux, étaient moins longs et moins pénibles. Les Pères Brebœuf, Lallemand, Jogues et Daniel ont donc frappé ses ondes de leurs avirons, ils ont campé sur ses rivages, leurs pieds ont foulé les sentiers de ses bords. C'était aussi le chemin qui conduisait aux pays d'en haut : que de fois le soir, ces rives ont vu les feux des coureurs des bois! ces forèts et ces montagnes, ont répété leurs chants ! Que de fois ces taillis touffus ont caché dans leur ombre et leurs mystères, le sauvage sournois, guettant son ennemi !

La ville de Mattawa est située au confluent de la Mattawan et de l'Ottawa. C'est l'endroit le plus pittoresque du monde avec ses aspects sévères, sombres et grandioses. Au nord, reposant sur ses vastes assises, une énorme montagne aux bases gigantesques porte jusque dans la nue son front presque chauve ; au nord-ouest, l'œil s'étend sur l'Ottawa, apercevant trois où quatre croupes arrondies, jusqu'à ce qu'un nouveau rideau de montagnes vienne fermer l'horizon ; à l'est, autre montagne ; cu sud, une succession de légères collines s'élève par gradins, en amphithéâtre ; et, au fond du bassin, au point de jonction des deux rivières, sur une pointe allongée qui n'est autre chose qu'une batture de roches, se dresse fière, coquette, toute neuve, frais blanchie, frais peinturée, la future métropole du Haut de l'Ottawa.

Le terrain ici est littéralement couvert de cailloux roulés, dont quelques-uns ont vingt-cinq à trente pieds de tour. Si vous voulez bâtir, pour asseoir votre maison, vous rangez les cailloux; si vous voulez cultiver un jardin, pour planter vos choux et vos raves, vous rangez les cailloux; si vous voulez avoir un chemin carrossable, vous rangez encore les cailloux, et votre voiture roule entre deux haies de cailloux entassés ; les trottoirs reposent solidement sur la tête des cailloux : ce qui n'empêche pas la petite ville de s'accroitre rapidement et de prospérer.

Il y a trois ans, Mattawa renfermait à peine 60 maisons, aujourd'hui on y compte 160 feux. Les résidences sont propres et bien bâties, elles parlent d'aisance et de confor-

table. Les magasins paraissent bien fournis, les hôteis sont spacieux, Le culte y a quatre églises, deux écoles, et un hôpital ; l'Etat. une prison dont la construction a coûté plus de trois mille piastres, et un beau pont sur la Maitawan long d'environ six cents pieds; le Pacifique Canadien y a fait construire la plus grande gare de ces endroits.

Mattawa n'a pas à rougir de ses écoles qui sont sur un pied respectable. L'éducation catholique y a été d'abord entièrement confiée aux mains des Sœurs de la charité d'Ottawa qui ont eu dans leur classe jusqu'à 150 enfants, filles et garçons. En 1882 elles furent déchargées des petits garçons qui passèrent sous les soins d un maître laïque.

Ces religieuses tiennent aussi l'hôpital, qui est une véritable providence pour cette multitude d'étrangers qui travaillet dans les chantiers ou su: les chemins de fer. Ilne se passe guère de semaine sans que qu: ques-uns de ces travailleurs tombent victimes de qnelque accident. Tous, qu'ils soient en état, ou non, de payer leur pension, trouvent chez ces bonnes sœurs, un asile pour abriter leur infortune, et des mères pour soulager leurs souflrances, Lans une même année, l'hôpital a ouvert ses portes à 800 malades, et jusqu'à 22 lits s’y sont trouvés occupés en même temps. Les sœurs qui, aujourd’hui, exercent ici leur zèle dans les fonctions d'institutrices, de garde-malades et de sacristine pour l'entretien de l’église, sont la sœur St. Jean, supérieure, les sœurs St. Alexis, Charbonneau, Ste, Thècle et Marie Rose,

L'église catholique mesure 80 pieds sur 80 ; elle s'élève un peu en dehors de la ville, du côté ouest de la Mattawan, sur le haut d'un plateau, dominée par une colline couverte de jeunes pins. Bâtie en brique, avec son clocher étincelant, sa cloche argentine, son intérieur bien fini, son jubé, son harmonium, son chemin de la croix, ses statues, son autel élégant, sa sacristie extérieure, elle fait beaucoup d'honneur à l’activité et au dévoûment des Rév. PP. Oblats dont le zèle religieux, du reste, opère tant de bien dans ces missions difficiles.

Près de l’église les Pères sont à construire un presbytère, à deux étages, qui a 46 pieds sur 37, avec une cuisine de 82

sur 18. On parle aussi d'y transporter le couvent et l'hôpital que l’on doit, nécessairement, bientôt agrandir, à cause des exigences toujours croissantes de l'éducation et de la charité. Ce sera là, dans un avenir prochain, la plus belle partie de la ville.

Sur ce plateau superbe, circule, à travers de jeunes pins clair-semés, un chemin vraiment royal, Quand Mattawa sera devenu une ville de cinq ou dix mille âmes, c'est là sans doute que s'élèveront les résidences somptueuses, les villas champêtres et les châteaux ambitieux. Pour le moment, partant de l'église, après une marche de cinq minutes, nous arrivons au cimetière catholique, bien cloturé, bien divisé en lots, adossé d'un côté à un pic en granit, de l'autre séparé de la rivière par des prairies qui descendent en déclin jusqu'au bord des eaux. Puisqu'il nous faut tous aller un jour dormir au cimetière, pour les morts ce doit être une consolation d'attendre le grand jour de la résurrection en ces lieux enchanteurs, dans un lit de gravier sec, à l'abri des vents d'ouest, ayant une vue longue sur un fleuve charmant, en face de coteaux superposés qui s'élèvent en amphithéâtre jusqu'aux limites de l'horizon.

Sainte-Anne est la patronne de Mattawa. Une statue de cette grande sainte, a été placée audessus du maître autel, et de 1à, comme sur un trône de grâce, elle semble protéger non seulement les fidèles agenouillés à ses pieds, mais en: core tout le pays circonvoisin. Aux premiers temps de la colonie, les voyageurs dans les pays d'en haut, et les coureurs des bois, avant de quitter les lieux habités, mettaient pied à terre en haut de l’île de Montréal, et, entrant dans un pieux sanctuaire dédié à Sainte-Anne, au moment de s'enfoncer dans les forêts, et de braver les périls et les fatigues de tous genres, ils disaient pieusement la dernière prière qu'ils récitaient dans un temple : Sainte-Anne, patronne des voyageurs, priez pour nous. De nos jours, maintenant que la colonisation a remonté le cours de l'Ottawa, par une disposition toute providentielle, voici que Sainte-Anne s'est choisi une nouvelle résidence aux confins de la civilisation, au confluent des deux rivières qui conduisent dans les solitudes. Aujourd'hui, comme autrefois, les hommes de travail et de

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religion, avant de partir pour les hasards et les chantiers lointains du Népissingue on du Témiscamingne, peuvent répéter, aux pieds d'ane statue de Sainte-Anne, la prière traditionnelle : Patronne des voyageurs priez pour nous.

Pour moi, au moment de m'enfoncer dans l'inconnu des iorêts et des solitudes, empruntant les paroles et le cantique des pèlerins, je lui dis, je lui chante :

Toi, de Marie Mère chérie,

Anne, reçois nos vœux,

0 noire nière,

Sois-nous prospère, Guide-nous en tous lieux.

Que ta douce présence, Nous donne l'assurance D'un beau voyage, et d'un retour heureux.

Toujours, dans la détresse Soutiens, bonne maitresse, Notre désir de faire pour le mieux.

Conduis notre nacuiie Vers la plage immortelle, Oui, conduis-nous, un jour, au port des cieux.

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