‹ A la baie d'Hudson ou Récit de la première visite pastorale de Mgr. N. Z. Lorrain [microforme]Chapitre 21 sur 41 · ET DE DORE · texte numérisé non relu

ET DE DORE

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clément nous permette de continuer notre voyage. Procedere non tenetur homo cum tanto incommodo."

À 10 heures, de gros nuages noirs, rasant le sol, continuaient de nous fouetter la figure de leurs gouttes de pluie glaciale. Nous jetons le bagage pêle-mêle au fond du canot ; et tristes, sans parler, un peu bourrus, nous partons. La violence du vent et la force des avirons nous charrient à toute vitesse sur les vagues sombres et verdâtres, au sommet blanchissant. L'eau coulait de nos chapeaux comme d'une dalle ; elle entrait par le collet de nos chemises et sortait par nos jambes de bottes, non sans nous avoir fait frémir et frissonner en nous glissant le long de l’échine. Silence à bord, toutes les figures grimaçaient. Choum avait la visière de sa casquette sur l'oreille gauche. Le Père Nédelec était tout honteux, il avait la tête basse ; depuis vingt ans, c’est la première fois qu'il recule devant l'ennemi. Moi, qui ne suis point aussi fier, je me réjouissais intérieurement, par avance, de la chaleur du feu et de l'hospitalité de M. Cotter. Du voyage, nous n'avons eu encore pareille nuit et pareille journée, difficilement nous rencontrerons pire.

Qu'il fait bon de s'entendre dire : “ Messieurs, vous êtes les bienvenus ; changez d'habits, chauffez-vous à votre aise, la maison est vôtre” Nous dégouttons comme des guenilles qu’on aurait saucées à la rivière, On va, on vient, on court, tout le monde s'empresse autour de nous. Un quart d'heure après, nous nous retournons devant la cheminée, tantôt d'un côté, tantôt d’un autre, comme des poissons qu'on rôtit à la broche. La chaleur bienfaisante entre par tous les pores, s’insinue dans les veines, pénètre jusqu'aux os, et la gaité revient au cœur.

Quelle plus douce chose qu'une cheminée haute et profonde, telle qu'en possédaient nos pères dans leurs grosses maisons d’habitant, bâties solidement en cailloux ronds ou en pierres des champs noyées dans le mortier ; la tête en était double cet elle avait dix bons pieds de large. Le poële de fonte a remplacé l’âtre, les tuyaux de vapeur ont remplacé le poêle, l’eau chaude a remplacé la vapeur, et voici que la vapeur à basse pression est en train de remplacer l'eau chaude. Ces divers systèmes de chauffage D bien

leurs commodités, ils peuvent être plus économiques, mais ils n'ont pas les charmes et la poésie de l’âtre pétillant, de Ja bûche d'érable qui bourdonne, des braises ardentes qu'on attise avec le tisonnier de jer, des flammes qui, en langues inégales et en reflets chatoyants, lèchent les parois de pierre, des étincelles qui dansent, qui sautillent, qui forment cinquante figures fantastiques et s’évanouissent comme des étoiles filantes, enfin du combat mystérieux des ombres avec les clartés jouant et se poursuivant sur les murailles. Le large foyer en pierre polie, où pouvaient sauter impunément les tisons qui éclatent, voyait chaque soir réunis, comme une couronne d'honneur, les enfants autour de leurs parents ; c'est là que se dépensaient les plus joyeux propos, que se goûtaient les plus pures des joies domestiques, que s’écoulait le meilleur de la vie de famille, aussi le mot est passé dans le langage : pour désigner la maison du père, le sanctuaire du lieu natal, on dit le foyer paternel.

La soirée fut délicieuse. Nous étions confortablement assis, en demi cercle, dans de grands fauteuils, les picds tournés à la chaleur. Cinq petits enfants, au teint frais, à la figure réjouie et aux yeux vif, sa pressaient comme des perdreaux autour de leur mère. Ils nous donnèrent un concert sacré, chantant plusieurs des hymnes gracieuses et enfantines, attachées à leur Book of common prayers. Ce livre est extrait presque textuellement du Rituel catholique, Je prenais plaisir à l’examiner, et je ne pouvais m'empêcher de penser : “ Comme l'esprit anglais est conservateur ! les anglicans ont conservé ici les preuves de leur scission religieuse, au risque de les voir se retourner contre eux. Eten même temps, comme l'esprit humain est inconséquent ! ces pages seules devraient suffire pour ramener les enfants à l'église de leurs pères.” Sur l'invitation du Bourgeois nous chantämes à notre tour le Pange Lingua, le Verbum Supernum, et plusieurs cantiques à Marie. Quand nous entonnâmes Nous vous invoquons tous,” chant qui va sur l'air du Go save the Queen, tout le monde se leva ; c'était un hommage rendu à celle qui est la reine non seulement du vaste empire britannique, mais encore du ciel et de la terre. Les sons graves, lents et sonores du trombone soutenaient les voix.

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Pour un moment, le salon se trouva converti en une :napelle recueillie où tous priaient, sinon avec une même foi, du moins, je n'en doute pas, avec un même cœur et un même amour. Enfin, quand nous dûmes aller demander au sommeil des forces pour le lendemain, nous ne pûmes nous empêcher de nous dire : “ N'est-ce pas que c'est un peu plus gai qu'hier soir sous la tente à Hay-Oreek ! ”

La journée d'aujourd'hui, lundi, est claire, belle, avec un brillant soleil dont les rayons ont peine à réchauffer les frissons de l’atmosphère ; cependant le vent du nord tient toujours solide. Nous passons le temps au salon à continuer les agréables conversations de la veille au soir, ou sur la côte à respirer les salins, à regarder les sauvages qui travaillent sans se forcer, gais, alertes, agaçant l’un, agaçant l'autre, bondissant comme des agneaux, les plus heureux des hommes.

“Je profite aussi de ce loisir princier, dans une bonne chambre,

auprès d’une table solide, pour mettre bout à bout mes notes diverses sur l’histoire des découvertes et des premiers étab'issements de la Baie d'Hudson. Je vous les envoie telles quelles. Vous y verrez que nous ne sommes pas les Colomb, ni les Jacques Cartier de cette mer intérieure,

Le 24 juin 1610, Hudson entrait dans le détroit quia depuis porté son nom. C'était un marin d’une expérience consommée et d'une bravoure à toute épreuve. Déjà il avait fait trois voyages sur les côtes de l'Amérique, cherchant un passage aux Indes Orientales ; dans sa dernière expédition, en 1609, il avait découvert, exploré et baptisé la rivière Hudson, sur les bords de laquelle les Hollandais bâtirent peu apèrs New-Amsterdam, aujourd’hui New-York.

Il poussa jusqu'au fond de la baie, en visita avec grand soin la côte occidentale, et, au mois de novembre, pénétra dans un enfoncement au Sud-Ouest, où il fit hâler son vaisseau au rivage pour y passer l'hiver, En partant d'Angleterre il ne s'était ravitaillé que pour six mois. La saison fut dure, Hudson était le premier à prendre sa part de misère. Les vivres, à bord, se firent rares ; cependant, tant que durèrent les neiges, les perdrix et autres oiseaux qu'on tua mirent l'équipage à l'abri des horreurs de la faim. Au dégel, la chasse manqua. Hudson courut la côte dans une

chaloupe pendant neuf jours, pour voir s’il rencontrerait quelques sauvages, dont il pourrait tirer des provisions. N'en ayant point trouvé, il revint au vaisseau qu'il fit remettre promptement en mer, pour s'en retourner en Angleterre, Il distribua à ses matelots le peu de biscuit qui lui restait, régla la solde d’un chacun, et accompagna chaque décompte d'un certificat de services, afin qu'ils pussent tous être installés dans leurs appointements, au cas qu'il viendrait à mourir, Profondément touché de leur misère: et comme s’il eut un pressentiment qu'il n'aborderait pas en Angleterre, il pleurait à chaudes larmes en faisant ses dernières dispositions. Mais ces témoignages de sollicitude ne firent aucune impression sur des gens qui avaient juré sa perte,

Au mois de septembre précédent, il avait ôté la charge de contre-maitre à Robert Welt, à cause des mutineries continuelles qu'il excitait dans l'équipage. Ses complices résolurent de le venger. A leur tête se faisait remarquer un scélérat, nommé Henri Green, à qui Hudson avait sauvé la vie, à Londres, en le retirant d'abord dans sa maison, puis sur son navire à l'insu même des propriétaires. Le 11 juin 1611, quand le navire fut prêt à mettre à la voile, ils se saisirent du capitaine, de son fils encore enfant, du sieur Woodhouse mathématicien, qui faisait ce voyage en qualité de volontaire, du charpentier et de cinq autres, et ils les mirent dans une chaloupe, les abandonnant cruellement à leur triste sort, sans provisions et sans ermes. Qu'advint-il de ces huit infortunés ? ont-ils péri de misère ? ont-ils été massacrés par les sauvages ?... Mystère,

Le ciel ne laissa pas impuni un semblable forfait. Crreen et deux de ses camarades furent tués dans une rencontre que les gens du vaisseau eurent avec les sauvages. Robert Wett mourut misérablement pendant la traversfe ; et ce n'est qu'après avoir essuyé toutes sortes de calamités que les débris de l'équipage abordèrent en Angleterre. Celui qui fit le récit de ces tristes aventures, Abacuc Pricket, probablement, avait trempé autant que tout uutre dans cette noire action ; mais, ayant su se rendre nécessaire auprès des armateurs, il échappa à la punition qu'il aurait méritée.

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En cette même année 1610, alors que Hudson cherchait Par mer un passage à l'océan pacifique, l'illustre Champlain, le Père de Ja Nouvelle-France, faisant les mêmes recherches par terre, remontait le Saint-Maurice ; mais, en face des difficultés de tons genres qui surgirent devant lui, il dut rebrousser chemin. Il ne fut pas plus heureux dans une autre tentative qu'il fit en 1618, par la route de l'Ottawa : il vint s'arrêter au lac des Algonquins, à l'endroit où s'élève aujourd’hui la ville de Pembroke.

En 1612, au commencement de mai, Thomas Button, “ gentilhomme, très habile marin et homme savant en tout genre,” avec deux vaisseaux, la Résolution et la Découverte, partait pour la baie d'Hudson, cherchant un passage aux Indes Orientales. Le 15 août il entrait dans une crique ar. nord de la rivière qu'il appela Nelson, nom du maître de son navire qu'il enterra en cet endroit : c’est cette rivière que les Français nommèrent Bourbon. Ayant résolu d'y passer l'hiver, il plaça ses deux vaisseaux l'un à côté de l’autre, et il les fortifia par une barricade de pilotis en sapin renforcés de terre, pour se garantir contre les neiges, les glaces, les pluies et les flots. Button avait avec lui toute une société d'hommes d'expérience et de capacité : Nelson, son lieutenant à bord de la Résolution ; Tngram, commandant de lo Découverte : Gibbons, marin habile : Haivkridge, qui a écrit une relation de ce voyage ; Hubart, esprit observateur et perspicace ; Prickett, un des Compagnons de l'infortuné capitaine Hudson, Trois grands feux mettaient l'équipage à l'abri du froid ; l'abondance régnait à Ja table, on tua dans le courant de l'hiver, pour le moins, dix-huit cents douzaines de perdrix et d'autres oiseaux. Enfin le contentement aurait régné dans cette espèce de petite cité bien réglée, si l'hiver n'eût été aussi rude, si la maladie n'eût affaibli pendant trois ou quatre mois le capitaine et enlevé plusieurs de l'équipage, si les sauvages, pour se venger de ce qu'on leur avait enlevé quatre canots, n'eussent surpris et tué cinq hommes, frappant les autres de terreur,

Pour prévenir l'ennui, les murmures et les mécontentements, Button eut la sagesse d'occuper ses gens, employant les uns à tracer des chemins dans les bois et à mesurer des

distances, les autres à étudier certaines questions d'utilité pratique, comme celle-ci par exemple : “ Ce qu'ils croyaient être en leur pouvoir de faire dans l'endroit où ils étaient, aussitôt que le dégel viendrait ; et quelle était la meilleure façon de s'y prendre pour poursuivre la découverte, pour laquelle ils avaient été envoyés, aussitôt qu'ils seraient en état de se remettre en mer.” Nous avons la réponse du sieur Hubart, je la citerai à titre de curiosité.

“ Ma réponse à la première question, sauf votre meilleur avis, est de croire qu'il ne serait pas hors de propos, si Dieu donne des forces à notre monde, de suivre cette rivière avant de la quitter, afin de savoir jusqu'où elle va, et de rencontrer peut-être quelques habitants, dont nous puissions avoir des avis utiles pour notre expédition ; car, du profit, je :e crois point qu'il y en ait à faire ici.

“Je réponds sur la seconde question qu'il faut chercher vers le nord, par de là le pays occidental, jusqu'à ce que nous trouvions, s'il est possible, un endroit où la marée vienne du côté de l’ouest, et, après l'avoir trouvé, pousser notre route contre cette marée, en suivant le reflux, et chercher de ce côté le passage...

“ Je dis ici mon sentiment autant que mes lumières me le permettent, et j'y persisterai jusqu'à ce qu'on puisse me convaincre du contraire par d'autres raisons plus fortes.— Josie Hubart.”

Button reprit la mer au mois de juin 1613, poussa au nord jusqu'au 65ième degré, et revint en Angleterre, persuadé de l'existence du passage qu'il cherchait. Il laissa son nom à ce groupe d'iies qu'on rencontre à l'entrée du détroit d'Hudson. Les Français prononçaient et écrivaient ‘“ Iles Boutons.”

En 1631, Lucas Fox, s'embarquait, le 8 mai, sur un vaisseau de vingt tonneaux, avitaillé pour dix-huit mois, et parfaitement bien équipé à tous égards. Il était si sûr de pénétrer dans l'océan Pacifique qu'il apportait avec lui, de la part du roi d'Angleterre, une lettre pour l'empereur du Japon. Voici la description de la première terre où il aborda : “ C'est une île, dont l'intérieur est entrecoupé de plusieurs montagnes. Le temps était fort beau, et il n'y

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avait ni glace dans la mer, ni neige sur la terre. La cüte paraissait très sûre, et ressemblait par ses inégalités aux promontoires qui s’avancent sur l'océan. Elle était couverte d'algues et d’autres herbes sauvages ; le poisson y abondait.” Il pénétra assez avant dans un des nombreux bras de mer qui descendent de l'océan glacial, et mieux que tout autre il en expliqua les courants ainsi que les lois qui y régissent les marées : aujourd'hui la géographie parle du détroit de Fox.

En cette même année 1631, le capitaine James, “ homme fort habile et très expert dans lescalculs,” parti d'Angleterre, au mois de mai, comme Fox, s’aventura jusqu'au fond de la Baie d'Hudson, et découvrit cet évasement méridional qui rappelle sa mémoire sous le nom de Baie Jamss ; C’est cette partie de la Méditerranée canadienne que, pendant trois ionrs, des prairies de Hay-Creek, nous avons eue sous les yeux.

James hiverna sur l'ile de Cherllon, pays aride, couvert d'une mousse blanche et de petites broussailles, sans arbres ni arbrisseaux, si on excepte le génevier, dont le plus haut n'avait pas un pied et demi. Les neiges commencèrent à tomber dans les premiers jours d'octobre ; la mer gela au milieu de septembre. Le froid continua d'être excessif

jusqu'à la mi-avril et les gens de l'équipage le trouvaient

d'autant plus insupportable qu'ils n'avaient d'autre asile pour se retirer qu'une tente, couverte des voiles du vaisseau, et qu'ils ne pouvaient glaner que de misérables broussailles pour alimenter leur feu. Le 18 mai, le temps était très chaud le

jour, mais il gelait encore pendant la nuit. Le 830 mai seu-

lement, l'herbe commença à poindre. Le 15 juin la mer était encore gelée, et le capitaine ne put s'ouvrir un passage, entre les glaçons, que le 19 et le 20 de ce mois.

Son journal contenait une énumération si effrayante des misères et des calamités qu'il avait eu à essuyer pendant son long hivernement, qu'il répandit dans le public anglais une vraie terreur panique, et, pendant près de trente ans, les explorateurs intimidés n'osèrent plus diriger leur course de ce côté. Du reste, il déclarait formellement, en propres termes “ qu'il n’y a point de passage en ces lieux, ou, s'il y en a un, qu'il est situé de façon qu'il ne‘vaut pas la peine de

letrouver.”’ Cette déclaration est un bon point à l’acquit de sa science et de sa perspicacité ; car, plus d’un siècle après lui, des navigateurs célèbres, guidés par leurs espérances et leurs illusions, cherchaient encore le passage introuvable,

En 1646, Latour, qui rendit son nom célèbre en Acadie, entreprit de faire la traite des pelleteries à la Baie d'Hudson, assisté de quelques amis qu’il avait dans la Nouvelle-Angleterre. Depuis, des marchands de Boston, sans bruit, auraient continué d'exploiter la veine commeïciale que ce Français intrépide avait découverte.

En 1656, Jean Bourdon, de Québec, s'avança jusqu'au fond de la baie, sur un petit bâtiment de trente tonneaux et lia commerce avec les sauvages.

En 1661, les PP. Druillettes et Dabblon, accompagnés par La Vallière, Denis Guyon, Desprès Couture et François Pelletier, partent du lac St. Jean et remontent la rivière Chomouchouan jusqu'au lac Nekouba, à la hauteur des terres. Ce fnt le terme de leur course ; les sauvages, qui les guidaient, refusèrent d'aller plus loin par la terreur des Iroquois qui portaient leurs armes jusque dans ces contrées reculées.

Vers cette même époque, le Sieur des Groseilliers, habitant du Canada, homme entreprenant, coureur de bois infatigable, poussa de proche en proche ses explorations si loin dans les forêts qu'à la fin il atteignit la Baie d'Hudson parterre. A son retour à Québec, il engagea quelques Canadiens à équiper un navire pour utiliser cette découverte ; on se rendit à ses désirs, et, l’année suivante, il abordait à cet endroit appelé, par Button, le Port de Nelson, à peu près où fut bâti plus tard le fort York ou Bourbon. Croyant que cette côte n'avait jamais été fréquentée par aucun Européen, il fut bien surpris d'y découvrir, comme il s'exprime, ‘“ une petite colonie anglaise.” Il s’en approcha dans le dessein de l’attaquer, mais il ne rencontra aucune résistance : il n’y avait là qu'une misérable cabane couverte de gazon, dans laquelle grouillaient et se trainaient une demi-douzaine de pauvres malheureux à demi-morts, sans armes, sans forces. Ces gens appartenaient à un vaisseau de Boston ; on les avait déposés sur le rivage pour chercher un lieu convenable à

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un hivernement ; le lendemain les glaces avaient entraîné le vaisseau en pleine mer, et ils ne l'avaient jamais revu.

Le sieur des Grroseilliers, après avoir visité le pays, laissa son neveu Chouart avec cinq hommes, et en compagnie de Radisson, son beau-frère, et de huit autres compagnons, il se rembarqua pour Québec. Il eut maille à partir avec ceux qui l’avaient employé pour cette expédition ; leur querelle, à la fin, devint si sérieuse, que des Groseilliers, se croyant extrêmement lésé, envoya Radisson en France, pour rendre compte à la cour des découvertes qu'il avait faites et du mauvais traitement qu'il venait d’essuyer. Radisson ne fut pas écouté. Nullement découragé, des Groseilliers s’embarqua lui-même pour la mère-patrie, et exposa devant les ministres, aussi clairement qu'il lui était possible, ses griefs et les grandes conséquences qui devaient découler de ses expéditions, si l’on savait en profiter. Mais il ne fut pas plus heureux, dans ses efforts, que Radisson.

Le sieur Montague, ambassadeur de la Grande-Bretagne en France, après avoir entendu parler sous cape des propositions du sieur des Groseilliers, ayant eu quelques conférences avec lui, fut si satisfait de ses raisons, qu'il l’envoya immédiatement en Angleterre avec son beau-frère, lui donnant une lettre de recommandation pour le Prince Rupert, grand protecteur de toutes ces sortes d'entreprises, excellent connaisseur en fait de projets, aussi bien qu’en hommes capables de les exécuter.

Des Groseilliers parlait, non seulement de commerce en pelleteries, de découverte de mines diverses, mais encore de passage dans la Mer du Sud. “ D'un lac du Canada, disaitil, ils étaient entrés avec une chaloupe dans une rivière qui se décharge au nord-ouest dans la Mer du Sud, où il s'était rendu lui-même : de là il était rentré au nord-est dans la Baie d'Hudson.” Etait-ce un mensonge pur et simple ? ou bien, du lac Supérieur se serait-il rendu en canot au nordouest dans le lac Winnipeg qu'il aurait pris pour la Mer du Sud ? et, inclinant sur le nord-est, serait-il entré dans la Baie d'Hudson par la rivière Bourbon ? Le plus probable, c'est qu'il donnait ses espérances pour des réalités.

Le Prince Rupert goûta fort son exposé, e’ il lui donna tous

les encouragements possibles ; on équipa un vaisseau, le Nonsuch, qu'on plaça sous la direction du capitaine Zacharie Gillam, pour conduire à la Baie d'Hudson le transfuge français.

Le 29 septembre 1668, le vaisseau entrait dans une rivière, que l’on baptisa du nom de Rupert, au sud-est de la Baie James, pour prendre ses quartiers d'hiver ; il mouilla dans deux brasses et demie d’eau, la rivière en cet endroit avait une lieue de large. Le 9 décembre, les glaces prirent aux alentours du vaisseau, et permirent aux hommes de l’équipage de se rendre, pour se cabaner, sur une île où ils trouvèrent quelques broussailles et quantité de peupliers. A la fin d'avril la débâcle se fit, et les canots sauvages vinrent en traite, On bâtit, sur les bords de la rivière, un petit fort en pierre, auquel le capitaine Gillam donna le nom de Fort Charles.

Cependant, en Angleterre, les armateurs se constituaient en une compagnie qui fut reconnue par lettres patentes du roi, en date du 2 mai 1669. Ils obtenaient un privilége exclusif de commerce sur tout ce vaste territoire dont les eaux se jettent dans la Baie d'Hudson, et ce pays prenait le nom de ‘ Terre de Rupert.” Tels furent les premiers commencements de cette société commerciale, si connue sous la dénomination de “ l'honorable compagnie de la Baie d'Hudson.” Qui se serait douté qu’à son origine se trouvaient l’action et les travaux de deux Canadiens? Où ne les rencontre-t-on pas !

En 1672, le Père Albanel, M. de Saint-Simon et le sieur Couture, après avoir traversé le lac Mistassini et descendu la rivière Rupert, arrivèrent sur les bords de la baie le 28 juin ; ils enterrèrent au pied d'un gros arbre une plaque de cuivre, sur laquelle étaient gravées les armes du grand roi, et ils proclamèrent solennellement, au milieu des landes désertes et silencieuses, que ces pays appartenaient à ja France. L’Angleterre, à tort ou à raison, n'était pas tout-àfait du même avis. Dès 1678, elle avait, sur la baie James, outre celui de Rupert, deux autres forts, ceux de Monsonis et d'Albany.

En 1681, Chouart des Groseilliers et Radisson, rentrésau

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service de la France, après avoir organisé une société de commerce, sous le nom de “ Compagnie du Nord,” vinrent fonder, à l'embouchure de la rivière Ste. Thérèse (aujourd'hui Hayes) le fort Bourbon. Ils n'avaient osé s'emparer des forts anglais, comme les en avait chargés Colbert. De retour à Québec, ils se querellèrent avec leurs associés, passèrent en Europe, trahirent de nouveau leur patrie, et livrèrent aux Anglais le fort Bourbon, dans lequel il y avait pour quatre cent mille francs de fourrures.

En 1685, eut lieu, à la Baie d'Hudson, la première de ces expéditions militaires, hardies, incroyables, où s’illustrèrent d'Iberville et ses Canadiens. M. de Comporté, au nom de la compagnie canadienne, porta au pied du trône des plaintes contre les Anglais ; la cour de France fit des remontrances au cabinet de Londres, qui promit de faire rendre le fort à ses fondateurs ; mais les troubles qui régnaient alors en Angleterre, ne permirent point au monarque, aux prises avec ses sujets, de remplir sa promesse, et la compagnie française, avec la permission des autorités, prit sur elle de se faire justice.

L'expédition devait se faire par terre. Il fallait, pour réussir, des hommes accoutumés à de longues marches, habiles à conduire les canots, capables d’endurer les froids les plus piquants, accoutumés à faire la petite guerre. La compagnie obtint du gouverneur M. Denonville un corps de soixante-dix Canadiens, et elle leur donna pour chefs quatre de leurs compatriotes, officiers braves, également brisés aux voyages de terre et de mer : c'étaient le sieur Lenoir, et les trois frères Lemoyne, les sieurs de Ste. Hélène, d'Iberville et de Maricourt. On leur adjoignit trente soldats, comanandés par MM. Duchesnil et Catalogne. Cette petite armée avait pour commandant-en-chef le chevalier de Troyes, et pour aumônier le Père Sylvie; le jésuite devait se rendre utile, non seulement aux Français, mais encore aux Kilistinons et autres Sauvages de la Baie.

A la fin de mars, ce parti d'hommes alertes et vigoureux quitta Montréal pour remonter, sur les neiges et les glaces, la rivière des Outaouais jusqu’ à Mattawan ; ils allaient à la raquette et traînaient leurs vivres et leur bagage sur des

tobaganes. En cet endroit ils bâtirent des canots d'écorce, en attendant la débâcle, et, à la première navigation, avec des fatigues incroyables, ils s’enfoncèrent dans des pays jusqu’alors inconnus, franchirent une multitude de rivières, de lacs, de forêts, de précipices, suivant la même route que nous venons de parcourir. M. d'Iberrille iaillit périr en traversant une rivière ; son canot chavira dans un rapide, et deux de ses hommes se noyèrent. “ Il fallait être Canadien, remarque à ce sujet le Sieur de la Potherie, pour supporter les incommodités d’une si longue traverse.”

Un des officiers français, M. de Catalogne, nous a laissé une relation tout-à-fait détaillée de cette expédition aventureuse. Voici en quels termes il parle de leur voyage, du lac Témiscamingue à la Baie James. “ De ce lac, nous primes à droite, montant une petite rivière où les portages sont fréquents. (Il veut parler du rapide des Quinze.) De ces petits lacs (les lacs des Quinze, Barrière, Long et Obasatic) nous gagnâmes la hauteur des terres où se trouve un petit lac, (il fallait dire trois : les lacs des Vases, des les, et Okotegami) qui se décharge dans le lac Abbitibi, à l'entrée duquel nous fimes un fort de pieux et y laissâmes trois Canadiens, et ensuite traversâmes le lac qui se décharge par une rivière excessivement rapide (la rivière Abbitibi) à la Baie d'Hudson (dans la rivière Moose qui, elle, se jette dans la Baie d'Hudson) où nous arrivâämes le 18 de juin avec tons les préparatifs pour prendre le fort.”

Ce fort, disparu depuis longtemps, mais sur l'emplacement duquel j'ai l'honneur de vous écrire en ce moment, était de figure carrée, flanquée de quatre bastions et portait quatorze pièces d'artillerie ; il était situé, dans une île, à trente pas du rivage, sur une petite éminence. Au milieu s'élevait un blockhaus de vingt pieds de hauteur, ayant le dessus fait en pont de navire avec un corps de garde, percé d’'embrasures munies de quatre petits canons de deux livres.

Un sauvage informa les Canadiens de la situation du fort ennemi, et ils partirent, pour aller le surprendre, le 18 au soir, mais ils n'avaient pas compté avec les nuits claires de ce climat septentrional : le temps était fort serein, et le cré-

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puscule n'avait pas encore disparu à l'occident, qu'à l'orient l'aurore dorait déjà l’azur du firmament. Après avoir laissé deux vedettes dans l'île, ils se retirèrent pendant tout le jour dans une crique, qui porte encore aujourd'hui le nom de French Creek.

Ils revinrent à la nuit tombante. Les Sieurs de Ste- Hélène et d’Iberville allèrent à la découverte de si près qu'ils sondèrent les canons et constatèrent qu'ils n'étaient pas chargés. On décida d'attaquer de trois côtés à la fois. Le Sieur de Catalogne avec les soldats français, la hache à la main, devait ouvrir une brèche dans la palissade ; le chevalier de Troyes et le Sieur de Maricourt, conduisant un parti de Canadiens, battraient du bélier la porte principale ; les Sieurs de Ste-Hélène et d’'Iberville monteraient à l’escalade. En deux coups, le bélier défonça la porte ; le che. valier de Troyes se jeta dans la place, et fit faire feu dans

toutes les embrasures et les meurtrières du blockhaus ; déjà Ste-Hélène et d’Iberville, ayant sauté pardessus la

palissade, en attaquaient l'entrée. Un canonnier ayant répondu avec arrogance aux propositions de quartier qu'on lui faisait, Ste-Hélène lui cassa la tête d’un coup de fusil, au moment où il chargeait son canon avec des morceaux de verre brisé. Au devant de la porte du blockhaus, il y avait un tambour de pieux qui empêchait le bélier de jouer ; bientôt la hache eut raison de cet obstacle, et, sous les coups de la machine de guerre, la porte se trouva démontée à demi. ‘“ Soudain, dit Léon Guérin dans son Histoire maritime de France, d'Iberville, l'épée d’une main et son fusil de l’autre, se jette dans la redoute ; mais comme la porte tenait encore à une penture, uu Anglais, qui se trouvait derrière, la referma, et d'Iberville, séparé ainsi des siens, ne voyant plus ni ciel ni terre, put se croire un moment perdu. Toutefois son courage et sa présence d'esprit ne l’abandonnèrent point ; il soutint une lutte corps à corps, dans l'obscurité, avec les Anglais qui étaient là. Il en entendit qui descendaient d’un escalier, et tira dessus au hasard. Cependant le bélier avait recommencé à battre la porte de la redoute ; elle tomba entièrement et livra passage aux Français, qui se précipitèrent en foule au secours de d’Iberville. Les

Anglais, la plupart encore à demi-vêtus, tant on avait promptement conduit l'affaire, implorèrent quartier, et on leur fit grâce. Le fort fut remis aux Français. L'action avait duré environ deux heures.

Après quelques jours de repos, pendant lesquels nombre de Sauvages vinrent en traite, la petite troupe partit pour aller prendre le fort Rupert, distant sur la droite d'environ une quarantaine de lieues ; un certain nombre de soldats montaient un petit bâtiment qu'on avait trouvé en rade devant le fort Monsonis, et qu’on avait réparé pour transporter deux petits canons; le reste, encanot, côtoyait le rivage. Arrêtés par le vent sur une pointe, celle d'Anna Bay je suppose, d'où l'on fait une traverse de six lieues pour éviter un contour de près de cent milles, ils aperçurent au large un vaisseau au milieu des glaces. La bise soufflait de ce côté et leur apportait une fraîcheur presqu'aussi glaciale qu’au plus fort de l'hiver. Le 27 de juin, ils purent traverser cette baie, naviguant entre ces énormes glaçons qui se promenaient au gré du vent comme autant d'îles flottantes, sur lesquelles s'étendaient et se chauffaient au soleil un no mbre infini de loups marins. Sur l’autre pointe, ils trouvèrent trois sauvages qui voulaient s'enfuir, les prenant pour des Iroquois ; cependant ils n’en avaient jamais vus, tellement s’étendait au loin la terreur qu'inspiraient la cruauté et le brigandage des Cinq Nations. Les Français continuèrent leur route, gardant à vue le vaisseau, qui alla mouiller devant le fort, à une portée de fusil.

Le soir, quand on supposa que les An glais s'étaient retirés dans les chambres du fort ou ans la cale du vaisseau, des éclaireurs canadiens allèrent à ia découverte à travers les taillis épais des bois. A le ur retour, sur le rapport qu'ils firent, d’Iberville s’offrit pourenleverle navire. Il partit avec deux canots, montés par sept braves chasseurs ; leurs armes gisaient au fond des frêles embarcat ions, ils plongeaient leurs avirons à l’eau sans bruit, les commandements se donnaient tout bas. Le reste du détachement, le fusil chargé et le canon pointé du côté des Ang lais, se préparait à faire feu, en cas de résistance. Ils ne furent pas à cette peine, d’Iberville se hissa sur le til lac sans opposition. Les Canadiens,

comme des lions rugissants, se précipitè rent dans les cabines. Le capitaine d’un navire qui,avait fait naufrage sur ces côtes l'automne précédent, réveillé en sursaut, saisit d’Iberville au collet ; le Canadien était d’une force et d’une prestesse peu communes, il lui asséna un coup de sabre sur la tête et l’étendit raide mort. Dans le premier moment de résistance, un matelot fut aussi tué. Les autres se rendirent à discrétion, et au nombre des prisonniers se trouva le Gouverneur général de la Baie d'Hudson.

Aussitôt le signal de l'attaque fat donné contre le fort, on y courut, la porte fut enfoncée à coups de bélier. Restait le bâtiment intérieur, où l'ennemi, s'il l'eût voulu, pouvait faire une belle résistance. “S'il y avait eu di x bons hommes, dit le Sieur de Catalogne, ils nous auraient battus, parce que, comme je l’ai dit, leurs maisons sont de pierres sur pierres. A celle-ci, il y avait quatre guérites pendantes et un dégré en rampe pour monter de plain pied, par conséquent le bélier était inutile.” La mousqueterie canadienne ne cessait de tirer aux embrâsures et aux fenêtres, les deux canons étaient braqués contre la porte ; et les assiégés, surpris, atterrés, démoralisés, ne faisaient aucun mouvement. Une échelle conduisait sur le haut de la maison. Un soldat et un Canadien y montèrent, et, par un trou qu'ils pratiquèrent dans la couverture, ils lancèrent des grenades, dans une grande salle sur laquelle donnaient toutes les chambres, avec un effet épouvantable. Une dame, plus résolue que les hommes, croyant que le feu était à la maison, se hasarda à essayer d'ouvrir la porte. A la lueur d'un éclat de grenade, le commandant l'aperçut et lui cria :‘“ Retirez-vous dans votre chambre, je vais faire moi-même cette besogne.”” En effet, passant à la course devant la fenêtre où les balles ne cessaient d'entrer, il vint ouvrir. D'Iberville, toujours le premier au danger, se précipita dans la redoute, accompagné de Catalogne et de plusieurs autres. D'un bond ils montent dans la grande salle, ils ne trouvent personne. Une voix plaintive partait d’un cabinet voisin, les Canadiens entrent ; avec leurs costumes de voyage, dans l'excitation de la bataille, à la lueur de la simple chandelle qui les éclaire, ils ont l’air de vrais bandits ; un cri déchirant les salue : c'est

a renommer es 2

la dame anglaise qui gît sur le plancher, en chemise, toute ensanglantée par l'effet d'un éclat de bombe. Elle demande, à grands cris, le docteur. ‘“ Le docteur, le docteur,” répète par toute la maison le sieur de Catalogne. Le docteur se présente et demande quartier. (Catalogne le conduit à la chambre de la dame, et il la rassure en lui disant qu'il allait mettre à sa porte une sentinelle qui empêcherait tout le monde d'y entrer, excepté les officiers. Les Français lui parurent un peu moins terribles, et elle remercia le jeune capitaine avec reconnaissance. Cependant le fort et toute sa garnison se trouvaient aux mains du chevalier de Troyes. “ La scène étant finie, dit M. de Catalogne, et le jour étant venu, chacun courait à la pitance.”

On amena à terre le Général Briguer (?} dont l'orgueil froissé ne pouvait supporter l'idée d'avoir été pris comme une souris dans une souricière, on le turlupina un peu, il y avait de quoi : un bâtiment de mer fait prisonnier par deux canots d'écorce ! ‘“ Rendez-moi, disait-il, mon vaisseau avec mes quatorze hommes, et je défie tout ce qu'il y a ici de Français de s'en emparer.—Vons feriez-mieux, lui dit-on, de radouber le brick qui a été abandonné dans le port, afin de passer avec votre monde en Angleterre.” Des ouvriers anglais se mirent de suite à ce travail.

Les Canadiens se reposèrent quatre jours à Rupert. Ils firent sauter la redoute et abattirent la palissade, D'Iberville amarina sa prise, et fit voile à son bord pour le fort Monsonis. Les canots, sur la grande traverse, furent surpris par une brume si épaisse qu'ils ne pouvaient se voir à cent pieds de distance ; ils ne purent continuer leur route ensemble, Ils arrivèrent, les uns après quatre jours, les autres seulement après sept jours de navigation.

Le chevalier de Troyes se mit ensuite à la recherche du fort Quiquelchouan, dont il ignorait la situation ; on savait seulement qu'il était du côté occidental de la baie. Les Anglais l'appelaient aussi le fort Albany, et les Français, le fort Ste-Anne ; il était distant de quarante lieues de Monsonis. L'armée partit en canot ; après une traversée diflicile de quatre jours, à travers les glaces, le long d'une côte très basse, où les battures courent deux ou trois

lieues au large, on découvrit le fort. Placé dans un pays marécageux, un quart de lieue en amont d’une petite rivière qui ne porte que des bateaux plats, derrière une île, il était défendu par quatre bastions, sur lesquels il n’y avait pas moins de quarante-trois pièces de canon en batterie, c'était le principal comptoir des Anglais dans la Baie.

Les Français assirent leur camp dans l’île, Ils déblayèrent un terrain, pour y établir une batterie de huit canons, lorsque le vaisseau serait arrivé ; ils furent surpris de trouver, à une certaine profondeur, le sol encore gelé. Les Anglais, qui voyaient exécuter tous ces préparatifs de siège, ne faisaient aucun mouvement pour s’yopposer. M. de Troyes envoya un tambour avec un interprète sommer le gouverneur d'avoir à rendre le Sieur Péré, qu'il avait fait prisonnier l'année précédente ; sinon il prendrait la place d'assaut. Le gouverneur répondit : “ J'ai renvoyé le Sieur Péré en France par l’Angleterre ; et vous, vous avez tort de venirm'insulter, puisqu'il n’y a point de guerre entre nos deux couronnes.”

La chose en resta là, en attendant les canons. Les vents retenaient toujours le vaisseau au large, les vivres allaient manquer, il n’y avait pas de chasse en cet endroit, que faire ? on tint conseil. Il fut résolu de prendre le fort, d’un coup de main, par escalade, On commençait à construire des échelles, lorsque, par bonheur, le vaisseau entra au port. Vite on décharge les canons ; le lendemain on les met en batterie, dès le soir on tire une décharge à laquelle répondent les assiégés.

Le 26, jour de la sainte Anne, on recommença la canonnade, et l’on démonta plusieurs pièces. A la fin, le canon français ne tonnait plus que de loin en loin, la provision de boulets diminuait beaucoup. On résolut d'en fondre avec du plomb ; “ mais, remarque M. de Catalogne, il fallait observer la proportion du poids et du calibre ; pour cet effet, on fixa un moule dans le centre duquel on mettait de petits boulets de bois soutenus par le milieu par de petites chevilles, ce qui nous réussit.” Vers midi, comme on laissait rafraîchir la batterie, les assiégés envoyèrent un canot, portant à son bord le ministre protestant ; il était chargé de sonder les in-

tentions du commandant français. ‘* Je veux absolument, ,

dit M. de Troyes, que la place me soit rendue.—Dans ce cas, répondit le ministre, veuillez conférer avec notre gouverneur et faire, pour le rencontrer sur la rivière, la moitié du chemin en canot” M. de Troyes consentit à la proposition. Le sort de Quitquetchouan fut décidé sur les eaux de la rivière Albany, comme autrefois fut pesé, entre Louis XIV et Philippe IV, l'équilibre des influences française et espagnole, dans l’île des Fuisans, sur les eaux de la Bidassoa.

Les articles de la capitulation signés, M. d'Iberville alla prendre possession du fort ; et les Anglais en sortirent, le gouverneur, sa femme, son fils, le ministre, la servante, enfin tous les hommes. Le gouverneur, avec sa suite, fut transporté à Charleston ; les autres à Monsonis. Puis tous les prisonniers, faits dans les trois forts de la Baie, furent embarqués sur le brick trouvé dans la rivière Rupert, et renvoyés en Angleterre. Les Français se virent dédommagés de leurs travaux par un butin considérable, l'ennemi avait entassé dans le fort Ste-Anne pour environ cinquante mille écus de pelleteries. Ilne resta plus aux Anglais dans la Baie que le fort Bourbon, devenu plus tard le fort Nelson.

Le 10 août, après avoir mis bon ordre dans les forts, et les avoir laissés sous le commandement de d'Iberville, le chevalier de Troyes repartait pour Montréal. Pour toutes provisions de bouche, il n'avait que de l'orge germée, avec laquelle les Anglais faisaient de la bière, Afin de donner à ses soldats lachance de vivre de la chasse, il les fit avancer sans aucun ordre de marche, par petites bandes séparées. Les premiers arrivèrent en octobre, les derniers en novembre : la campagne avait duré huit mois. La conduite de M. de Troyes pendant cette expédition lui mérita, auprès de la Cour, de grands éloges.

Garneau, à l'occasion de ce coup de main hardi, fait une réflexion singulière, originale. ‘“ Lorsque, dit-il, la nouvelle de ces pertes arriva à Londres, le peuple cria contre le roi, auquel il attribuait tous les malheurs qui arrivaient à la nation. Le monarque qui a perdu la confiance de ses sujets est bien à plaindre. Jacques IT, déjà si impopulaire, le devint encore plus par un événement que personne n'avait pu prévoir; et l'expédition d'une poignée de Canadiens contre

quelques postes de traite à l'extrémité du monde, ébranla sur son trône un roi de la Grande-Bretagne !”

Je m'arrête ici, et cela, pour trois raisons. D'abord la nuit s’avance, et bientôt l'aurore fera pâlir les étoiles, Et rediens Jugat astra Phæbus.' Ensuite je n’en finirais pas, si j'entreprenais de rappeler toutes les Inttes héroïques de nos annales militaires, toutes les courses aventureuses de nos hardis découvreurs, tous les dévouements apostoliques de nos pieux missionnaires, dont cette contrée a été le témoin solitaire, étonné et discret. Enfin, vous trouverez toute cette histoire, à partir de 1686, parfaitement racontée dans les pages de nos deux grands historiens, Grarnean et Ferland ; mon dessein a été surtout de faire Passer SOUS Vos yeux ce qui jusqu'à aujourd'hui, sur les premières découvertes et les premiers établissements de la Baie, me paraissait être resté le plus enveloppé dans l'ombre.

Qu'il me suffise de dire que, de cette époque jusqu'au traité de Ryswick en 1698, la Baie ne cessa d'être le théâtre de guerres sanglantes ; plus d'un héros s'y illustra par des coups d'éclat légendaires ; les marines anglaise et française en firent le rendez-vous de leurs nombreux duels: et les forts du littoral furent tour à tour pris et repris, à tel point que d'Iberville, écrivant un jour au roi, lui disait : “ ire, je suis las de conquérir la Baie d'Hudson. ”

D'Iberville, le Jean Bart du Canada, s'est acquis dans ces parages une gloire dont le caractère participe à la nature mystérieuse des régions et des aurores boréales. Pendant dix ans, son vaisseau, toujours victorieux, a parcouru en tous sens ces mers sombres qu'éclaire un soleil avare de ses rayons, ces flots lourds et couverts, une grande partie de l’année, de glaces dont les masses immenses ressemblent à des montagnes; il a longé ces côtes désertes et arides qui semblent augmenter l'horreur des naufrages et où règne un silence qui n'est interrompu que par les gémissements de la ‘tempête. “ Plus tard, comme dit notre historien national, il descendra vers des climats plus doux ; et ce marin qui a fait son apprentissage au milieu des glaces polaires, ira finir sa Carrière sur les flots tièdes et limpides des Antilles, au milieu des côtes embaumées de la Louisiane ; il fondera

un empire sur des rivages où l'hiver et ses frimas sont inconnus, où la verdure et les fleurs sont presque éternelles.”

Il a commis des hardiesses et des audaces que l’on croirait plutôt tirées des récits fabuleux des Mille et une nuits, que des pages véridiques de l’histoire. À celles que j'ai déjà rapportées, je n’en ajouterai qu’une, pour terminer. En 1697, trois vaisseaux anglais Je Hampshire, le Dehring et l'Hudson Bay le surprirent, alors qu'il n'avait avec lui qu'un seul vaisseau. Quel parti prendre? La fuite était impossible, il fallait se battre ou se rendre. On vit se renouveler sur mer le désespoir, le combat et la victoire du jeune Horace. Sans plus hésiter, il lâche ses voiles au vent et fonce sur ses adversaires. Après trois heures et demie de lutte acharnée et de manœuvres habiles, d'Iberville redouble son feu, pointe ses canons si juste et tire une bordée si à propos, qu'enfin le Hampshire, ouvert de toutes parts, fait au plus sa longueur de chemin, et sombre. Tout périt, d'Iberville court droit à l'Hudson Bay qui amène aussitôt son pavillon. Le Dehring prit chasse et se déroba, par la force de ses voiles, au redoutable vainqueur. Cette belle victoire donna aux Français la Baie d'Hudson, dont la possession tranquille leur fut assurée par une des clauses du traité de Ryswick. Le traité d'Utrecht, en 1718, la fit passer pour toujours aux mains du Léopard Britannique.

Ce serait une œuvre utile, patriotique et nationale, que de faire connaître au public du Canada, dans tous ses détails, dans toute sa chevalerie et toute sa gloire, la vie du Canadien Pierre Lemoine, seigneur d’Iberville, Je souhaite qu'une plume plus habile que la mienne entreprenne cette noble tâche; sinon, il pourrait bien me prendre envie, un jour, de me lancer dans cette nouvelle aventure. C’est une idée comme une autre, laissons faire,

Petit poisson deviendra grand, Pourvu que Dieu lui prête vie,

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