‹ A la baie d'Hudson ou Récit de la première visite pastorale de Mgr. N. Z. Lorrain [microforme]Chapitre 22 sur 41 · DE MOOSE A NO-MAN-LAND · texte numérisé non relu

DE MOOSE A NO-MAN-LAND

En vue de la terre promise. —Noms estropiés.—Champs de folle-avoine.Mots sauve res francisés, — Deux Jonas —Vagabondage.—Une course solide,— Les rivages de la Baie James.—Les marées.—Ennuis de la navigation — Un nouveau genre de portage, —Crac.—Le maringouin jaune. —Les moustiques.—Les brûlots.—La prose du voyage.—Remèdes divers. —Précautions pour la nuit.—Une nuit sans sommeil.—Souvenirs du passé,—Les cieux racontent la gloire de Dieu.—Les sensations du tétanos.— Sur les silex.— Une tempête, —Un naufrage. —Souffrances des naufragés. —Une dernière étape.—Beau Spectacle. —Désappointements.=Inquiétudes Poignantes.— Discours du P. Nedelec.—La nuit porte conseil.—Prière et confiance.

No-Man-LAND, 10 JUILLET 1884,

Mon cher ami,

Q Nous voici arrêtés par le caprice des vents et (qui sait ?) peut-être des hommes, en vue de la terre promise, à trente milles d'Albany, sur une pointe sablonneuse, chauve d'arbres, longue, étroite, qui s'avance d'un mille à 1n marée haute et, À à la marée basse, de six à sept lieues, tristes que nous sommes, pensifs, promenant notre regard inquiet sur la mer

aux vagues écumeuses et aux flots retentissants. No-man-Land me fait songer à Ulysse qui prit, pour échapper aux mains du géant Polyphème, le nom ingénieux de 4 Personne, en grec Outis. Cependant le roi d'Ithaque, dans ses longs errements, n'a jamais conduit sur cette côte su barque aventureuse. Ce n'est pas sous cette latitude que se trouvait la caverne du cyclope, que Virgile a si bien peint

en il

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dans un seul vers: Monstrum horrendum, informe, ingens, cui lumen ademptum. Ce nom vient tout simplement de la corruption du mot indien Nomaninaning : “là où ily a de la folle avoine.” Nous sommes accoutumés, dans la province de Québec, d'entendre le gosier ua peu trop énergique de nos frères les Anglo-saxons estropier les plus euphoniques de nos doux noms français : Vaudraille, Longuegaille, Mounttreal!, pour Vaudreuil; Longueuil et Montréal. De leur côté nos bons habitants le leur rendent bien. Dans leur bouche harmonieuse, ore rolundo, Duncaster, Lake Kilkenny et Stanfold deviennent Le Custor, Lac encarné et Sainte-Folle. “ Par pari refertur. ”

C'est ririsir de voir ces longues lisières de grève, ces lorzue* jièces en folles-avoines, semées et entretenues par la main de la nature, ou plutôt de la Providence, hautes de quarante poures, nouvellement épiées, qui balancent leurs grappes iegères sous le souffle du vent, tout comme les moissons ondulantes de nos champs soigneusement cultivés. Quand elles seront mûres, les sauvages viendront faire leur récolte : ils sépareront le bon grain de la balle sous les coups de petites baguettes en bois, l’écraseront entre deux pierres, et de cette farine mêlée avec le son ils feront une pâte, une bouillie, enfin une sag'amité, à leur goût tout à fait délicieuse, En attendant, les oiseaux du ciel y font festin. “Ils ne sèment point, dit Notre-Seigneur, ils n’amassent point dans des greniers, mais votre Père céleste les nourrit. Ne vous inquiétez donc point en disant: Que mangerons-nons et que boirons-nous ?.… car votr: Père sait que vous avez besoin de tout cela.”

Je viens de dire sagamité. Savez-vous que ce mot, inconnu à l'Académie, mais très francisé au Canada, ainsi que la chose qu'il exprime, nous vient tout droit des Algonquins ? De plus, ils nous ont donné les termes si usités de babiche, du mot bub, lanière, diminutif babish, petite lanière; de mucouenne, du mot Mikivam, cuiller de bois ; et de Sakakoua, qu'on emploie pour désigner un bruit confus, un brouhah. De leur côté, les froquois ont enrichi notre vocabulaire d'une onomatopée tout à fait expressive qui fait résonner à nos oreilles le beuglement de la grosse grenouille verte, warwaron.

Mais revenons à nos moutons, c’est-à-dire retournons à Moose,

Nous sommes au mardi matin, 8 de juillet. Le soleil, avec son grand disque d'or, sortait des ondes, et, glorieux comme un triomphateur sur son char, il s'élançait de sa course régulière et uniforme dans un ciel sans nuages, remplissant l’espace et nos cœurs d’allégresse, de lumière et d’espérance- L'équipage, paraît-il, était trop nombreux pour la capacité du navire; personne n'aurait voulu s'exposer aux dangers d'un nsufrage, deux matelots, Poadji et Long Andrew, nouveaux Jonas, pour le salut des autres passagers, furent, non pas jetés à la mer, mais abandonnés sur le rivage ; ils attendront à Moose notre retour. Pour remplacer leur travail. les Pères Paradis, Dozois et Gladu s'étendent sur l’aviron ; ce sont de vieux rameurs qui ont plus d'une fois, pendant leurs jours de vacances, remonté leur barque écolière d'Ottawa au Désert, à 90 milles, sur la Gatineau. J'admirais leur dévoûment, je ne me sentais pas le courage de les imiter, en avais assez des portages : je continuai donc à faire le bourgeois en la compagnie du Père Nedelec et de Sa Grandeur.

Ça filait. Déjà nous avions laissé derrière nous les plages douloureuses de Hay Creek “ où nous avions langui si longtemps ;” déjà, nous échappant entre les îles, nous avions atteint l'embouchure de la rivière ; la baie s’ouvrait devant nous large, longue, étendue, unie comme une glace, miroitant sous les tièdes rayons d’un soleil matinal, vaste, sans limites ; bien loin, là-bas, tout à l’entour, le firmament bleu, comme une coupe d'azur renversée, fermait l'horizon. ‘ Salut, ô mer d’un autre climat ! En te voyant pour la première fois, mon esprit ne peut se défendre d'un certain saisissement. J'ai vu les flots qui battent les rivages de nos provinces maritimes; mais tes eaux glauques et glacées ont bien d’autres mystères, d'autres souvenirs sévères et sombres, d’autres tempêtes et d’autres épouvantements. Les courants qui te sillonnent, les énormes montagnes de glace que tu charries, nous viennent de ces retraites inaccessibles, qu'on nomme le Pôle, Merci, tu nous apportes sans doute le repos. Nous en avons donc fini avec les rapides et les bas-fonds. Tes

eaux profondes sauront partont faire flotter notre coquille en écorce. ”

“ Pakwa! Pakwa!” s'écrie Choum, “ c’est plat, c’est plat!" On sonde de l’aviron, un pied et demi d'eau; la mer baisse avec rapidité, encore quelques minutes et nous voilà échoués au beau milieu de l'océan. O dérision ! ous allons faire portage en pleine mer, tout comme sur les battures de la rivière Abbittibi. Pour soulager le bâtiment, un matelot, après avoir Ôôté ses bottes et ses chaussons, après avoir re. troussé haut son pantalon, saute à l’eau ; allègement inutile, la charge est encore trop pesante. Un deuxième le suit, puis un troisième, puis un quatrième, et un cinquième, enfin tout le monde; seul Monseigneur, qui pourtant voulait absolument faire comme les autres, obéissant en fin de compte à nos remontrances et à nos refus, reste sur son siège. Nous ignorions encore ce qui attendait Sa Grandeur dans un avenir bien rapproché! Nous allions rangés sur deux lignes, à l'eau par dessus le genou, conduisant le canot de la main. errant à droite et à gauche, à la recherche d’un chenal. L'eau n'était pas chaude, ‘:s nerfs des jarrets se crispaient, de temps à autre une crampe nous mordait, cependant le marcher était assez bon sur un fond de sable ferme. Nous nous demandions en riant : “ Semblable chose est-elle jamais arrivée ? Si nous interrogeons l’histoire, le cours des bizarreries humaines peut-il nous offrir un tel spectacle ? Jamais évêque a-t-il fait sa tournée épiscopale, ainsi traîné par ses prêtres et ses serviteurs, dans un ausst bizarre accoutrement, avec pareil cérémonial ? ”

Après une demi-heure de vagabondage, nous avions atteint l'ean profonde. Le vent soufflait en poupe, nous hissâmes la voile dans toute sa hauteur. Pendant que Neptune (style classique païen) travaillait pour nous, nous séchâmes nos pieds endoloris en les exposant comme des torchons mouillés sur les barres du canot; puis, par un bon déjeûner, nous comblâmes les vides de l'appétit, ce bain prolongé l'avait terriblement ouvert. Le gros thé rouge coulait comme le rhum de la Jamaïque sur la table de nos pères ; on venait de le faire bouillir, avec des rondins qu'on avait eu soin d'emporter au fond du canot, sur une batture qui montrait

sa tête et ses cailloux luisants au-dessus de la surface liquide. Le vent ne cessa de nous pousser jusqu’à cinq heures, sur une houle longue, roulante et régulière ; les avirons jouaient en même temps, nous fimes une bonne journée, au moins soixante milles. /

Les rivages, tout autour de la baie James, sont plats et marécageux; ils paraissent être un envahissement graduel de la terre ferme sur le domaine des ondes. Sous l’action de la marée montante, deux ou trois cents pieds en avant de la grève, insensiblement s’'amoncelle un banc de sable, de glaise ou de gravier ; il arrive un moment où la mer ne peut plus franchir le sommet de l’amas grossissant ; il devient alors la grève véritable, jusqu'à ce qu'un nouveau banc, passant par la même formation, se constitue à son tour la barrière où l'océan vient briser l'orgueil de ses flots. C'est comme au troisième jour de la création, les eaux se retirent petit à petit, et l’aride apparaît, ef apparet arida. Les deux ou trois cents pieds de terrain, compris entre l'ancienne et la nouvelle grève, se trouvent convertis en un étang d’eau croupissante, où croissent de hautes herbes, où habitent en foule la gent marécageuse et le peuple des canards. Le dos de cheval s’élevant entre les deux marécages, se couvre d’un bois maigre, touffu et nain. Si vous pénétrez dans l'intérieur du pays, vous en trouvez, pour des milles et des milles, la surface ainsi ondulée en minuscules coteaux boisés, en des espèces de vagues solidifiées.

Sur les bords de la baie les eaux sont très peu profondes. Deux fois par jour, quand la mer baisse, les rivages se découvrent à une distance de dix, quinze et même vingt milles. Miserabile visu ! l'œil s'étend à perte de vue sur un vaste désert de glaise ou de roc, plan, uniforme, où poussent en certains endroits, exubérantes, desalgues et des herbes marines, mais en général où l’on n’aperçoit, ici et là, que les lignes irrégulières des chaines de roches, où bien dispersés au hasard des cailloux gris, noirs et blancs, comme un troupeau de moutons paissant dans un parc.

À raison de ce peu de profondeur des eaux, la navigation en canot d'écorce sur la baie James se trouve être très incertaine, très capricieuse, très ennuyeuse. Vous ne pouvez

serrer de trop près le rivage, vous n'aurez pas d'eau trois heures durant ; vous ne pouvez vous aventurer trop au large, si le vent s'élève vous ferez naufrage ; vous devez tâcher de suivre un juste milieu à deux et trois milles de terre, vous résignant à être arrêtés bien souvent par les battures, et à attendre, plus d’une fois sur le dos d’un rocher, que la marée veuille bien revenir vous remettre à flot.

Quand la nuit noire ou un vent contraire vous force à suspendre votre course et à aller chercher refuge sur la terre ferme, alors commence un nouveau genre de portage. Pour souper il vous fauteapporter la batterie de cuisine, pour passer la nuit apporter vos lits et vos tentes ; de plus il serait imprudent de laisser dans le canot le reste du bagage, car au retour de la vague montante la frêle embarcation ainsi chargte, ballotée en tous sens, finirait par se briser ; même si vous jugez à propos de l’amarrer au large sur le lit desséché de la mer, un de vos hommes doit coucher dans les flancs du navire, afin de veiller sur son salut au moment du danger. Vous voilà donc parti, chargé comme un mulet, pour la terre hospitalière dont la lisière s'étend comm: un cordon déroulé en zig-zag à la distance d'un demi-mille, d'un mille, de deux milles. Vous enfoncez dans la boue jusque par dessus le genou ; quand vous arrachez une jambe de ce mortier épais, l'autre du coup va au fond du bourbier ; c'est tout un travail, qui est loin d’être propre. Pas moyen de garder ses chaussures, les pieds vous deviendraient gros comme des bottes de foin. Un peu plus loin le terrain s’affermit, mais vous n’y gagnez guère, il est hérissé de petites pierres tranchantes, de coquillages brisés, autant vaudrait courir sur des morceaux de verre : nous allons sautillant, hésitant, clopin-clopant, comme sur des taillants de rasoir. Les sauvages qui ont la plante des pieds encornée s'avancent d'aplomb, sans faire grand cas de ces petites misères ; mais pour nous, gens de la civilisation, qui avons le talon, comme l'esprit, délicat, nous marchons en réalité sur la prunelle de l'œil, Il doit être intéressant de nous voir, à chaque pas, danser, et grimacer. Plus loin une mare de deux ou trois pieds de profondeur vous barre le chemin ; inutile d'entreprendre d'en faire le tour, vous dou-

bleriez, tripleriez votre route, et elle est déjà assez longue. Prenez votre volonté à deux mains et, gendarme en avant, élancez-vous à travers la flaque d’eau à la glace. Voilà pour débarquer. Lorsqu'il vous faudra rembarquer, vous devrez aller rejoindre votre canot au large, et refaire à rebours le même voyage, dans les mêmes conditions, avec les mêmes agréments. Quand on pense que, depuis trois jours, nous avons répété neuf fois cette pitoyable cérémonie ! et Dieu seul sait ce que l'avenir, sous ce rapport, nous garde dans son sac et ses secrets.

Mardi, à 5 heures, crac, le bateau est à sec. “ Messieurs, jetez-vous sans façon dans la vase et tâchez, comme vous le pourrez, de gagner le rivage qui se trouve à vingt arpents.” Ici il n’y a pas de grandeur qui tienne, pour partager la misère nous sommes tous sur un pied d'égalité. C’est un spectacle qui fait vraiment pitié, que de voir un évêque arracher ses bottes, attacher sa soutane autour de ses reins, relever ses pantalons, se charger les épaules d’un lourd paquet et s'élancer nu pieds, nu jambes, à travers la boue et les pierres. Mais, dans les passages difficiles de la vie, la bonne volonté est un puissant levier et la gaîté un bien grand remède. Riez, il n'y a plus de souffrances.

Les maringouins nous attendaient sur la grève. Leur nombre est légion. Ils voltigent en épais nuages, murmurant, bourdonnant, tourbillonnant autour de nous, enragés, le dard sorti, altérés de sang : vous vous croiriez la tête dans une ruche d’abeilles. La main n’a pas de repos, elle doit agiter, sans cesse ni relâche, un mouchoir ou un feuillage, Pour défendre contre des attaques incessantes le menton et les joues menacés d'être dévorés. Vous frappez les ennemis d’un côté, vous en tuez un cent ; mille vous pressent de l’autre, violents, renaissants, indertrnctibles. Ils vous entrent dans les oreilles, dans les yeux, dans les narines, dans le cou, dans les poignets, ennemi acharné, insaisissable, infatigable, conire lequel tous vos efforts sont impuissants, Je ne m'étonne plus qu'un moucheron, après l'avoir harcelé en tous sens, ait couché sur le flanc le roi des animaux, un lion. Et si le bonhomme Lafontaine eût connu le maringouin jaune de la Baie, quelle peinture encore plus terrible

n’aurait-il pas imaginée ! le maringouin jaune est deux fois plus gros que notre maringouin noir, et il joue de la trompe deux fois plus fort. Et pourtant voyez ce que peut faire le premier :

Un avorton de mouche en cent lieux le harcello; Tantôt pique l'échine, tantôt le museau,

Tantôt entre au fond du naseau, La rage alors se trouve à son faite montée.

L'invisible ennemi triomphe, et rit de voir, Qu'il n’est griffe ni dent, en la bête irritée, Qui de la mettre en sang ne fasse son devoir, Le malheureux lion se déchire lui-même, Fait résonner sa queue à l'entour de ses flancs, Bat l'air qui n’en peut mais, et sa fureur extrème Le fatigue, l'abai ; le voilà sur les dents.

Aux maringouins, ajoutez les petites mouches noires appelées mousliques, race impudente, importunante, que ni le mouchoir, ni le feuillage ne peut chasser ; elles vous aveuglent et vous ne pouvez vous en défendre ; elles se collent à votre peau comme des sangsues, et elles vous saignent sans que vous vous en aperceviez. Passez votre main sur votre chignon, derrière vos oreilles, et vous la retirerez toute converte de sang.

Aux moustiques ajoutez les br&lots, engeance satanée, invisible, qui pénètre partout, passant à travers les habits et les couvertes, et dont la piqüre brûle comme un tison ardent. Les sauvages les appellent dans leur langue : “ Les petites poussières.” Un quelqu'un parmi nous a traduit le mot: “le diable réduit en poudre.”

Sur les lacs, sur les rivières et sur la mer, vous êtes exempts des attaques de ces cannibales ailés ; la fraicheur de l’eau, les rayons du soleil et le souffle du vent les tiennent à distance ; mais, du moment que vous mettez le pied à terre, soit pour un portage, soit pour le campement de la nuit, aussitôt sortant de leurs retraites dessous le feuillage ils fondent sur vous en bataillons, comme le lion rugissant dont parle saint Pierre, quaerens quem devoret. La forêt, avec ses retraites, ses montagnes, ses points de vue, ses cours d’eau, déborde de poésie : ces affreuses bestioles en sont la prose.

N'y a-t-ilpas moyen de s’en préserver ? le seul remède efficace en toute circonstance que je connaisse, est l'huile de patience, et l'on sait que tous n’ont pas les moyens de s’en procurer. À son défaut, vous pouvez vous graisser la figure et les mains d'huile d'olive mélée d'acide carbolique ; l’acide a une odeur tout à fait désagréable au nez délicat de ces anthropophages, et, pour une heure ou deux, tant qu’elle n’est pas évaporée, elle les tient à distance, Mais plusieurs préfèrent les inconvénients des mouches au désagrément du remède, gras et onctueux. Vous pouvez encore vous enfe:mer la têt: dans un sac de gaze, ou vous enrouler autour de la figure une couple de verges de mousseline légère : mais Pour voyager à travers les branches, l'appendice n’est pas commode : gaze et mousseline ont souvent le sort de la chevelure d'Absalon.

Chaque soir, avant de nous retirer pour la nuit, nous chargeons les falbalas de la tente d'une bonne couche de sable, afin d'empêcher la moindre petite mouche de s’y introduire, en s’insinuant sur le sol à travers les herbes ; nous promenons à l’intérieur de la demeure des tisons fumants, et les nuages de fumée âcre ont pour effet de chasser dehors le gros de ces essaims de cousins, à la parenté et au voisinage desquels nous ne tenons guère ; nous fermons ensuite la toile de la porte, au moyen d'épingles, hermétiquement ; puis avec une chandelle nous donnons la chasse aux imprudents qui se sont laissés prendre prisonniers. Nous ne nous metions sous la couverte que lorsque le dernier ennemi est tombé sur le carreau. Nous avons la paix pour le reste de la nuit, et c'est alors que la situation devient intéressante, Le lit est chaud, l'air est vifetfrais. Les rameaux de sapin, de pin, de cèdre et d’épinette, les foins, les branches de rosiers, sur lesquels vous êtes étendus, après s'être fanés, exhalent leurs senteurs,répandent leurs parfums et marient leurs arômes : vous reposez doucement, respirant à l'aise, dans une ‘“tmosphère chargée d’encens résineux, couchés comme dans une fiole d’eau d'odeur, une vraie bouteille d’eau &e Cologne.

Ce soir-là, calculant mal le retour de la marée, nous peusions pouvoir continuer notre route avant minuit ; en con-

séquence, nous dressämes la tente à la hâte, sans prendre les précautions ordinaires. Les maringouins entrèrent avec nous dans le sanctuaire du sommeil, il nous fut impossible de clore l’œil de la nuit ; seul le Père Nédelec qui ne se dérange pas pour si peu, put ronfler tout le temps comme un moine, Je sortis à onze heures. Autour d'un feu qui tantôt allait s'éteignant, tantôt se ranimait comme un moribond sous les rafales du vent, dormaient nos hommes éparpillés çà et là, couchés sur le sol nu, enroulés dans leur couverte : vous auriez dit les sorcières de Macbeth goûtant le repos sur les bruyères dénudées, autour de la chaudière magique où elles avaient fait bouillir les médicaments maudits de leurs incantaticns. La lune est suspendue à mi-hauteur dans le ciel étoilé comme une lampe de vermeil, et, sous l'effet de ses pâles rayons, elle épand sur le cristal des ondes une longue trainée d'or et de rubis, scintillant, miroitant, chatoyant. Le flot montant clapote, se brise et se lamente sur les cailloux ; les feuilles bruissent et soupirent dans la forêt rabougrie ; entre les fourrés s'ouvrent des avenues ténébreuses, noires comme les gueules de la nuit ; tout à l’entour les objets ont revêtu une forme vague et indécise ; la solitude est enveloppée de grandiose, de terreur et de mystère.

Le souffle de la bise et les froidures de l'atmosphère m'avaient délivré de nos bourreaux ailés. Monseigneur vint me rejoindre, et nous passâmes le reste de la nuit à nous promener sur les sables de la grève, admirunt la sauvage grandeur de cette scène nocturne, évoquant les légendes du passé. Je ne pouvais me défendre d’un frisson involontaire; il me semblait que les ombres des vieilles tribus indiennes, des anciens missionnaires, des preux guerriers, d'Hudson, répondant à notre souvenir, allaient sortir de leurs sombres retraites et se dresser devant nous. Hudson, victime de l'ingratitude des siens, errant dans sa barque au gré des flots, abordant sur des rivages inhospitaliers, terminant une vie d'aventures sur quelque rocher désert enveloppé de brouillards et de solitude morne, génie incompris, ne serait-ce pas un sujet original et fécond, capable de tenter la verve d'un romancier de talent ? Cependant le ‘“ Robinson des Mers Polaires” esi encore à attendre son De Foë.

A LA BAIÏE D'HUDSON 143

L'aurore aux doigts de rose, comme parle Homère, ouvrit les portes de l'Orient. Le soleil se montra rouge, empourpré, brillant. Virgile aurait dit : “ Æ Jam prima novo spargebat lumine terras clara dies, le jour était clair et la lumière nouvelle commençait à se répandre sur la terre. ” David dit mieux : “ Le soleil s’avance Semblable à un époux sortant de sa chambre nuptiale, il s'élance dans l'espace comme un géant dans sa carrière ; il parcourt le ciel des extrémités de lorient aux extrémités de l'occident, et il n'est personne qui échappe à sa chaleur." Après les beautés mélancoliqnes d'une telle nuit, devant les splendeurs riantes d'un tel jour, d’elles:mêmes les paroles du psalmiste reviennent sur les lèvres : “ Cœli enarrant gloriam Dei, les cieux racontent la gloire de Dieu et le firmament publie l'ouvrage de ses mains ; le jour l'annonce au jour, et la nuit le proclame à Ja nuit, ”

Pour nous, piteusement, à 5 heures, chargeant notre bagage sur nc épaules, nous regagnâmes notre bâtiment léger, qui commençait à danser sur son ancre à vingt arpents au large. L'eau était froide, elle nous serrait la jambe en nœud coulant, elle nous coupait l'épiderme comme la lame acérée d'un scalpel. Celui qui serait curieux d’avoir une idée des sensations plus ou moins convulsives que nous avons ressenties, n'aurait qu'à descendre au fond de son puits et à y prendre un bain de pied ; il y a, dans ces contractions de nerfs et ces crispations de muscles, quelque chose du tétanos. Une fois installés dans le canot, nous achevâmes notre toilette commencée sur le rivage, en mettant avec peine et misère nos chaussons et nos bottes. Les pieds nous chauffaient comme des tisons brûlants, la peau en était rouge comme l'enveloppe crustacée d'un homard cuit. Ce n'est pas un petit exercice, croyez-moi, pour douze hommes en même temps, dans une écorce toujours vacillante, toujours remuante, que de chausser leurs souliers, sans déranger l'équilibre, sans déplacer le centre de gravité,

Quelques heures après: “ Arrête, Une batture! il est impossible de la franchir, impossible de la contourner; il faut attendre que la marée l'ait recouverte, ” Descendez sans cérémonie, selon la mode du pays, à l’eau jusqu'au jarret, et cette après-midi, par-dessus le marché, longeant les marges

inégales de la marée ascendante, vous ferez au moins deux milles dans la vase et sur la pointe des silex tranchants, pour permettre au canot de prendre la navigation deux heures plus tôt.

À 6 heures, nous arrêtons à La Coque, nom qu'a valu à cet endroit une quantité de petits coquillages et de petits limaçons, que l’action des eaux a acculés et entassés sur le rivage ; ils y forment des bancs épais qui se brisent et se froissent croustillants sous le talon de la botte. Quelle me : äcence! Y croissent en abondance les folles-avoines, les po: sauvages, les genévriers toujours verdoyants, les genêts, les fraises, les bluets, les graines et les baies de tout genre, de toute espèce. La grève est tendue d’un riche tapis nuancé de vert, de bleu, de rouge, de blanc et de cramoisi, un véritable arc-en-ciel de fleurs. Au-dessus de nos têtes, voltigent en nombre, montant et descendant, allant et venant, des canards babillards, des outardes au cri d'alarme, des goëlands au blanc plumage, des tourtes roucoulantes, des perdrix craintives, des oiseaux divers qui chantent, chacun à leur manière, leurs sentiments de surprise, d'effroi ou d’allégresse. Les pensionnaires de l'air semblent aimer à se réunir sur cette pointe si abon- : dante en victuailles, ils y ont leur réfectoire ; et, par les soins de la tonte bonne Providence, ils trouvent, sur le gazon, à toute heure du jour, table mise.

À quelques arpents sur la droite nous voyons la carène démâtée, brisée d’un vieux bateau, à demi enterré sous une couche de sable. ‘“ Ce sont, dit le Père Nédelec, les débris ‘du naufrage qu'ont fait sur cette côte deux de nos pères.— Lesquels ?—Le Père Déléâge et le Père Pian.—En quelle année ?—En 1859.—Veuillez donc nous raconter par quel hasard est arrivé ce sinistre.

—Les Pères Déléâge et Pian avaient passé une partie de l'été à Albany, ils devaient y hiverner, Au mois de septembre, dans la saison que les sauvages y étaient réunis en grand nombre pour la chasse aux outardes, ils allèrent donner une mission à ÆXepeskaw, 15 milles au nord-ouest d'Albany, et à Lawachi, 25 milles plus loin. Ils s'en revenaient, à bord d'un s/0op, heureux du succès de leur apostolat, ayant annoncé la bonne nouvelle à des infidèles qui n'avaient pas

encore entendu parler du nom de Jésus-Christ, et ayant administré à plus de trente nouveaux chrétiens le sacrement de la régénération. (C'était le 10 octobre au soir, ils campèrent assez près de l'embouchure de la rivière Albany. Le 11et le 12, les vents les retinrent à la côte. Le 13, une petite éclaircie s'étant faite à travers les nuages, ils s’embarquèrent ; mais presqu'aussitôt la mer hlanchit, et un ouragan se déchaîna. Ils s'empressèrent de replier les voiles et de jeter l'ancre ; déjà quatre-vingt-trois brasses de chaîne étaient déroulées, lorsque tout à coup le capitaine s’écrie avec stupéfaction : “ Mon Dieu, nous sommes perdus, la chaîne est cassée !” IL est impossible de gagner terre. Le sloop, balotté en tous sens, devient le jouet des flots. Tout roule sur le tillac, les hommes se tiennent avec peine sur leurs pieds. Deux matelots, affaissés sous les langueurs du mal de mer, se déclarent incapables de travailler, les deux Pères les remplacent à la manœuvre. Il est cinq heures du soir, des ténèbres épaisses s'étendent sur les flots courroucés. On put enfin déployer un coin de la voile, le vaisseau alors fila assez d'aplomb. La nuit fut longue, ainsi passée entre lu mort et la vie. Au jour, la neige tombait à gros flocons, et le brouillard, qui enveloppait la mer, était si dense qu'on ne voyait que les vagues écumantes, jaillissantes, qui battaient les flancs du bateau. Leur grande crainte était d'aller heurter à l’improviste les bancs de sable, qui obstruent l’embouchu:e de la rivière Moose. Vers onze heures, un rayon de soleil perça le rideau brumeux; ce fut le salut, on arrivait à toute vitesse sur des brisants où, le petit navire se serait immanquablement mis en pièces. Le soleil prêta sa lumière assez longtemps pour qu'on prit le chenal étroit, et qu'on se retirât dans une anse sûre, à l'abri de la tempête, Le lendemain, dimanche, 14 octobre, on arriva à Moose, assez de bonne heure pour permettre aux Pères de dire, pour leur délivrance vraiment providentielle, une messe d'actions de grâces,

Mais, Père, remarquai-je, vous avez oublié le naufrage ! Laissez-moi finir. Ils partent le jour même pour retourner à Albany, et ils viennent coucher à l'embouchure dela rivière, à High Bluf. Le lundi, 15, ils font 60 milles À natal

la nuit à l'ancre, pas très loin d'ici. Le 16 au matin, deux pieds de neige couvraient le pont du bateau, le thermomètre était descendu à 15 degrés Rheaumur au-dessous de zéro, l’eau était devenue lourde et chargée de glaçons, impossible fut-il de faire avancer le bâtiment. Les deux Pères descendirent à terre ; le soir, la marée montante les empêcha de retourner au sloop; seul le père Pian avait emporté son lit, la nuit fut froide et rude. Le lendemain, 17, le bateau apparaît à plus d'un mille au large ; les Pères s’en approchent, il est échoué et à demi-brisé, l'équipage l'a abandonné. À la marée basse, ils le visitent ; il est entièrement vide, la mer a emporté tout le bagage. Ils se trouvaient à perdre du coup un lit complet, une soutane, une couverte en caoutchouc, un dictionnaire et une grammaire Otchippeway par Mgr Baraga, nombre de sermons algonquins, des travaux assez considérables qu'ils avaient faits eux-mêmes sur la langue du pays, et mille autres petites choses plus ou moins nécessaires. Tristes, désolés, résignés, les deux missionnaires tombèrent à genoux sur le lit desséché de la mer, et ils redirent la prière de Job: “ Le Seigneur nous a tout donné, le Seigneurnous a tout ôté, que son saint nom soit béni.”—Monsieur, reprit le P, Nédelec en se tournant de mon côté, êtesvous content maintenant, le naufrage est tait, ”

—Et qu'advint-il de ces pauvres Pères ? C'est pire que Hay Creek.—Trois jours durant, ils se promenèrent sur la glace qui commençait à prendre au rivage, pour voir si la mer ne vomirait pas quelques-unes de ces richesses, pour eux si précieuses, qu'elle avait englouties ; ils ne trouvèrent presque rien. Les provisions touchaient à leur fin, il fallait songer à partir, Ils se mirent donc en marche pour Albany, distance de 40 milles environ, ayant chacun un petit paquet sur le dos. Il serait impossible de décrire les souffrances qu'ils eurent à endurer dans la neige et sur les glaces, pendant les quatre jours et les quatre nuits qu'ils furent en ‘route, Le deuxième jour, le P. Déléâge, affaibli, malade, succomba sous le poids de sa charge; ayant rencontré un sauvage de Moose, il l'engagea pour porter son paquet une journée. Puis il reprit le bât, chancelant, titubant, Le soir du troisième jour, ils couchèrent à proximité de la hutte

d’un autre sauvage. Ils supplièrent ce brave homme de les accompagner, moyennant finances, jusqu’à Albany ; ce qu'il fit, portant le paquet du P. Déléâge, et une partie de celui du P. Pian. Le Père Déléôge ne pouvait poser de pied à terre sans éprouver d’atroces douleurs, ses jambes se refusaient à supporter la pesanteur de son corps ; il se traînait péniblement, s'appuyant des deux mains sur un bâton. De toutes ses fatigues, il contracta une maladie dont il souffrit une partie de l'hiver, et dont il ne s’est jamais complètement rétabli. Au moment que nous parlons, l’ancien missionnaire usé, vieilli avant le temps, s'éteint à l'Hôtel-Dieu d'Ottawa ; l’athlète arrive au terme de sa carrière, la couronne brille aux regards de sa foi. “ Euge, serve bone, intra in gaudium Domini tui. "—Et quel fut le sort des autres passagers du sloop?—Ils arrivèrent à Albany quelque temps après les Pères, fatigués, harrassés, mais tous sains et saufs.—Merci, mon Père, ce récit est beau ; ces traverses sont dignes des Apôtres du Christ, elles rappellent les épreuves de saint Paul , qui fit naufrage trois fois, et passa un jour et une nuit au fond de la mer. Dieu nous préserve d’être les héros d’une pareille aventure ! Pourtant nous sommes entre ses mains, comme dit le Roi prophète : “x manibus tuis sortes meæ.”

À 5 heures, ce matin, nous retroussons de nouveau nos pantalons et... ‘“ assez, assez,” je vous entends me crier, “ je suis ennuyé de vous voir toujours répéter le même exercice.” Croyez, mon cher ami, que nous le sommes bien davantage, La nécessité est la mère de l’industrie : pour préserver la délicatesse de nos semelles charnues contre les déchirures des pierres, nous avons ji maginé de marcher sur nos bas en laine, et quand les mailles en sont usées, quand le pied en est percé, nous marchons sur la jambe. À 7 heures, après une course de six milles, la marée baissante nous surprend à trente arpents de cette pointe-ci où nous nous rendons, (excusez-moi si je me répète une dernière fois), dans notre équipage ordinaire, pas épiscopal du tout.

Le vent souflle du nord-ouest, fort et régulier ; il ne peut nous être plus contraire. Nos tentes sont dressées sur le sable fin, le long d'une lisière de folles-avoines ; notre canot, à sec, couché sur le flanc, parle d'un long repos. L'air est frais et

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tempéré, le ciel pur, le soleil brillant; la mer moutonnant, déferlant, est splendide avec ses longues vagues, ses flots gonflés et ses colères qui viennent expirer à nos pieds. Usque hùc venies et non procedes amplius. Le spectacle est sublime, Mirabiles elationes maris, mirabilis in altis Dominus. Ce serait un temps superbe pour méditer doucement et fainéanter, si nous n'étions tourmentés de l’impatience d'arriver au terme du voyage. La jouissance a son siège au cœur; si votre cœur n'a pas la tranquillité et le calme au dedans, c’est en

+ Vain que l'œil essaie de vous distraire en parcourant du regard les charmes des objets extérieurs, le chagrin monte en croupe et galope avec lui.

Nous avons cru, Ô hommes ignorants de notre destinée, qu'une fois arrivés à la baie d'Hudson, tout, dans le voyage, irait comme sur des roulettes. C’est le contraire qui a lieu. Et dire que le Père Nédelec, qui aime à nous réserver des surprises, avait si bien réussi à nous embrouiller ses explica- ‘tions, que les désagréments de l'avenir étaient restés pour nous à l’état d'énigmes ! Ici, le voyageur est à la merci des vents, de la marée et des flots. Si le vent est bon, la mer est basse ; si la mer est haute, le vent est contraire ; si vent et marée vous sont amis, une batture vous arrête ; et pendant que vous la franchissez, pede presto, avec votre canot et votre bagage, l’eau s’en est enfuie ; st vous voilà sur l’aride, attendant les appoints d'une mer nouvelle.

Monseigneur est malade d'inquiétude. Ila perdu l'appétit; malgré ses efforts pour cacher ses préoccupations, il paraît rêveur et pensif. Il a passé presque toute la journée à se promener sur lerivage, seul, méditant, récitant son office, disant son chapelet, Il interroge l'horizon, il interroge Choum ; Choum et l'horizon n'ont pas de réponses encourageantes, Les sauvages d’Albany, dans leur empressement de voir leur évêque, sont arrivés au poste douze jours avant le temps fixé; nous sommes cinq jours en arrière. La rivière Albany est très peu poissonneuse, les lièvres sont rares dans le voisinage du fort, la famine s'est mise dans le camp. Deux canots que nous avons rencontrés, l’un hier, l’autre avanthier, nous ont appris que les sauvages souffraient cruellement de la faim. Ils attendront jusqu'à samedi, dimanche

tout au plus, puis ils devront se disperser pour sauver leur vie et celle de leurs enfants. Monseigneur souffre à l'idée de pouvoir arriver trop tard, d’avoir dépensé tant de fatigues, de temps et d'argent, inutilement. Le but déterminant du voyage serait manqué ; il est assez facile de visiter Témiscamingue et même Abbitibi; mais venir jusqu'à la Baie d'Hudson, c’est une course qui ne peut se répéter que rarement. Ces pauvres gens vont donc être cruellement désappointés dans leur attente, ils ne recevront pas le sacrement et les faveurs spéciales du Saint-Esprit; ils ne connaîtront pas leur pasteur, et leur pasteur ne connaîtra pas cette partie de son troupeau. Ego cognosco oves meas et cognoscunt me meæ. “ Laissez-moi partir, dit Sa Grandeur, donnez-moi un guide, et je vais me rendre à pied. J'en suis capable.” Et il supporte avec peine qu'on le contredise, et qu’on s'oppose à son projet.

“ Ce serait la plus grande des imprudences, répond le Père Nédelec, pour vous, d'entreprendre à pied un pareil trajet. Inutile d'y songer: nous n’y consentirons jamais, ce serait donner les mains à un suicide. Il y a plus de trente milles d'ici à Albany, et la grève est couverte en grande partie de marécages spongieux où vous enfoncerez à mi-jambe. Vous aurez à traverser trois ou quatre petites rivières où vous aurez de l'eau jusqu'au cou. Pourrez-vous résister au nombre et à la fureur des maringouins ? Voyez nos hommes, lorsqu'ils reviennent de chercher leur provision d’eau douce au bord du bois, ils en sont littéralement couverts, de telle sorte qu'on ne voit pas de leurs habits seulement la grandeur de l'ongle, La nuit vous surprendra avant le terme de votre course ; tout au plus pouvez-vous emporter quelques livres de nourriture ; vous tomberez d'épuisement ; comment ferez- Vous pour reposer sur le sol humide, avec vos habits mouillés, dévoré par les mouches, sans tente, sans couvertes ? L'important est que les sauvages soient avertis que vous êtes à leurs portes, Patientons jusqu'à demain; de grand matin, si le vent n'est pas changé, je partirai moi-même ; je suis fait à ces fatigues. Je serai À Albany à temps pour les arrêter, je leur ferai donner au fort une ration quotidienne, qui leur permettra d'attendre à loisir votre arrivée et de profiter,

sans dérangement aucun, des exercices de la mission. Si M. Proulx, qui a déjà exécuté de semblables marches, veut me suivre, la carrière lui est ouverte. ”

Le Père avait parlé avec sagesse, et tout le monde d’applaudir. Seulement, pour ce qui me regarde, je n'ai encore rien répondu ; j'attendrai à demain pour prendre une décision, la nuit porte conseil. Franchement, je crois bien que je choisirai de m'en aller en canot, un seul messager doit suffire pour porter une nouvelle; que le Père se fasse accompagner par un de nos hommes aux pieds légers ; et pourquoi me jeter inutilement dans la misère et les marais ? Grardons nos forces pour des travaux et des dangers nécessaires.

Nous n'avons d'autre recours que la prière. Le vent ne paraît pas devoir fléchir, ni les flots s’apaiser, le ciel semble sourd à nos vœux. Peut-être, en ce moment, Jésus nous ditil comme autrefois à ses disciples : “ Quid timidi estis, modicæ fidei. Pourquoi avez-vous peur, hommes de peu de foi ? Tunc surgens, imperavit ventis et mari, el facta est tranquillitas magna. Alors, se levant, il commanda aux ventset à la mer, et il se fit un grand calme.” Sauvez-nous, Seigneur, voyez nos embarras ; parlez, nous savons que les ventset la mer vous obéissent. Ah! si nous avions seulement gros comme un grain de sénevé de cette foi qui transporte les montagnes, nous saurions bien faire revenir le bon vent. Espérons, toutefois, ayons confiance. Secundum fidem vestram

fiat vobis.

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