ARRIVÉE A ALBANY
A la voile.—Aurore boréale.—Vers de Fiset..—Vue d’Albany.—Le toilette, — Réception triomphale, —Joie des Sauvages.—La messe.—La nanne.—Nos quartiers,
Don cher ami,
Nous avons prié si fort, nous avons frappé à coups si redoublés, nous avons demandé avec tant d'instance, qu’enfin nous avons trouvé la corde à revirer le vent. Une forte brise souffle en poupe. A minuit, aux lueurs d’un brasier que le vent courbe et relève, allant et venant en silence comme des ombres, nous plions les tentes, et nous chargeons le bagage. Avec tâtonnements, sondant de l'aviron, contournant un rocher, suivant une rangée de balises que Choum a eu la précaution de planter à mer basse, nous gagnons le large ; et là soulagés, en sécurité, nous ouvrons nos voiles à la brise et noscœurs à l'espérance.
L'aurore boréale étale à nos regards charmés ses magnificences et ses magies. De trois côtés différents de l'horizon, formant un demi-cercle dont le rond-point regarde le septentrion, des jets de lumière, rouge vif, rouge sombre, rouge clair, jaune safran, émeraude pâle, s’élancent et s'étendent sur le ciel bleu comme la toile d’un immense rideau, dont les plis moëlleux, toujours agités, toujours mobiles, toujours inconstants, vont se réunir au sommet du zénith en une
couronne brillante, en une féerique coupole. Des frissons capricieux se jouent et courent dans les dessins de ces draperies diaphanes, de ces damas cramoisis et empourprés. Des vagues transparentes de flamme légère, aux formes indécises, s'élèvent et s'abaissent sous des souffles invisibles: vraies fantasmagories, jeux de spectres chimériques dans le monde des rêves, Nous ne pouvions nous lasser de voir, comme l'a si bien dit notre poète canadien, Fiset,
Courir ces météores, Fantômes lumineux, esprits nés des éclairs, Qui dansent dans la rue, étalant dans les airs, Leurs manteaux de phisphores.
Parfois en se jouant, ils offrent à nos yeux Des palais, des clochers, des dômes radi:ux, Des forèts chancelantes, Des flots d'hommes armés pressant leurs bataillons, Des flottes s'engouffrant dans les vastes sillons Des ondes écumantes.
Au soleil levant nous entrons dans la rivière Albany. A neuf milles de distance nous apercevons le fort, terme de notre course, depuis huit jours point de mire de nos vœux et de nos soupirs ; le cœur nous bat d'émotion, nos lèvres murmurent une prière, notre âme s'élève vers. Dieu, reconnaissante. Albany est moins considérable que Moose, mais dans la solitude inhabitée et déserte, centre de vie et d'habitations humaines, elle n’en présente pas moins un spectacle qui réjouit. Au fur et à mesure que nous approchons, la résidence du bourgeois, les magasins, les maisons des employés, tous bâtiments passés à l'eau de chaux et éclatants de blancheur, l’église catholique avec son clocher brillant, l’église protestante avec sa flèche, les mais au haut desquels flottent les longs pavillons, la goëlette qui balance son grand mât chargé de cordages, tout cet ensemble paraît sortir de l’eau, pour nous saluer.
A six heures, nous arrêtons, dans un enfoncement isolé, derrière une pointe qui nous dérobe à la vue du Fort, pour faire notre toilette à l'hôtellerie du bon Dieu ; la table d'hôte est une verte prairie, encore toute trempée des pleurs de l'aurore ; la salle de bain est la grève, baignée par les eaux courantes ; la chambre est une retraite quelcon-
que derrière un hallier ; on éprouve du plaisir à se raser au grand air, devant une glacesuspendue à une branche, ou bien, comme un faune, en se mirant dans le cristal de la rivière, Nous nous rembarquons farauds, le visage frais, l'âme refaite ; quelle différence entre la bonne humeur de ce matin et les inquiétudes d'hier au soir. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Après la tempête vient le beau temps, après les nuages le soleil,
Le vent nous pousse ; nos hommes sérieux, fiers, le corps raide, voulant montrer aux amis de la baie ce qu'ils savent faire, rament en une cadence accélérée avec des bras d'acier ; Choum bat le temps dru ; avec un bruit sec et court, les avirons plongent à l’eau comme des palettes de plomb : le canot galope sur la houle légère. Nous faisons redire aux rivages les versets solennels du Mugnificat, le cuivre sonore soutient les voix et fait vibrer les échos. Tout le peuple des Cris nous attend sur le bord d’une hauto falaise, à douze arpents du débarcadère ; ils sont rangés sur deux lignes, curieux, étonnés, avides de voir leur évêque, le regard attaché sur ce canot attendu depuis si longtemps, grands, la tête digne, drapés comme des sénateurs romains majestueusement dans leurs guenilles. Ils nous saluent d'une décharge générale de tous leurs fusils. Cette poudre a coûté un repas à la tribu ; ‘“ mais n'importe, se sont-ils dit, jeûnons et sachons faire honneur au grand chef de la prière qui nous visite.” Puis, hommes, femmes et enfants se mettent à courir pour nous suivre ; seuls les plus vigoureux peuvent tenir tête à nos rameurs, lesautres viennent espacés sur la grève, plus ou moins loin, selon la force de leur jarret. L’émotion nous gagne. Les mots du cantique s'éteignent dans notre gosier, nous avons plutôt envie de pleurer que de chanter, le silence règne à bord et sur la rive, une larme furtive coule sur plus d’une joue.
Nous accostons au quai de pierre, où nous attend le bourgeois, M, Brougton. Pauvres gens, ils sont là pâles, exténués par la famine, fatigués d'une longue attente ; le respect les tient à distance, mais sur leur figure, généralement impas-
sible, brille la joie, leur regard étincelle, ils sont heureux : :
le voici donc enfin ce père spirituel, ce premier pasteur qui
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leur envoie leurs missionnaires, ce successeur des apôtres, ce représentant de Jésus-Christ, cet aiamieganawabitch, dont ils ont entendu parler si souvent et qu'ils n'ont jamais vu, qui vient les visiter de si loin et qu'ils sont venus eux-mêmes rencontrer de leurs rivières lointaines et des profondeurs de leurs forêts aux retraites insondables. Benedictus qui venit in nomine Domini. Hosanna in excelsis !
Il est 74 heures. Monseigneur est à jeun, nous gagnons la chapelle, escortés d’une foule avide qui nous précède, qui nous suit, qui nous environne et nous presse. La messe est dite au milieu de cantiques chantés à pleins poumons par cette population enthousiasmée, pas une bouche qui reste muette, c'est enlevant.
Après la messe, selon les rites du pays, il fallut toucher la main à tout le monde en disant : Xoué, koué, bonjour, bonjour ; personne ne manque à cette cérémonie, les mères y présentent leurs enfants à la mamelle. Une femme sur le retour de l’âge, s'arrête, appuyée sur un bâton, devant Sa Grandeur. ‘“ Gardien de la prière, dit-elle, voilà trois jours que je n'ai pas mangé, j'ai peine à me tenir sur mes jambes, pourtant je suis contente. J'ai voulu te voir, et je te vois: Maintenant, tu vas me permettre de m'en aller là où il ya du poisson et des lièvres, car je ne veux pas mourir.-—Tu ne t'en iras pas, répondit Monseigneur, et tu ne mourras point. Je vais te nourrir, et non seulement toi, mais aussi toute ta nation.” Et il donna à chaque chef de famille un ordre sur le fort, pour qu'on leur distribuât une ration journalière. Il faut voir l’allégresse générale. Ils vont donc pouvoir assister aux exercices de la mission sans inquiétudes pour le vivre, dans l’abondance de toutes choses. Y a-t-il sur la terre un homme aussi riche et aussi généreux que le gardien de la prière ! Pour eux comme pour les juifs, avec la grice du ciel, leur arrive la graisse de la terre.
J'attendrai aux derniers jours de la mission, pou ous faire connaître ce que nous verrons et ce que nous avons déjà vu ici Nous prenons nos repas au fort, où tout marche au son de la cloche, avec la régularité d'un séminaire ; il en est ainsi dans tous les postes de la compagnie. Seul Monseigneur a ses appartements chez le Bourgeois, je coucherai
dans la petite sacristie, et le Père Nédelec établira son lit de camp dans le sanctuaire, au pied de l'autel, où il ronfilera toute la nuit sous le regard de Jésus. Les Pères Paradis, Dozois et Gladu ont dressé leur tente dans une prairie couverte d’un foin court, au bord de la rivière, sur le sommet d’une haute écore ; ils continueront de bivouaquer au grand air, ils ne seront pas les plus mal partagés. Le Bourgeois est un gentleman d'Angleterre, héritier d’une assez ample fortune ; sa femme est la fille du Right Reverend Bishop Horden de Moose ; tous deux reçoivent l’évêque catholique et le parti épiscopal, avec les convenances aisées et les égards respectueux de la grande hospitalité anglaise. Cette : lettre n’est pas longue, profitez-en pour vous reposer ; car je suis à brasser mes papiers, et, je le prévois, demain ainsi qu’aprèsdemain vous aurez des missives à vous faire bailler. En attendant, bonsoir, bonne nuit !