‹ A la baie d'Hudson ou Récit de la première visite pastorale de Mgr. N. Z. Lorrain [microforme]Chapitre 24 sur 41 · LES PREMIÈRES MISSIONS DES PÈRES TÉSUITES DU COTÉ DE LA BAIE D'HUDSON · texte numérisé non relu

LES PREMIÈRES MISSIONS DES PÈRES TÉSUITES DU COTÉ DE LA BAIE D'HUDSON

Une histoire intéressante, —Le Père Vimont.—La relation de 1658.—{nvitation des Kilistinons aux missionnaires.—Mgr Laval.—Les Pères Druillettes et Dablon.—Prémices de leur mission.—Difficultés de leur voyage.—Né. kouba.—Réception enthousiaste, —La peur des Iroquois.—Avantages «niri tuels du voyage.—Un coup de la grâce.—Joie du missionnaire.—Le l'ère Allouez.…La Mission du St, Esprit.—Au Sault Ste-Marie,—Guérison d'un jeune Monsonic.—Conversion d'un jeune Kilistinon.—Projets de découverte.-—Expédition organisée par M. Talon —Le Père Albanel hiverne au lac St-Jean.—A la hauteur des terres Discours du Père Albanel à Sesibahoura.—Réponse du chef Sauvage.—Le prodige de Tolbiac.—Au lac Mistassini.—Belles campagnes. —Le jac Némiskau. —Douceurs du climat.—La zone fertile.—Arrivée à la Baie.—Réception cordiale de la part de Kiaskou,—Discours du Père.St, Patrice et son peuple.—Objections et réponses.—Triomphe de la persévérance. —Baptème de Kiaskou. Raisons du départ.—Le départ.—A Minal: ;ouskat.—De retour au lac St- Jean.—A Chegoutimik.—Succès de l'évangile.-Fidélité des renseignements.—La rivière Rupert.—"es grèves eu baissant.—Zèle ignoré,

Mon cher ami,

Après nous avoir suivis jusque dans cette mission lointaine, vous aimeriez peut-être à connaître les travaux et les efforts des anciens “missionnaires, dans ces parages ? Il n'y a pas à le nier, c'est une histoire qui a bien son intérêt,

M'aidant des recherches que j'ai faites avant mon départ, consultant mes notes, j'essaierai de l’ébaucher, d'en tracer les grandes lignes, d'en rapporter les faits principaux ; le peu de temps que j'ai à ma disposition, ne me permet pas d'entreprendre davantage.

Le Père Vimont est le premier à ma connaissance qui ait parlé des peuples de cette contrée. Dans sa relation de 1640, énumérant les nouvelles nations sauvages chez lesquelles on espérait pouvoir porte: bientôt le flambeau de la foi, il dit: “ Les Nipisiriniens ont au nord les Timiscimi, les Outimagarni, les Ouachegami, Miichitamou, les Outurbi, les Kiristinons qui habitent sur les rives de la mer Nord du où les Nipisiriniens vont en marchandise.” Les sauvages de la baie ont d’abord porté le nom de Xüristinons ou de Æïlistinons, qui s’est ensuite transformé en celui de Cristinaux, et finalement en celui de Cris, qui les désigne aujourd’hui,

Il en est question dans les Relations de 1641, 1642, 1656, 1658 et 1660. Celle de 1658 décrit les six routes par lesquelles on peut se rendre à la baie des Kilistinons ; les trois plus faciles sont celles du Saguenay, du Saint-Maurice et de l'Ottawa. Puis elle continue : “ Les Kilistinons composent quatre peuples. Les premiers se nomment les Kilistinons Alimibegouek ; les seconds, les Kilistinons de la baie Afaouabouscalouek ; les troisièmes, les Kilistinons des Nipisiriniens, parce que ces derniers ont découvert leur pays où ils vont en traite. Ils ne sont qu'environ six cents hommes, c'est-àdire deux mille âmes, qui ne sont pas beaucoup sédentaires. Leur naturel est fort accostable, Les quatrièmes se nomment Kilistinons Nisibourounik. "”

En 1660, les Kilistinons faisaient inviter les Pères Jésuites, par un chef chrétien du lac Supérieur, “ à aller voir dès le printemps prochain icurs neuf bourgades, où ils trouveront des hommes d'un naturel doux ct facile, aussi bien que les Atekamègues et les Montagnais, avec lesquels ils ont l'humeur et le langage communs, ” Les Pères Druillettes et Dablon répondirent à l'invitation. Jusque là les missionnaires, occupés à l'évangélisation des Montagnais, des Hurons, des Iroquois et des Algonquins de l'Ottawa, n'avaient pu, comme ils l'auraient désiré, rompre les barrières qui les sé-

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paraient de ces nations septentrionales. Si des particuliers d'entre ces peuples avaient reçu quelque teinture de la foi en visitant les missions du Saguenay ou des grands lacs, ils ne vouvaient être que de rares exceptions ; et l’on peut dire que tous vu presque tous les Kilistinons étaient encore plongés dans les ombres de la mort.

Monsigneur Laval, évêque de Pétrée et vicaire-apostolique de la Nouvelle-France, dont le zèle, après avoir traversé les mers, pénétrait jusqu’au plus profond des forêts, fut l’instigateur de cette mission nouvelle et difficile; il en jeta les premiers fondements par ses libéralités, et il voulut qu'elle portât le nom de Saint-François-Xavier, “afin, comme dit la Relation, que le grand apôtre des Indes Orientales le fût aussi des Occidentales. ”

Il devait se tenir, dans le cours de l'été de 1661, comme tous les étés, du reste, au lac Nekouba, à la hauteur des terres, au nord-ouest du lac Saint-Jean, au nord de Montréal et d'Ottawa, une grande foire à laquelle les sauvages de Tadoussac et de Québec étaient invités. L'occasion était belle. Les Pères Gabriel Druillettes et Claude Dablon partirent de Québec au mois de mai, avec la plupart des sauvages des environs. L'un devait hiverner dans le pays. l’autre revenir pour rendre compte de ces lointaines découvertes et prendre les moyens de faire réussir la mission. Les deux Pères quittèrent Tadoussac le premier de juin, en la compagnie de quarante canots; le 6, ils étaient à Chegoutimis, “lieu remarquable pour être le terme de la belle navigation et le commencement des portages. ” Le lendemain, ils campèrent sur les bords du lac Saint-Jean, où les sauvages prirent sept à huit jours de repos. Le 19, ils se préparaient à remonter la rivière qui devait les faire entrer dans un pays inconnu jusquelà aux Français, lorsque Dieu voulut bien, par une admirable disposition de sa providence, leur donner les prémices de la moisson spirituelle qu'ils allaient récolter dans un champ nouveau.

Ils rencontrèrent des sauvages étrangers, originaires des forêts avoisinant la baie d'Hudson, dont les uns avaient hiverné à Québeoget les autres avaient erré parmi les bois et les lacs de ces endroits, Huit d'entre eux se trouvèrent assez

instruits, pour recevoir le baptême, et, pauvres brebis errantes, entrer dans le bercail de l'Eglise. Le premier baptisé reçut le nom de saint François-Xavier, patron de la mission, le second celui de saint Ignace. C'étaient deux frères de dix à douze ans qui connaissaient parfaitement leur catéchisme ; et comme ils avaient coutume de réciter, dans leur cabane, matin et soir, tout ce qu'ils savaient de prières, ils finirent par toucher, grâce à leur piété, le cœur de leur mère; elle demanda le baptème et le reçut avec ses enfants. Le saint sacrifice de la messe fut célébré, en actions de grâces, sur le sable du rivage, dans une petite chapelle champêtre qu'on y avait dressée. “ Je m’imagine, remarque le Père Druillettes, que les anges du ciel avaient les yeux collés sur ce spectacle, et qu'ils prenaient plus de plaisir à voir ces saintes cérémonies, pratiquées tout simplement dans une église de feuilles et dans un sanctuaire d'écorce, que celles qui se font avec tant de pompe sous le marbre et sous le porphyre de ces grandes basiliques de l’Europe.”

Continuant leur route, les missionnaires entrent alors pour tout de bon dans les terres de Satan. Après avoir remonté bien des sauts impétueux, des chutes qui causent plus de frayeur que de plaisir à ceux qui les voient, et fait soixantequatre portages ; après avoir été retardés dans leur route par les accidents et la maladie, et avoir passé plusieurs nuits sous l'abri des grands arbres où le repos que l’on prend, toutefois, est plus doux que sous les lambris d’or et d'azur; après avoir traversé bien des lacs, puis cherché dans les bois bien cas rivières, pour tomber dans d’autres lacs et d'autres rivières, enfin le 29 juin, ils arrivent à Nekouba, au Nord- Ouest quart d'ouest du lac Saint-Jean, distant, d'après leurs calculs, de quatre-vingts lieues de Tadoussac.

Nekouba n'offre rien d’attrayant, Le sol y est sec, aride et sablonneux ; les montagnes n'y sont couvertes que de rochers ou de petites touffes d'arbres qui ne trouvent point dans les crevasses où ils naissent, assez d'humidité pour grossir, Les orignaux et les autres bôtes sauvages y sont rares, parce qu'ils ne rencontrent pas facilement où loger; les oiseaux eux-mêmes semblent s'être retirés de ces solitudes mornes. Pour comble de malheur, lors du voyage des Pères,

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des incendies ravageaient les forêts circonvoisines et obscurcissaient les airs de nuages de fumée. Ce qui n'empêche pas que Nekouba, situé aux sources de l'Ottawa, de la Gatineau, de la Lièvre, du Saint-Maurice, et de la Chamouchouane, était un lieu célèbre, à cause de la foire annuelle qui s'y tenait, et à laquelle tous les sauvages des alentours se rendaient pour les échanges de leur petit commerce.

Une soixantaine de sauvages étaient déjà arrivés. Ils reçurent les Pères avec un accueil des plus enthousiastes. D'abord ils firent retentir le rivage de chants et de cris d’allégresse ; ensuite un orateur, qui portait la parole au nom de tous, se plaça sur une souche au bord de l’eau, et de là, comme s’il eût été dans une tribune aux harangues, il fit son compliment accompagné de forces gesticulations, jusqu'à ce que le bruit des fusils, dans une décharge générale, couvrit sa voix et fit la péroraison de son discours. Ce petit tonnerre ayant cessé, les chants redoublèrent, et l’on exécuta une danse où les vieillards et les enfants sautaient et gambadaient pêle-mêle en une cadence parfaite. Cependant, les sauvages de Tadoussac, qui étaient encore en canot, répondaient de leur côté; ils se piquaient de montrer qui chanterait le mieux, au moins qui crierait le plus fort. (Ce fut un vrai divertissement pour les Pères, ils mirent pied à terre avec joie, après des saluts redoublés de part et d'autre.

Cette année la foire manqua par la cruauté et les ravages des Iroquois. Ce petit Turc de la Nouvelle-France qui arrêtait de tous côtés la diffusion de l’évangile, venait de détruire une peuplade voisine, la nation des Ecureux. La terreur s'était répandue jusque chez les peuples de la baie, ils n'osaient sortir de leurs retraites. Les sauvages qui conduisaient les Pères, sous le coup de la crainte, refusèrent d'aller plus loin ; à leur grand regret, les deux missionnaires durent rebrousser chemin. Cependant leur voyage, outre les connaissances qu'il leur donna sur les hommes et les choses de ce pays, fut loin d'être inutile, même au point de vue religieux.

Ils eurent le bonheur de prêcher la bonne nouvelle aux représentants de huit ou dix nations qui n'avaient jamais vu de Français, ni entendu parler de Dieu; ils baptisèrent

plusieurs enfants, et aussi plusieurs adultes déjà à demi instruits ; ils réconcilièrent à Dieu, par le sacrement de pénitence, bon nombre de chrétiens qui, ayant été baptisés autrefois à Tadoussac ou au lac Saint-Jean, soupiraient depuis longtemps après la rencontre de leurs pasteurs. Enfin cette pauvre petite église vagabonde se trouva, par le passage des Pères, fortement encouragée à persévérer dans la foi.

Voulez-vous avoir un exemple frappant de la miséricorde divine ? Un jeune homme, qui avait été autrefois catéchumène et qui menait une vie tout à fait innocente, n’attendait plus que la mort, ayant une jambe pourrie et dévorée par la gangrène. Il passa l'hiver en cet état, tout seul dans les forêts, sans autre compagnie que sa femme et ses petits enfants. Il ne cessait de demander à Dieu la visite de quelque Père, et, par un instinct tout divin, il se promettait d'en voir un sous peu de temps, quoique jamais il n’en fût venu dans ces quartiers. Dieu lui donna le courage et les forces de se traîner jusqu'à Nekouba, certainement il n'avait pas lieu de s'attendre d'y rencontrer l’objet de ses désirs. UÜomme il avait déjà âté disciple du Saint-Esprit, il fut aisé de le rendre assez savant pour participer à nos adorables mystères. Il fat donc baptisé avec sa famille. KRavi de son bonheur, il s’en retourna chez lui, c’est-à-dire dans les bois, pour y continuer et perfectionner, dans la pratique du christianisme, la vie pure qu'il avait menée jusqu'alors.

“ Ces coups de la Providence, remarque le Père Druillettes après avoir rapporté le fait que je viens de raconter, ne payent-ils pas avec usure des peines qu'on prend d'aller si loin à la conquête des Ames ? Un seul entretien des choses célestes qu'on aura avec un pauvre sauvage au coin d'un bois ou sur le penchant de quelque rocher, une âme gagnée à Dieu, un enfant baptisé, un barbare à vos pieds qui pleure des péchés de plusieurs années, quoique ce soit souvent des péchés d’innocence, donnent plus de joie que n'ont donné d'ennui toutes!les peines d’un long et pénible voyage. Quand on n'aurait que cette consolation d'honorer Dieu par le saint sacrifice de la messe, en des terres où sa divine Majesté n'avait été louée que par le chant des oiseaux, et par le bruit des rapides, qui portent sa voix avec leurs torrents d + Las la

font retentir au milieu de leurs tourbillons d’eau, certes on s’en tiendrait trop récompensé ; et il faut y avoir passé pour concevoir le contentement qu'il ya de voir Jésus-Christ dominer, pour la première fois, sur un autel enrichi d'écorces et sous les plus frêles accidents de la nature, de le voir adoré dans des pays où le démon a régné de tout temps avec un empire absolu.”

Du lac Saint-Jean, d’un seul trait, transportons-nous au lac Supérieur; car le zèle des Jésuites embrassait la largeur du continent. En 1665, le Père Allouez fondait au sud du lac Tracy ou Supérieur, presque en arrivant à son extrémité occidentale, à Chagouamigong, une mission importante, qu'il baptisait du nom de Saint-Esprit, au milieu de vingt nations diverses que la peur des Iroquois avait refoulées dans ces cantons lointains. ,

Dès 1667, les Kilistinons visitaient la mission nouvelle. Ils étaient alors, comme ils le sont encore aujourd’hui, bons, dociles, errants, n'ayant point de demeure fixe, point de champs cultivés, point de villages, ne vivant que de chasse et d'un peu d'avoine qu'ils allaient ramasser dans les lieux marécageux. Ils adoraient le soleil, lui offrant de bien singuliers sacrifices: ils attachaient un chien en haut d'une perche et le laissaient ainsi suspendu jusqu'à ce qu'il fût corromp ' entièrement. L’astre du jour était censé humer les parfwuns qui s’exhalaient de cette chair en putréfaction. Jamais ils n'avaient entendu parler de Dieu ; la nouveauté de la foi et la docilité de leur esprit les rendaient très attentifs aux instructions du missionnaire, ils lui promirent de ne plus rendre leurs hommages qu'au Créateur du soleil et du monde. Plusieurs même demundèrent le baptôme, mais il leur fut différé à raison de la vie errante et vagabonde qu'ils menaient ; seule une petite fille nouvellement née eut le bonheur de recevoir, cette année-là, le sacrement de la régénération. Ils invitèrent la Robe noire à les suivre dans leurs bois ; mais le Père ne pouvait se donner tout aux uns, en privant les autres, plus nombreux, plus rapprochés et non moins bien disposés, du bienfait de son ministère, “ J'espére, dit-il, que cette mission produira quelque jour des fruits correspondants aux travaux qu'on entreprendra, quand

nos Pères iront hiverner avec eux, comme ils font à Québec avec les sauvages de Tadoussac.”

Les Kilistinons continuèrent de fréquenter, dans les intérêts de leur petit commerce, la mission du Saint-Esprit ainsi que celle du Sault Sainte-Marie. Dans l'automne de 1669, le Père Vimont en rencontra deux cents canots qui venaient d'acheter, à Chagouamigong, des marchandises et du blé. Dans sa relation de 1670, il dit que ces sauvages, chassés de leur pays par la famine, se rendaient au Sault de temps en temps pour y jouir de l'abondance du poisson.

Dans ces rapports fréquents avec les ministres de l'Evangile, quelques-uns parvinrent aux lumières et à la pratique de la foi. En 1671, un jeune Monsounic, c'est-à-dire un des sauvages habitant les rivages de la rivière Moose, tomba malade des fièvres, à la mission Sainte-Marie, il était à la dernière extrémité. Le Père fut le voir et l'instruisit. Presqu’aussitôt ses parents l'embarquèrent pour leur pays; sur la route il se trouva guéri soudain, et il protestait qu’il devait sa guérison à la prière que le Père lui avait enseignée.

Cette même année, un autre jeune Kilistinon, venant de Montréal, s'était arrêté en face de la mission du Sault, malade de la jaunisse, moribond ; il n'avait pas mangé depuis trois jours, et déjà il était sans mouvement, comme s’il eût été mort. Les jongleurs s'étaient employés à sa guérison avec toutes leurs superstitions diaboliques, mais inutilement. Le Père va le visiter dans l'après-midi, linstruit, le fait prier, et lui fait promettre de recevoirle baptême, Cette promesse n'est pas plus tôt formulée qu’il se sent mieux ; dès le lendemain il passe la rivière et vient à la chapelle répandre devant Dieu ses remerciements pour le rétablissement de sa santé; puis il s’embarque pour continuer son voyage, fort et vigoureux. Les autres Kilistinons, à la nouvelle de cette guérison subite, vont en foule à l'église et pressent les Pères de les instruire. Ils leur présentent leurs enfants pour qu'ils les baptisent. Quand ces derniers se plaignaient en leurs maladies, “ ne pleurez pas, leur disaient-ils, ne pleurez pas, le baptême va vous guérir.”

Dès l’année 1670, le Père Vimont se proposait d’entreprendre sous peu un voyage vers la baie d'Hudson, pour

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deux raisons principales : “ La première, dit-il, pour voir de quelle façon nous pourrons travailler à la conversion de ces peuples ; la seconde, pour reconnaître enfin cette mer du Nord, dont on a tant parlé et qui n’a point encore été trouvée par terre.” Mais ce projet resta sans exécution. Bientôt les découvertes de Joliet et de Marquette allaient ouvrir de ce côté, au zèle et aux courses des missionnaires, les régions immenses et les peuples nombreux du Mississipi. On devait atteindre la Baie par un autre chemin, et l’honneur d'y

- conduire le prernier son canot aventureux était réser7é à un

autre Jésuite, au Père Albanel.

M. Talon, le plus actif et le plusintelligent ües intendants qu'eut la Nouvelle-France, était anxieux de prendre connaissance de la mer du Nord, de sa situation par rapport aux établissements français, de la distance qui la séparait de Québec et des ressources qu'elle pouvait offrir aux revenus de s°1 gouvernement. Il résolut de ne rien omettre de ce qui serait en son pouvoir pour hâter cette découverte ; et comme il savait que l'intention de Sa Majesté était que tous les peuples du Canada fussent instruits dans le christianisme, il demanda au Supérieur des Jésuites quelqu'un de ses Pères, qui pût ouvrir le chemin à ses envoyés laïques, vers cette Baie, en même temps qu'il y porterait les bonnes nouvelles de l'Evangile. On jeta les yeux sur le P. Charles Albanel, ancien missionnaire à Tadoussac, parce que pendant longtemps il avait pratiqué les sauvages de ces cantons, qui seuls pouvaient être des guides sûrs à travers tant de routes inexplorées. M. Talon lui adjoignit M. de Saint-Simon avec un autre Français, et il les fournit généreusement de tout ce qui était nécessaire pour la réussite d’une aussi importante entreprise.

Nos voyageurs partirent de Tadoussac le 21 août 1671, et le 7 septembre ils étaient à l'extrémité nord:ouest du lac Saint-Jean, Là des sauvages Attikamègues leur apprirent que deux vaisseaux anglais avaient mouillé dans la Baie durant le cours de l'été ; et, comme preuve de leur dire, ils montraient une hache et du tabac qu'on avait obtenus de ces commerçants étrangers en échange de pelleteries, Dans cette conjoncture, le P. Albanel et M. de Saint-Simon crurent

prudent d'envoyer à Québec pour demander auprès du gouverneur, de l’évêque et de l’intendant, des lettres patentes, des passeports et des instructions; leur messager ne fut de retour que le 10 octobre. La saison se trouvait trop avancée pour pouvoir se rendre à la mer avant les glaces; ils résolurent d'hiverner en ce lieu, où il y avait abondance de castor et de porc-épic. Ce temps, toutefois, ne fut pas perdu“ pour le ministère du missionnaire. Il catéchisa nombre de sauvages que la chasse amenait dans les environs; parmi ces ouaïlles d'occasion il eut même des habitants de ce pays qu'il allait reconnaitre et évangéliser, des Mistassirinins. Il administra les sacrements de pénitence et d’eucharistie à ceux qui étaient déjà chrétiens, et il conféra le baptême à vingt-neuf nouveaux néophytes, tant adultes que jeunes enfants. L'œuvre de Dieu dans les âmes n'était pas oisive.

Ils reprirent leur voyage le premier de juin 1672, à travers rapides, saults et portages. Le 10, ils étaient à Palistaskau, à la hauteur des terres. Le 13, ils rencontrèrent Sesibahoura,

grand chef de cette contrée qui, dans un but de lucre, laissait percer l'intention de les arrêter. Il était accompagné d’un grand nombre des siens, parés de colliers, de ceintures et de bracelets de porcelaine, bariolés de tatouages. Le Père les fit saluer de dix coups de fusil, et dès le même soir il leur parla, selon la mode du pays, par deux riches présents.

“ Sesibahoura, dit-il, ce n’est pas pour acheter le passage de cette rivière et de ton lac que je te veux régaler de deux présents. Le Français ayant délivré tout ce pays des incursions des Iroquois vos ennemis, mérite bien qu'on lui fasse un droit d'aller et de venir avec toute liberté sur cette terre qu'il a conquise par ses armes. De plus Dieu, que vous reconnaissez pour être le maître de toutes choses, me donne le droit de passer librement partout.

“ Ce premier présent est une natte pour couvrir les fosses de vos morts qui ont été tués par l’Iroquois ; à vous qui avez échappé à leurs feux, il vous dit que vous vivrez à l'avenir. Onontio a ôté âes mains du cruel la hache de guerre ; votre pays était mort, il l’a fait revivre ; il a arraché les arbres et les rochers qui barraient vos rivières. Pêchez, chassez et tra-

fiquez partout, sans crainte d'être découverts de vos ennemis, ni par le bruit de vos armes, ni par l'odeur du tabac, ni par la fumée de vos campements : la paix est générale.

‘“ Ce deuxième présent vous dit que l’Iroquois prie Dieu, depuis que le Français lui a donné de l'esprit. Onontio prétend que vous l'imitiez, puisqu'il vous a rendu la liberté. J'aime Dieu, vous dit-il, et je ne veux point avoir de parents ni d’alliés qui reconnaissent le démon pour leur maître. Mon amitié ne doit pas être seulement en ce monde, je veux qu'elle soit de durée en l’autre et qu'elle subsiste jusque dans le ciel.

“ Et pour cela, quittez le dessein d’avoir commerce avec les Européens qui traitent vers la mer du Nord, ils ne prient point Dieu comme il faut ; et reprenez votre ancien chemin du lac Saint-Jean, où vous trouverez toujours quelque robe noire pour vous instruire et vous baptiser.”

Ce soir-là ce fut festin en l'honneur des Français ; à la brune tombante, pour mieux témoigner des transports de leur joie, les sauvages se livrèrent à une danse publique, où se mêlaient les voix des danseurs et les roulements du tambour, la nuit se passa en réjouissances. Le lendemain, le capitaine, à la suite d'un grand repas, prit la parole et dit :

“ C’est aujourd'hui, mon père, que le soleil luit pour nous, et que, nous favorisant de ta douce présence, tu nous fais le plus beau jour que le pays ait vu ; jamais nos nères ni nos grands pères n'ont eu tant de bonheur. Que nous sommes heureux d’être nés en ce temps, pour jouir des biens que tu nous fais ! Le Français nous oblige bien fort en nous donnant la paix, il nous fait revivre ; mais il nous oblige bien plus en nous voulant faire chrétiens : grâce à lui, après notre mort nous éviterons les peines éternelles. Mon Père, tu t'arrêteras ici pour nous instruire et nous baptiser tous ; à ton retour tu diras à Onontio que nous prions tous Dieu, et que nous ayons écouté sa parole.”

La fermeté du Père en avait imposé aux sauvages, sa bonté les gagna, Grande fut sa joie de les voir en aussi bonnes dispositions pour la foi. ‘“ Je baptiserai ici vos enfants, leur dit-il, parce qu'il vous serait trop incommode de

les porter au lac Saint-Jean ; quant à vous, qui êtes capables de voyager, vous étant rendus à la mission du lac pour votre trafic, vous m'y attendrez ; et là, après vous avoir instruits, je satisferai volontiers l’ardeur de vos pieux désirs” Les sauvages applaudirent. C'était le prodige de Tolbiac répété, un chef avec tout son peuple demandait à entrer dans le giron de l’Eglise ; et le missionnaire, nouveau Rémi, passa le jour suivant à leur parler des choses du ciel.

Le 16, après avoir appelé les bénédictions d'en Haut sur le reste de leur course, les voyageurs se remirent en route. Ils entrèrent le 18 dans le grand lac Mistassini. Ce mot veut dire grosses pierres ; ce lac en effet est rempli de rochers d’une grosseur prodigieuse, de là sonnom. ‘“Ilest si grand, dit la Relation, qu'il faut vingt jours de beau temps pour en faire le tour. Il renferme quantité de belles îles, dû gibier et du poisson de toute espèce ; les orignaux. les ours, les caribous, le porc-é] ; et les castors y sont en abondance.”

Les jours suivants furent rudes. Le 28 et le 24, ils traversèrent un pays qui n'était pas si montagneux, l'air y était plus doux. “ Les campagnes, continue le Père Albanel, sont belles et y produiraient beaucoup et seraient capables de nourrir de grands peuples, si on les faisait valoir. Ce pays, le plus beau de toute notre route, a continué jusqu’à Nemistau, où nous arrivâmes le 25 sur le midi.

“ Nemiskau est un grand lac de dix journées de circuit, entouré de hautes montagnes, depuis le sud jusqu'au nord, formant un demi-cercle ; on voit, à l'embouchure de la grande rivière qui s'étend de l'est au nord-ouest, de vastes plaines qui règnent même au-dessous des montagnes qui font le demi-rond ; et toutes ces campagnes sont entrecoupées si agréablement d’eau, qu’il semble à la vue que ce soient autant de rivières, qui forment un si grand nombre d'îles qu'il est difficile de les pouvoir compter. On voit toutes ces îles tellement marquées de pistes d'orignaux, de castors, de cerfs, de porcs-épics qu'il semble qu’elles soient le lieu de leur demeure. Il se décharge dans ce lac cinq grandes rivières, qui font que le poisson y est si abondant, qu'il constituait autrefois la principale nourriture d'une

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grande nation sauvage qui habitait ces rivages, il n'y a encore que huit ou dix ans. Mais l'Iroquois l'a dispersée.”

Plus loin, le Père ajoute : “ Ceux-là se sont trompés, qui ont cru que ce climat était inhabitable, soit à raison des grands froids, des glaces et des neiges, soit par le défaut de bois propice à bâtir ou à se chauffer. Ils n'ont pas vu ces vastes et épaisses forêts, ces belles plaines et ces grandes prairies qui bordent les rivières en divers endroits, couvertes de toute sorte d'herbages propres à nourrir du bétail ; je puis vous assurer qu'au quinzième jour de juin, il y avait des roses sauvages aussi belles et aussi odoriférantes qu'à Québec, la saison même m'y paraît plus avancée, l'air fort doux et agréable, Il n’y avait point de nuit quand j'y étais, Je crépuscule n'était point encore fini au couchant quand l'aube du jour paraissait au levant du soleil.” C’est là en vérité la description d’un petit éden.

Les explorateurs enthousiastes, qui aujourd’hui pensent découvrir pour la première fois les ressources de l’ancienne terre de Rupert, ne se doutent pas qu'ils ne font que répéter dans leurs récits ce qu'ont dit avant eux, il y a deux siècles, ces Jésuites s1 modestes et si savants. (Ces belles terres, situées entre les lacs Mistassini et Nemiskau, correspondent parfaitement à cette région superbe que nous avons traversée du lac Abbitibi à Clay Falls ; il y aurait donc, par delà la hauteur des terres, mais à une certaine distance de la baie, s'étendant de l’est à l’ouest, une zône fertile et tout à fait habitable, débouché providentiel pour nos gens quand la vallée de l'Ottawa sera remplie. Crescile et mulliplicamini, Canadenses ! Canadiens, croissez, et multipliez-vous, l’espace ne vous manque pas dans votre beau pays.

Le 28 juin au matin, les trois voyageurs français étaient arrivés à six lieues de la mer. Ils rencontrèrent à gauche, dans un petit ruisseau, un bateau de douze tonneaux environ, avec tous ses agrès, portant voile latine et pavillon de la Grande-Bretagne ; à une portée de fusil du rivage se trouvaient deux maisons désertes, et, un peu plus loin, le lieu d'un campement indien ; là, Anglais et sauvages avaient passé l'hiver, Quelques heures plus tard ils arrivèrent à la baie à marée basse, et ils durent gagner la grève, comme

nous l'avons fait plus d’une fois, “ dans les vases jusqu'au ventre. Tout ce soir, ajoute le Père, nous nous arrêtàmeslà, nous divertissant à considérer la mer que nous avions tant recherchée, et cette si fameuse Baie de Hudson.”

Les sauvages étaient cabanés à vingt lieues plus loin, à Miscoutenagachit. Le premier dejuillet à 6 heures du matin, les voyageurs, après bien des hésitations de la part de leur guide, se mirent enfin en route pour aller les trouver. Du plus loin que les sauvages les virent approcher, ils sortirent de leurs cabanes et se rendirent sur la côte. Le capitaine s'écriait à pleine tête pour les complimenter : la Robe noire nous vient visiter, la Robe noire nous vient visiter! Soudain une bande de jeunes gens se détache de la foule et s’élance à l’eau jusqu'à la ceinture. Les uns portent les Français à terre sur leur dos, les autres enlèvent le bagage, les autres s’attellent au canot. Le chef, qui a nom Æïaskou, c'est-à-dire Mauve, prend le Père par la main, le conduit à son logis et le fait asseoir avec ses deux compagnons à ses côtés. Le Père alors tira de son sac un beau calumet et trois brasses de tabac, il les donna à son hôte pour pétuner lui-même, et régaler sa jeunesse. Kiaskou ne se sentait plus de joie. Cependant les femmes avaient dressé une cabane pour les nouveaux arrivés: dès qu'ils y furent installés, le capitaine leur fit préparer un grand festin, chacun apportant à l’envi ce qu'il avait de meilleur. Tous les sauvages vinrent les visiter, les uns après les autres, avec curiosité et admiration; les femmes menaient par la main leurs petits enfants pour leur montrer une Robe noire, ils n’en n'avaient jamais vu.

Pourtant, malgré tous les beaux dehors de ces civilités extraordinaires, le Père découvrit que ces braves gens, attribuant son voyage à un but de trafic, entretenaient dans leur esprit un certain ombrage à son endroit. Il tenait à les convaincre du parfait désintéressement de sa visite; en conséquence, il fit assembler les capitaines et tous les principaux de la tribu, et, après leur avoir expliqué, par un premier présent, qu'ils devaient à Onontio le bienfait de la paix actuelle, il ajouta : ‘“ Ce n’est pas l'attrait du commerce qui m'amène ici, Si j'ai souffert la fatigue d’un aussi long voyage au travers de tant de hasards, ce n’est point pour autre motif que

celui de vous éclairer des lumières de la foi, vous enseigner le chemin du ciel et vous rendre très heureux après cette vie. Cc sont mes pensées, et ce sont aussi les pensées des Français qui m'ont envoyé ici pour vous dire que la raison principale, pour laquelle ils vous ont procuré la paix avec l'Iroquois, c’est pour vous obliger à prier Dieu tout de bon ; votre conversion au christianisme doit être la reconnaissance de ce grand bien. C’est le second présent.”

Il n'appartient qu'à Dien de toucher les cœurs, mais il le fait quand il le veut, et comme il le veut. Ces présents et ces paroles eurent un tel effet sur l'esprit de ces pauvres sauvages qu'ils prirent sur-le-champ, par le mouvement sans doute du Saint-Esprit, la résolution de se faire tous instruire et d'embrasser la foi. C'était le peuple de la vieille Irlande qui recevait sans résistance, avec enthousiasme, les prédications de Patrice. Le plus ardent était le vieux chef. “Je ne te laisserai pas partir, disait-il au missionnaire, que tu ne m'aies baptisé.” Le Père, pour l’affermir dans ses bonnes résolutions, prenait plaisir à disputer avec lui et à lui poser de nombreuses objections.

“ Vous êtes si chancelants, vous êtes si peu fermes dans la croyance d’un Esprit Souverain qui a tout fait et qui gouverne tout, qu'au moindre danger de la vie, qu'au premier revers dans vos affaires, vous aurez recours à l'Esprit malin, et vous retomberez dans vos anciennes contumes. Je le crains fort, à grand chef, ce généreux dessein qui t'anime maintenant à prier, à la moindre disgrâce qui viendra fondre sur toi, comme un beau feu au moindre vent, s'éteindra et s’en ira en fumée. ”

“ Cela serait bon, répondait-il, si j'étais un enfant : tu aurais sujet de craindre que je ne fusse pas ferme dans ma résolution. Celui qui me donne ces sentiments maintenant, saura me les conserver à l'avenir; et s'il a été assez puissant pour allumer en moi le feu de ce bon dessein, il ne l'éteindra pas; et à part lui, qui peut l'éteindre, puisque lui seul fait tout et gouverne tout ? ”

—"Attends, lui dit le Père, à une autre fois : je suis pressé de songer à mon retour, je n'ai pas le temps de t'instruire à fond. L'année prochaine, ou moi, ou quelqu'antre, nous re-

A LA BAIE D'HUDSON 171 viendrons, nous demeurerons ici longtemps et nous vous enseignerons tout ce qu'il faut croire, faire et éviter pour aller au ciel.”

—" Oui, répondit-il, mais qui t'a assuré que tu seras en vie l'année prochaine ? celui qui partira pour venir ici y arrivera-t-il? qui t'a dit qu'on me trouvera moi-même encore vivant? je suis déjà vieux et malade depuis deux lunes : si je meurs sans baptême, veux-tu que je sois brûlé dans l'enfer ? je dirai à Celui qui a tout fait: Je voulais être baptisé et prier tont de bon, mais le Père n’a pas voulu m'accorder cette grâce.”

Ce brave homme disait tout cela d’un si bon cœur qu'il tirait les larmes des yeux. Il ne cessait de demander le baptême, il retint le missionnaire trois jours, faisant naître différents incidents pour l'arrêter. Le trois de juillet au soir, le Père lui dit: “ C'est le bout, je dois partir au retour du soleil.-Quoi! tu partiras, et je ne suis pas baptisé !-—Sois content, demain matin, avant mon départ, je te baptiserai.— Voilà qui est bien, fit-il joyeux, je te crois, car tu n’es pas menteur.”

Ce même soir, Kiaskou parla au Père Albanel, le considérant cette fois non en son caractère d'interprète du Grand- Esprit, mais en sa qualité de député officiel d'Onontio. “ Comme tu as tant épuisé de forces pour venir, dit-il, comme tu veux faire grande diligence pour te rendre au plus tôt, et que les chemins sont très pénibles, ce serait achever de ruiner la santé qui te reste, que de t'aller charger de beaucoup de paquets. Pourtant, comment te renvoyer sans présents ? ce sont nos paroles. On dirait à Québec que je n'ai point de bouche et que je suis un enfant qui ne sait pas parler, Prends ces loutres légères, elles diront aux Français de là-bas que j'ai voulu ménager tes forces ; et, pour lew témoigner l'estime que j'ai fait de leurs riches présents, ma jeunesse portera ma parole et mon remerciement l'année prochaine au lac Saint-Jean. Adieu done, et va-t-en quand tu voudras.”

Le lendemain, le vent contraire retint le Père tout le jour à la côte, Il put baptiser son néophyte avec toutes les cérémonies de l'Eglise, sans précipitation, à loisir. Le nouveau chrétien était transformé dans ses sentiments. Il fit assem-

bler tout son monde, et, comme transporté d'une secrète impression du ciel, il leur dit: “ Mes neveux, vous connaissez tous mon bonheur, je suis chrétien. Je prie Dien mainte. nant ; une forte pensée d'éviter les peines éternelles et de jouir un jour des délices du ciel, m'a touché. 7e ne suis plus ce que j'ai été autrefois, je désavouele mal que j'ai fait, Jaime de tout mon cœur Celui qui a tout créé, c'est en lui seul que je veux croire, c'est en lui seul que je veux espérer. Voilà ce que je dis, que chacun pense pour soi,”

Il anima ce discours d’un air si plein de l'esprit de Dieu, il l’accompagna de tant de dévotion que ses gens en furent éraus. Si le Père eût pu se rendre à leurs désirs, il serait resté avec eux assez longtemps pour les instruire et les bantiser tous. Mais il dut précipiter son retour. Le sauvage qui lui servait d> guide ne voulait pas rester plus longtemps, il disait qu'il était en peine de ‘a petite fille âgée de quatre mois qu'il avait laissée au lac Saint-Jean ; il ne s'était rendu qu'à contre-cœur jusqu'à Miskoutenagachit, enfin il menaçait de partir seul. Ceux qui en ont fait, comme nous, l’expérience, savent fort bien qu'on ne commande pas un sauvage comme un blanc, la raison ne peut rien chez iui contre ses impressions du moment.

Le 5, le Pere, la tristesse dans l'âme, fit ses adieux à cette bonne population, lui disant au revoir à bientôt. Plusieurs sauvages versaient des larmes, ils accompagnèrent les Français jusqu'au rivage, et les suivirent des yeux aussi longtemps qu'ils purent distinguer le canot qui s’éloignait.

Le 18, ayant fianchi et le lac Nemiskau, et le lac Mistassini, et « hauteur des terres, les voyageurs arrivèrent à une rivière appelée Minahigouskat où les attendaient deux cents sauvages. Îls écoutèrent la prédication évangélique avec tant de satisfaction qu'ils se déclarèrent publiquement pour la prière et promirent de se rendre au lac Saint-Jean le printemps suivant, afin d'y être instruits, Le troupeau de Jésus- Christ s'accrut de trente-trois petits agneaux dans la personne de trente-trois petits enfants que les parents apportèrent à l’envi au baptème.

Le 23, leur canot rentrait sur les eaux du lac Saint-Jean, après un voyage de cinquante-trois jours. Le Père fut agréa-

blement surpris de trouver là, l'attendant, cette preraière bande de Mistasirinins qu'il avait rencontrée en allant, et à qui il avait différé le baptême, soit pour éprouver leur résolution, soit pour leur donner l’occasion de s'instruire davantage ; fidèles à leur promesse, ils étaient arrivés au rendezvous depuis un mois. Le missionnaire passa cinq jours à les catéchiser, après quoi il put admettre trente adultes aux ablutions de la fontaine régénératrice, De plus, ces nouveaux chrétiens lui promirent de passer l'hiver au lac pour s. mieux établir dans le christianisme, au contact des anciens dans la foi, dont l'exemnle devait les former à la pratique et aux mœurs de notre sainte religion. Ce fut là, dit-il, la plus belle récompense des peines qu'il avait eu à souffrir dans ce long voyage,

Le premier d'août, nos trois Français, avec leurs six sauvages, mettaient pied à terre à Chegoutimik, où M..de Saint- Denis, capitaine de Tadoussac, les attendait pour les embar. quer sur son vaisseau et les amener à Québec. Le premier voyage par terre à la grande Baie du Nord (du moins dont on ait la relation en détail), était enfin heureusement terminé, et c'était la religion qui l'avait fait réussir en poussant de ce côté les premières missions régulières.

Les succès qu'y obtint le Saint Evangile, étaient surprenants: ces peuples montraient les meilleures dispositions, ils couraient au devant du baptême et désiraient ardemment s'assujettir au joug de la foi ; tous les chefs principaux étaient gagnés à Ja cause de Dieu ; le nombre des baptisés se montait à deux cents, “Que ne peut-on espérer, dit le Père, après de si beaux commencements ? particulièrement si on considère le désir ardent que tous ces peuples m'ont témoigné d'être instruits, la difficulté qu'ils ont eue à ine laisser partir et les instances qu'ils m'ont faites de nous aller établir au plus tôt dans leur pays.”

Ce qui frappe en lisant cette relation, c'est la justesse des renseignements, que le pieux et savant jésuite avait pu se procurer dans un voyage aussi rapide à travers des pays nou. veaux. D'après lui, telles étaient les nations sauvages qui habitaient sur les bords de la baie : à l'ouest les Kilistinons proprement dits, au sud les Mataoukirinouek et les Mousonik,

iT+ A LA BAIE D'HUDSON

à l’est les Pifohiboutounibuek et les Koukonikonésionek. “A trois journées dans la profondeur de la baie, ajouta-t-il, est une rivière que quelques sauvages appellent Æichesipiow (la grande rivière) et quelques autres la rivière des orignaux Mousousipiou, sur laquelle il y a beaucoup de nations.” C'est ni plus ni moins la rivière Moose sur laquelle nous à fait déboucher l’Abbitibi, et dont les eaux nous ont ensuite conduits jusqu’à la mer.

Du lac Mistassini à la mer, il suivit le cours de la rivière qui porte aujourd’hui le nom de Rupert ; elle s'appelait alors Nemiskausipiou. “ Elle est fort belle, dit-il; elle est large presque d’une demi-lieue en divers endroits, mais elle n’est pas bien profonde : elle vient du sud-est et s'étend au nord-ouest environ quatre-vingts lieues; elle est fort rapide et entrecoupée de dix-huit saults. Tous ces portages sont longs et difficiles, il y en a deux ou trois d'environ trois lieucs; les autres sont d’rne lieue, de deux, de deux et demie.”

Il fut frappé, comme nous, de l'immense étendue qu'ont les grèves de la Baie au baissant, “Il n’est pas croyable combien loin la mer se retire lors de la marée basse ; tout ce

grand espace, qui pour la plupart n’est que vase et que rochers, demeure presque tout à sec, de sorte que la rivière qui s'étend sur cette vase et qui s’y perd, n'a pas pour lors assez d'eau pour porter les canots.” Oui, nous en savons quelque chose.

La nuit noire comtuence à s'étendre sur la terre et sur mon papier, je m'arrète ici pour aujourd’hui. À demain la continuütion de l’histoire des travaux apostoliques des soldats de Saint Ignace dans ces régions reculées. Qui connait ces dévouements obscurs ? que d’héroisme enseveli dans les secrets de ces solitudes! Pour un grand nombre ces pages seraient toute une révélation ; et que d'autres actions de zèle, d’autres entreprises évangéliques qui ne seront révélées qu'au grand jour des récompenses ! En général on connaît assez bien les labeurs et les martyres des missions Montaguaises, Huronnes, Iroquoises et Outaouaises ; mais on ignore les fatigues et les sueurs qui ont été répandues dans ces forêts difficiles et discrètes : zèle d'autant plus méritoire qu'il

n'a eu que Dieu pour témoin. Quam spectosi pedes evangelizantiun pacem, evangelizantium bona ! Qu'ils sont beaux les pieds de ceux qui annoncent l’évangile de la paix, qui annoncent la bonne nouvelle des biens éternels. Vale.

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