LES PÈRES DALMAS, SYLVIE ET MAREST À LA BAIE D'HUDSON
Le Père Dalmas au fort Ste-Anne.—Triste hivernement.—Guillory tue lechirurgien.—[l découvre son crime au Père,Le Père le console.—Il tue le Père.—Dans les fers —Capture du fort par les Anglais—Le Père Sylvie retourn? à la Baie.— {Uno avulso non deficit aller.—Le Père Marest, aumônier de d'Iberville.—La fête de l'Assomption à bord.—Piété des Canadiens.—Au détroit d'Hudson.—La fète de la Nativité de la sainte Vierge.—Calmo inquiétant. Recours à sainte Anne.—Vœu à Ste, Anne.— Arrivée au fort Nelson.—Baptème d'un Iroquois.—Les rivières Bourbon et Ste Thérèse.—Nouveau vœu à &te Anne.—Danger que court le vaisseau la Salamandre.''—Le Père descend au rivage.—Mort de M, de Chäteauguay.—-Danger que court le ‘“ Poli.’Courage moral de d'Iberville,— Oeuvre de Titans,—Préparatifs du siège.—Baptème de deux enfants. — Un dur apprentissage.— Voyage de la Salamandre au Poli,--Une journée bien employée, —Une triste nuit.--Le siège du fort.—La capitulation.— Te Deum.—Tentative infructueuse de traverser la rivière Bourbon.— Traversée hardie.—Mort et enterremént de M. de Tilly.—Le Père s'égare dans la forèt,—Longs jours de froid et de glace, —Conversion et mort d’un sauvage. Travaux du Père en Kilistineau.—Kriqs et Assiniboëls.—Sauvages des bords de la baie.-—Paroles héroïques.-Tribus plus septentrionales. "2% marécageux.-Chances d'agriculture.L'hiver et la poudrerie.…Abondance du gibier.—Départ de M, d'Iberville —Pris et prison. hiers.—Résultut de la mission du Père Marest,
Mon cher ami,
Quand les Francais eurent commencé à faire, par la mer, le commerce des pelleteries, à l'embouchure des rivières qui se jettent dans la baie d'Hudson, les dangers de cette péril-
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leuse navigation et les fréquentes maladies qui les assaillaient pendant leur hivernement, les engagèrent, non sans raison, à ne point entreprendre ces excursions lointaines, sans avoir avec eux unaumônier. C'est en cette qualité que, dans l'été 1691, s'embarqua le P. Dalmas, natif de Tours, d’après les uns, et d'après les autres, de Quimper-Coreatin. IL passa l'hiver dans ce petit poste de traite, bâti en 1677 par Desgroseilliers et Radisson, que les Français appelaient Sainte-Anne, et les Anglais Albany ; il se trouvait situé, en remontant la rivière, sur la rive droite, à une demi-lieue du Fort actuel de l'honorable Compagnie. Dans cet isolement complet, le Père partageait son temps entre les secours de son ministère qu'il donnait aux Français laissés en garnison, et, afin de se mettre en état d'annoncer la bonne nouvelle aux peuplades couchées dans les ombres de la mort, l'étude de la langue sauvage.
Le vaisseau, qui devait leur apporter des vivres dans le cours de l'été de 1692, ne put se rendre à destination, repoussé qu'il fut par la violence des vents. Les pauvres hivernants, abandonnés à leurs seules ressources, périrent pour la plupart, soit de maladies, soit des suites de la famine, les uns après les autres. À la fin, ils se virent réduits à huit seulement.
Un beau jour de l'hiver, cinq d’entre eux partirent, sur les neiges, pour aller chasser dans les bois ; il ne resta au Fort que le Père Dalmas, le chirurgien, et un taillandier du nom de Guillory. Depuis longtemps cet armurier ne vivait pas en bons termes avec le chirurgien ; profitant d'un moment qu'il était seul avec lui, il l’assassina, traina son cadavre sur la rivière, perça un trou dans la glace, et l'y jeta.
De retour au poste, il trouve, dans la chapelle, le Pire Dalmas, qui se prépare à offrir le saint sacrifice. Il lui demande à lui parler, le Père le remet après la messe, il la sert à son ordinaire, La messe finie, pressé par les remords, poursuivi par les terreurs, il découvre au prêtre son crime,
Il est au désespoir, il tremble de tous ses membres, persuadé que ses compagnons, à leur retour, vont le mettre à mort. “ Oe n’est pas ce que vous avez le plus à craindre,
lui dit le Père ; nous sommes en trop petit nombre, et on a
trop besoin de vos services pour qu'on veuille vous perdre. Dans tous les cas, si on voulait le faire, je vous promets de m'y opposer autant que je pourrai; mais je vous exhorte à reconnaitre, devant Dieu, l’énormité de votre crime, à lui en demander pardon, et à en faire rigoureuse pénitence. Ayez soin d’apaiser la colère de Dieu, pour moi j'aurai soin d'apaiser celle des hommes. J'irai, si vous le voulez bien» ajouta-t-il, au devant de ceux qui sont allés à la chasse ; je tächerai de leu: faire promettre de ne point vous maltraiter à leur arrivée.—J'accepte cette offre, dit le taillandier ; allez.” Il parut se calmer, et le Père partit.
À peine le Jésuite était-il sorti du fort, que le malheureux meurtrier se sentit troublé de nouveau ; il entra dans une humeur noire ; il se mit dans la tête que le Père le trompait, et qu'il n'allait trouver les autres que pour les prévenir contre lui. Il prend sa hache et son fusil, et il se prend à courir après le Père, qui s’en allait tranquillement le long de la rivière. Il lui crie de l’attendre, le missionnaire s’arrête. Aussitôt qu'il l’eut rejoint : “ Vous êtes un traître, dit-il, vous me trompez,” et sans attendre d'explications, il lui tire un coup de fusil, et le blesse. Le Père se jette, pour se soustraire à sa fureur, sur un glaçon flottant ; le misérable y saute après lui, lui assène deux coups de hache sur la tête, et l'assomme. Après avoir enfoui son corps, dans le courant, sous la glace, il revint au fort.
Bientôt après les cinq chasseurs arrivèrent. Surpris de ne plus trouver le Père ni le chirurgien, ils demandèrent à Guillory ce qu'ils étaient devenus. L'embarras où ils le virent, les mauvaises réponses qu'il leur donna, quelques traces de sang qu'ils aperçurent sur la neige les déterminèrent à se saisir de ce misérable, et à lui ôter sa liberté. Alors il avoua son double crime dans tous ses détails.
On avait résolu de le garder dans les chaînes, sous les verrous, jusqu'à l’arrivée des vaisseaux français sur l’un desquels on devait l’embarquer ; mais les Anglais parurent dans la Baie les premiers. La petite garnison avait chargé d'avance tout ce qu'il y avait, dans le fort, de canons et de fusils ; quand les ennemis se furent approchés à une trèscourte distance, elle fit une furieuse décharge, plusieurs
tombèrent mortellement blessés, les autres prirent la fuite. Les Anglais revinrent en force : et, croyant que la place renfermait beaucoup de monde, ils se préparèrent à en faire le siège dans toutes les règles. Les cinq Français se voyant hors d'état de résister se sauvèrent, pendant la nuit, par une embrasure de canon ; ils gegnèrent les bois, laissant le tail. landier seul, et lié. Qu'advint-il de lui ? on n'a Jamais su ce que les Anglais en firent, ni ce qu'il leur conta sur les causes de son emprisonnement. Des cinq personnes, qui s’échappèrent du fort, deux seulement parvinrent à Montréal, après bien des fatigues ; les autres avaient succombé en chemin.
Ces tristes nouvelles étaient arrivées à Québec vers le milieu de l'été de 1633 ; elles n'empêchèrent pas le Père Sylvie, qui en 1685 avait accompagué à la Baie d'Hudson l'expédition du chevalier de Troyes, de s'embarquer quelques semaines après, pour ces parages lointains. A la vue de ces dévouements obscurs et intrépides, le protestant Parkman faisait cette remarque, dans son admiration : “ Une vie isolée de toutes relations sociales, et éloignée de tout ce que l'ambition poursuit avec ardeur, puis une mort solitaire, ou se présentant sous les formes les plus effrayantes, telle était la perspective des missionnaires.” C'est justement cette perspective qui avait pour eux des attraits. La couronne du martyre, pour les âmes d'élite, a des rayonnements de gloire et de bonheur qui les fascinent. Cependant le bon Père Sylvie fut si incommodé du voyage qu'il dut, à son grand regret, revenir à Québec dès l'automne même : il avait rapporté de la Baie, des maladies dout il ne put se reruittre de toute sa vie.
Chez les enfants de saint Ignace, le dicton latin n'a, en aucun temps, cessé d’être vrai: “la place du danger ne reste jamais vide, ” wx0 avulso non deficit alter. L'année suirante, le Père Gabriel Marest partait pour ces mêmes régions du nord à bord des vaisseaux de M. d'Iberville, “un des plus braves capitaines, écrit-il à son supérieur, que nous ayons eu dans la Nouvelle-France."
Le 10 août 1694, le Jean Bart Canadien laissait Québec, pour aller conquérir, pour la cinquième ou sixième fois, les
Forts anglais de la baie d'Hudson, ayant sous ses ordres deux vaisseaux, le Poli et la Salamandre, commandés le premier par lui-même, le second par son frère M. de Sérigny. En brave chrétien qu'il était, voulant pourvoir aux meilleurs intérêts, spirituels comme temporels, de ses soldats et de ses matelots, il demanda à la compagnie de Jésus un missionnaire qui pût servir d'aumônier aux deux équipages. Le choix du Supérieur tomba sur le Père Gabriel Marest, parce que, nouvellement arrivé de France, il ne savait encore aucune langue sauvage, ce qui le rendait pour le moment moins nécessaire dans les résidences du Canada. Du reste on le jugeait capable de jeter les bases d'une maison nouvelle chez ces peuples septentrionaux.
Le Père eut bientôt l’occasion d'exercer son ministère. Le 13, le 14 et le 15, les vents étant contraires, il profita du loisir qu'avait l'équipage pour l’inviter à célébrer dignement la fête de l’Assomption dela Bienheureuse Vierge. Il distribua dans le Po/i, les images de Notre-Dame que lui avait données, à Québec, Madame de Champigny, la ‘mme de l'intendant ; et il passa la soirée du 14 à entendre les confessions.
Le lendemain, jour de la fête, plusieurs firent leurs dévotions. Comme la messe finissait, le vent changes, et l’on appareilla aussitôt.
Le 20, s'étant fait un grand calme, le Père Marest passa du Poli à la Salamandre, pour y faire visite à M. de Serigny et dire la messe à son bord. L'équipage en fut ravi, et plus d'un profita de la présence du prêtre pour s'approcher des sacrements, Bravo! Canadiens. Quand on a la conscience en paix, on se sent plus intrépide pour affronter les dangers de la mer et des combats. Marie vous protègera, elle est terrible comme une armée rangée en bataille, terribilis ut castrorum acies ordinata.
Le voyage se continua avec des alternatives de bons vents et de calmes plats. Le 20, le détroit de Belle-Ile était franchi ; le long des côtes du Labrador, ils rencontrèrent des banquises, montagnes de glace, collines de cristal, pics hérissés de pointes. Le ler de septembre, on entrait dans le détroit d'Hudson, et le 5, par une navigation rapide,
ayant parcouru 150 lieues en quatre jours, on en sortait heu-
reusement.
“ Le 7, dit le Père Marest dans sa relation, le temps se
calma, et donna à plus de cinquante personnes la facilité de faire leurs dévotions le lendemain, fête de la Nativité de la Sainte Vierge.” N'est-ce pas un plaisir de voir nos braves ancêtres, à la guerre, sur leurs vaisseaux, s'acquitter de leurs devoirs religieux avec autant d’exactitude que s'ils étaient au sein de leurs familles, dans leurs paisibles paroisses, autour de leurs églises.
Le calme continua le 8, le 9 et le 10, ce‘qui causa beaucoup de tristesse et d'inquiétude. La saison était avancée, l'hiver venant presqu’en même temps que l'automne dans ces régions boréales, et la baïe restait à traverser dans toute sa largeur. Puis messieurs les Anglais seraient-ils d'humeur à rendre de suite leur fort ? ne fallait-il pas compter avec les lenteurs d’un siège ? Dans cette conjoncture embarrassante, les soldats du Canada firent ce que doit faire, quand le moyen humain manque, tout bon Canadien : ils invoquèrent la bonne sainte Anne. On aimera à lire les paroles du Père lui-même, qui sont une nouvelle preuve de l'antiquité de cette dévotion nationale envers l’aicule aimée et vénérée du Sauveur.
“ J'exhorte nos Canadiens à implorer la protection de sainte Anne, qu'on regarde comme la patronne du pays, et que les Canadiens honorent avec beaucoup de piété. Ma proposition fut reçue avec joie et nous nous engagemes à faire tous les jours, matin et soir, des prières publiques, en l'honneur de la sainte. Dès la nuit suivante, le vent devint favorable. ”
Le 12, ils découvrirent la terre du Nord, mais au-dessus de l'endroit qu'ils voulaient atteindre, Le vent souffait encore en sens contraire, Ils louvoyèrent pendant quelques jours inutilement ; à la fin, épuisés d'efforts inutiles, ils durent jeter l’ancre. Le froid augmentait, et l’on manquait d'eau. ‘“ Dans cette extrémité, continue le P. Marest, les Canadiens vinrent me proposer de faire un vœu à sainte Anne, et de lui promettre de consacrer en son honneur une partie du premier gain qu'ils feraient dans le pays. J'approuvai leur dessein, mais après en avoir parlé à M. d'Iber-
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