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ville. Je les avertis en même temps de travailler à leur sanctification, puisque c'était par la pureté des mours qu'on rendait ses vœux agréables à Dieu. La plupart profitèreñt de mes avis et s'approchèrent des sacrements. Le lendemain, les matelots voulnrent imiter les Canadiens, et faire le même vœu qu'eux, M. d'Iberville et les autres officiers se mirent à leur tête. Dès la nuit suivante, qui était celle du 21 au 22 septembre, Dieu nous donna un vent favorable.” Je ne puis m'empêcher de songer aux croisés, aux soldats de saint Louis, en voyant cette armée s'approcher de la table eucharistique trois fois en six semaines, et consacrer à la religion les prémices de la victoire. Oe qui suit n'est pas moins édifiant.
Le 24 au soir, cinquante-quatre jours après leur départ, ils entraient à pleines voiles dans la rivière Bourbon, terme de leur voyage. La joie était dans tous les cœurs. C'était un vendredi. Ils chantèrent avec enthousiasme l'hymne Vexilla regis, et ils répétèrent à plusieurs reprises la strophe O crux Ave, pour saluer l'arbre adorable du salut, dans un pays où il était inconnu des barbares, et où
les hérétiques avaient abattu avec mépris les croix que les Français y avaient élevées. Pour la première fois, grâse à la présence du missionnaire, les Sauvages de ces contrées, “ avec les étendards déployés dn Roi du ciel, allaient voir briller le mystère de cette croix sur laquelle l’auteur de la vie a souffert la mort, mais sur laquelle, aussi, de la mort sont nés des germes de vie.”
Vexilla regis prodeunt.
Fulget crucis mysterium, Quä vit mortem pertulit Et morte vitam protulit,
Dès le premier soir de son arrivée, M. d'Iberville jeta sur la côte un petit détachement pour tâcher de surprendre les Auglais, et de faire quelques prisonniers qui pourraient donner d'utiles renseignements. Au nombre de ceux qui allaient en embuscade, se trouvait un Iroquois qui n'avait pas encore été baptisé. Le Père l'avait instruit durant le voyage, et s'était grandement servi à cet effet des bons off-
ces d'un Canadien qui savait la langue irequoise. Voyant les dangers auxquels il allait être exposé, il ne voulut pas différer davantage son baptème ; et, au milieu des ténèbres de la nuit, sur ces eaux glacées, au bruit des vents qui mugissaient, il reçut, dans le bercail de l'Église, set heureux enfant des bois.
Deux rivières considérables, à la distance d'une couple de lieues, séparées par une longue pointe qui s'avance dans la mer, se jettent dans cette baie : la rivière Bourbon, plus rapide, plus considérable, que les Anglais appelaient d'abord Pornetton, puis Nelson ; la rivière Sainte-Thérèse, autrement dite Hayes, sur les bords de laquelle s'élevait le Fort. M. d'Iberville décida de faire hiverner sou plus gros vaisseau, le Poli, dans les eaux plus profondes du fleuve Bourbon, il chargea M. de Serigny de le conduire à bon port. Pour lui, toujours à la tâche la plus difficile, il entreprit de faire remonter à la Salamandre les courants et les battures de la rivière Sainte-Thérèse ; le P. Marest le suivit.
Pendant cinq jours les vents contraires et les glaces croissantes rotinrent le vaisseau à une lieue de l'endroit choisi pour l'hivernemeni, il courait grand risque de n’y pas arriver. L'équipage était alarmé ; le missionnaire l'exhorta à recourir à la protection de Dieu qui ne leur avait pas manqué depuis leur départ, on fit sur la Salamandre le même vœu que sur le Poli. Presque immédiatement le temps changea et devint fort serein. À huit heures du soir, on leva l'ancre, par un beau clair de lune ; et, à la faveur de la marée, la chaloupe, armée de seize rames, remorqna le vaisseau, le conduisant, jusqu'à une portée de fusil du port ; la marée baissante l'empêcha de s'y rendre. Comme il passait devant le fort, les canons anglais lui tirèrent trois ou quatre volées, mais les boulets venaient mourir à mi-chemin. Les Canadiens, riant, badinant, répondaient à ces décharges par le cri de guerre des sauvages : sassakoué, sassakoué,
Cependant, le 2 octobre, le vaisseau pensa périr. Comme on appareillait, dans l'espérance de se rendre enfin au port que l'on touchait en quelque sorte, un gros tourbillon de neige fit perdre la terre de vue, et un grand vent du Nord-Ouest jeta le navire sur une batture, où il s'échoua à marée haute.
On y passa une triste nuit. Sur les dix heures, les glaces emportées par les courants et poussées par la violence de la tempête se mirent à battre le vaisseau avec un bruit et un fracas épouvantables qui durèrent jusqu'au matin, en endommageant les flancs et la quille. M. d'Iberville fit jeter a la rivière douze pièces de canon et d’autres bagages que l'eau ne pouvait gâter. Le 4, le vent s'étant un peu calmé, il entreprit de débarquer toute la charge. On ne pouvait se servir de la chaloupe, dans l'impossibilité où l'on se trouvait de la manœuvrer au milieu des glaçons que le courant charroyait en quantité. “ Nous y employâmes, dit le Père, les canots d'écorce que nous avions apportés de Québec, et que nos Canadiens conduisaient au travers des glaces avec une adresse admirable.”
Le Père était incommodé de la fièvre depuis quelques jours. M. d'Iberville le pressait de descendre au rivage ; il ne pouvait se résoudre à quitter le vaisseau, tant que duraraient le péril qui le menagçait et ces alarmes continuelles dans lesquelles vivait l'équipage. Bientôt, pourtant, il se vit forcé de mettre pied à terre par un bien fâcheux accident.
M. d'Iberville, dans son aventureuse expédition, pour l’accoutumer de bonne heure au secret du métier, s'était fait accompagner par un de ses frères, âgé seulement de dixhuit ans, M. de Châteauguay. Avec toute l'ardeur, et pentêtre l'imprudence de la jeunesse, ce bouillant jeun homme était allé faire le coup de feu avec les Anglais, pour les amuser, et leur ôter la connaissance des embarras dans lesquels on se débattait. Il s'avança trop près du fort, et il fut blessé d'une balle qui le traversa de part en part. Sa première parole fut de demander le Père pour se confesser. D'abord on ne crut pas la blessure mortelle, mais le lendemain on eut la douleur de voir mourir ce brillant officier, à qui ses relations et ses talents promettaient un si bel avenir.
En même temps d'Iberville apprenait que le Poli n'était pas moins en danger que la Salamandre. Il s'était échoué, lui aussi, sur une batture ; les glaces lui avaient enlevé un grand éclat dessous la quille ; l'eau entrait dans le fond de cale par une large fissure, et quatre pompes suffisaient à peine
à la maîtriser. De plus, comme on les débarquait, plusieurs barils de poudre s'étaient mouillés. Par son sang-froid, le capitaine sat se montrer à la hauteur de ces décourageantes épreuves.
“ Tant de tristes nouvelles, dit le P. Marest, n'abattirent pas le courage de M. d'Iberville. Il était extraordinairement touché de la mort de son frère, qu'il avait toujours aimé tendrement. Il en fit un sacrifice à Dieu, dans lequel il voulait inettre toute sa confiance. Prévoyant que le moindre signe d'inquétude qui paraîtrait sur son visage, jetterait tout le monde dans la consternation, il se soutint toujours avec une fermeté merveilleuse, mettant tout le monde en action, agissant lui-même et donnant ses ordres avec autant de présence d'esprit que jamais. Dieu le consola le même jour : une même marée mit les deux vaisseaux hors de danger, et les conduisit chacun dans les endroits qu'on avait marqués.”
Inconnus du monde, sans échos devant la renommée, les Canadiens, dans les solitudes glacées de la Baie d'Hudson, soulevant des difficultés insurmontables, firent une œuvre de Titans, navigateurs hardis, marcheurs intrépides, guerriers héroïques conduits par un héros.
Du 4 au 11 octobre, les Canadiens continuèrent à charger le vaisseau ; ils déblayèrent un terrain pour placer le camp, ils coupèrent des arbres dans la forêt pour se cabaner à l'épreuve des vents, du froid et des neiges ; ils tracèrent un beau chemin dans les bois, jusqu'aux approches du fort, afin d'y trainer les canons et les mortiers ; enfin on préparait tout, pour pousser activement les travaux du siège, une fois qu'on les aurait commencés.
Le 6, le P. Marest baptisa deux petits sauvages, enfants d'un même père, mais de mères différentes. Il se pressa de leur conférer le sacrement de la régénération, parce que les Indiens devaient partir, dès le lendemain, pour aller passer l'hiver très loin dans l'intéri.... du pays. Il fit promettre au père, si ses enfants revenaient à la santé, de les ramener au printemps, afin qu'ils pussent être instruits dans les vérités de la foi. A la première navigation, le sauvage, fidèle à sa promesse, revint avec l’un d'eux ; l’autre, plus heureux,
était passé à une vie meilleure, premier chrétien que cette terre infidèle envoyait au paradis.
Le Père Marest fit alors son premier voyage dans les bois de l'Amérique, et il eut un dur apprentissage. Il partit le 9, avec quelques compagnons, pour se rendre an Poli, où M. de Tilly, lieutenant, était dangereusement malade depuis quelques jours. Ils eurent à passer par des endroits marécageux, et ils durent faire de longs détours pour éviter de nombreux étangs. L'eau commraçait à geler, mais la glace n'était pas encore assez forte pour porter un homme : ils enfonçaient dans l’eau et la vase souvent jusqu'à mi-jambe. ‘“ Nous fimes ainsi, dit-il, cinq lieues sur la neige et dans les bois, si cependant on peut se servir de ce terme ; car il n'y a pas dans ce pays-là de bois francs, ce ne sont quasi que des broussailles et des épines assez épaisses en quelques endroits, et mélées en d'autres de beaucoup de savanes claires.”
Arrivés au bord de la rivière Bourbon, ils se trouvèrent fort embarrassés. Le vaisseau était de l’autre côté ; la rivière en cet endroit a pius d'une liene de large, elle est rapide, et elle traînait alors beaucoup de glaçons. D'abord on jugea la traversée impraticable ; mais peu à peu, la rivière se fit belle, les glaces ayant dérivé avec la marée baissante. Ils portèrent leur canot sur les bordages, et s’embarquèrent au soleil couchant ; à la nuit tombante, ils arrivaient au vaisseau qu'ils trouvèrent solidement ancré dans un endroit sûr et commode : soldats et matelots commençaient à se remettre de leurs fatigues,
Le pauvre malade fut grandement consolé par cette visite, Il se confessa le lendemain matin, et reçut le saint viatique. Le Père, mêlant aux exhortations les pieuses lectures et aux lectures les conversations édifiantes, lui consacra tout son avant-midi; l'après-midi, il alla visiter les Canadiens et les Français qui étaient campés sur la grève en face du vaisseau.
À son retour, la rivière se trouvait praticable, il en profita pour s'embarquer sans retard, vu qu'il avait promis de retourner le plus tôt possible, afin d'assister à l'attaque du fort. Il était tard dans la nuit, quand, avec ses hommes, il attei-
gnit l'autre rive; ils se firent une cabane à la hâte, avec négligence, parce que le ciel paraissait calme et serein. Ils eurent à s'en repentir: pendant trois heures, ils furent fouettés par le vent et la neige. Enfin le 11, ils arrivèrent au camp, où tout était prêt pour le siège.
Le fort, bâti en bois, était petit et faiblement fortifié. Les Anglais y étaient renfermés au nombre de cinquante-trois, “ tous assez grands et bien faits.” Celui qui les commandait, avait plus d’habileté pour le commerce que pour la profession des armes. La peur les avait saisis dès l'apparition des Vaisseaux. Ils s'étaient toujours tenus renfermés; et ils n'osaient sortir, même pendant la nuit, pour aller puiser de l'eau à la rivière, qui battait le pied du fort.
Le 12, on mit les mortiers en position. Le 18, comme on était prêt à tirer, M. d’Iberville envoya sommer les ennemis de se rendre, leur promettant de les bien traiter. Ils demandèrent jusqu'au lendemain matin, à 8 heures, pour donner leur réponse, priant qu'on voulût bien ne pas les inquiéter pendant la nuit. À l'heure marquée, ils apportèrent les conditions auxquelles ils se rendraient ; leur ministre les avait rédigées en latin, le Père Marest servit d'interprète. On y acquiesça volontiers, elles étaient si peu exigeantes : ils ne retenaient même pas leurs armes, ni leur pavillon.
De suite M. d'Iberville envoya son lieutenant M. du Tas avec soixante hommes, pour prendre possession du poste. Il ne s’y rendit lui-même que le lendemain, jour de Sainte Thérèse. Le Père célébra la sainte messe ; ettous, Français comme Canadiens, heureux d’avoir terminé cette expédition sans grande effusion de sang, à l'abri des intempéries de l'hiver, maît:s de la navigation et du commerce des deuxrivières Sainte-Thérèse et Bourbon, avec reconnaissance, avec entrain, ils chantèrent un Te Deum d'actions de grâces. “ Nous admirâmes, remarque le Père, la disposition merveilleuse de la Providence divine. En entrant dans la rivière Sainte-Thérèse, nous avons invoqué avec confiance la grande sainte, dont cette rivière porte le nom; et Dieu arrangea tellement les choses que, justement le jour de ln fête de la même sainte, nous entrions dans le fort. ”
Ce jour-là même, le Père voulut retourner voir M. de Tilly,
qu'il avait laissé bien mal. Il partit après diner avec deux guides. La rivière était on ne peut plus embarrassée par des gazons de glace mouvante. Ils passèrent la nuit sur la grève; le lendemain, impossible encore de traverser. Ils durent s'en revenir, après avoir allumé de grands feux, ce qui était le signal convenu pour donner, aux gens du Poli, connaissance de la prise du fort.
Le 18, M. de Caumont, frère de M. de Tilly, deux autres de ses parents et un quatrième canadien entreprirent de se rendre auprès du malade. Le Père se joignit à eux. Ils trouvèrent encore la rivière mauvaise. Ils attendirent un moment favorable, sous une cabane de branches. Le 19, elle n'était pas meilleure. Ils se hasardèrent néanmoins à la traverser ; ce ne fut pas sans courir de grands périls, à chaque instant leur frêle embarcation menaçant de se briser ; enfin ils arrivèrent sur l’autre rive heureusement.
Le pauvre malade allait toujours déclinant; le Père resta avec lui jusqu’à la fin, le soutenant des sacrements et des consolations de la religion. Il mourut le 28. Il eut ses obsèques, au bruit du canon, sous les rafales du vent, dans cette solitude morne ; cette triste cérémonie fut grandement adoucie par la présence du prêtre. Les paroles du Libera et les graves Oremus furent chantés sur ses dépouilles mortelles, sa tombe glacée fut bénite, le sang de la divine victime apporta du soulagement à son âme, et à ses amis un doux espoir.
Le missionnaire voulait retourner au fort pour y célébrer la fête de la Toussaint ; mais il ne fut possible de traverser la rivière que le jour des Morts. Pour surcroît d'infortunes, les voyageurs s'égarèrent dans la forêt; après avoir longtemps erré, ils se trouvèrent presque au même endroit d'où ils étaient partis. Ils passèrent la nuit à la belle étoile, et ils n'arrivèrent au poste que le 8 novembre.
Le Père eut toutes les occasions de se former aux rudes travaux et aux pénibles voyages que demandent les missions sauvages. Il eut souvent à faire, dans le cours de l'hiver, des promenades à pied, du fort au Poli et du Poli au fort : le scorbut s'était mis dans les équipages, et il allait tantôt d'un côté, tantôt de l’autre, porter les secours de son minis-
tère. Ce mouvement continuel lui fit du bien et il ne ressentit que quelques atteintes de la maladie. Le voyage lui devint moins pénible, lorsque la glace fut formée : elle prit dès le mois d'octobre, sur la rivière Sainte-Thérèse, à trois ou quatre lieues plus haut que le fort, dans un endroit où des îles nombreuses obstruent le chenal; vis-à-vis du poste, toutefois, on ne traversa point avant le 13 novembre. Mais la rivière Bourbon ne fut tout à fait prise que dans la i‘uit du 28 au 24 de janvier 1595. Alors le chemin se trouva de beaucoup raccourci. Le pont de glace tint bon : il se brisa seulement le 80 mai sur la rivière Sainte-Thérèse, et sur la rivière Bourbon, plus tard encore, le 11 juin. Longs jours de froid et de glace! C'est le cas de dire avec Virgile : “ Le triste hiver fait fendre les rochers sous les coups du froid, et enchaîne sous la glace le cours des eaux.”
«“ Et quum tristis hyems etiam nunc frigore saxa “ Rumperet, et glacie cursus frenaret aquarum”’
Le Père Marest aurait voulu employer tous les jours de son hiver à apprendre le sauvage ; mais ses courses continuelles d'une rivière à l’autre dérangèrent ses études. Il visitait néanmoins dans ce but, de temps en temps, un sauvage qui hivernait dans une cabine auprès du fort. Cet homme ne put lui être d'un grand service, c'était un captif d'une autre nation qui ne savait qu'imparfaitement la langue en usage sur les bords de la baie : et sa femme, qui haïssait beaucoup les Français, ne répondait au missionnaire que quand il lui en prenait fantaisie, et encore le trompait-elle souvent. Cependant, ses visites eurent un bon effet, il gagna la confiance de ce pauvre homme qui, étant tombé malade, demanda le baptême ; le Père l’instruisit du mieux qu'il put, et le reçut quelques ‘jours avant sa mort dans le giron de la sainte Église. “ Le Seigneur conduit les hommes par des voies suaves et miséricordieuses. ‘“ Suavis est misericordia tua.” (Ps. 108, 21).
Le printemps lui apporta plus de loisir. Il se mit à collationner des mots sauvages, dont il fit une espèce de dictionnaire, d’après l’ordre alphabétique. M. de Lamothe, un des officiers de l'expédition, et surtout un Anglais qui
savait fort bien la langue, lui furent pour ce travail d'une grande utilité. Il traduisit en kilistineau le signe de la croix, le Pater, l’Ave, le Credo et les Commandements. Ilparvint à parler assez aisément ; mais, comme il arrive à tous les novices dans une langue étrangère, son oreille n'étant pas encore faite à ces sons nouveaux, il ne comprenait que dificilement. 1lne vint pas de sauvages au fort, sans qu'il ns leur préchAt le Dieu créateur et sauveur. “ J'avais, dit-il, un secret plaisir de l’annoncer à ces pauvres gens qui n’en avaient jamais entendu parler ; plusieurs m'ont écouté volontiers : ils ont du moins connu que je venais à autre fiñ que les autres Français. Je leur ai dit que j'irais dans leur pays pour leur faire connaître le Dieu que j'adorais : ils ont été bien aises, et m’y ont invité.”
Il vint en traite, dans le courant de l'été, plus de trois cents canots, appartenant à sept ou huit nations différentes. Les plus éloignés et les plus nombreux étaient les Assiniboëls et les Crigs, ou autrement dits les Xiristinons. Vous reconnaissez facilement dans ces dénominations les Cris du Père Lacombe et les Assisiboines qui ont laissé leur nom à un des principaux affluents de la rivière Rouge. La langue des Crigs était algonquine, celle des Assiniboëls, sciouse. (Ces derniers auraient même été une tribu des Scioux, qui se serait séparée de la nation principale, et lui aurait fait, depuis, continuellement la guerre. Les Kriqs et les Assiniboëls étaient alliés, ils avaient les mêmes amis et les mêmes ennemis. Les Kriqs étaient plus nombreux, et leur pays plus vaste. La rivière Bourbon va jusqu'au lac des Krigs, aujourd’hui lac Winnipeg. Il fallait de la baie pour s'y rendre, vingt ou vingt-cinq jours ; trente ou trente-cinq pour aller jusque chez les Assiniboëls.
N'est-il pas admirable comme, dès les premiers temps de la colonie, les missionnaires connaissaient les peuples et les pays les plus reculés de la Nouvelle-France ? je continne à glaner et à condenser, de la relation du P. Marest, d’autres détails tout à fait piquants d'intérêt.
Ces sauvages étaient bien faits, grands, robustes, alertes, endurcis au froid et à la fatigue. Les Assiniboëls avaient les membres tatoués. bariolés de figures de serpents, d'oi-
seaux, de canots, et que sais-je ? Ils étaient posés et paraissaient avoir beaucoup de flegme. Les Kriqs étaient plus vifs, toujours dansant ou chantant. “ On compa e, dit le Père, les Assiniboëls aux Flamands et les Krigs aux Gascons ; leurs humeurs ont en effet du rapport à celles de ces deux nations” Les uns et les autres étaient braves et aimaient la guerre. Ils étaient errants et vagabonds, vivant de leur chasse et deleur pêche. L'été cependant ils s'assemblaient, pour deux ou trois mois, sur le bord des lacs ; puis, à l'automne, ils allaient amasser de la folle-avoine. Depuis deux siècles ces vieilles coutumes des Kriqs n’ont guère changé, et les Pères Oblats les ont trouvés ce que les avaient laissés les Pères Jésuites.
Ceux qui habitaient dans le voisinage du fort, étaient moins intéressants : lâches, timides, fainéants, grossiers et tout à fait vicieux. Est-ce que le voisinage des blancs les avait déjà détériorés ? Ils couraient continuellement dans les bois, sans s'arrêter, ni l'hiver ni l'été ; seulement, en l’endroit où ils faisaient bonne chasse, ils cabanaient et, dans l'abondance, bambochaient jusqu'à ce qu'il ne leur restât plus rien à manger. Puis ils passaient trois ou quatre jours, sans; prendre de nourriture, faute de prévoyance. Du reste, il en est encore ainsi. Pour ce qui est de leur religion, tout ce que le Père en put saisir c'est qu'ils étaient puissants jongleurs. Ils avaient en grand honneur l'usage du calumet, faisant fumer le soleil, les personnes absentes, la mer, le fort, le vaisseau. Ils pratiquaient la polygamie. Enfin ils lui parurent superstitieux, fort débauchés, et très éloignés des idées du christianisme.
Il reposait plus d'’espérances de conversion dans les Kriqs et les Assiniboëls. Outre qu'ils étaient plus nombreux, ces sauvages lui semblaient meilleurs de mœurs et de dispositions ; ils avaient plus d'esprit, et ils étaient sédentaires au moins une partie de l’année. ‘“ Ce n'est pas, ajoute-t-il, que je ne vois les peines qu'on aurait à s'établir dans leur pays. Je ne sais si nos premiers Pères en ont eu autant dans leurs premières missions du Canada, que celles-ci en promettent, Mais ce n’est pas là ce qui nous doiteffrayer. Dieu prendra soin de nous ; et j'espère que, plus ces missions seront pé-
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nibles, nlus il se trouvera de missionnaires qui s’offriront à Dieu pour y être envoyés.” Paroles dignes des apôtres et des martyrs !
En sus de ces tribus qui vinrent en traite, le Père parle encore des Jkovirinioucks, qui vivaient à cent lieues plus au nord ; des Esquimaux dont les terres de chasse touchaient à la mer glaciale ; d’une autre nation, nombreuse, située à l’ouest des Zkovirinioucks. étendant ses villages jusqu'en arrière des Assinniboëls : les Alimouspigut. Veut-il par là désigner ceux qu'on a appelés plus tard les Cris de la prairie, ou bien les Montagnais de l'Ile à la Crosse, ou encore les Plats côtés de chien, comme le laisserait entendre le mot Alimous, chien. Aux savants de décider.
Les côtes de la baie, dans les environs de la rivière Bourbon, sont les mêmes qu'à l'embouchure des rivières Moose et Albany. ‘“ C’est un pays marécageux et rempli de ssyanes. Il y a peu de bois et il est très petit. Du fort, à plus de trente et quarante lieues, il n'y a pas de bois francs. Les forêts sont pleines d’eau et, pour peu qu'on y avance, on en a souvent jusqu'à la ceinture.”
Quelles sont, d'après le P. Marest, les chances de culture au Fort Bourbon, aujourd'hui York Factory ? ‘“ Dès le mois de septembre, le froid commence, et il y est déjà assez grand pour remplir les rivières de glaces, et les geler même quelquefois tout à fait. Les glaces ne partent que vers le mois de juin, mais le froid ne quitte pas pour cela. Il est vrai qu'il y a dans ce temps-là des jours fort chauds, (car il n'y a guère de milieu entre le grand chaud et le grand froid). Mais cela dure peu. Les vents du nord qui sont fréquents, dissipent bientôt cette première chaleur. Souvent, après avoir sué le matin, on est gelé le soir. La neige y est huit à neuf mois sur la terre ; mais ells n’est pas fort haute ; le plus qu’elle a eu de hauteur, cet hiver, a été deux ou trois pieds.” Les explorations modernes ne contredisent pas cet avancé. Le Dr Bell incline à croire que, dans la partie inférieure des rivières Hayes et Nelson, le sol reste gelé, à une certaine profondeur, toute l’année durant. Parmi les plantes qui puissent y biex réussir, il n'énumère que les patates et quelques autres espèces de végétaux. J'ai sous les yeux un
tableau d'observations faites à York Factory en 1876 et 1878 : il a neigé pendant tous les mois de l’année, excepté, en 1876, juin, juillet, août et septembre, et en 1878, juin, juillet et août. Cette dernière année, au mois de septembre, il est tombé, en dix jours différents, deux pieds et sept pouces de neige. Cependant, pour être complet, je dois ajouter que, d'après M. Bell et plusieurs autres explorateurs compétents, il existerait au sud et à l’ouest d'York Factory, à une certaine distance de la baie, une région agricole riche de végétation et d'espérances : ce serait la continuation de cette superbe lisière de pays que nous avons traversée du lac Abbitibi à Clay Falls.
Déjà, à cette première enfance du peuple canadien, le mot voudrerie Éiait inventé ; aussi trouvez-m'en un meilleur ! “ Ce Jong hiver, quoiqu'il soit froid, ne l’est pas toujours cxalement. Il y a de beaux jours. (C2 qui me plaît davantage, c’est qu'on n’y voit point de pluie, et qu'après un certain temps de neige et de poudresie (c'est ainsi qu'on 2ppelle une petite neige qui s’insinue partout}, l'air y est net et clair. Si j'avais à chuisir de l'hiver ou de l'été de ce pays, je ne sais lequelje prendrais : car, outre qu on y passe souvent d'un { “and chaud à un grand froid, et qu'on y a rarement trois : aux jours de suite, il y a encore tant de maringouins ou cousins, que vous ne sauriez sortir sans en être couvert et piqué de tous côtés. Ces moucherons sont ici plus grands et plus forts qu'au Canada.” Vous le voyez, ces maringouins de la baie, noirs, jaunes et barrés qui nous ont tant fait souffrir, comme de vieilles familles de noblesse antique, voient leur origine se perdre dens la nuit des temps.
Alors, comme aujourd’hui, les rivières étaient très poissonneuses. L'automne et le printemps amenaient une muititude prodigieuse d'oies, d'ontardes, de canards, de bernaches et d’autres oiseaux de rivière. Les perdrix, pendant cet hiver, foisonnaient à tel point qu'au poste on en tua bien vingt mille. Mais la meilieure chasse était celle du caribou, il n'avait pas encore été exterminé par l'usage immodéré des armes à feu ; on en voyait passer, à une petite distance du fort, des troupeaux de trois à quatre cnnts. Les matelots français n'avaient jamais vu ces espèces de MU porta
large et haut panache. “ La première fois qu'ils en virent, dit le Père, ils en eurent peur ets’enfuirent. Nos Canadiens en tuèrent quelques-uns ; et les matelots, qui ont été raillés par les Canadiens, sont devenus plus braves, et en ont tué aussi dans la suite. Voilà, ajoute-t-il, comme Dieu a soin de ces sauvages. Pendant que la terre leur est ingrate, le Seigneur pourvoit à leur nourriture, en leur envoyant une si grande quantité de gibier, en leur donnant même une adresse particulière pour les tuer.”
Le 30 juillet, M. d'Iberville, après avoir fait appareiller ses deux vaisseaux, les conduisit en rade à l'entrée de la rivière Sainte Thérèse, pour y recevoir les Anglais qui ont coutume d'y paraître vers ce temps-là. Il attendit jusqu'au commencement de septembre, mais en vain. Croyant que l’ennemi ne se montrerait pas cette année, pressé d’ailleurs par la saison qui s'avançait, il mit à la voile pour le retour. Le père Marest resta comme aumônier de la garnison de quatrevingts hommes qu'on laissait dans le fort sous le commandement du sieur de la Forest, lequel avait pour lieutenant M. de Martigny, cousin de d’Iberville. Pendant ce second hiver, il aurait, pensait-il, le loisir de se perfectionner dans la langue sauvage, et au printemps il se trouverait en état de commencer une mission vraiment fructueuse.
L'homme propose et Dieu dispose. Peu après le départ de M. d'Iberville, cinq vaisseaux anglais, dont une galiote à bombes, parurent devant le fort Bourbon. Le sieur La Forest résolut de se défendre ; il envoya son enseigne, le sieur Jérémie, s'embusquer avec une quarantaine de fusiliers derrière des büissons pour s'opposer au débarquement de l’ennemi ; il fit sur les chaloupes qui tentaiont d'aborder, des . décharges si fréquentes, qu'il les contraignit de s'éloigner. Alors la galiote se mit à lancer des bombes; une vingtaine tombèrent dans le fort, où i: n’y avait pas de magasin qui rüt mettre la poudre en sûreté. Le commandant français se vit forcé de capituler ; il stipula dans la convention que l’on consentit de part et d'autre, que chacun retiendrait c° qui lui appartenait en propre, et qu'on le conduirait avec toute sa garnison sur les terres de France, Maîtres du fort, les Anglais oublièrent les articles de la capitulation ; ils dé-
pouillèrent les Français de tout leur avoir jusqu'au dernier morceau, et les conduisirent en Angleterre où ils durent passer prisonniers, quatre longs mois, dans les cachots de Plymouth.
Ainsi finit, à la baie d'Hudson, la mission du père Gabriel Marest. Nous le retrouvons plus tard dans les prairies des Illinois, et à Michilimakinac à l'extrémité supérieure du lac Huron. Son ministère, ici, se borna à soigner les intérêts religieux des Français, à assister sur leurs lits de mort deux officiers, MM. de Châteauguay et de Tilly, huit volontaires canadiens et dix matelots français enlevés par le scorbut ; à semer, an milieu des sauvages, sur une terre plus ou moins bien préparée, la bonne semence de l’évangile ; à baptiser trois adultes dont deux moururent immédiatement après leur baptême, et trois enfants dont deux aussi partirent incontinent pour le ciel. Devant les calculs humains, peut-être ce résultat peut-il paraître minime; mais il est grand, quand on examine, à la lumière de la foi, ce qu'est le prix d'une âme.